La dissolution de la Ligue Communiste, la répression contre ses militants, a été un événement politique parmi les plus importants de la vie politique française. Dans une certaine mesure la Ligue Communiste était représentative du mouvement révolutionnaire de Mai 68 et de ce fait, sa dissolution avait une signification politique certaine, mais cela ne saurait suffire à expliquer ni la mesure gouvernementale ni les puissantes réactions qu'elle a suscitées. Les raisons de la répression et de l'énorme solidarité qu'elle a dressé contre elle se trouvent dans les données politiques actuelles.
La situation en France est marquée par deux ordres de phénomènes qui ont pris de l'accélération depuis les élections législatives de mars 73 et qui montrent, chacun à leur façon, que le succès électoral de la coalition gouvernementale était illusoire. En premier lieu, la montée des mouvements de masse - un moment piétinante en raison des espoirs dans une victoire électorale de l'Union de la Gauche - a repris avec plus de vigueur, notamment quant aux niveaux politiques qu'elle a déjà atteints. Lycéens, étudiants, femmes, intellectuels, artistes, immigrés ont tour à tour occupé la rue. Il y a eu à Paris 93 manifestations depuis le début de l'année, déclarait Marcellin le 20 juin, soit environ une manifestation tous les deux jours ! Qui plus est, la classe ouvrière ne cesse depuis des mois de mener des luttes dans tous les coins de France, qu'il s'agisse de travailleurs non qualifiés comme les ouvriers algériens, portugais etc, de chez Renault ou de travailleurs hautement qualifiés qui, sur le plan social, appartiennent même aux couches qualifiées petites-bourgeoises, comme les contrôleurs du trafic aérien. Outre les demandes d'augmentation de salaire contre la hausse des prix suscitée par une inflation irrésistible, les revendications ont eu un niveau essentiellement politique : les OS de chez Renault mettaient en cause toute la structure et la hiérarchie des salaires, les contrôleurs du trafic aérien luttaient pour obtenir le droit de grève, enfin, depuis plusieurs semaines, les travailleurs de Lip à Besançon ignorent de facto la propriété capitaliste, l'autorité du patron et de la maîtrise, le code bourgeois, ils le font dans la sympathie des masses de tout le pays, rendant un gouvernement, qui se veut fort, impuissant de crainte de provoquer une explosion sociale.
La seconde catégorie de phénomènes entre dans le cadre de la décomposition de l'UDR, de cette période d'un bonapartisme sans Bonaparte où Pompidou s'efforçait de jouer dans la mesure de son possible un rôle d'arbitre. Outre l'usure aggravée de cet après-gaullisme, où il n'existe guère de solution de remplacement plausible du point de vue bourgeois, les rumeurs d'un proche départ involontaire de Pompidou de la scène politique, rumeurs qui paraissent vérifiées par les piaffements de candidats possibles à sa succession, renforcent de semaine en semaine les courants centrifuges au sein du monde politique et de l'Etat bourgeois. La perspective d'une élection présidentielle à délais relativement brefs et, avec elle, l'éventualité d'une élection de Mitterrand à la Présidence de la République entrainent le développement de toutes sortes de tendances au sein de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie. On ne peut évidemment pas parler de menace fasciste dans le sens précis d'une prise de pouvoir par des éléments ou des groupements fascisants, c'est exclu. Mais on sent s'accumuler un potentiel, un grouillement de courants et de tendances à la recherche d'une solution de force. Leur désir est de mettre un terme à ce qui, pour eux, est depuis mai 68 un « désordre» insupportable. Le gouvernement que Messmer a constitué après les élections de mars est lui-même une tentative de rassemblement des forces d'une bourgeoisie en décomposition pour tenter d'endiguer le « désordre », l'« anarchie ». Plusieurs ministres ont tenu des propos qui semblaient sortir du siècle dernier, des formules éculées digne d'un Thiers ont été exprimées. C'est dans ces conditions que s'explique la répression contre la Ligue Communiste. C'est une opération de caractère préventif, visant à décapiter avant les grandes épreuves l'organisation de l'extrême-gauche la plus forte, la plus vigoureuse et que le pouvoir considérait comme la plus habile politiquement. C'est une opération faite avec la conviction qu'elle n'unirait pas les deux grands partenaires de l'Union de la Gauche et, par conséquent, qu'elle ne provoquerait pas de sérieux remous politiques.
