Les congrès des sections de la IVème Internationale sont toujours l'occasion de larges débats démocratiques et de contributions originales. En témoigne le document que nous publions ici, fruit d'une étude de nos camarades militants en Bretagne et portant sur les problèmes de cette région. Ce texte a été produit d'abord dans les documents internes de la Ligue Communiste lors de son dernier congrès. La question régionale est sans aucun doute une de celles qui sont à examiner minutieusement et immédiatement, non pour le seul plaisir d'un enrichissement de l'acquis théorique des trotskystes, mais du fait du développement et de l'implantation de la Ligue Communiste dans les villes de province, voire même dans les régions rurales. Et ceci amène normalement à analyser une série de phénomènes imbriqués les uns dans les autres : l'appauvrissement de la petite paysannerie; la tendance à la concentration des terres et à l'établissemnt de rapports capitalistes dans la production agricole : l'exode rural ; la recherche par les patrons de l'industrie d'une main-d'œuvre à bon marché; l'apparition d'une nouvelle classe ouvrière, jeune, sans traditions mais aussi très combative, d'autant qu'elle n'est affectée ni par les défaites passées du mouvement ouvrier ni par les trahisons des bureaucraties ouvrières, Les grèves du Joint Français, des magasins Mammouth (St Brieuc), les occupations de coopératives par les paysans, sont autant de témoignages des transformations de la réalité sociale dans les provinces françaises. 18
Connaitre le sort que le capitalisme a fait à la Bretagne ne doit pas seulement avoir pour but d'alimenter une activité propagandiste sur ce thème. C'est aussi l'outil qui nous permet de comprendre la nature de la formation sociale bretonne, son évolution, les contradictions qui s'y développent et les courants qui la traverse. Autant de points fondamentaux pour l'assise de l'intervention des révolutionnaires. A) Une situation héritée du développement inégal. L'ensemble des organisations bretonnes, qu'elles soient franchement nationalistes ou s'en défendent, fondent leur existence sur une analyse de la situation régionale en terme d'assimilation ou de colonisation par « l'Etat francien ». Nous devons fermement combattre cette mystification idéologique, tant sur le plan de ses fondements que des conséquences qu'elle entraîne au niveau stratégique. Nous ne devons pas pour autant nier le problème, d'autant que nous admettons facilement que « la concentration géographique du processus d'accumulation capitaliste est allée de pair avec l'appauvrissement d'autres régions » : que particulièrement dans le cadre du marché français, le développement du capitalisme n'a pas été homogène et s'est fait (et se maintient toujours) grâce à l'appropriation de la force de travail, de matières premières, de l'épargne des régions périphériques par le centre (les notions de périphérie et de centre n'étant pas uniquement géographiques, pas plus qu'elles ne doivent se comprendre comme stables historiquement, (Cf.le Nord et l'Alsace). En Bretagne, ce processus a été d'autant plus sensible que : 1) Les caractéristiques du mode de production pré-capitaliste lui offraient « naturellement » une prospérité relative. (En l'absence d'intensification capitalistique, grand rôle joué par les facteurs « naturels » : situation géographique favorable aux échanges, forte démographie, gisements facilement exploitables...) Tout ceci se traduisant par une place de choix dans la production et l'exportation agricole, textile et métallurgique au niveau européen, l'existence et la prospérité de villes aujourd'hui insignifiantes. Faut-il préciser que ce passé industrieux n'est nullement pour nous une référence... 2) Cette prospérité a été rapidement laminée dès lors que s'opéraient les premières phases de la révolution industrielle à l'écart de laquelle la Bretagne est totalement restée (les détenteurs de capital : les marchands de toile ou les armateurs étant fondamentalement des parasites du mode production pré-capitaliste, n'étaient pas motivés pour son dépassement). Contrairement aux autres régions « périphéconflit du lait en Bretagne.
