Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › nouvelle série n° 7-8

Déclaration du Secrétariat unifié de la Quatrième Internationale

Quatrième Internationale, nouvelle série n° 7-8 · mai-août 1973 · p. 2-3 · 1 468 mots

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La dissolution de la Ligue Communiste, les arrestations d'Alain Krivine et de Pierre Rousset, les perquisitions, le saccage des locaux de l'impasse Guéménée ne constituent pas des accidents fortuits contrastant avec une situation par ailleurs normale; ce sont des actions délibérées du pouvoir bourgeois face à une montée de la lutte de classe en France et plus généralement dans d'autres pays d'Europe Occidentale. Personne n'a été dupe de la fausse symétrie opérée par le gouvernement français en dissolvant simultanément la Ligue Communiste et l'organisation pro-nazie Ordre Nouveau. Le gouvernement français avait permis et fait protéger par la police le meeting raciste organisé par Ordre Nouveau le 21 juin à la salle de la Mutualité : il avait permis aux bandes fascistes d'apporter leur armement dans cette salle, il fit accompagner ces mêmes bandes à la fin du meeting lorsqu'elles ramenèrent ce matériel à leur siège. Il a été également mis en lumière que le dispositif policier opposé à la contre-manifestation avait été conçu de manière à entrainer des pertes sérieuses à la police et tous les démentis officiels à ce sujet n'ont convaincu personne. La machination gouvernementale avait par conséquent les buts suivants : d'une part pouvoir frapper la Ligue Communiste, d'autre part renforcer au sein de la police un syndicat dit indépendant, favorable aux fascistes, au détriment du syndicat autonome, majoritaire dans la police et s'opposant de plus en plus à la conception de l'actuel Ministre de l'Intérieur sur le maintien de l'ordre.

L'appel de la Ligue Communiste à une contre manifestation anti-fasciste ne visait aucunement à engager des combats de rue, une guerilla urbaine, dans laquelle l'avant-garde révolutionnaire se substituerait a une manifestation de masse de la classe ouvrière, au contraire. L'action de la Ligue Communiste avait pour but d'attirer l'attention des travailleurs contre le danger fasciste potentiel, à l'ombre de la complicité gouvernementale et de montrer que le seul moyen de vaincre le fascisme résidait dans une défense adéquate et organisée de la classe ouvrière et non dans de vains appels à l'Etat bourgeois. L'organisation Ordre Nouveau, aux effectifs l'auditoire réduit, ne constitue que la pointe avancée du fascisme. Derrière elle se profilent des menaces plus inquiétantes, en premier lieu les prétendus syndicats de la CFT appuyés par le patronat pour semer la terreur dans certaines entreprises (voir Peugeot St Etienne, Citroën...). En outre, le processus actuel de décomposition de l'UDR donne lieu à des phénomènes troubles, à des manifestations de racisme d'antisémitisme, dans lesquels commence à s'accumuler un potentiel fasciste qui, ultérieurement, pourrait donner lieu à une menace de masse. Le gouvernement constitué lendemain des élections s'efforce de rassembler les forces d'une bourgeoisie en décrépitude en face d'une puissante montée des masses laborieuses à la recherche d'une solution socialiste à la crise du régime capitaliste.

En moins de six mois, une succession de mouvements de masse ont montré que l'UDR n'avait obtenu aux élections qu'une victoire à la Pyrrhus. Lycéens et étudiants sont descendus dans les rues par centaines et centaines de milliers, mettant en cause la fonction de l'armée capitaliste. Des dizaines de milliers de femmes soutenues par l'écrasante majorité de la population ont bafoué l'ignoble loi contre l'avortement. Les intellectuels, les artistes se sont dressés contre l'«ordre moral» proclamé par le Ministre des Affaires Culturelles. Enfin et surtout, dans toutes les régions de France, la classe ouvrière depuis les OS et en particulier les travailleurs immigrés, jusqu'aux ouvriers les plus qualifiés se dresse non seulement pour de meilleures conditions de travail et d'existence mais contre l'ordre capitaliste. Un moment endiguée par l'espoir d'une victoire électorale de l'Union de la Gauche, la montée des masses se manifeste avec une vigueur de plus en plus grande.

L'exemple éclatant, le plus riche de signification, qui a acquis un retentissement national est celui que donnent depuis plusieurs semaines les ouvriers des usines Lip à Besançon. Menacés de licenciements en raison de la faillite annoncée de cette entreprise, les travailleurs de chez Lip ont commencé par mettre de côté un important lot de montres en garantie du paiement de leur travail, puis ils ont décidé de fabriquer et de mettre en vente au prix de revient de nouvelles montres. Ainsi fonctionne désormais, en violation ouverte du code bourgeois, une usine sans patron, dont l'outillage et les matières premières sont utilisés par les travailleurs, les montres produites vendues, le tout au milieu de la sympathie générale des travailleurs de France. Quelques milliers d'hommes et de femmes ignorent ainsi la propriété capitaliste, l'autorité patronale, le code bourgeois, et le gouvernement ne fait rien en ce domaine par crainte de provoquer une explosion sociale.

