Documents de la IVe Internationale

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La revue › nouvelle série n° 6

La famille et l'Etat communiste

Alexandra Kollontai · Quatrième Internationale, nouvelle série n° 6 · mars-avril 1973 · p. 54-59 · 5 775 mots

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La famille et le travail salarié des femmes

La famille sera-t-elle maintenue dans l'Etat communiste ? Serat-elle exactement la même qu'aujourd'hui ? • Voilà une question qui tourmente les femmes de la classe ouvrière et qui préoccupe également leurs camarades, les hommes. Ce problème attire ces derniers temps particulièrement les esprits, dans le monde des travailleuses et cela n'est pas fait pour nous étonner : la vie change à vue d'œil, on voit à peu près disparaître les anciennes mœurs et habitudes, toute l'existence de la famille du prolétaire s'organise d'une façon si nouvelle, si inaccoutumée, « bizarre » comme le pensent d'aucuns. Ce qui rend plus perplexe encore la femme en l'occurence, c'est que le divorce a été facilité dans la Russie des Soviets. En effet, en vertu du décret des Commissaires du Peuple du 18 décembre 1917, le divorce a cessé d'être un luxe accessible aux riches ; désormais, la femme ouvrière n'aura pas à solliciter des mois, voire des années durant un passeport séparé pour se rendre indépendante envers une brute ou un ivrogne de mari qui la rouait de coups. Désormais le divorce à l'amiable peut être obtenu dans l'espace d'une semaine ou deux tout au plus. Mais c'est précisément cette facilité du divorce, tant bénie par les femmes malheureuses dans leur ménage, qui épouvante les autres, celles notamment qui sont habituées à considérer le mari comme le « nourricier», comme l'unique soutien dans la vie et qui ne comprennent pas encore que la femme doit s'habituer à chercher et à trouver ce soutien ailleurs, non dans la personne de l'homme, mais dans celle de la collectivité de l'Etat. L4 FAMILLE 4 FAMILLE La vérité, il n'y a pas à se la dissimuler : la famille normale d'autrefois, où l'homme était tout et où la femme n'était rien - puisqu'elle n'y avait ni sa CELIUNISTE volonté à elle, ni son argent à elle, ni son temps à elle - cette famille se modifie d'un jour à l'autre, elle a presque vécu. Mais cela ne doit pas nous effrayer. Soit par erreur, soit par ignorance, nous sommes tous prêts à nous imaginer que tout, au54 tour de nous, reste immuable, que la famille soit en train de se voit en Russie (dans les autre: alors que tout change. modifier, de ce que l'on voie pays le fait s'est produit un peu Il n'y a qu'à lire comment les s'en aller peu à peu les vestiges plus tôt) le régime astreindre la gens ont vécu dans le passé et d'un passé devenus inutiles, de femme à chercher un travai l'on se rend compte aussitôt ce qu'enfin des rapports nourémunérateur hors de la famille que tout est sujet à changer et veaux s'établissent entre hors de sa maison. qu'il n'est point de mœurs, ni l'homme et la femme. Il n'y a Le salaire de l'homme « nourd'organisation politique, ni de qu'à se demander : qu'est-ce rissier » ayant été insuffisant coutumes qui demeurent fixes, qui, dans notre famille, est de- à pourvoir aux besoins de sa invariables. Et la famille aux divenu désuet, et quels sont, dans famille, la femme, à son tour, verses époques de la vie de l'hules relations de l'ouvrier à l'ou- s'est vue obligée d'aller tramanité a maintes fois changé de vrière, du paysan à la paysanne, vailler pour gagner; la mère, forme. Elle fut tout autre que les droits et devoirs respectifs elle aussi, a dû venir frapper à celle qu'on est habitué à voir qui s'harmoniseraient le mieux la porte des bureaux de la faaujourd'hui. Il fut un temps où avec les conditions d'existence brique. Et, d'une année à l'on considérait comme unide la Russie nouvelle, de la l'autre, on voit s'accroitre quement normale une seule Russie laborieuse qu'est notre le chiffre des femmes de la forme de famille - la famille Russie actuelle ? Seul ce qui lui classe ouvrière désertant la générique - c'est-à-dire celle où conviendrait serait maintenu ; le maison soit pour venir grossir était placée à la tête une vieille reste, toutes les vieilleries surles rangs des ouvrières des fareux, plus désespéré que celui des millions de femmes-travailleuses sous le joug capitaliste d'aujourd'hui, en plein épanouissement de la grande industrie... Plus le travail salarié de la femme se généralise et plus aussi la famille