Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › nouvelle série n° 7-8

La situation politique et sociale en Angleterre

Jean-François Dumas · Quatrième Internationale, nouvelle série n° 7-8 · mai-août 1973 · p. 30-32 · 2 904 mots

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Un impérialisme en déclin

Deux éléments essentiels rendent compte de l'intensité de la crise qui, depuis déjà plusieurs années, frappe l'impérialisme britannique à la fois dans sa prospérité économique et dans la solidité des liens politiques que la bourgeoisie « la moins béte du monde » avait mis plusieurs décennies à tisser : les difficultés du système capitaliste international accrues depuis 1966 ; l'importance décroissante de l'économie britannique au niveau international concrétisée par la perte d'influence en Europe, en Asie, dans les pays méditérranéens et même en Afrique. Bref, le plus grand empire du monde n'est plus qu'un souvenir, l'hégémonie de la City une amertume, et le capitalisme anglais doit se résigner seulement à rentrer dans les rangs des catégories inférieures, dépassé qu'il est par celui des Etats-Unis, du lapon, de l'Allemagne et bientôt... par la France ! Pendant les 20 dernières années, le taux de croissance a été inférieur à ceux des principaux rivaux, les réserves qui servaient à masquer le déclin et à repousser les échéances, ont fondu, laissant place nette pour les revendications sociales et pour les conflits politiques considérables dont il ne s'agit que d'évaluer l'imminence. La dévaluation de la livre sterling, l'entrée conflictive au sein de la C.E.E. sont autant de signes parlants d'une crise profonde du capitalisme anglais. Voilà assurément le point de départ que nous retenons pour comprendre à la fois la politique anti-ouvrière du gouvernement conservateur de Edouard Heath ; les réactions contradictoires, apparemment, de la bureaucratie syndicale, qui doit et répondre à la volonté des travailleurs de résister aux attaques gouvernementales et patronales et ne pas aller trop loin... dans l'abandon de sa politique traditionnelle de collaboration de classes ; enfin la possibilité, offerte pour la première fois aux marxistes révolutionnaires, de faire des progrés décisifs dans la construction du parti ouvrier révolutionnaire de masse, indispensable pour mettre à bas la bourgeoisie britannique.

L'accentuation de la politique anti-ouvrière Lorsqu'une classe dominante sent son système de domination s'effiter, elle tente « naturellement » de faire payer ses difficultés par ceux qui, déjà, lui procuraient ses sources de revenus. La bourgeoisie anglaise n'échappe pas à la règle : l'attaque délibérée à laquelle elle se livre depuis plusieurs années contre certains des principaux acquis sociaux des travailleurs (en matière de prix et salaires, de santé, d'éducation et d'habitat....) n'a d'autre raison d'être que de limiter ses propres pertes. Il faut d'ailleurs préciser que l'initiative d'une telle politique ne revient pas au parti « Tory », le parti - très - conservateur actuellement au pouvoir, mais que, déjà, les travaillistes de Harold Wilson, l'avaient largement avancée. Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, les travaillistes lorsqu'ils sont au pouvoir, s'efforcent de « gérer loyalement » le capitalisme britannique au mieux des intéréts de la bourgeoisie en ayant recours à deux moyens, formant les axes de ce qui leur sert de politique : - I'« Atlantisme », c'est-à-dire l'alliance - servile -avec le capitalisme US ; - l'intégration du mouvement ouvrier au fonctionnement de l'Etat bourgeois, par le biais, inestimable, des syndicats. C'est bien la double incapacité de la direction du parti travailliste à imposer aux travailleurs l'entièreté de leur politiquy gouvernementale soumise aux intérêts de la classe dominante tout en rrestant crédible aux yeux de cette dernière qui explique le « renvoi » des « socialistes wilsoniens » lors des dernières élections générales et leur reprise du rôle peu glorieux d'opposition de Sa Majesté ! La bourgeoisie n'ayant plus confiance en eux pour faire à sa place le sale travail, et les masses n'étant nullement motivées pour défendre un gouvernement et un parti qui préparaient visiblement une machine de guerre contre elles, les travaillistes, payérent en 1970 le chômage et l'inflation, leurs hésitations quant au Marché Commun, le déclin de taux de profits mais aussi la stagnation des salaires. « Tout le monde savait depuis longtemps que le parti travailliste n'avait aucune stratégie pour aller au socialisme : en 1970, il devenait de plus en plus évident qu il n'en avait pas non plus pour intégrer le capitalisme » (1). Le ministre du travail de Wilson, Castle, avait amorcé l'ébauche du présent « industrial relation bill » (IRB) - loi sur les relations industrielles. Le parti tory accentue aujourd'hui la politique indispensable à la survie du capitalisme anglais : il accélère les fusions (faillites et regroupements) ; il systématise les interventions visant à ne laisser en place que les éléments Tableau 2 : Pourcentage d'exportation mondiale de produits manufacturés

