Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › nouvelle série n° 6

La nécessité, la possibilité ouverte par la révolution de la transformation profonde de la famille, des rapports humains

C. Verla · Quatrième Internationale, nouvelle série n° 6 · mars-avril 1973 · p. 52-53 · 1 648 mots

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Introduction à la famille et l'Etat communiste de Kollontai

Changer la vie. Bâtir un socialisme qui n'ait rien de commun avec celui qui se proclame encore à l'Est. C'est là notre objectif. Nous voulons en débattre largement parce que nous voulons nous préparer à ces nouveaux rapports sociaux que nous impulserons. Parce qu'aussi les révolutionnaires doivent se montrer capables de répondre au plus naut niveau aux aspirations et questions actuelles que portent de larges franges de jeunes travailleurs et d intellectuels : elevation qualitative des exigences qui se revelent depuis les greves contre la hiérarchie et les cadences jusqu'au développement de mouvements de femmes pour prendre des formes aigües et parfois douloureuses dans la crise actuelle de la famille, doivent donner aux débats sur le socialisme que nous voulons une importance et une vitalité sans précédent dans l'histoire du mouvement ouvrier.

Nous versons ce texte d'A. Kollontai aux dossiers d'un tel débat. Débat - sur la famille en particulier - que nous voulons mener de front, mais que nous ne trancherons certes pas sous tous ses aspects. Parce que trancher signifierait élaborer quelque sorte de « modele » dans la chambre close de notre pauvre imagination, aliénée par l'étroitesse des rapports sociaux où nous vivons. Mais aussi parce qu'ils s'agit d'un terrain où s'engagent les rapports affectifs et où le choix individuel doit primer. Non pas que nous tombions dans l'hypocrite vision du « libre choix » où la société, les « autres », le parti n'auraient rien à dire. Nous pensons au contraire que l'Etat ouvrier et surtout les organisations communistes en son sein, loin dêtre « neutres » a l'égard de l'évolution des rapports humains, de la famille, de l'éducation des enfants, devront être partie prenante et active de cette évolution. Mais au lieu d'obscurs rapports sociaux, d'idéologie qui s'imposent, et forgent des mentalités, les aliènant en des choix apparemment libres, nous voulons que l'éducation, le débat politique, la démocratie ouvriere permettent de 52 rendre transparents les nouveaux rapports sociaux, de rendre conscients et enrichis les choix individuels. Nul besoin pour cela d'un modele fige, unique et imposé, mais au contraire de tenir compte des expériences les plus avancées, des motivations les plus profondes et diverses, des connaissances scientifiques et techniques les plus élevés.

Mais si nous n'avons pas — et ne voulons pas -une image achevée du socialisme avant d'en avoir posé la première pierre, nous ne voulons pas pour autant avancer en aveugles sans dégager déjà les possibilités, les aspirations que l'évolution même des rapports sociaux, y compris dans le cadre bourgeois, révèlent largement. Si donc nous ne tranchons pas, nous voulons engager pleinement le debat qui peut etre deja precis quant aux taches qui reviennent d'emblée à l'Etat ouvrier.

Sur le fond, donc, beaucoup serait à dire à la lecture de ce texte de Kollontai. Nous ne pourrons développer ici en particulier les questions à peine effleurées et complexes de l'éducation des enfants, par exemple. Le texte nous paraît, quelles que soient certaines critiques sur lesquelles nous reviendrons plus loin, remarquable de clarté et de pédagogie pour convaincre les travailleuses auxquelles il s'adresse sur un point central : la nécessité, la possibilité ouverte par la révolution d'Octobre d'une transformation profonde de la famille, des rapports humains. Cette transformation à l'œuvre de façon parfois brutale, douloureuse, difficile, n'est pas sans effrayer bien des travailleuses. Contre leurs craintes et réticences, Kollontai s'efforce de les armer du désir de s'émanciper ; c'est aussi, c'est surtout lutter contre Lideologie seculaire ancree dans les esprits, qui met chaque femme à « sa place » - au foyer - comme s'il s'agissait là d'une place fatale ; c'est donc leur montrer comment cette place, ces rôles « féminins » ont déjà changé et changeront encore avec l'évolution des rapports sociaux à la campagne et à la ville ; c'est leur décrire enfin les tâches que | Etat ouvrier est pret a prendre en charge : tâches domestiques et d'éducation des enfants jusqu'alors assumées par la femme dans le cadre prive de la famille ; et c'est là évoquer l'épanouissement des rapports affectifs eux-mêmes dans un tel cadre : le couple libéré des liens irréversibles du mariage qui maintiennent unis ceux qui se détestent. L'union libre, qui peut être solide et durable, enrichie de rapports egaux, d'un épanouissement culturel, social, sexuel de la femme qui n'aura plus à se prostituer dans le mariage et dans la rue pour assurer sa subsistance. Les rapports enfants-parents, libérés de leurs formes « possessives » et égoïstes de l'étroite famille d'hier: la fin des frustrations qui se déversent en colères hystériques ou tendresse excluswe et etouffante contre une progeniture seule « raison d'être » de bien des mères. Voilà pourquoi, leur dit Kollontai, les travailleuses ne doivent pas craindre mais souhaiter de toutes leurs forces magnifiques changements qui s'annoncent et auxquels elles doivent aspirer.

