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La revue › nouvelle série n° 7-8

Sur le FSMR : interview d'un militant du Front des soldats et marins révolutionnaires

Quatrième Internationale, nouvelle série n° 7-8 · mai-août 1973 · p. 25-28 · 4 128 mots

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1 Q.: Depuis deux mois environ, la presse se fait discrètement l'écho de l'existence d'un « Front des Soldats et des Marins

Révolutionnaires ». Quels sont les buts de cette organisation ?

1 R. : Le FSMR a été constitué à Paris en octobre 72, lors d'une réunion de militants révolutionnaires appelés et engagés.

Ces militants se proposaient de prendre à

Interview d'un militant du Front des Soll'intérieur de l'armée le relais de l'action dats et Marins Révolutionnaires.

anti-militariste révolutionnaire, qui se déve-

A Paris le 7 février 1973 loppe aujourd'hui en particulier dans la ieunesse, et qui prendra de plus en plus un caractère massif. Ces militants analysaient l'armée comme un instrument de répression aux mains de la bourgeoisie. Liés à la lutte de la classe ouvrière, ils se proposaient de contribuer à désagréger l'armée de l'intérieur, par un travail d'explication politique auprès des appelés et des engagés. Ce travail est nécessairement lent, vu les conditions de répression qui sévissent dans l'armée, mais il rencontre un écho favorable du fait de la conscience croissante qu'ont les jeunes de la réalité militaire.