se décompose. Quelle vie de famille que celle où l'homme et la femme travaillent à l'usine dans des équipes différentes ! Où la femme n'a même pas le temps de préparer convenablement la popote des siens ! Quelle vie de famille lorsque le pére et la mère, durant vingt quatre heures d'un dur labeur, ne peuvent même pas passer quelques moments avec leurs enfants ! Autrefois, c'était bien différent : la mère, maitresse de maison, restait chez elle, s'occupait de son ménage et de ses enfants, qu'elle ne cessait de surveiller d'un œil vigilant... Aujourd'hui, dès le matin, au premier bruit de la cloche de l'usine, la femmeouvrière court à son travail, et le soir venu, de nouveau au son de la cloche, elle se hâte de rentrer pour préparer la soupe de la famille et faire le travail du ménage le plus pressant; après un trop insuffisant sommeil, elle recommence le lendemain sa journée d'ouvrière. Une vraie galére que cette vie de la travailleuse mariée ! Rien d'étonnant donc, si, dans ces conditions, la famille se disloque et se décompose de plus en plus. On voit disparaître petit à petit tout ce qui, autrefois, rendait la famille solide et ses fondements stables. La famille cesse d'être une nécessité pour les membres qui la composent aussi bien que pour l'Etat. L'ancienne forme de la famille devient tout simplement un embarras. De quoi la famille d'autrefois était-elle forte ? En premier lieu, du fait que le mari et le père entretenaient la famille ; ensuite, de ce que le foyer commun était chose également nécessaire à tous les membres de la famille ; et, enfin, troisièmement de l'éducation des enfants par les parents. Qu'en reste-il aujourd'hui? Le mari, nous venons de le dire, a cessé d'être l'unique soutien de famille. La femme-travailleuse est deve- mère, autour de groupaient, pour travailler ensem petits-fils et arrie Il y eut aussi la f cale, présidée maître, dont la v loi pour tous les bres de la famille. jours, on peut e trer dans les villa reilles familles p en effet, les mœu liales ne sont pas vrier des villes; encore un grand coutumes que l'or plus dans la fam taire citadin. La f mille, ses usages les peuples. Il es ples, comme par Turcs, les Arabes, de par la loi, il es seul mari ait femmes. Il a exis encore à l'heure peuplades où l tout au contr femme ait plusieu dans les mœurs l'homme d'aujour de la jeune fille vierge jusqu'à sor time ; or il y ava où la femme contraire fière d'a coup d'amants, e ses bras et ses d'anneaux qu'elle maris... Telles pra manqueraient pas ner, nous autres, qualifierions d'i laquelle se ranées que nous a léguées la briques, soit pour aller se plavivre et pour mauvaise époque de servitude et cer comme journalières, venires-petits-fils. ble, enfants, de domination que fut celle des seigneurs propriétaires des dodeuses, blanchisseuses, servantes, commis de bureau, amille patriarmaines et des capitalistes tout etc... Selon un calcul fait par le pérecela sera balayé ensemble avec avant le début de la guerre olonté faisait la classe des propriétaires ellemondiale, on comptait en Euautres memmême, avec ces ennemis du prorope 60 millions de femmes Même de nos létariat et des pauvres. gagnant leur vie par un travail icore rencon- La famille sous sa forme actuindépendant. Durant la guerges russes paelle, elle aussi, n'est plus qu'un re, ce chiffre s'est sensiblelysannes. La débris du passé. Autrefois soment accru. Presque la moitié 's et lois familide, renfermée en elle-même, de ces femmes sont mariées. celles de l'ouindissoluble - puisqu'on consi- Mais l'on voit d'ici ce qu'est il y existe dérait comme tel le mariage cette vie de famille là où L nombre de béni par le pope en personne - l'épouse-mère passe au travail, 1 ne rencontre elle était également nécessaire à hors de la maison, huit et, ille du prolétous ses membres; si ce n'eût avec le trajet, quelque fois dix orme de la faété la famille qui aurait nourri, heures par jour ! Son ménage varient selon vêtu et élevé les enfants, qui les est forcément négligé, les enciste des peueût guidés dans la vie ? Le sort fants grandissent, privés de la exemple les de l'orphelin, autrefois, était le surveillance maternelle, abanles Perses, où, pire des sorts. Dans la famille à donnés à eux-mêmes et à t admis qu'un laquelle nous sommes accoututous les hasards dangereux de beaucoup de més, c'est le mari qui gagne et la rue où ils passent la plus té et il existe entretient femme et enfants; la grande partie de leur temps.