1950 1960 1970 Angleterre 25,5 % 16,5 % 10,5 % Allemagne de l'Ouest 7,3 % 19 ,3 % 19,8 % Japon 3,4 % 6,9 % 11,6 % France 9,9 % 9,6 % 8,7 % U.S.A 26,6 % 21,0 % 18,5 % Tiré de « Partisans » n. 68. Novembre-décembre 1972. Robin Blackburn : « La nouvelle crise du capitalisme anglais ».

d'inflation à la consommation

1960-5 196 Canada 1,6 3,8 France 3,8 3,3 Allemagne 2,8 2,3 Italie 4,9 2,3 Japon 6,2 4,8 Royaume Uni 3,6 3,7 U.S.A 1,3 3,3

5-8

1969

4,5

6,4

2,7

2,6

5,2

5,5

5,4 des taux annuels

1971

1970

3,

5,0

5,3

6,0

,8

3.

,8

5,0

4,7

1,6

6,4

,0

5,9

3,4

Source : Banker, May 1972, p. 597. Tiré de « New Left

Review ». n. 77. Janvier-février 1973. Article de Antony

Barnett : « Lutte de classe et le gouvernement Heath .

Tableau 1: comparaison internationale les plus solides, « sains » c'est-à-dire rentables, du capitalisme ; il accepte donc, quand il ne les favorise pas directement, les faillites de la Rolls Royce, ou les chantiers navals d'Upper Clyde qui ne sont jamais que les plus spectaculaires ; tandis qu'il systématise sa politique répressive en Irlande et qu'il se prépare à faire partager aux « partenaies » européens ses propres difficultés, il attaque les travailleurs de GrandeBretagne : - sur leur niveau de vie, par l'inflation (hausse des prix) : interdiction d'élever les salaires de plus d'une livre, plus 4% par an ; - sur leurs conditions de travail ; - sur les réformes sociales acquises par leurs luttes depuis le début du siècle. Voilà pourquoi un élément central du texte qui exprime cette politique, le IRB, prévoit des mesures importantes, précises, tant sur le plan pénal que financier, contre les militants syndicalistes et politiques, qui, par leur action, tenteraient d'aller contre cette politique (limitation du droit de grève, et même limitation de la liberté de presse à propos des grèves). Le bilan de la politique gouvernementale est aisément chiffrable pour les masses travailleuses de GrandeBretagne : - hausse des salaires nominaux de septembre 72 à avril 73 : 0,6 %. - hausse du coût de la vie durant la même période : 6 %. - conséquences prévisibles de la « deuxième phase » de la politique des revenus - « Wage Freeze»: gel des salaires - mis en place depuis avril par les Tories : les salaires ne pouvant pas être augmentés de plus de une livre plus 4% par an ne s'éleveront donc pas de plus de 7 % soit la moitié moins qu'en 1972. Tels sont les faits qui justifient la montée des luttes ouvrières qui s'est confirmée jusqu'à la préparation de ce ler mai 1973. Un mouvement ouvrier fortement charpenté... Le mouvement ouvrier anglais présente un visage assez diversifié : - un syndicalisme de masse : plus de 10 millions d'adhérents (40 % des salariés) ; ce sont les syndicats ouvriers qui ont créé leur propre parti de classe...; - le parti travailliste (Labour Party) aujourd'hui dirigé par Wilson ; - un parti communiste minuscule, traditionnellement marginal sur la scène politique, plus droitier et réformiste que ses frères du continent mais qui n'est pas sans quelque audience parmi les syndicalistes ; - une couche de militants ouvriers dont il est difficile de donner un équivalent français : les shop stewards, délégués de base dont certains sont syndiqués et d'autres non ; ils animent les luttes les plus importantes. C'est eux que visait le gouvernement en faisant adopter la « responsabilité collective » des grèves, en espérant un désavœu systématique de ces militants par les directions syndicales timorées et liquidatrices ; - une extrême gauche révolutionnaire encore limitée, bien qu'en progrés numérique et qualitatif du point de vue de son audience ; très divisée, hypersectaire, peu éduquée au plan de l'internationalisme ; se laissant volontiers enfermer dans le ghetto insulaire perçu au travers du prisme d'un maoisme aux abois en Angleterre comme ailleurs, ou d'un « trotskysme › abâtardi, version SLL (2) ou IS (3), pour ne citer que les principaux adversaires de nos propres camarades de l'IMG - dont il sera question plus loin. Depuis 1971 la combativité ouvrière grandit. Elle a permis au mouvement ouvrier de faire reculer plusieurs fois le gouvernement. La grève des mineurs, puis celle des postiers ; la grève des cheminots et celle des dockers ont été les plus remarquables de cette remontée en 1971 et 1972 : le gouvernement a dû, spectaculairement, relâcher des syndicalistes emprisonnés pour fait de grève, en application de la nouvelle législation, accepter les augmentations de salaire exigées par les grévistes. Un éditorial du « Financial Times » de février 1972 montre bien ce qui a surpris les gentlement de la city : l'intensité des grèves et la détermination des militants ; la cohérence dans l'action ; les réactions favorables de l'opinion publique, le climat de tension sociale et politique rappelant le lendemain de chacune des deux guerres mondiales.