L'anti-militarisme est en train de changer de nature à l'intérieur de l'armée comme à l'extérieur : à la grogne sympathique mais apolitique du bidasse brimé se substitue un anti-militarisme politique, évidemment beaucoup plus radical et irrécupérable, qui ne s'attaque pas seulement aux aspects particulièrement scandaleux de l'institution militaire, mais à l'armée bourgeoise ellemême en tant qu'instrument de guerre civile et d'intervention coloniale. C'est un phénomène encore marginal, mais il est lié à la politisation croissante de la jeunesse et à la qualité politique des luttes ouvrières de ces dernières années : cela ne peut donc aller qu'en se développant Depuis peu, nous avons monté une fédération des aviateurs révolutionnaires. Nous devons dire qu'il aurait peut-être fallu plus de temps à cela s'il n'y avait pas eu le plan Clément Marot de contrôle de la circulation aérienne par l'armée. 2Q.: Peux-tu préciser l'analyse que vous faites des engagés ? surprendre. Dantre effective elasi quoi 2 R. : Il y a peut-être effectivement de quoi assimile tous les engagés à des crapules et les traite indistinctement de « crevures ». L'anti-militarisme révolutionnaire voit les choses autrement : « l'armée moderpe » de Debré et consorts est de plus en plus une armée de métier qui a honte de le dire. Les engagés auront bientôt le monopole des armes efficaces. Briser l'armée bourgeoise de guerre civile implique que l'on ne s'adresse pas seulement aux appelés, qui auront bien sûr le rôle décisif à jouer dans la neutralisation de l'armée et le ralliement de certaines unités, mais aussi aux engagés qui seront évidemment mis par le pouvoir en première ligne. Les engagés ne sont pas tous des militaristes à tout crin. Beaucoup n'ont accepté ce métier que par crainte du chômage, d'autres pour fuir au plus vite une famille qui ne leur laissait aucune liberté. On peut contester leur choix, évidemment, toujours est-il qu'ils ne sont pas réfractaires à l'intervention politique, loin de là, surtout ceux qui viennent de la classe ouvrière et des couches populaires en général. Bien sûr, on ne fera rien avec les rescapés des guerres coloniales, les casseurs professionnels de « viets » et de « fels ». Mais tous ne sont pas ainsi, heureusement! La presse s'est déjà maintes fois fait l'écho du malaise des engagés. Elle est plus discrète sur les suicides, les désertions (nombreuses dans la Légion), les révoltes spontanées et les cassations qui s'en suivent. L'engagé qui découvre au bout de quelques semaines, au même titre qu'un appelé, la nature véritable de l'armée, n'a pas la perspective d'en sortir au bout d'un an (il est prisonnier d'un contrát), il a derrière lui la misère sociale qui l'a poussé à s'engager et devant lui, au bout du contrat, qu'a-t-il d'autre ? En attendant, il est isolé au sein de l'armée, parmi ses pairs, ses supérieurs, par rapport aux appelés, et, en tant que militaire, par rapport à la population. C'est une situation 26 intenable. Et puis, quelle que soit la difficulté du travail dans ce milieu très particulier, nous pensons qu'il s'agit d'une nécessité politique. Il n'y a pas de travail antimilitariste conséquent dans l'armée sans intervention en direction des engagés. 3 Q. : Qui fait partie du FSMR ? Les militants qui se regroupent ainsi avaient-ils déjà une expérience politique « dans le civil » ? 3 R. : Souvent oui. Mais ce n'est pas le cas de tous. Nous sommes là en face d'une contradiction qui est difficile à résoudre. Les militants révolutionnaires, quand ils arrivent à l'armée, sont précédés de leurs fiches de police. Ils sont systématiquement isolés ou placés dans de telles conditions qu'il leur est très difficile de mener un travail politique. Mais d'autre part, il est clair que cette catégorie, qui fait particulièrement défaut du fait de la répression, est la plus utile pour mener un travail révolutionnaire au sein de l'armée. Un militant politique est déjà habitué à faire le choix entre ce qui est possible aujourd'hui et l'action qu'il faudra remettre à demain ou à des jours meilleurs, parce qu'elle fait courir trop de risques aux individus et au réseau lui-même. Les militants politiques ont l'expérience de ce type de problèmes et le sens du « moment favorable » pour engager une action. Ils sont habitués, au moins théoriquement, à se défier de leurs impressions personnelles immédiates et à juger d'une possibilité d'intervention en fonction de l'analyse d'une situation globale. Ils savent, au moins théoriquement, que l'action la plus efficace n'est pas nécessairement la plus spectaculaire. Et quand ils ont un peu la pratique du travail de masse, ils font moins d'erreurs sur les individus : leur jugement est plus sûr ; ils voient plus rapidement avec quels individus ils peuvent travailler et de qui ils doivent se défier. Malheureusement, ils sont souvent placés de telle manière que leur temps de service est presqu'inutilisable. Mais parfois, ils parviennent à jeter des graines, à convaincre, individu par individu. Et, aussi bien faites que soient les fiches de la Sécurité Militaire, il arrive que des militants et surtout des sympathisants passent au travers des