actuelle des femme, elle, s'occupe du mé- La femme, la mère travailleu'usage tolère, nage et élève les enfants comme se sue sang et eau pour remaire, qu'une elle l'entend. Mais, depuis le plir trois tâches à la fois: rs maris. Il est siècle dernier, cette forme habifournir des heures de travail habituelles de tuelle de la famille se détruit tout comme son mari, dans d'hui d'exiger progressivement dans tous les quelque établissement indusqu'elle reste pays où règne le capital, où s'actriel ou commercial, puis va1 mariage légicroit rapidement le nombre des quer tant bien que mal à son it des peuples fabriques, des usines et autres ménage, enfin soigner ses ense faisait au entreprises capitalistes occupant fants. Le capitalisme a mis sur avoir eu beaudes ouvriers. Les coutumes et les épaules de la femme un n mettant sur mœurs familiales se transforfardeau qui l'écrase : il a fait jambes autant ment en même temps que les d'elle une salariée sans lui ) avait eu de conditions générales de la vie avoir allégé ses charges de tiques, qui ne ambiante. Ce qui tout d'abord a ménagère et de mère. Aussi de nous étoncontribué à changer d'une mavoit-on la femme ployer sous , et que nous nière radicale les mœurs de la son triple faix insupportable, mmorales, se famille, c'est à coup sûr la proqui lui arrache souvent un cri trouvent consacrées ailleurs, pagation universelle du travail de douleur vite étouffé, qui chez d'autres peuples qui, en resalarié des femmes. Autrefois, plus d'une fois lui fait monter vanche, considèrent comme un c'était l'homme seul qui était les larmes aux yeux. Les sou« péché » nos lois et usages à censé être le soutien de famille. cis ont toujours été le lot de nous. Aussi n'avons-nous point Mais depuis les cinquante ou la femme, mais jamais sort de lieu de nous effaroucher de ce soixante dernièrés années, on femme n'a été plus malheu- nue l'égale de l'homme à cet égard. Elle a appris à gagner sa propre vie, voire souvent celle de ses enfants et de son mari. Restent le ménage et l'éducation, ainsi que l'entretien des enfants en bas âge. Voyons d'un peu plus près si la famille ne va pas étre délivrée bientôt de ces tâches elles-mêmes. H.- Les travaux du ménage cessent d'être nécessaires Il fut un temps où toute la vie de la femme des classes pauvres, dans les villes aussi bien que dans les campagnes, se passait au sein de la famille. Au delà du seuil de sa maison, la femme ne savait rien et, sans doute, ne voulait-elle rien savoir. En revanche, dans l'intérieur de sa maison, que de préoccupations des plus variées, des plus utiles et des plus nécessaires non seulement à la famille elle-même, mais également à l'Etat tout entier. La femme faisait tout ce que fait actuellement chaque femme ouvrière et paysanne : elle cuisinait, elle lessivait, elle nettoyait la maison, elle reprisait et rapiéçait les effets de la famille ; mais elle ne faisait pas que cela : elle avait à remplir beaucoup d'autres tâches encore que la femme d'aujourd'hui ne remplit plus. Elle filait la laine et le lin, elle tissait de la toile et du drap, elle tricotait des bas, elle faisait de la dentelle, elle s'occupait autant que le lui permettait son état de fortune, de fumaisons et de salaisons, elle fabriquait les boissons du ménage, elle coulait elle-même ses chandelles. Que ne faisait-elle pas, la femme d'autrefois ! Voilà comment s'écoulait la vie de nos mères et de nos grand'mères. Même de notre temps, dans nos villages isolés dans le fond de la campagne, loin du chemin de fer et des grands fleuves, on peut encore rencontrer des coins où ce train de vie du bon vieux temps s'est conservé dans toute sa pureté, où la maitresse de maison est surchargée des travaux dont les femmes des grandes villes et 56 des agglomérations industrielles populeuses n'ont plus aucune idée depuis longtemps. A l'époque de nos grand'méres, tout ce labeur domestique était une chose essentiellement nécessaire et utile dont dépendait le bien-être de la famille ; plus la maîtresse de la maison était âpre à la besogne, mieux on vivait dans cette maison et plus il y avait d'ordre et d'aisance. L'Etat tirait profit de cette activité de la femme ménagère. Puisque, en effet, la femme d'autrefois ne se bornait pas à préparer des potages aux pommes de terre, directement consommés par la famille, mais que ses mains créaient encore maints produits, tels que de la