riques », la Bretagne n'a pratiquement jamais connu d'autre industrialisation que celle octroyée par le pouvoir politique pour des raisons militaires ou électorales (arsenaux autrefois, usines pirates aujourd'hui). Débutait alors son rôle de fournisseur de main d'œuvre à bon marché au fur et à mesure des crises d'une polyculture de subsistance qui rendaient obligatoire l'exode. 3) Cette situation de laissé pour compte était d'autant plus sensible qu'elle allait de pair avec une vigoureuse assimilation culturelle menée dans le cadre de la création idéologique de la nation française (tentative de destruction de la langue en particulier). Facteur peu favorable à une quel. conque clarification politique car masquant les antagonismes de classe. Donc, la chute de l'« économie bretonne » au XIXème siècle n'est que la faillite du mode de Les paysans s'organisent pour occuper la coopérative.
production pré-capitaliste face aux débuts de l'accumulation capitaliste qui ne s'est pas faite régionalement avant tout pour des raisons structurelles (forme d'organisation de la production, relations marchands-artisans ruraux). Ce retard par rapport aux centres de développement capitalistes s'accentuant à la fin du XIXème siècle et au cours du XXème, en raison de la force d'inertie que représente le secteur agricole majoritaire, qui contrairement à l'évolution nationale va maintenir le paysan breton à la terre : si l'évolution technologique de l'agriculture a, au début du XXème siècle en France pour conséquence de favoriser l'exode rural (progrès techniques... modifications structurelles : concentration des terres), ce même phénomène maintiendra et renforcera la paysannerie régionale, en l'absence d'emplois industriels, en rendant la vie plus supportable à la terre. (La Bretagne atteindra alors son maximum démographique 2 600 000 ; le solde migratoire déficitaire s'élevant à 1 000 000 de cette époque à nos jours). Bilan du développement économique sur la formation sociale jusqu'en 1950 : Nous nous sommes contentés jusqu'ici de situer globalement le développement économique de la région ; ceci n'a de sens que si nous en tirons les conséquences sur le jeu des classes sociales. I) Le poids de la paysannerie est prépondérant : 50% de la population active en Bretagne en 1950, 27,2 % en France à la même époque. ! s'agit quasi uniquement d'une polyculture peu productive, pas capable d'assurer elle-même sa reproduction élargie, déjà peu compétitive ; l'introduction d'un secteur agricole capitaliste étant un phénomène contemporain. Image classique de la petite paysannerie d'autant plus réactionnaire que ses revenus sont faibles, attachée à la défense d'un passé, survivant grâce aux politiques démagogiques d'aides et de subventions qui freineront toute possibilité d'évolution en maintenant le statu -quo hérité du début du siècle. Ce secteur est traditionnellement encadré et dominé idéologiquement par la droite cléricale dont les porte-paroles sont les notables (propriétaires, châtelains, vétérinaires...). La possibilité d'expression et le rôle de ces notables étant rendu possible par le jeu de la démocratie bourgeoise parlementaire d'avant 58 dont ils forment un des piliers par l'intermédiaire des groupes de pression. Le rôle de ces notables, « permanents » diffuseurs de l'idéologie du conservatisme social et religieux est fondamental pour comprendre la vie politique régionale (70 % des suffrages régulièrement donnés à la droite). Ce secteur réagira de façon classique aux premières mesures de rentabilisation : flambée de violence sporadique destinée à hâter l'octroi des aides, mais violence qui n'a pas de sens en tant que telle : il s'agit en fait d'un écran confusionniste recréant l'unité mythique du monde paysan peu favorable à toute clarification en son sein et s'apaisant à chaque poussée de démagogie des pouvoirs publics, ou pire, se traduisant par des récupérations dorgéristes (3 députés en 56).(1) Il est cependant nécessaire de nuancer cette analyse monolithique : - de même que le poids politique de la paysannerie déborde largement sa réalité sociale, de même dans certains secteurs elle sera influencée par le mouvement ouvrier : la côte méridionale du Finistère et du Morbihan essentiellement (rôle des marins pêcheurs traditionnellement CGT et du travail saisonnier dans les multiples conserveries) - d'autre part, deux accidents historiques eNg pliquent le poids de la social-démocratie, puis du
PSU (Mazier permettant l'existence de: Le Foll autour de St Brieuc, Tanguy-Prigent permettant celle de Prat autour de Morlaix).
II) La faiblesse des poches d'industrialisation :
arsenaux à Brest et à Lorient, métallurgie à Hennebont, construction et réparation navale à
Nantes, chaussures à Fougères. Cette liste étant quasiment exhaustive si l'on exclut ce qui forme la majorité du secondaire: le bâtiment et les petites unités de production rurale, éparpillées.