contrôles. Ces appelés-là sont très précieux. Les militants les plus utiles sont ceux qui ont l'expérience d'un travail de masse, syndical par exemple, dans un milieu répressif, dans une usine où le patronat et l'encadrement sont très réactionnaires, par exemple, là où la CFT est très forte, etc... à condition qu'ils ne soient pas fichés. Dans ce sens, le passage par l'armée est aussi une école de cadres pour militants politiques qui n'ont pas la pratique d'un milieu très répressif, ce qui est généralement le cas des étudiants et des lycéens. A partir de l'analyse et de la critique des expériences de travail politique dans l'armée qui ont pu être menées auparavant, nous estimons que pour réaliser quelque chose de solide, mieux vaut miser à fond sur la qualité et recruter trés lentement des militants sur lesquels on sait pouvoir compter, que miser sur l'agitation superficielle, dangereuse et souvent malhabile. Enfin, il ne faut pas s'exagérer l'efficacité des mesures policières aussi bien civiles que militaires. Il y a de nombreux militants qui ont déjà une relative expérience, qui ont eu plusieurs fois affaire à la police et qui ne sont pas fichés à l'armée. Peut-être parce que tous les policiers n'ont pas le même zèle à effectuer la centralisation de tels renseignements. Mais, même à l'encontre des militants fichés, l'armée n'a pas la possibilité d'opposer une barrière absolue. Réformer d'emblée un militant connu comme tel est trop voyant pour que cela se produise à une échelle importante. La génération des barricadiers de 68 qui se sont faits massivement réformer en 69-70 était largement consentante parce qu'elle n'avait pas de perspectives à l'armée et peut-être aussi par illusions politiques sur les possibilités immédiates de l'aprés-mai. Depuis est apparu un nouveau type de militants tout à fait décidés à accomplir leur devoir révolutionnaire au sein de l'armée. Donc, une fois le militant encaserné, il reste à l'isoler. Mais cette entreprise d'isolement connaît des limites et des contradictions. La mesure la plus efficace consiste à incorporer ce militant dès la fin des classes dans un centre militaire comprenant un nombre restreint d'appelés et d'engagés, les premiers étant souvent des attachés ministériels, des soutiens de famille vivant ainsi à proximité de chez eux. La discipline est réduite au minimum, les permissions parfois quotidiennes. Excepté l'ennui, il n'y a pas réellement un climat oppressif aussi dur que dans un régiment ordinaire. Ce sont par exemple des centres dits de mobilisation où se trouvent stockés les harnais nécessaires à une levée en masse des réservistes. Dans de telles conditions, le travail militant est nul ou réduit à une politisation de cercle, qui, sécurité mise à part, n'est pas très différent de ce qui se passerait dans le civil sauf que les membres d'un tel cercle ne peuvent mettre en pratique immédiatement leur prise de conscience. Mais de tels centres sont en nombre limité, surtout si on les met en rapport avec la masse des militants et éléments politisés incorporés chaque année. C'est pourquoi il y a d'autres tentatives d'isolement, mais toutes se retournent contre la hiérarchie militaire. Isoler un militant dans un bureau, un magasin d'habillement, en lui donnant même une chambre individuelle où il ne subira pas ou peu d'« appel du soir », c'est lui donner le repos, la tranquillité nécessaires à la réflexion qui est au bénéfice de l'activité. Un étudiant placé parmi les couches les moins éveillées, originaires de province, peu politisées et peu scolarisées (dans une compagnie de combat par exemple) peut aboutir en fait à offrir à ces jeunes sans expérience un outil d'expression, un haut-parleur et un mediateur. Grouper tous les récalcitrants potentiels dans une même chambre, c'est établir un phare pour toutes les autres compagnies, la base de départ d'actions collectives... Muter des militants sitôt après la fin des classes dans une autre caserne afin qu'ils se retrouvent en milieu inconnu, c'est contribuer à accélérer le processus de liaisons d'une caserne à l'autre. Jeter les militants en prison sous le moindre prétexte... mais l'opinion publique en sera de plus en plus alertée car les anti-militaristes civils prendront leur défense et le contingent s'en trouvera finalement éveillé davantage. Bien entendu, toutes ces mesures policières ne sont pas sans efficacité, mais celle-ci ne peut que s'amoindrir. Tout système oppressif contient ses propres armes de destruction. Il ne faut que l'activité consciente et organisée des militants révolutionnaires. 4 Q.: Quel type d'actions préconisent les militants du FSMR ? 