Les eaux troubles que charrie la décomposition de l'UDR s'étendent dans l'appareil étatique, dans une armée qui - ne l'oublions pas — a goûté au coup d'Etat en 58, pour la première fois depuis 90 ans, dans une police que son ministre réorganise pour la rendre plus efficace dans le « maintien de l'ordre ». Une machination avait été montée à l'occasion du meeting d'Ordre Nouveau, visant à renforcer les tendances répressives les plus brutales au sein du corps policier, il n'y a désormais aucun doute à ce sujet. Que cette machination ait été montée directement par Marcellin ou, plus probablement, que celui-ci tenu au courant de ce qui se tramait, ait fermé les yeux avec l'idée d'en tirer profit, peu importe. En tout cas, la répression contre l'extrême-gauche et plus précisément contre la Ligue Communiste était inscrite dans la situation politique présente, ce qui ne veut évidemment pas dire que la dissolution devait se produire au moment où elle a été prononcée.
Un élément essentiel de la situation, non moins surprenant par son ampleur, a été la riposte que la répression contre la Ligue Communiste a suscitée. Que le gouvernement ne l'ait pas escomptée, la preuve en est fournie par les termes mêmes de Marcellin à la télévision, suffoquant d'indignation à l'idée que Marchais, dénonçant hier encore les « gauchiste-Marcellin », prenait la défense de Krivine. Mais il faut aussi dire que, même parmi les révolutionnaires les plus optimistes, personne ne s'attendait à une levée de boucliers qui, partant de l'extrême-gauche sans exception, débordait largement au-delà des organisations traditionnelles ouvrières, pour entrainer dans son sillage des protestations aussi inattendues que celle, exprimée en termes très mesurés du Syndicat de la Magistrature. L'erreur gouvernementale, car erreur il y eut, tient en partie à la nullité politique et du ministre de l'Intérieur et du Premier Ministre, ancien lieutenant de la Légion Etrangère et ancien gouverneur des colonies, deux postes où il n'a pas dû acquérir beaucoup de flair politique.
Le très large front unique qui s'est produit, tel qu'on n'en a peut-être jamais vu de pareil en France, trouve son origine dans le mouvement actuel des masses, qui par sa puissance et sa dynamique, bouleverse la routine des vieilles directions. La direction du Parti Socialiste ne néglige certainement pas les 2 à 3 % de voix que pourrait apporter l'extrême gauche dans une élection présidentielle, mais ce qui a dicté surtout son attitude c'est l'espoir de récupérer - comme elle vient de le faire avec Régis Debray - une partie des militants de l'extrême gauche, pour donner un militantisme plus grand à son personnel politique, à un moment où le chiffre de sa clientèle électorale se rapproche de celui du PCF, mais où il lui manque les militants actifs pour tirer le plus grand parti de cette situation. Nul n'a aucune illusion sur les sentiments que la direction du PCF peut éprouver pour le trotskysme. Malgré ses succès, la Ligue Communiste n'avait pas transformé le rapport de forces au point de faire changer de ce fait seulement son attitude envers elle. Quand on se souvient de la position prise par le PCF et la CGT lors de l'assassinat de Pierre Overney, la campagne intense menée contre la dissolution de la Ligue Communiste et contre l'arrestation d'Alain Krivine allant jusqu'à la participation de Jacques Duclos au meeting du cirque d'Hiver, signifie que de puissants mobiles ont dicté un tel changement. Qu'a-t-on vu depuis les élections de mars dernier ? La direction du PCF et de la CGT, après avoir vainement tenté de doubler la direction trotskyste démocratiquement élue par le mouvement lycéen et étudiant, à dû se joindre à ce mouvement pour ne pas s'en isoler. Chez les OS de Renault, la direction syndicale a été contrainte de manœuvrer pour remettre la main sur les représentants des grévistes élus indépendamment d'elle. D'autres exemples vont dans le même sens d'un affaiblissement du contrôle des appareils sur les travailleurs. La direction du PCF et de la CGT a compris qu'à maintenir son orientation d'autrefois, elle risquait d'être débordée sur sa gauche, au cours des mouvements qui se développent. Elle a ainsi compris très vite que la riposte à la répression contre la Ligue Communiste ne serait pas insignifiante, elle n'a pas voulu courir le risque d'être isolée, fut-ce temporairement, comme ce fut le cas pour Pierre Overney. En outre, elle ne peut manquer d'être consciente du danger réactionnaire, de cette menace dont nous avons parlé plus haut, et, pour la première fois, elle a dû saisir qu'à laisser sans réponse la répression contre les trotskystes, elle risquait d'en faire les frais dans les mois qui viennent.