(Le secondaire sans le bâtiment forme 13 % de la population active en Bretagne en 1950 contre
30 % en France à la même époque.
Cette faiblesse explique les limites de l'implantation du mouvement ouvrier, d'autant plus que le PC sera toujours absent à Fougères et peu implanté à Nantes où subsistent de vieilles traditions anarcho-syndicalistes. Les traditions de lutte y sont réelles et si les formes sont à différencier en fonction de l'implantation du PC, elles sont à l'image des conditions de travail et des bas salaires par rapport au reste de la France. A partir de 1958, les menaces économiques sur ces secteurs peu compétitifs vont en modifier le comportement.
III) Le reste de la population quand il n'a pas choisi l'exode se retrouve soit dans les corps parasitaires hyperdéveloppés : clergé, armée, marine, police, (ce qui influe aussi les comportements politiques) soit dans les secteurs administratifs (Rennes n'a que cette activité jusqu'en 58), et enfin dans le petit commerce et l'artisanat archaique très important. B) L'accélération du laminage 1958 marque dans la vie économique française, un tournant dans la mesure où tout est mis en œuvre grâce à l'arrivée du régime bonapartiste pour rationaliser l'économie française, éliminer les secteurs non rentables, restructurer pour augmenter la compétitivité. La Bretagne va étre frappée de plein fouet par ce mouvement: - restructuration signifiant d'abord attaque frontale contre l'agriculture et les secteurs archa¡ques de l'industrie. - mais restructuration impliquant aussi une tentative d'introduction des rapports capitalistes dans le secteur agricole et nécessitant la création d'emplois « rentables » dans l'industrie, c'est-àdire , l'exploitation de la main d'œuvre à bon marché. Les mutations introduites en Bretagne à partir de cette période sont proportionnelles au poids qu'occupaient alors les secteurs archaïques (c'està-dire tout) aujourd'hui touchés. Nous allons assister en douze ans à la rupture totale de l'équilibre existant depuis le début du XXême siécle. Ces mutations apportent des modifications dans les comportements politiques traditionnels, que ce soit au niveau de la paysannerie ou de la classe ouvrière, modifications liées aussi aux transformations politiques nationales (essentiellement suppression du rôle des notables avec la fin de la démocratie parlementaire). Les points d'aboutissement de ces mutations créent aujourd'hui un concentré de contradictions sociales, d'autant plus aigües dans la période de double crise de la bourgeoisie et du stalinisme, alors que l'ensemble des problèmes est directement ressenti au niveau politique en raison de l'ampleur du désastre régional.
1) Les transformations du secteur industriel 1) Le vieux secteur industriel breton, déjà quantitativement peu développé a vite fait les frais des mesures de rentabilisation apportées avec le régime de 1958. Les manifestations en sont les crises à des degrès divers selon les branches que ce secteur connaît depuis les années 60. * Dans un premier temps les forges d'Hennebont en 63 et à la même époque la majeure partie des usines de chaussures de Fougères ferment. Ces premiers coups portés aux quelques « grosses » concentrations ouvrières donnent lieu à des réactions diamétralement opposées en fonction de l'implantation du PCF en leur sein : - implantation faible à Fougères : réactions très violentes et désordonnées,
- implantation beaucoup plus forte dans le Morbihan : le PC et la CGTorganisentla défense de l'emploi par des comités ad hoc « dignes et massifs » mais il ne s'agit que de cartels d'appareils. Dans les deux cas à l'échec rapide succède la dé mobilisation; une première leçon sur les moyens de créer un véritable rapport de force local et régional qui n'ont pas été mis en œuvre dans un cas comme dans l'autre. Une deuxième sur la politisation très rapide de ce type de mouvement, la difficulté de l'enjeu (rentabilité dans le système capitaliste) débouchant rapidement sur les dénonciations des choix sociaux du système. • Aujourd'hui toute une série de ballons d'essai sont lancés contre les arsenaux (Brest et Lorient). Campagne de la bourgeoisie sur leur faible rentabilité par rapport aux entreprises privées, limitation, voire suspension du recrutement, la perspective normale étant la limitation de ce secteur
S.I.L.L.