C'est dans de telles conditions qu'il a décidé son opération contre la Ligue Communiste dont les progres, bien qu'encore faibles, l'inquiétaient. Par une opération en quelque sorte preventive, il s'agissait de frapper l'organisation d'extrême gauche la plus forte et ce avec l'espoir qu'elle se trouverait isolée des masses, assurant ainsi le succès de l'opération.

Le calcul du gouvernement français a échoué sur toute la ligne. Il n'a fallu que quelques jours pour que le traquenard soit démasqué, pour que le danger fasciste et la complicité gouvernementale apparaissent au grand jour.

Et, ce qui est de loin le plus important, tout le mouvement ouvrier et avec lui de larges couches démocratiques, ont dénoncé la manœuvre gouvernementale et pris la défense de la Ligue Communiste et de ses militants. Jamais encore une telle unanimité ne s'était manifestée en France ; PCF et Parti Socialiste, CGT, CFDT et FO, FEN, Ligue des Droits de l'Homme qui n'avaient pas réagi à l'annonce de la tenue du meeting raciste et les formations d'extrême-gauche ont pris fait et cause pour la Ligue Communiste. Qui aurait pensé il y a quelques semaines encore que le PCF, par son quotidien l'Humanité mènerait une campagne interse et enverrait J. Duclos pour intervenir en son nom dans un meeting contre la dissolution de la Ligue Communiste ! En termes rageurs le Ministre de l'Intérieur a exprimé à la télévision sa fureur face à la mobilisation générale qui s'est faite contre son agression. Enfin des milliers d'hommes et de femmes ont compris la leçon qu'avait voulu donner la Ligue Communiste, à savoir que la lutte contre le fascisme ne pouvait se limiter à une dénonciation politique mais impliquait une action prolétarienne, y compris une lutte physique pour briser un tel danger dans l'œuf.

Le mouvement ouvrier et les masses laborieuses de France ont répondu avec une unanimité rarement vue dans le passé. Internationalement des manifestations de solidarité se sont produites, notamment dans les pays d'Europe voisins de la France, où l'exemple de mai 68 a eu les plus grands échos et où l'on saisit de la façon la plus claire l'enjeu de la situation.

Les calculs du gouvernement français ont été déjoués, mais la répression n'est pas enrayée. La Ligue Communiste reste encore dissoute, Alain Krivine et Pierre Rousset sont encore en prison, de nombreux militants trotskystes sont poursuivis. La solidarité doit donc se poursuivre en France, internationalement pour imposer l'abrogation du décret de dissolution de la Ligue Communiste et la libération des emprisonnés, pour assurer la pleine liberté d'expression, d'organisation et de manifestation des organisations révolutionnaires, en particulier pour qu'aucune atteinte ne soit portée à la parution de la presse trotskyste, pour annuler toutes les mesures anti-démocratiques que le gouvernement français a prises depuis mai 68.

Mais la lutte ne peut trouver sa fin dans le rétablissement des libertés qui ont été piétinées par l'arbitraire gouvernemental. C'est vers de grandes épreuves de force que s'oriente la lutte des classes en France. La lutte pour faire reculer la répression gouvernementale sera, pour l'avant-garde révolutionnaire internationale, le point de départ pour préparer les travailleurs à ces grandes épreuves dans lesquelles ils auront à affronter des forces capitalistes rendues d'autant plus féroces qu'elles sont le dos au mur et défendront par tous les moyens leurs profits et leurs privileges.

Le Secrétariat Unifié de la IVème Internationale assure de sa solidarité totale les militants de France victimes de la répression. Le mouvement trotskyste en France, créé en 1929, a connu bien des vicissitudes. II a traversé avec courage l'épreuve sanglante de l'occupation nazie et du régime Pétain. Déjà dissous au lendemain de mai 68, il ressurgit beaucoup plus puissant l'année suivante avec la création de la Ligue Communiste. La nouvelle épreuve - personne n'en peut douter - se terminera par de nouveaux progrès de la Quatrième Internationale en France.

Front uni pour libérer Alain Krivine et Pierre Rousset !

Front unique pour imposer l'abrogation du décret de dissolution de la Ligue Communiste !

Front unique pour briser la répression !

Vive la lutte révolutionnaire de la classe ouvrière, de la jeunesse, des masses laborieuses de France pour un gouvernement des travailleurs jetant les bases d'une société socialiste !

Le 10 juillet 1973.

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