4 R. : L'action ne se discute que par rapport aux buts qui sont visés. Notre but n'est pas de mettre à tout instant le maximum de pagaille dans l'armée, cette tactique s'épuiserait vite faute de combattants ! Il est de faire passer le plus possible les idées révolutionnaires dans l'armée, de manière à ce que celle-ci réponde le moins possible aux ordres quand la bourgeoisie française voudra l'opposer aux travailleurs ou l'engager dans une intervention de type colonial. C'est le but essentiel : pour cela, les moyens vont de la discussion individuelle à la réunion de petits groupes, à l'intérieur ou à l'extérieur de la caserne. Il y a bien sûr d'autres types d'actions, mais nous tenons à ce qu'elles soient discutées au préalable. C'est la fonction même du Front comme organisation structurée. Chacun dans son coin a l'impression qu'il peut beaucoup de choses, il ne voit qu'une partie du décor, il voit ses camarades de chambrée, qui ne lui sont pas hostiles, mais il ne voit pas les types qui le tiennent dans leur colimateur, les gradés, lointains en apparence, et la securite Militaire, qui en sait peut-être plus sur lui qu'il ne l'imagine. Cela ne signifie pas que nous écartions toute action revendicative. Au contraire, chaque petite victoire est une brèche ouverte dans l'édifice de l'armée de guerre civile. Les occasions d'actions revendicatives ou de révoltes sont nombreuses. Nous ne prenons pas systématiquement l'initiative parce que le rapport de forces est encore tel qu'il s'agirait en bien des cas de feux de paille durement réprimés et qu'il s'en suivrait un phénomène de démoralisation. Mais, bien entendu, nous prenons nos responsabilités quand de telles actions ont lieu et nous en sommes partie prenante même si les conditions sont peu favorables, afin de contribuer à leur donner tout leur sens, à assurer la liaison avec l'extérieur. Pour que les conditions soient favorables, il faut que l'objet de l'action revendicative regroupe un nombre assez élevé de soldats, mais ce n'est pas suffisant ; il faut que cette action soit susceptible de rencontrer un écho favorable dans l'opinion publique et surtout que les anti-militaristes civils soient prêts à s'en faire l'écho. Nous avons un programme de revendications qui n'est pas propre au Front : gratuité des transports pour les appelés, augmentation substantielle de leur solde, libre choix du lieu et de la date d'incorporation, présence facultative dans les enceintes militaires après les heures de service, liberté complète politique et syndicale pour les appelés et les engagés, suppression des brimades, peines de prison et de la juridiction militaire, dissolution de la Sécurité Militaire, diminution du service au temps de l'apprentissage réel des armes (environ 6 mois), liberté pour les engagés de rompre leur contrat à tout moment. Mais une caserne n'est pas un lycée. Une action collective ne se déclenche pas à partir du seul moment où un groupe important s'est mis d'accord sur une plate-forme. Dans la phase actuelle, nous travaillons à organiser la résistance contre l'oppression militaire la plus éhontée à partir d'actes caractérisés de la part des gradés et dont l'effet révoltant est immédiat pour les appelés. De telles actions se multiplient dans la période actuelle, elles créeront les conditions d'actions plus amples, plus collectives sur les revendications générales. Nous sommes dans une phase d'accumulation primitive d'expérience et de recrutement. Dans ces conditions, le soutien des anti-militaristes civils est le moteur essentiel. 5 Q. : Par où commencez-vous ce travail de politisation ? 5 R. : Pour commencer, il faut réduire la coupure psychologique existant entre l'état militaire et l'état de « civil ». Il faut montrer aux appelés qu'ils ne vivent pas dans un monde à part, il faut décaper la couche militaire, extrêmement superficielle, qui recouvre le jeune paysan, le jeune étudiant, le jeune ouvrier. Il faut l'amener à réfléchir sur les luttes en cours dans la région, dans sa région d'origine, sur les luttes qu'il a pu connaître dans le passé ou dont il a pu entendre parler. Il faut lui restituer le sens de classe de ces luttes. En somme, à ce stade, le travail du militant révolutionnaire à l'armée ne se distingue pas de son travail dans n'importe quel milieu. Bien sür, il faut intervenir sur les événements propres à l'unité (par exemple : suppression de perms, brimades diverses...), mais il faut se garder d'intervenir uniquement sur la question de l'armée, justement parce que les appelés en ont « ras le bol » de l'armée et n'aspirent qu'à entendre parler d'autre chose. Alors, parlons de mai 68 des élections, du Joint Français et de la grève du lait, du Vietnam... Il ne faut pas abandonner le terrain de la critique de l'armée, évidemment, mais si on veut qu'elle soit efficace, il faut l'aborder d'un point de vue de classe, ce qui implique que les interlocuteurs se sentent eux-mêmes liés à la classe ouvrière. C'est cette solidarité qu'il faut raffermir ou créer. Cela est long mais heureusement il y a beaucoup de temps libre... A l'armée comme ailleurs, et peut-être plus qu'ailleurs, il faut se garder des illusions populistes qui supposent que, quand ils subissent la même répression, les gens parviennent automatiquement au même niveau de conscience et de résistance à l'oppression. Il y a des appelés qui sont heureux d'être brimés, il y a des types qui trouvent que l'armée bourgeoise est une très bonne chose parce qu'en tant que civils ils se situent dans le camp de la bourgeoisie. L'unitorme ne modifie pas radicalement la manière de penser d'un ouvrier, mais il ne transforme pas pour autant un réactionnaire en contestataire ! (Les