à un appareil administratif, les entreprises privées se chargeant des travaux. Dans ce lieu privilégié d'implantation du PC, la routine des grévettes se combine avec la perspective de la retraite pour émousser la combativité. * Parallèlement à ce mouvement, l'ensemble des petites unités de production rurale sont directement touchées : - crise de la conserverie (qui représentait 1/10ème de la population du secteur industriel en 62 ; une trentaine de fermetures depuis 1962, mouvement qui s'accélère). - crise du bâtiment (qui représentait 45 % de la population du secteur industriel en 1962). De même faillite quasi totale de l'artisanat rural (9 200 disparitions en 8 ans) qui a touché directement plusieurs milliers de salariés disséminés. La crise de cette petite industrie disséminée ne fera pas grand bruit. Il s'agit toujours de main d'œuvre non qualifiée peu syndiquée. Les « révoltes » de Redon en 68 dans des petites unités mécaniques montrent le caractère bivalent de cette classe ouvrière-paysanne : là où ailleurs la non-syndicalisation signifiait résignation, elle permettra ici des luttes non-bridées ; là où ailleurs les liaisons directes avec la paysannerie permettaient un repli sécurisant, ici elles permettront une unité combative. C'était au printemps 67, l'intervention des révolutionnaires (l'UJCML) ne fut pas négligeable y compris dans le succès. 2) Alors que se liquéfie le vieux secteur industriel, et alors que s'amplifie l'exode rural, le pouvoir se doit à tout prix de compenser le déficit par la création d'emplois. Jouant sur les dégrévements fiscaux et sur les taxes à la création d'emplois, il pousse les entreprises cherchant une main d'œuvre peu qualifée, peu combative et à bon marché, à s'implanter dans la région. C'est la valse des usines pirates : Rennes, Citroën, habillement Brest, CSF, Transocean-St Brieuc, le Joint-Vannes, Michelin-Lorient, Renaut-St Malo, électronique... Le rythme de création d'emplois passe de 600/an à 4 000/an de 61 à 63. Mais ce mouvement qui donnera un regain de faveur aux notables-godillots ne peut que se tarir: la décentralisation pour la décentralisation a une limite dans le contexte des difficultés structurelles de l'économie française. Et ces entreprises de type colonial ne peuvent être génératrices d'emplois en amont et en aval. Depuis 67, le nombre de créations d'emplois ne couvre pas les disparitions du secteur industriel (jamais l'exode rural et la poussée démographique n'ont été couverts depuis 54, même si cela ne prend pas des aspects spectaculaires de par l'exode en particulier). Ainsi s'est créée en une dizaine d'années une nouvelle classe ouvrière, numériquement bien plus forte que les anciens secteurs, concentrée sur les villes de grande et moyenne importance. Classe ouvrière sans traditions de lutte, peu organisée, mais aussi hors de l'emprise du stalinisme, directement liée au milieu paysan dont elle est originaire. Soumise à de fortes pressions patronales, elle commence aujourd'hui l'apprentissage de la lutte des classes, d'autant plus que le mythe de l'industrialisation cadeau vole en éclats avec la faillite actuelle ; dans ce cas elle est relativement perméable à nos idées, mais tout est à faire pour son éducation. Il ne faut pas négliger qu'elle fournit encore la base docile de la CFT que ce soit à Citroën ou à Transocéan. #) Les modifications dans l'agriculture Ici rien de différent des orientations générales définies par Mansholt ou Vedel, si ce n'est que dans ce cadre chaque exploitation est visée en raison de l'archaïsme pré existant. Il s'agit : 1) soit d'éliminer purement et simplement les secteurs non rentables par une diminution des aides, l'accord d'IVD (2). Mais le rythme de l'exode rural est largement conditionné par la création d'emplois dans les autres secteurs. Ce qui explique son accélération entre 1962 et 1968. Ce qui explique aussi que les exploitations de polyculture archaique restent majoritaires. Jusqu'en 1962 : diminution de la population agricole (- 3,1% en Bretagne ; 63,8 % en France). De 1962 à 1968 : - 4,2 % par an en Bretagne. Les conséquences sur les structures sont faibles : taille moyenne 9,9 ha en 1957, 11,7 ha en 1967 ; alors qu'en France la moyenne est de 17,8 ha. Le résultat le plus tangible étant un vieillissement des exploitations, malgré les IVD (âge moyen des exploitants en 63:51 ans). 