La puissante riposte à la répression contre la Ligue Communiste, le changement d'attitude du PCF, ne peuvent être considérés comme des éléments immuables de la politique française, mais on ne saurait en sous-estimer l'importance pour l'avenir, en ce qui concerne le mouvement trotskyste tant en France qu'internationalement. Après ce qu'a fait la direction du PCF, il lui sera bien difficile de prétendre que le trotskysme n'est pas une partie du mouvement ouvrier, et de faire étouffer sa voix au sein des organisations de la classe ouvrière. Cela ne se fera pas sans lutte, mais la lutte s'effectuera dans des conditions bien plus favorables. Et là où le mouvement stalinien ne dispose d'une autorité comme celle du PCF dans la classe ouvrière, les sections de la Quatrième Internationale auront de plus grandes possibilités d'intervention et des moyens de protection plus étendus contre la répression qui ne peut manquer de frapper toute organisation révolutionnaire.
Si l'on n'oublie pas la situation politique qui a déterminé la dissolution de la Ligue Communiste et les perspectives que cette situation comporte, à savoir d'inévitables grandes épreuves, de grands affrontements de classe, il est évident que la lutte pour l'abrogation du décret de dissolution de la Ligue Communiste et, plus généralement, la lutte contre toutes les mesures antidémocratiques que le pouvoir en France a prises depuis sa grande peur de mai 68, n'est pas, ne peut pas être une lutte pour revenir au statu quo. Indépendamment des tenants d'une démocratie bourgeoise s'élargissant peu à peu, d'une « démocratie avancée » qui par miracle conduirait un jour au socialisme sans susciter de résistance des Marcellin de tout acabit que le régime capitaliste nourrit et développe, une telle lutte ne peut être dissociée de la lutte que les masses tendent de plus en plus à mener pour transformer leur sort, pour faire naître une société socialiste. C'est là qu'intervient le rôle, la fonction du parti marxiste révolutionnaire. A sa façon, le pouvoir bourgeois a témoigné de sa compréhension de ce facteur et du fait que la Ligue Communiste remplissait à la mesure de moyens croissants cette fonction. Il n'y a pas de doute que la répression présente entrainera des inconvénients temporaires pour l'expression des idées marxistes révolutionnaires et pour l'organisation du courant porteur de ces idées. Mais vivre difficilement n'est pas anormal pour des révolutionnaires, et le mouvement trotskyste en France qui a bientôt 45 ans d'âge en a vu d'autres. Il traversera cette épreuve avec courage et y puisera même une source de force et de progrès. A vrai dire, il aborde cette épreuve dans des conditions infiniment meilleures que celles des épreuves passées. L'histoire de la Ligue Communiste, une courte histoire de 4 à 5 années, a été celle de la première percée de la Quatrième Internationale en France, à l'avant-garde du mouvement trotskyste international. De la nouvelle épreuve qui vient de s'engager, le trotskysme en France sortira plus puissant, avec plus d'incrustation et d'autorité au sein de la classe ouvrière et des masses laborieuses. Il sortira mieux préparé pour remplir le rôle qu'il s'était assigné dès qu'il commença à combattre les dégénérescences social-démocrates et staliniennes, à savoir donner une direction marxiste révolutionnaire capable de mener les masses au renversement de l'ordre bourgeois et à la construction du socialisme. Il faut manquer totalement du sens du ridicule pour penser que ce qu'un Staline n'a pu détruire, un Marcellin pourrait y parvenir. Le trotskysme a été enterré de nombreuses fois et il n'a jamais disparu de la scène politique. Tel le phenix, il renaissait toujours de ses cendres. Cette fois-ci, de l'aveu même de la plupart des politiciens et observateurs bourgeois, le décret de dissolution fut du point de vue bourgeois même une erreur politique. Les erreurs politiques se payent toujours, et l'avant-garde marxiste révolutionnaire en France et dans le monde entier s'efforcera de faire que la bourgeoisie paye cette erreur le plus cher possible. La Quatrième Internationale n'a jamais abordé l'avenir avec autant de confiance qu'elle le fait aujourd'hui, au moment où sa plus forte section vient d'être dissoute.
Le 12 juillet 1973. Pierre Frank