...mais inégalement politisé A l'évidence le développement de cette combativité ouvrière se fait de façon fort inégale et pas toujours combinée - du fait notamment de la politique (ou du manque de politique des directions syndicales. Depuis une petite dizaine d'années, il semble que ce soient les secteurs ouvriers des industries tournées vers l'exportation qui aient le plus vivement réagi aux assauts gouvernementaux et patronaux : les mines, le bâtiment, la mécanique, des docks. Par exemple les dockers, depuis la dernière guerre, ont fait 17 grèves importantes. Mais il faut également noter que sont entrés en lutte pour la première fois depuis 1926 (!) des secteurs comme les postiers. Les femmes de ménage, les salariés agricoles, les travailleurs des hôpitaux, les infirmières, les enseignants ont fait grève pour la première fois. Assurément ceci constitue un élément éminemment positif mais qui ne va pas sans poser quelques problèmes: ces secteurs, parce qu'ils sont nouvellement combattifs, n'ont pas l'ensemble des traditions de lutte ni le degré d'organisation atteint par les mineurs par exemple. Ce qui amoindrit leurs chances de mener leurs propres luttes à une fin victorieuse. D'autant qu'il est absolumment exclu que la direction de la Confédération Ouvrière du T.U.C. (Trade Union Congress) leur donne les moyens de la victoire : au minimum coordonner ces luttes en leur donnant des débouchés politiques clairs, et unifiant la classe ouvrière et les autres travailleurs voulant résister à la politique anti-sociale de Heath. Dans un tel cadre, on comprend mieux les réticences des mineurs et des autres secteurs avancés du prolétariat britannique, ceux qui en 1971 et 1972 ont su remporter des victoires partielles, à se remettre en mouvement alors que la direction confédérale refuse de centraliser les luttes, de leur donner un débouché politique susceptible de placer le combat social à un niveau qualitativement plus élevé en adoptant le slogan des révolutionnaires : « Down the Tory Gouvernment » ! - a bas le gouvernement conservateur !. Il est significatif que ce soit plus la dynamique sociale et politique impliquée par un tel mot d'ordre que par le problème concret de la formule gouvernementale alternative précise à mettre en avant dont se sont emparée les comités d'action nés pendant les récentes luttes ouvrières les plus dynamiques et destinés à intensifier le caractère de classe de ces luttes contre la politique gouvernementale. Il est non moins remarquable que ces « comités d'action » - qui fréquemment dépassent le cadre des militants ouvriers syndiqués pour attendre les groupes de libération des femmes et des militants noirs - discutent intensément du mot d'ordre étroitement lié à la perspective politique première de « chute du gouv ernement conservateur » et qui est celui du moyen privilégié à employer : la grève générale. Ne pas laisser ces luttes étre défaites les unes après les autres par un gouvernement et un patronat durcis par la gravité des échéances ; mais au contraire les coordonner et les centraliser, les faire se développer en grève générale dont le débouché unifiant, dans un premier temps, serait la mise à bas du gouvernement anti-ouvrier, voilà les pièces élémentaires de la stratégie défendue dans les organisations de masse par l'avant-garde révolutionnaire britannique. Le caractère complexe, encore incertain de la situation politique et sociale en A '-terre a été assez bien exprimé par la préparation du ter mai 1973. On peut schématiser ainsi : - la bourgeoisie ne peut pas ne pas continuer à attaquer les travailleurs tant sa propre situation est grave ; - le mouvement ouvrier ne peut pas ne pas se défendre contre ses attaques... - ...mais la dynamique de ses luttes implique la mise en avant de mots d'ordre joints : « grève générale » et « a bas le gouvernement tory »... - ...dynamique ouvrant la voie à une situation pré-révolutionnaire... (4) - ...redoutée par la bureaucratie syndicale et le Labour Party qui pressentent -avec justesse qu'une telle situation signifierait la fin de l'emprise du réformisme