toile, du fil, du beurre, etc., toutes choses qui sur le marché pouvaient servir d'objets de vente, qui constituaient par conséquent des marchandises, des valeurs. Il est vrai que du temps de nos grand'mères et arrièregrand'mères, le labeur de celles ci n'était pas évalué au prix de l'argent. Mais chaque homme, fût-il paysan ou ouvrier, cherchait pour épouse la femme aux « mains d'or », comme on dit encore dans le peuple. Car les ressources de l'homme à elles seules, « sans le travail domestique » de la femme auraient été insuffisantes pour faire vivre le futur ménage. Mais sur ce point, les intérêts de la nation coincidaient avec ceux du mari: plus la femme faisait preuve d'activité au sein de la famille, plus elle créait de produits de toutes sortes : de la toile, du cuir, de la laine, dont le superflu était vendu sur la marché voisin, plus la prospérité économique du pays, pris dans son ensemble, grandissait. Mais le capitalisme a tout changé de cette ancienne manière de vivre. Tout ce qui auparavant se faisait au sein de la famille a été fabriqué en masse, dans les ateliers et fabriques. La machine a supplanté les doigts habiles de la femme. Quelle ménagère s'occuperait actuellement à couler les chandelles, à filer la laine, à tisser de la toile? Tous ces produits, on peut les acheter au magasin, tout prêts. Autrefois, chaque jeune fille apprenait à tricoter des bas. Voit-on aujourd'hui une jeune ouvrière tricotant ellemême ses bas ? Tout d'abord, elle n'en aurait point le temps. Le temps, c'est de l'argent et personne ne veut le dépenser d'une manière improductive, sans en tirer un certain avantage. Or, toute ménagère-travailleuse a plus d'intérêt à acheter ses bas tout faits qu'à perdre son temps à les faire elle-même. Rare est l'ouvrière qui s'occuperait encore à saler des concombres ou à préparer des conserves, du moment que dans l'épicerie d'à-côté elle trouve concombres et conserves tout préparés. Bien que la confection vendue au magasin soit de qualité inférieure et que la camelote de fabrique ne vaille point ce qui se fait à la maison par les mains d'une économe ménagère, la travailleuse n'a ni le temps ni les forces nécessaires pour s'occuper des choses de son ménage. Elle est avant tout une salariée que son travail oblige à négliger son inté rieur. Duoi qu'il en soit, le fait est que la famille contemporaine s'affranchit petit à petit de tous les travaux domestiques sans lesquels nos grand'mères ne pouvaient, à coup súr, pas se figurer une famille. Ce qui autrefois était fabriqué au sein de la famille, l'est aujourd'hui par le commun labeur des ouvriers et ouvrières dans les fabriques et usines. La famille consomme, mais elle ne produit plus. Les travaux essentiels de la ménagère d'aujourd'hui sont au nombre de quatre, qui sont : service de propreté (nettoyage des planchers, époussetage, chauffage, garniture des lampes, etc.), cuisine (préparation des dîners et des soupers), lessive et entretien du linge et des effets de la famille (reprises et réparations). Travaux pénibles, épuisants ; ils absorbent tout le temps et toutes les forces de la travailleuse, qui doit encore fournir des heures de travail dans une fabrique. Mais il est certain, toutefois, que la tâche de nos grand'mères comportait un bien plus grand nombre de travaux. Et, en outre, elle revêtait un caractère qui manque complétement aux travaux de la femme ménagère de nos jours: ceux-ci ont cessé d'être nécessaires à l'Etat du point de vue de l'économie nationale. Ces travaux ne créent pas de nouvelles valeurs, ils ne contribuent pas à la prospérité du pays. La femme-ménagère aurait beau passer du matin au soir à nettoyer son pauvre logement, à laver et à repasser son linge, à se consumer en efforts incessants pour tenir en ordre ses vêtements usés, elle aurait beau s'évertuer à préparer avec les modestes provisions dont elle dispose les mets qui lui plairaient, quand même, à la tombée de la nuit, il ne resterait de son labeur du jour nulle trace matérielle, et elle n'aurait créé par ses mains infatigables rien qui constituât une valeur sur le marché commercial. La femme-ménagère vivrait ellemême mille ans que pour elle recommencerait toujours le même travail. De nouveau, sur l'étagère, il y aurait une couche de poussière à enlever, de nouveau, le mari rentrerait le soir au logis affamé, de nouveau la marmaille apporterait de la boue