premiers jours sont justement dangereux pour un militant non averti parce que tous les appelés, y compris ceux qui vont le trahir ensuite, vomissent l'armée...). Il y a une certaine solidarité qui se crée dans le contingent et une mentalité moyenne qui se diffuse plus ou moins et qui correspond naturellement au point de vue des plus nombreux, c'est à dire de ceux qui sont issus des couches populaires. C'est une mentalité de défiance par rapport aux gradés, en cela elle est positive, mais ce peut être aussi et c'est souvent une mentalité qui favorise plutôt les solutions individuelles que l'action collective. Ce n'est pas une mentalité de lutte ; c'est une espèce de code à suivre pour avoir le moins d'ennuis possible et traverser le plus rapidement possible le désert que représente pour les jeunes Français le service militaire. C'est peut-être un point qui nous distingue d'autres militants qui ont entrepris un travail politique dans l'armée. Nous refusons toute concession à « l'esprit bidasse ». Nous concevons l'intervention politique à l'armée comme dans n'importe quel milieu, par cercles concentriques de niveaux de conscience différents autour d'un noyau dur, et pas comme une élévation progressive et simultanée du niveau de conscience général, ce qui aboutit souvent à s'aligner sur les positions des plus retardataires. Nous refusons aussi la pratique qui consiste à projeter dans l'immédiat le but à atteindre dans une période de luttes très dures entre le prolétariat et la bourgeoisie, c'est à dire à entraîner les appelés dans des opérations dites de fraternisation avec les civils dans les cafés, les bals, etc... Outre que c'est très superficiel, cela aboutit à une répression facile et désastreuse. Par contre, tout acte de fraternisation avec une grève ouvrière, aussi modeste soit-il, est pour nous d'une valeur exemplaire et mobilisatrice inestimable et est vécu comme tel par les appelés même si la répression est dure. Il y a une première phase où le comportement individuel du militant est susceptible de lui permettre ou non un travail fructueux. Refuser calmement et « poliment » toute brimade, toute insulte est possible parce que c'est légal. Mais cela est contradictoire avec la réalité quotidienne et les us et coutumes de l'armée, et ce simple acte polarise la confiance ; l'admiration et l'estime de toute une compagnie neutralisant amplement l'entreprise d'embrigadement et de soumission. Ce que l'un a fait, l'autre peut le faire... et quand une chambrée entière se fait respecter, c'est dans une caserne un événement d'une portée extraordinaire. Après cela, on peut expliquer ce qu'est le système militaire, en quoi justement il n'est pas irrationnel et quelle est sa vulnérabilité. On apprend aux gars à ne pas se fatiguer l'esprit à propos des provocations les plus grossières touchant à la coupe de cheveux, au pli du pantalon, à l'orientation du béret, etc... mais à feindre un minimum de soumission pour mieux organiser leurs réflexes d'indépendance : lecture, échange d'informations, de presse, courrier reçu à l'extérieur, discussions sur les luttes ouvrières, le rôle de l'armée, etc... Une telle attitude permet aussi d'avoir une autorité morale sur les autres et aide à les empêcher par la conviction de pratiquer tout ce qui huile le système : la recherche de la planque, le bizutage des bleus, le transfert de leurs corvées sur les plus faibles, etc... La politisation dépend pour une grande part de la capacité à tenir ce rôle. Dans le civil, l'individu le plus roué et le plus faible peut pendant un temps faire mention de son état de militant. Propager des idées, même de façon activiste, ne trempe pas un homme ou une femme. A l'armée, un militant se reconnaît ou cesse d'exister en tant que tel. 6O. : Comment concevez-vous la relation entre ce travail et le travail politique des militants civils ? 6 R. : Bien souvent, les militants révolutionnaires civils se font des illusions sur le travail que l'on peut mener à l'armée. Ils croient que c'est un secteur réservé où leur action ne pénétre pas. C'est une erreur profonde. Pour les appelés du moins, l'armée ne constitue qu'un temps de passage relativement bref. Les idées révolutionnaires sont donc appréhendées par eux en fonction de l'expérience qu'ils en ont faite dans la vie civile. Toute intervention réussie sur une faculté, sur un lycée, sur une entreprise où travaillent de jeunes ouvriers favorise l'action anti-militariste des militants révolutionnaires dans l'armée. Toute intervention politique qui élève le niveau de conscience des jeunes sert le travail anti-militariste, parce qu'elle crée un terrain favorable à l'intervention des militants révolutionnaires à l'armée. Ceux-ci, en retour, savent que ces jeunes vont, dans peu de temps, retourner dans leurs entreprises ; et c'est une raison de plus pour ne pas intervenir uniquement sur l'armée et sa fonction ; nous préparons aussi à notre manière le retour à la vie civile, comme disent les officiers. De plus, l'intervention des révolutionnaires dans les luttes, leur travail politique général, fournissent autant de points de référence pour notre travail de politisation.