2) Soit de substituer aux secteurs archaïques des exploitations compétitives, spécialisées (lait, élevage, cultures sans sol...) autant de choses qui nécessitent des investissements importants et modifient le statut des agriculteurs en les plaçant sous la dépendance du Crédit Agricole ou des trusts agricoles, tant pour les investissements que pour les débouchés, sans pour autant les mettre à l'abri des risques de surproduction et de chute des cours, d'autant plus dramatiques qu'ils sont spécialisés. Cette pénétration des industries agro-alimentaires, nationales ou internationales (Olida, Géo, Duquesne, Purien, Lever Cofna, Cargill Nutréna, Sanders...) transforme à partir de 1969 une partie des agriculteurs en producteurs simples, privés de la plus-value résultant de la commercialisation. 21
Ceci ne se traduisant bien sür pas par une prise de conscience immédiate : l'itinéraire idéologique de ces producteurs parmi lesquels se recrute aujourd'hui l'avant-garde du mouvement paysan est passé par le technocratisme petit patron, avant d'aboutir à la critique du systéme capitaliste et à la prise de conscience de leur situation de producteurs, dominés par les IAA (3) ou les coopératives, comme l'a montré la guerre du lait. Cet itinéraire est le chemin classique du syndicalisme catho : de la JAC au CNJA (4) puis à paysans-travailleurs. Cette radicalisation d'une minorité du secteur spécialisé va contribuer au changement politique le plus important qui s'enclenche aujourd'hui en Bretagne : le début d'une évolution de larges couches paysannes amorçant une critique du système capitaliste, recherchant la jonction avec le mouvement ouvrier. Nous ne pensons pas être, par cette affirmation d'un optimisme délirant, la grève du Joint, la guerre du lait l'ont montré et mille autres faits moins spectaculaires ; mais nous sommes conscients que le facteur déterminant, dans la maturation politique, restera l'attitude du mouvement ouvrier à son égard, au moment où il franchit le seuil de la défiance vis-à-vis des pouvoirs publics et qu'en dernier ressort, c'est la nature et la durée de la double crise politique nationale et internationale de la bourgeoisie et du stalinisme qui est fondamentale. En effet, dans un premier temps, la « trahison des notables », produit de l'évolution du régime bonapartiste (transformation du personnel politique de la IVème République, Pleven en tête, en godillots fidéles), a eu pour effet de supprimer les tampons traditionnels entre les masses paysannes et l'Etat, qui n'a pu ainsi endiguer les explosions de colère consécutives aux chutes des cours. Ce sont les prises de Préfectures : 61 à Morlaix, Pontivy, 63 à Pont-l'Abbé, 67 à Quimper... Si les formes de luttes sont radicales, il n'empêche que la plus grande ambiguïté règne toujours et ce n'est pas ici non plus la violence qui a une signi. fication en elle-même. La récupération par la bourgeoisie sera d'ailleurs facile et rapide. Autrement plus intéressante est l'évolution contemporaine : - d'abord, la radicalisation d'une minorité qui cherche par toutes sortes d'actions symboliques à réaliser les clivages nécessaires (contre les cumulards, la justice de classe, solidarité avec les ouvriers en lutte). - puis, la jonction avec la masse des petits agriculteurs archaiques (ceci se traduisant par la prise du CRJA (5) par les paysans-travailleurs et de certaines FDSEA (6) dont la manifestation la plus éclatante fut la grève du lait, qui offre la différence fondamentale avec les luttes précédentes, d'être dirigée contre les patrons, les industries agro-alimentaires et les coopératives et non plus pour obtenir une subvention ou une aide des pouvoirs publics. La violence prend ici une toute autre signification, et significatives sont les formes de luttes copiées sur celle de la classe (piquets...). Nous ne négligeons pas pour autant l'influence des réactionnaires de la FFA (7) chez les petits producteurs du Morbihan et des côtes du Nord. III) Disparition de la petite bourgeoisie urbaine et rurale Statistiquement, le bilan des attaques contre ces secteurs est très lourd, ici aussi à l'image du retard économique et du poids de ces secteurs : le petit commerce représentait 8,6 % de la population active totale en 62, l'artisanat aux environs de 10 %. Le rythme de diminution a été de - 2 % par an depuis 1958. 22