sur ses nippes... Le travail de la ménagère devient de jour en jour plus inutile, plus improductif. Le ménage individuel périclite. Il est de plus en plus remplacé par le ménage collectif. La femme-travailleuse pourra bientôt ne pas s'occuper de faire son logement ellemême ; dans la société communiste de demain, ce travail sera fait par une catégorie spéciale d'ouvrières qui ne feront que cela. Les femmes des richards se sont affranchies depuis longtemps de ces ennuyeuses et fatigantes besognes. Pourquoi la travailleuse continuerait-elle à accomplir cette corvée ? Dans la Russie des Soviets, la vie des travailleuses doit être entourée des mêmes aises, de la même lumiére, de la même hygiène et de la même beauté dont avaient jusqu'ici entourées les femmes des classes riches. Dans une société communiste, la travailleuse n'aura pas non plus à dépenser ses rares, ses trops rares heures de loisir à cuisiner, vu que dans la socié- cé communiste il y aura des restaurants publics et des cuisines centrales où tout le monde pourra venir prendre ses repas. Ces établissements, on les voyait d'ailleurs se répandre partout sous le régime capitaliste déjà. En effet, depuis un demi-siécle, le chiffre des restaurants et cafés dans toutes les grandes villes d'Europe allait grandissant de jour en jour; ils poussaient comme des champignons après une averse d'automne. Mais tandis que sous le régime capitaliste, seuls les gens à la bourse bien garnie étaient à même de se payer des repas dans un restaurant, dans la cité communiste, viendra manger dans les cuisines et restaurants centraux qui le voudra. Il en sera de même pour la lessive et autres travaux : la travailleuse ne sera plus obligée de s'exténuer dans une buanderie, ni de s'abimer les yeux pour repriser ses bas ou pour rapiécer son linge : la travailleuse portera celui-ci chaque semaine aux lavoirs centraux où chaque semaine aussi, elle le retirera tout lavé et repassé ; ce sera un souci de moins pour la femme-travailleuse. D'autre part, des ateliers spéciaux de réparations d'effets permettront aux travailleuses de consacrer leurs veillées à des lectures instructives, à de saines distractions, au lieu de les passer, comme elles le font maintenant, en des ravaudages fastidieux. Si bien que les quatre derniers travaux qui restent encore à la charge de nos ménagères vont bientôt disparaître à leur tour sous le régime communiste triomphant. Et l'ouvrière n'aura certes pas lieu de les regretter. La société communiste n'aura brisé le joug domestique de la femme que pour rendre sa vie plus riche, plus complète, plus joyeuse et plus libre. III.- L'éducation des enfants est l'affaire de l'Etat Mais alors, que restera-t-il à la famille, après que tous les travaux du ménage individuel auront disparu ? Ce sont : les enfants. Mais là encore l'Etat des travailleurs viendra à l'aide de la famille en se substituant à elle : la société se chargera graduellement de tout ce qui incombait antérieurement aux parents. Sous le régime capitaliste, déjà, l'enseignement de l'enfant avait cessé d'étre le souci des parents : les enfants étudiaient dans les écoles. Une fois l'âge de l'école atteint par l'enfant, les parents respiraient : à partir de ce moment, le développement intel. lectuel de leur enfant cessait d'être leur préoccupation. Mais toutes les obligations de la famille envers les enfants ne sont pas pour cela finies : reste encore à nourrir les enfants, à les chausser, à les vêtir, à en former des travailleurs habiles et probes, qui soient à même, le moment venu, de vivre eux-mêmes et de faire vivre le père et la mère dans leurs vieux jours. Cependant, rare était la famille ouvrière qui réussissait à remplir intégralement toutes ces obligations envers les enfants : des salaires trop modiques ne permettaient même pas de faire manger les petits à leur faim, tandis que le manque de loisir empêchait la mère et le père de consacrer à l'éducation de la jeune génération toute l'attention que celle-ci sollicite. La famille était censée éduquer les enfants. Mais en était-il réellement ainsi ? C'est la rue qui éduque les enfants des prolétaires. Les enfants des prolétaires ignorent les douceurs de la vie de famille, douceurs dont jouissaient encore nos pères et nos mères à nous. De plus, les bas salaires des parents, l'insécurité, la faim même, aboutissent souvent à ce résultat qu'à peine âgé de dix