Que les élections dans le cadre de la démocratie bourgeoise donnent un tableau défiguré des réels rapports entre classes et des tendances dans leur sein est une vérité de longue date pour les marxistes révolutionnaires. Un exemple meilleur que celui des élections françaises des 4 et 11 mars fut rarement fourni. Depuis Mai 68, les tensions sociales sont restées très élevées. Il n'est pas une catégorie sociale qui ait des espoirs dans le Parlement ou dans les autres assemblées élues. Chacune recourt à des manifestations de rue qui ne sont pas toujours paisibles. Les grèves se font presque toujours avec occupation des entreprises et, plus d'une fois, avec séquestration de la direction ou de la maitrise. Certains bafouent ouvertement la loi (médecins indiquant qu'ils pratiquent des vortements, insoumis...). C'est pour canaliser la poussée à gauche, la montée révolutionnaire, que les dirigeants du PCF et du PS avaient constitué l'« Union de la Gauche » et présenté un « programme commun» espérant ainsi éviter des explosions révolutionnaires et obtenir des transformations sociales par les seules voies parlementaires. Mais les élections donnent l'apparence que rien ne se serait produit depuis des années et même que l'on serait revenu en arrière en deça de 1967. La majorité rassemblée autour de Pompidou, bien que largement vomie par le pays. reste majorité à ces élections. Pour obtenir ce résultat, il a fallu combiner une loi électorale frauduleuse (circonscriptions inégales, certains députés étant élus avec cinq fois moins de votes dans les campagnes que dans les villes), les votes truqués dans ce qui reste de l'ex-empire colonial, des maquignonnages éhontés entre partis bourgeois entre le ler et 2ème tour, enfin une campagne grossière de la majorité sortante, dont l'intervention du Président de la République. On a entendu des arguments rappelant ceux du siècle dernier dressant les paysans contre les « partageux », il ne s'agissait pas de « convaincre », mais de trouver quelques dizaines de milliers d'imbéciles, étant donné que les résultat dépendait dans quelques 150 circonscriptions de moins de 200 voix. Rappelons aussi que la majorité sortante avait refusé d'abaisser l'âge de vote à 18 ans, éliminant ainsi quelques centaines de milliers de voix de jeunes de 18 à 21 ans. Résumons les résultats en voix et en élus aux deux tours. 60 ler tour PSU et extrême-gauche 776.717 UGDS (PS, RdG) 4.523.399 Divers (centre gauche) 649.855 Réformateurs 2.965.947 URP (UDR, RI, CDP) 8.224.193 Divers majorité 779.259 Divers Droite 660.386 PCF 5.026.417 pourcentages PSU et extrême-gauche 3,29 UGDS (1) 19,16 Divers (centre gauche) 2,75 Réformateurs 12,56 URP (2) 35,54 Divers majorité 3,30 Divers droite 2,79 PCF 21,28
2ème tour % sièges PC, PS, PSU, RdG 45,3 176 UDR, RI, CDP. etc. 46,1 275 (1) dont radicaux de gauche: 1,43 %. (2) dont UDR : 24%, Rep. Ind. : 7,01%, CDP : 3,81%.
Victoire à la Pyrrhus de la majori- D'autre part, la majorité a senti té C'est ainsi que Mitterrand a qualifié la victoire électorale de la majorité et c'est un jugement correct. D'une part, la majorité enregistre de forts reculs dans les centres industriels (où de Gaulle avait personnellement trouvé des appuis), dans les régions en développement, dans la jeunesse. Au sein de la majorité, les gaullistes proprement dits (UDR) ont subi les pertes les plus grandes (ils avaient la majorité absolue dans l'ancienne Assemblée Nationale et ont perdu une centaine de sièges). Leurs partenaires (Républicains Indépendants et Centre Démocratie et Progrès) dont les pertes sont moindres, se réjouissent in petto car ils espèrent que, dans la majorité ainsi modifiée, ils seront plus à l'aise. Ils espèrent aussi que se fera une nouvelle majorité comprenant les réformateurs. Il est possible que ceux-ci reçoivent quelques portefeuilles pour leurs désistements au second tour, mais sur un plan plus général, cela peut aussi entraîner certains désavantages : il n'est pas bon pour la bourgeoisie qu'elle ne présente pas publiquement une solution de rechange dans son sein, qu'elle constitue un bloc face à celui des partis qui se revendiquent de la classe ouvrière et du socialisme et qui ne peut constituer une solution de rechange que dans une situation quasi désespérée pour la bourgeoisie.
passer quelque peu le vent de la défaite, elle sait qu'elle l'emporte par des subterfuges. Des désagrégations, des frictions dans son sein sont inévitables. Pompidou n'est pas de Gaulle, qui, même en Mai 68, n'avait connu qu'un seul départ parmi les députés gaullistes, alors que depuis que Pompidou est Président, plusieurs départs se sont produits et plusieurs fractions divergentes sont apparues. Comme les difficultés internationales et nationales seront nombreuses, le prochain gouvernement ne manquera pas d'hésiter entre une certaine nécessité de faire des concessions aux masses et la tendance fortement réactionnaire qui domine la majorité. On ne tardera pas longtemps à voir que, sauf en matière de répression, le pouvoir ne sera pas l'a Etat fort » qu'il aspire à être.