sur le mouvement ouvrier. - D'où le refus - qui n'est paradoxal qu'en apparence - de certains des syndicats de travailleurs parmi les plus importants et les plus combattifs, de participer à la grève de 24 h du ler mai appelée par les bureaucrates du T.U.C., poussés malgré eux à faire quelque chose, en l'occurrence à canaliser la combativité ouvrière dans une journée « strictement apolitique » de pression sur le gouvernement pour l'augmentation (illusoire) des salaires. Le « Times » du 24 avril annonçait que le ler mai allait « décevoir » la direction du T.U.C. car « de nombreux gros syndicats ont voté contre la grève et beaucoup de militants ont décidé contre l'avis de leurs syndicats de ne pas y prendre part. L'un des coups les plus durs portés à la campagne est la décision du syndicat national des mineurs de ne pas appe ler à l'arrêt du travail dans les puits ». De fait la grève, le ler mai, fut surtout effective dans les transports publics (chemins de fer, bus et métro), dans l'industrie de l'automobile et dans la presse. Pour les mineurs et pour les dockers une telle « journée d'action » n'avait guère de sens... Le rôle des marxistes révolutionnaires C'est dans ce contexte que s'est tenu à Londres du 20 au 23 avril le congrès de nos camarades de I'I.M.G., section britannique de la IVème Internationale (5). La première session du congrés fut consacrée à l'examen de la situation internationale et à la préparation du Xème congrès mondial de la IVème Internationale ; la dernière session, comme il est d'usage, à l'élection de organismes dirigeants de l'I.M.G. et aux problèmes précisément organi32 sationnels. Trois jours pleins furent consacrés par les 350 délégués, observateurs et invités à l'examen de la situation politique et sociale en Grande-Bretagne, du rapport des forces entres les classes, à l'évolution de la combativité ouvrière (syndicats, shop stewards, comités d'action...). L'essentiel des discussions du congrès se concentra autour de la perspective globale de la grève générale pour abattre le gouvernement conservateur et aux problèmes de stratégie et de tactique, d'elaboration programmatique et d'implantation poses par une telle perspective. Les tâches moins nouvelles, mais toujours à l'ordre du jour, d'animation des luttes antiimpérialistes, et le combat aux côtés du peuple irlandais ne furent évidemment pas négligés. La discussion, fort intense au sein de I'I.M.G., ne devait pas se terminer avec la clôture du congrès : les tendances en présence reconnurent la nécessité de la poursuite, afin de mieux définir les tâches politiques de l'I.M.G. et les mesures organisationnelles indispensables pour les mener à bien, sur la base d'un document de travail soumis au congrés par le Secrétariat Unifié de la IVème Internationale. Les échéances se précisent en Grande-Bretagne, et donc les responsabilités vont se multiplier pour nos camarades. N'est-il pas encourageant de constater que si « Red Mole » - la Taupe Rouge -, bimensuel, cesse de paraftre, c' est pour faire place à un hebdomadaire « Red weekly » ?

Jean-François Dumas le 10 mai 1973 Red Weekly

PRICE De 1eE MAY POLICE SWOO

PAPER OF THE INTERNATIONAL MARXIST GROUP (BRITISH SECTION OF THE

ON MILITANTS mais remanded in custody (1) Robin Blackburn : « Le gouvernement de Heath : une nouvelle voie pour le capitalisme anglais ». New Left Review n. 70 (1971). Traduit en français dans « Partisans » n. 68 de novembre-décembre 1972 (Maspéro) (2) SLL : Socialist Labour League, ex-sœur de T'OCI française. Voir « IVème Internationale » n. 2 avril 1972. (3) International Socialism, dit « state cap », proclame que l'URSS a été et reste le modèle même du « capitalisme d'Etat ». (4) II va de soi que la chute du gouvernement tory tombant sous les coups de centaines de milliers de travailleurs en lutte, ouvre de toutes autres perspectives qu'une défaite électorale « normale » des Tories. (5) Lire la résolution centrale du précédent congrès de l'International Marxist Group dans « /Vème Internationale » n. 4 (octobre 1972).

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