ans, le fils du prolétaire devient à son tour un travailleur indépendant. Or, aussitôt que le gosse ou la gosse commencent à gagner, ils se sentent maîtres de leurs petites personnes, si bien que les paroles et conseils de leurs parents cessent d'avoir prise sur eux; l'autorité des parents s'affaiblit ; finie l'obéissance. De même que s'en vont un à un les travaux domestiques de la famille, de même on en voit disparaître toutes les obligations envers les enfants. Ces obligations, entretien et éducation, c'est la société qui va les remplir à la place des parents. Pour la famille prolétarienne, sous le régime capitaliste, les enfants etalent souvent, trop souvent, un lourd et insurmontable fardeau. Là encore, la société communiste viendra en aide aux parents. Dans la Russie des Soviets, par les soins des commissariats de l'Instruction publique et de la Prévoyance sociale, notamment, il se fait d'ores et déjà bien des choses en vue de faciliter à la famille la tâche de l'éducation et de l'entretien des enfants. Maisons pour tout petits bébés, crèches, écoles enfantines, colonies et foyers d'enfants, infirmeries et maisons de santé pour enfants mala- qu'une supercherie - après que ce mariage, disons-nous, aura cédé la place à l'union libre et sincère de l'homme et de la femme amants et camarades, on verra du même coup disparaître cet autre fléau honteux, cet autre mal affreux qui deshonore l'humanité et qui frappe l'ouvrière qui a faim : la prostitution. Ce mal, nous le devons au régime économique en vigueur, à l'institution de la propriété privée. Celle-ci abolie, la traite des femmes disparaîtra à son tour. Que les femmes de la classe ouvrière ne s'affligent donc pas de voir la famille actuelle condamnée à disparaître. Elles feront mieux de saluer avec allégresse l'aube de la nouvelle société qui affranchira la femme de sa servitude domestique, qui allegera le fardeau de la maternité de la femme et où l'on verra, enfin, prendre fin la plus terrible des malédictions qui pèse sur la femme et qui s'appelle : la prostitution. La femme qui est appelée à lutter pour la grande œuvre de l'affranchissement des ouvriers, cette femme doit sa58 voir comprendre que dans la cité nouvelle il ne doit plus y avoir place à des divisions d'autrefois : « ce sont mes gosses à moi, pour eux toute ma sollicitude maternelle, toute mon affection. Ceux-là sont des gosses à toi, ceux de la voisine, ils ne me regardent point. J'ai bien assez des miens ! ». Désormais, la travailleuse mère, consciente de son rôle social, doit s'élever à ne point faire la différence entre les tiens et les miens, elle doit se rappeler qu'il n'y a que nos enfants, ceux de la cité communiste, commune à tous les travailleurs. L'Etat des travailleurs a besoin d'une nouvelle forme de rapports entre sexes. L'affection étroite et exclusive de la mère pour son enfant doit s'agrandir pour embrasser tous les enfants de la grande famille prolétarienne. A la place du mariage indissoluble, basé sur la servitude de la femme, on verra naître l'union libre, forte par l'amour et le respect mutuel de deux membres de la cité du travail, égaux dans leurs droits et dans leurs obligations. A la place de la famille individuelle et égoïste, surgira la grande famille universelle ouvrière où tous les travailleurs, hommes et femmes, seront, avant tout, des frères, des camarades. Tels seront les rapports entre l'homme et la femme dans la société communiste de demain. Ces rapports nouveaux assureront à l'humanité toutes les joies de l'amour libre, ennobli par l'égalité sociale véritable des deux époux, joies qu'ignorait la société mercantile du régime capitaliste. Un chemin aux enfants bien portants, florissants, un chemin à la jeunesse vigoureuse, éprise de la vie et de ses joies, libre dans ses sentiments et dans ses affections. Telle est la devise de la société communiste. Au nom de l'égalité, de la liberté et de l'amour libre, nous appelons ouvrières et ouvriers, paysannes et paysans, à entreprendre courageusement et avec foi l'œuvre de reconstruction de la société humaine en vue de la rendre plus parfaite, plus juste, plus apte à assurer à l'individu le bonheur qu'il mérite. Les drapeaux rouges de la révolution sociale qu'arborent, après la Russie, d'autres pays du monde, nous annoncent déjà l'avènement prochain du paradis terrestre, auquel, depuis des siècles, aspire l'humanité.