Il est difficile d'en analyser les conséquences sur les comportements. Il est cependant notable de constater que les CID-UNATI régionaux viennent de rompre avec Nicoud et proclament en se regroupant dans le CDCA (8) « la nécessité de prendre contact avec les ouvriers et les paysans dans le cadre régional ». Cependant, une idéologie passéiste bretonne peut tout aussi bien se profiler derrière ces affirmations, comme le montrent les contacts entre le leader du CDCA et certains groupes bretons douteux. L'analyse précédente de la formation sociale régionale nous permet de la caractériser comme un concentré de contradictions économiques, sociales et politiques. Mais de même qu'il est impossible de comprendre ces contradictions par une analyse séparée à la région qui méconnaltrait les lignes de force des mutations économiques qu'a connues la France ces quinze dernières années, et les transformations politiques qu'elles impliquaient. De même on ne peut tirer de conclusions sérieuses sur l'évolution de ces contradictions régionales, si on n'admet pas qu'elles s'adossent sur la situation globale que nous résumons par la formule d'« instabilité prolongée » et de « double crise de la bourgeoisie et du stalinisme ». A - La bourgeoisie a perdu l'initiative Economiquement, la bourgeoisie est aujourd'hui incapable de remettre sur pied un semblant d'industrialisation régionale comme elle a pu le faire entre 62 et 67 (avec toutes les limites inhérentes de toute manière à ces industries pirates). Les avantages offerts aux entreprises (main d'œuvre à bon marché, dégrèvements fiscaux) sont dérisoires par rapport aux handicaps que la décentralisation entraîne face à l'accélération de la concurrence internationale, d'autre part les récentes luttes régionales ne sont pas un stimulant en ce sens. Les difficultés qu'a rencontrées Pompidou pour ramener dans ses valises une rafinette minuscule lors de son voyage à Brest sont significatives. parallèlement elle ne peut qu'hâter la disparition des secteurs. industriels en déclin, et les modernisations agricoles ce qui signifie l'exode rural. Que le rythme de disparition des agriculteurs diminue aujourd'hui en raison de l'absence d'emplois ne fait que hâter le pourrissement, leurs revenus diminuant d'autant. Elle s'avère de même incapable d'assurer des débouchés aux jeunes que paradoxalement elle scolarise ici davantage et plus longtemps qu'ailleurs, l'école jouant le rôle de tampon pour atténuer le chômage; au moment même où de toutes façons la seule main d'œuvre employable ne peut l'être qu'à basse qualification. Si elle avait pu se montrer à l'initiative d'un bref regain industriel après 62, celui-ci même est aujourd'hui largement démystifié, et la priorité du Vlème Plan au développement de la Bretagne apparaft comme dérisoire, limité à quelques tronçons de route... Pendant cette même période, elle a perdu une bonne part de l'encadrement politique des masses rurales; ceci en raison de la nature des transformations institutionnelles amenées par l'Etat fort (ne permettant plus aux notables de jouer leur rôle traditionnel de tampon), et dans une moindre mesure en raison de l'évolution d'une grande partie du clergé. Cette perte d'initiative est largement attestée par la faillite du CELIB (Comité d'Etudes et de Liaison des Intérêts Bretons), qui, regroupant l'ensemble des élus et des organisations syndicales locales, a pu faire illusion jusqu'en 65 dans son rôle de groupe de pression, y compris par des mobiliSations massive sur les problèmes de la SNCF.
grève des dockers à Saint Nazaire par exemple, mais qui aujourd'hui se réduit à une caution de la politique gouvernementale (présidé par Pleven, puis par Lombard) dont la marge de manœuvre est d'autant plus réduite que la bourgeoisie ne peut rien accorder (cf. les réformes régionales....). Cette perte d'initiative est encore renforcée par la crise politique nationale de la bourgeoisie, tant sous ses aspects locaux (par exemple les trafics d'influence au sein du CELIB) que par ce qu'elle signifie, l'incapacité à terme de reprendre pied dans ses points d'appui traditionnels, paysannerie et petite bourgeoisie rurale et urbaine. Les formes que peut entraîner cette perte d'initiative de la bourgeoisie (l'essoufflement et les tentations passéistes et réactionnaires sont réelles : cf. le regain d'influence des groupes nationalistes : Say Breizh...) dépendent en dernière analyse de la combativité du mouvement ouvrier et des alliances qu'il est appelé à passer avec la paysannerie et la petite bourgeoisie.