Pourtant, le texte de Kollontai est discutable sous bien des aspects. En dehors du fait qu'elle sous-estime sans doute les difficultés idéologiques et culturelles qui dans le jeune Etat ouvrier à large population paysanne, allaient peser d'un poids fort lourd, nous souleverons deux questions.

première, c'est la vision même de l'émancipation des femmes qui nous paraît dans ce texte encore étroite et empreinte de prejuges :

" Dans la société communiste de demain, ce travail (domestique) sera fait par une catégorie spéciale d'ouvrières qui ne feront que cela (...) », écrit-elle.

C'est là n'envisager le progrès que sous le jour -certes essentiel - d'une prise en charge collective et rétribuée du travail domestique. Mais les tâches « féminines » restent tâches «féminines » (en l'occurrence, le nettoyage et l'entretien), autrefois dans le cadre de la famille, demain comme travail salarié. Il s'agit d'ailleurs d'un processus effectivement en cours dans les société capitalistes méme ou le prolétariat féminin se concentre particulièrement dans les secteurs autrefois pris en charge dans le cadre purement familial (textile, services sociaux, maternelles, écoles primaires, etc...).

C'est, sur le plan global de la société et sur le plan idéologique perpétuer à un autre niveau le vieil étal de choses, le statut inférieur de la femme sous-tendu par l'éducation et l'idéologie réactionnaire qui maintient une « division du travail » largement dépassable. Les tâches domestiques en particulier, si elles doivent être socialisées doivent également être partagées par l'ensemble de la société (et d'ailleurs mieux rétribuées que d'autres si elles restent tâches ingrates) et non attribuées d'office à une catégorie sociale. De plus, le développement des techniques, du machinisme, doivent permettre une reduction considérable du temps de travail humain accordé à de telles tâches, et - pourquoi pas? - une réduction à zéro : les robots ne seront pas pour les chiens !

En tous les cas, un des efforts indispensables de l'Etat ouvrier et des avant-gardes communistes sera de lutter de façon consciente et volontariste contre la « tendance naturelle » à la perpétuation des vieilles traditions et idéologies dans leurs manifestations les plus pernicieuses : en particulier, precisement, celle qui pousse « spontanement » les femmes vers des tâches et professions dites féminines, qui devra être combattue par une politique offensive d'orientation professionnelle des femmes vers les métiers aux plus hautes responsabilités et niveau de qualification.

La deuxième critique que nous formulerons au texte de Kollontaï est sa vision idéalisée des possibilités qu'avait le jeune Etat ouvrier à prendre matériellement en charge toutes les tâches domestiques. Mais il ne s'agissait pas là d'une illusion individuelle. Témoin, cet extrait de la Révolution Trahie de Trotsky :

« La révolution a tenté héroïquement de détruire l'ancien foyer « familial » croupissant, institution archaïque, routinière, étouffante, dans laquelle la femme des classes laborieuses est vouée aux travaux forcés de l'enfance à la mort. A la famille, considérée comme une petite entreprise fermée devait se substituer, dans l'esprit des révolutionnaires, un système achevé de services sociaux : maternités, crèches, jardins d'enfants, restaurants, blanchisseries, dispensaires, hopitaux, sanatoriums, organisations sportwes, cinemas, théâtres, ete. L'absorption complète des fonctions économiques de la famille par la société socialiste liant toute une génération par la solidarité et l'assistance mutuelle, devait apporter à la femme et dès lors au couple, une véritable émancipation du joug séculaire. (...) Par malheur, les ressources réelles de l'Etat ne correspondaient pas aux plans et intentions du Parti Communiste La famille ne peut pas être abolie: il faut la remplacer. L'émancipation de la femme est impossible sur le terrain de la misère socialisée ». Thermidor au foyer L'Etat ouvrier dut battre en retraite. Malheureusement, la dégénérescence stalinienne a érigé en « norme » et « idéaux » (puisesen fait aux sources du passé réactionnaire) ce qui n'aurait dû être qu'une sorte de « NEP au foyer», explicitement décrite comme un retrait temporaire, malheureux mais nécessaire de l'Etat Ouvrier (1). C'est dire le profond recul, y compris ideologique, que le stalinisme a fait subir aux masses sovietiques (sans parler du retard certain de l'élaboration du mouvement marxiste révolutionnaire dans la période du reflux). La bureaucratie au pouvoir, loin d etre prete a prendre en charge centralement là satisfaction des besoins sociaux, allait assurer d'abord ses propres privileges. La contre revolution politique n'avait pu vaincre qu'avec l'apathie des masses, il fallait donc l'entretenir : loin de chercher à stimuler l'éducation et la conscience socialiste, collective, des travailleurs, il fallait les atomiser renforcer les points de vue égoistes. glorification de la famille, le retour aux anciennes valeurs étaient le pendant normal sur le plan idéologique de toute une politique réactionnaire. Mais nous ne voulons pas davantage du « socialisme » des bureaucrates sur le plan du pouvoir que dans la vie quotidienne. Forts des luttes et des aspirations révolutionnaires qui rejettent avec force les valeurs bourgeoises, nous serons mieux armés pour les battre en brèche. Dès aujourd'hui, dans notre lutte anti-capitaliste, mais encore demain apres la prise du pouvoir.

C. VERLA. (1) Nous reviendrons sur ces questions dans un numéro spécial de la Revue «IVe Internationale».

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