Alexandra KOLLONTAI des, restaurants, déjeuners gratuits à école, distribution gratuite des manuels, de vêtements chauds et de chaussures aux élèves des établissements d'enseignement - tout cela ne démontre-t-il pas surabondamment que l'enfant sort des cadres de la famille, qu'il est reporté des épaules des parents sur celles de la collectivité ? Les soins des enfants par les parents se composaient de trois parties différentes : la partie comprenant les soins proprement dits aux touts petits bébés, celle ayant trait à l'éducation de l'enfant et enfin la partie se rattachant à l'instruction de ceux-ci. Quant à l'enseignement des enfants dans les écoles primaires et plus tard dans les gymnases et les universités, il est devenu l'affaire de l'Etat dans la société capitaliste déjà. Les besoins de la classe ouvnere, ses conditions de vie dictaient impérieusement, même à une société capitaliste, la création de tout un système d'établissements d'instruction à l'usage de la jeunesse : terrains de jeu, écoles enfantines, foyers, etc., etc. Plus les ouvriers étaient conscients de leurs droits, mieux ils étaient organisés dans l'Etat, et plus aussi la société se montrait empressée à décharger la famille du soin des enfants. Mais la société bourgeoise avait peur d'aller, à cet égard, à la rencontre des intérêts de la classe ouvrière, pour ne pas contribuer de la sorte à la décomposition de la famille. Les capitalistes, eux, n'ignorent pas que l'antique famille, avec la femme esclave et l'homme responsable de l'entretien et du bien-être de la famille - que cette famille est le meilleur des moyens pour émousser l'effort prolétarien vers la liberté, pour affaiblir l'esprit révolutionnaire du travailleur et de la travailleuse. Le souci de la famille fait courber l'échine ouvrière, l'oblige à transiger avec le capital. Un père et une mère, que ne feraient-ils pas quand en une œuvre véritablement sociale, en une œuvre d'Etat, la société communiste, elle, considère l'éducation sociale en une œuvre véritablement sociale, en une œuvre d'Etat, la société communisvoyons-nous aujourd'hui te, elle, considère l'éducation l'ancienne famille se décomsociale des jeunes générations pose ; elle s'affranchit petit à comme la base même de ses petit tous les travaux lois et mœurs, comme la pierdomestiques qui étaient re angulaire du nouvel édifice. 'autant de piliers soutenant la Ce n'est pas l'ancienne famille famille en tant que famille. mesquine et égoïste, avec ses Le ménage ? lui également a querelles de parents, avec son cessé d'être une nécessité. Les souci exclusif des siens, qui va enfants ? Les parentsnous former l'homme de la prolétaires sont hors d'état de société de demain ; ce qui va les soigner ; ils ne peuvent en nous former l'homme nouassurer ni la subsistance, ni veau de la société nouvelle, ce l'éducation. Situation dont sont les œuvres socialistes souffrent dans une mesure telles que terrains de jeu, jarégale parents et enfants. La dins, foyers et tant d'autres société communiste vient encore, où l'enfant passera la donc, au-devant de l'ouvrière plus grande partie de sa jouret de l'ouvrier pour leur dire : née et où de sages éducateurs vous êtes jeunes, vous vous feront de lui un communiste aimez. Chacun a droit au bonconscient de la grandeur de heur. Vivez donc votre vie. cette devise sacrée : solidarité, Ne fuyez point le bonheur, camaraderie, entr'aide, dévou- n'ayez pas peur du mariage ement à la collectivité. qui, pour l'ouvrier et l'ouvrièMais alors, sans l'éducation, re de la société capitaliste sans l'enseignement, que subétait véritablement une siste-t-il des obligations de la chaine. Surtout, ne craignez famille envers les enfants, surpas, sains et jeunes que vous tout après que celle-ci se verra êtes, de donner à la patrie ouaffranchie également de la vrière de nouveaux travailplus grande partie des soucis leurs, de nouveaux citoyens. matériels auxquels donne lieu fils. La société des travailleurs un enfant, à moins qu'il ne a besoin de nouvelles forces s'agisse des soins au tout petit de travail, elle salue l'arrivée bébé tant qu'il a encore au monde de chaque