La combativité En l'état actuel de faiblesse quantitative et d'encadrement politique du mouvement ouvrier traditionnel, l'initiative a pu passer temporairement dans les mains des secteurs périphériques à celui-ci : qu'il s'agisse d'une partie de la nouvelle classe ouvrière ou des secteurs avancés de la paysannerie. 1) En effet, les conditions d'existence de cette nouvelle classe ouvrière (pressions patronales, liées à l'absence totale de perspectives professionnelles tant hiérarchiques que de changement d'emplois, la poussent aujourd'hui après une phase de digestion de son nouveau statut à une combativité élevée (depuis le Joint, une vingtaine d'autres grèves de moindre ampleur pour ce qui est des ouvriers touchés, mais offrant les mêmes conditions de déroulement). Dans la situation actuelle d'intransigeance patronale, accrue par l'état du marché régional de l'emploi, d'autre part en raison de la dispersion géographique des unités de production touchées, et du lien a naturel » avec la paysannerie, l'unité populaire autour de ces luttes est directement posée. Et rapidement elles ne peuvent se transformer qu'en un face à face avec le pouvoir bourgeois et directement sur le terrain politique sur le problème du sort fait à notre région. L'existence de cette nouvelle classe ouvrière devient aujourd'hui un facteur de radicalisation premier de la petite bourgeoisie en l'absence de perspectives politiques de la part du pouvoir. Mais il ne faut pas analyser ce processus de façon linéaire, le développement de la combativité est d'autant plus inégal que les traditions sont faibles et les liaisons avec la paysannerie peuvent être aussi facteur d'inertie (Citroën). Et d'autre part, l'apprentissage de la lutte des classes et la confrontation à l'Etat fort, ne signifient pas immédiatement politisation en profondeur et compréhension de la stratégie nécessaire pour l'abattre. 2) Cette influence des noyaux avancés sur des larges couches de la paysannerie, la radicalisation politique d'une avant-garde en son sein, liée aux conditions objectives (pression sur les revenus) a déterminé un nouveau type de lutte dans ce secteur, s'appuyant sur les réels clivages de classe et balayant la mythique unité paysanne. Tant par la maturation politique de l'avant-garde des paysans que par la nature de leurs luttes (mimétismes avec les luttes ouvrières) et le soutien qu'ils ont apporté précédemment aux ouvriers en lutte, le mouvement paysan ne pouvait que se tourner vers la classe ouvrière lors de sa lutte contre les Industrie s
Agro-Alimentaires et les coopératives, d'autant plus qu'ils étaient conscients que seule cette unité pouvait créer un rapport de forces favorable face aux trusts laitiers, et que la sympathie des consommateurs était primordiale. Cette alliance ne s'est pas créée massivement et le mouvement paysan a fait la douloureuse expérience de la nature du mouvement ouvrier. Les réticences de la CGT et de la CFDT sont facilement explicables face aux thèmes agités par les dirigeants du mouvement paysan et aux « risques » d'unité massive en la période. Les paysans ont cru passer outre en recherchant l'hypothétique gauche ouvrière que certains ont cru voir se dégager lors des récentes luttes régionales, confondant le brusque apprentissage de la lutte des classes de la nouvelle classe ouvrière avec une politisation en profondeur permettant de raisonner en termes d'alliances, sans préciser d'ailleurs la nature de ces alliance (1) Dorgères : leader fasciste qui trempa dans les « ligues » au cours des années 30. (2) IDV : Indemnité Viagère de Départ accordée aux paysans ágés acceptant de quitter leur exploitation. (3) IAA : Industries agro-alimentaires. (4) JAC : Jeunesse agricole chrétienne. A servi de réduites dans les faits à une simple jonction. 3T Compte tenu de ces éléments, l'articulation de la « périphérie ouvrière » et des couches moyennes radicalisées (paysannerie) autour des « noyaux durs » de la classe ouvrière organisée, dans le mouvement ouvrier traditionnel prend en Bretagne une physionomie particulière. On a pu observer lors des dernières années, et cela à l'évidence lors du récent « printemps chaud » (Joint, Lait) que tout se passait en Bretagne comme si classe ouvrière et paysannerie radicalisée prenaient tour à tour le relais de l'offensive contre le pouvoir bourgois. Ainsi apparait comme une donnée stable de la situation politique en Bretagne l'alternance aux premières loges de la lutte des classes de luttes paysannes et de luttes ouvrières qui, loin de seulement se juxtaposer, se confrontent et nourissent mutuellement; les luttes paysannes orientations de la direction nationale de la
FNSEA attachée au corporatisme et à la collaboration harmonieuse avec le pouvoir. Elles ont fourni l'ossature de la tendance
« Paysans-Travailleurs » et contribué à Ta radicalisation des luttes paysannes ainsi qu'à la recherche de leur jonction avec les luttes ouvrières.