Le travail des militants révolutionnaires au sein de l'armée est donc essentiel, parce qu'on ne peut envisager de victoire : de la classe ouvrière sans destruction de l'armée bourgeoise. Ce n'est pas une raison pour que les militants « civils » se déchargent sur eux de leurs responsabilités: bien au contraire. Les résultats du travail antimilitariste de l'intérieur sont proportionnels à la qualité du travail des organisations révolutionnaires en général, et de leur travail anti-militariste civil en particulier. En retour, toute brèche ouverte au sein de l'armée, parce qu'elle en montre la vulnérabilité, ne peut qu'encourager les travailleurs LAT à une lutte décisive et affaiblir le poids criminel des thèses réformistes selon lesquelles la bourgeoisie laisserait les travailleurs accéder pacifiquement au socialisme. Pour nous qui connaissons les bandes armées de l'ennemi de l'intérieur, il n'y a pas plus aventuriste que ce pacifisme des réformistes. 70.. Ne pensez-vous pas que les polices civiles et militaires sont aptes à démanteler une organisation qui se veut clandestine. comme le Front? 7 R. : Nous n'avons pas la mystique de la clandestinité. Que le pouvoir accorde, mais il ne le fera pas, les libertés politiques et d'organisation au sein de l'armée, et nous apparaitrons au grand jour. Vous posez là un problème classique auquel la réponse n'a pas varié. La police tsariste, l'Okhranaa eu des agents très hauts placés dans les organisations révolutionnaires russes et notamment au sein des bolcheviks dans des périodes très cruciales. Selon la conception bourgeoise de l'histoire, qui est de plus en plus une conception policière, il n'y a théoriquement aucune raison pour que le Front ne soit pas démantelé. Depuis Okhrana, la police a accumulé une somme considérable de moyens techniques nouveaux, d'expériences nouvelles. C'est un fait indéniable. Le Front connaitra une répression très dure et des revers sévères. Nous le savons. Mais nous savons qu'aucune police, aucune armée ne peuvent tuer la volonté de résistance des opprimés. Une organisation démantelée est une organisation qui se reconstruit en tirant le bilan politique de ses échecs. 8 Q.: Vous ne vous êtes manifestés jusque 13 que par des communiqués. Ne craignez-vous pas que la presse et l'opinion publique pensent qu'il s'agit plus d'une opération publicitaire et mystificatrice que d'une réalité concrète.? 8 R. : Nous ne sommes pas pressés. Nous travaillons pour qu'au jour où la classe ouvrière mettra en question le pouvoir patronal, surgissent des comités de soldats. Si nous cherchons à nous faire connaître, ce n'est que dans la mesure ou cela peut hâter le but recherché. Il y a d'ores.et déjà des actions de plus ou moins d'ampleur que nous pourrions revendiquer. Nous avons avant tout le souci de la sécurité de ceux des nôtres qui ont engagé de telles actions. Et puis que des militants du Front soient des éléments dynamiques, voir initiateurs dans telle ou telle lutte des soldats, ne signifie pas que ceux-ci adhérent à l'entièreté de notre programme. La pratique manipulatoire qui consiste à couvrir d'un sigle une action dont les participants n'ont pas le niveau de conscience, que le sigle symbolise, n'est pas la nôtre. Les révélations que nous avons été en me sure de faire (la présence d'officiers réactionnaires laotiens dans les grandes écoles militaires françaises, la mise en place d'un réseau téléphonique parallèle par l'armée) prouvent au moins un minimum d'organisation. Quant au matériel que nous pouvons diffuser au sein des casernes, des bases aériennes et navales, il se trouvera bien un jour qui n'est pas lointain des appelés qui confirmeront sa réalité. Mais vous devriez sur ce sujet intérroger la Sécurité Militaire...

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