noubesoin du sein maternel, tant matonnel veau-né. Ne vous inquiétéz qu'il vacille en s'accrochant pas non plus de l'avenir de voaux jupes maternelles? Mais tre enfant: il n'aura ni faim, là encore, l'Etat communiste ni froid, il ne sera ni malheus'empresse de venir au secours reux, ni abandonné à son prode la mère-travailleuse. Plus pre sort comme ç'eût été son de filles-mères abandonnées cas sous le régime capitaliste. avec des bébés sur les bras ! Une ration de subsistance, des L'Etat des travailleurs se donsoins empressés sont assurés à ne pour but d'assurer la sub- l'enfant et à la mère par la sistance à chaque mère société communiste, par - qu'elle soit légitimement l'Etat des travailleurs, dès mariée ou non - tant qu'elle au un enfant vient au monde allaite son bébé, de créer par- Celui-ci sera nourri, il sera édu tout des maisons de materniqué, il sera instruit par les soins té, de fonder dans toutes les de la patrie communiste, mais villes et dans tous les villages cette patrie-là se gardera bien des crèches et autres cuvres de l'arracher à ceux des paanalogues, pour permettre rents qui voudraient participer ainsi à la femme de servir uti- à l'éducation du petit. La solement l'Etat et d'être mère ciété communiste prendra sur tout à la fois. elle les charges que comporte Que les travailleuses-mères se l'éducation des enfants, mais rassurent : la société commules joies paternelles, les satisniste ne se dispose point à factions maternelles, elle les enlever l'enfant aux parents, laissera à ceux qui se montreni à arracher le bébé au sein ront aptes à savourer ces joies. de la mère; elle n'a pas Peut-on appeler cela destrucdavantage l'intention de retion de la famille par la viocourir à des moyens de violence ? Ou séparation forcée lence pour détruire la famille. de l'enfant et de la mère ? Rien de semblable ! Telles ne Il n'y a pas à dire : l'ancienne sont point les visées de la famille a fait son temps, l'Etat société communiste. Que communiste n'y peut rien, ce sont les nouvelles conditions de la vie qui en sont cause. La famille cesse d'être nécessaire à l'Etat, comme dans le passé ; au contraire, elle détourne inutilement les travailleuses d'un travail plus productif et autrement sérieux. Elle n'est pas davantage nécessaire aux membres de la famille euxmêmes puisque la tâche de l'éducation des enfants qui incombait à la famille passe de plus en plus de celle-ci à la collectivité. Mais sur les ruines de l'ancienne famille, on verra bientôt surgir une forme nouvelle qui comportera des relations tout autres entre l'homme et la femme et qui sera l'union d'affection et de camaraderie, l'union de deux membres égaux de la société communiste, tous deux libres,. tous deux indépendants, tous deux travailleurs. Plus de « servitude » domestique des femmes ! Plus d'inégalité au sein de la famille ! Plus de crainte pour la femme de rester sans soutien ni aide, avec des petits sur les bras, si le mari l'abandonne. La femme de la cité communiste ne dépend plus de son mari, mais de son travail. Ce n'est pas son homme, ce sont ses bras d'ouvrière qui la nourrissent. Plus d'angoisse non plus pour le sort des enfants. C'est l'Etat des travailleurs qui s'en charge. On verra le mariage épuré de tout le côté matériel, de tous les calculs d'argent, cette plaie hideuse de la vie de famille de nos jours. Le mariage se transforme dès lors en cette association sublime de deux âmes qui s'aiment, qui ont foi l'une dans l'autre, qui promet à chaque travailleur et à chaque travailleuse en même temps que la plus complète joie, le maximum de satisfaction qui puisse échoir à des êtres conscients d'eux-mêmes et de la vie qui les entoure. L'union libre mais forte par l'esprit de camaraderie qui l'inspirera au lieu de l'esclavage conjugal du passé, voilà ce qu'apportera à l'homme et à la femme la société communiste de demain. Or, les conditions de travail une fois transformées, la sécurité matérielle des travailleuses augmentée, après que le mariage célébré à l'église -ce mariage soi-disant indissoluble, mais qui n'était au fond

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