(5) CRJA: Centre Régional des Jeunes
Agriculteurs.
(6) FDSEA: Fédération Départementale des
Syndicats d'Exploitants Agricoles.
(7) FFA : Fédération Française de l'Auriculture.
(8) CDCA Comité de Défense des Commerçants et Artisans.
Ci-dessus : intervention policière durant la grève du super-marché Mammouth a St Brieuc
(décembre 1972).
contribuent à inscrire la violence et les formes de luttes radicales dans le climat politique, renforçant les luttes ouvrières de leur solidarité matérielle ; les luttes ouvrières fournissent au mouvement paysan l'occasion d'une clarification politique et stimulent sa progression vers des formes de lutte tout aussi dures que dans le passé mais plus coordonnées dans la mise en œuvre et de contenu politique beaucoup plus avancé. La « petite-bourgeoisie urbaine » (jeunesse scolarisée, enseignants) par la prise en charge de la solidarité fait fonction de trait d'union et contribue à resserrer l'interdépendance des luttes ouvrières et paysannes. Ainsi les luttes des différentes couches sociales victimes du capitalisme entretiennent entre elles d'étroites relations dialectiques et se coulent aisément dans un cadre politique commun. A partir de là la tentation est grande de voir à l'œuvre en Bretagne un processus d'unité populaire sur le terrain extra-parlementaire, alternatif à l'Union Populaire version réformiste que les courants ultra-gauches célèbrent avec enthousiaisme. Nous devons nous garder à cet égard d'une démarche photographique, objectiviste se limitant à l'aspect le plus superficiel des événements. S'il y a de toute évidence convergence, solidarité, etc... ce n'est pas pour autant que l'hégémonie de la classe ouvrière est assurée sur le processus d'alliance qui se noue empiriquement. D'une part les mobiles de la solidarité paysanne et plus encore commerçante sont complexes et n'excluent pas dans certains franges de ces milieux l'ambition d'annexer les luttes ouvrières à un combat douteux, interclassiste, pour la promotion d'intérêts corporatifs camouflés en sauvegarde de la région. Et surtout la mise hors circuit du PCF ne s'accompagne pas de l'émergence de directions politiques ouvrières alternatives susceptibles de mardes intérêts du prolétariat les alliances qui se concluent. L'ultra-gauche ressent d'ailleurs les difficultés : c'est la fonction de la mythologie de la gauche ouvrière - nouveau mouvement ouvrier émergeant en toute extériorité et indépendance de l'ancien - que d'y répondre. Autant il est dangereux pour toutes ces raisons de parler sans raison d'unité populaire déjà réalisée, autant il est vrai que toutes les conditions objectives sont réunies d'un processus d'authentique unité populaire sur le terrain extra-parlementaire. Mais la réalisation des potentialités qui existent à cet égard en Bretagne est tributaire de la nature et de l'état des forces politiques qui y interviennent et de leur relation à la situation politique globale.
creuset de formation et pour radicalisation à de nombreux syndicalisme puysan.
CNJA : Centre National Agriculteurs : branche jeune du paysan. Sa direction régionale certains d= cadres du des Jeunes syndicalisme de l'Ouest, vertaines de ses directions départementales ont, dans les dernières années activement contesté les