Les voix de gauche L'Union de la Gauche a fait des progrès électoraux incontestables, mais moindres que ceux que ses dirigeants espéraient. Ils pensaient retrouver à l'Assemblée une situation voisine de ceile issue des élections de 1967. Mais une comparaison avec cette année là n'est pas très correcte. En 1967, il n'y avait pas un « programme commun » entre le PCF et le PS : il y avait tout au plus une vague déclaration à laquelle le Parti Radical alors tout entier était associé et qui n'engageait à rien. C'est pourquoi au deuxième tour nombre de bourgeois du centre avaient voté pour les candidats socialistes. Cette fois-ci, pour l'écrasante majorité de la bourgeoisie, le pacte signé pour cinq ans entre le PS et le PCF apparaissait un danger mortel. L'Union de la Gauche n'était pas un Front Populaire (3). Par un réflexe de classe. De même pour l'électeur socialiste, le sens du vote n'était pas le même en 1967 et en 1973. Sauf en quelques endroits, les électeurs socialistes ont suivi dans une proportion plus grande que par le passé les directives de désistement pour les candidats du PCF. Le PS a gagné surtout aux dépens des gaullistes et des réformateurs, un peu aussi aux dépens du PCF et du PSU (pour ce dernier dans la région parisienne notamment). Si le PS a été le grand bénéficiaire de la montée des masses, le PCF par contre piétine. Cela posera à ses membres, à commencer par sa direction, un sérieux problème politique. Voici des années qu'il avait pour perspective stratégique une « démocratie avancée » établie parlementairement par un accord en bonne et due forme avec le PS. Or, quand cet accord est signé, quand les masses vont à gauche, ce n'est pas lui, PCF, qui en profite, mais le PS juqu'alors anémié et qui a failli le dépasser. C'est un problème que nousmêmes devons étudier parce qu'il y entre maints éléments, mais le fond sur lequel cela se produit est très clair. Que 46 % des voix se portent sur les candidats se revendiquant du socialisme dans des élections pour un Parlement bourgeois est un témoignage de la forte poussée qui existe dans les masses, mais aussi des limites d'une politique électoraliste. Il est quasiment impossible de gagner électoralement, face à toutes les pressions de la société capitaliste, les quelques pourcents manquants ; il faut en réalité conquérir le pouvoir par des moyens extra-parlementaires pour convaincre ce petit pourcentage qui fait défaut. Mais, dirigeants socialistes et staliniens, imbus de crétinisme parlementaire, sont incapables de comprendre cela.
L'extrême-gauche Le PSU a certainement reçu des votes de partisans de l'extrêmegauche, là où il n'y avait pas de candidats de celle-ci. Mais sur le plan de la politique des organisations, la confusion n'est pas possible. Le PSU s'est montré au cours de la campagne électorale un simple prolongement de l'Union de la Gauche. C'était très net dans les propos de Rocard, plus particulièrement après le premier tour (4). Le PSU a perdu, par rapport au passé, à la fois en faveur du PS et de l'extrêmegauche, il a fait preuve au cours de la campagne d'une force militante affaiblie par rapport aux années écoulées, mais il subsiste et subsistera comme un élément de confusion qui ne manquera pas d'être nocif pour la construction du parti révolutionnaire de masse à une étape ultérieure de la radicalisation des travailleurs. Les candidats de la Ligue Communiste et de Lutte Ouvrière ont rassemblé environ 300 000 voix, soit de 1,5 à 2,5 %, avec queiques exceptions allant jusqu'à 3,4 % et, même dans un cas, 5 %. Les campagnes menées n'avaient rien d'électoraliste, et se sont heurtées à de nombreuses entraves (la Ligue Communiste n'a pas eu droit à la télévision par suite d'une manœuvre administrative, refus de la salle du Palais des Sports à Lutte Ouvrière, circulaires et bulletins de vote non distribués dans certaines circonscriptions...). En plus de meetings importants de la Ligue Communiste dans de nombreuses villes, il y eut un peu partout dans le pays des petites réunions, des actions multiples liant la campagne électorale aux diverses luttes qui se produisaient.
Ce n'est évidemment pas le chiffre des voix qui a une importance. Il ne donne pas l'expression de la politisation qui a pu être constatée dans des auditoires que nous ne rencontrons pas habituellement dans l'activité de nos organisations. En plus des jeunes - qui sont notre milieu quotidien - on a vu des ouvriers plus âgés, y compris des militants du PCF, n'avoir pas d'illusions sur l'Union de la Gauche et son programme, et poser des questions sur les moyens de parvenir au socialisme, sur ce que serait une société socialiste, etc. Cela n'avait jamais été dans les campagnes électorales du passé. Nous aurons à voir dans les semaines qui viennent ce que fera Pompidou à la suite de ces élections et ce que feront aussi les organisations politiques et syndicales. Tous les problèmes de la lutte de classes maintenant, centrés depuis quelques mois dans le cadre électoral, vont se manifester d'une manière plus nette.
Pierre Frank le 15.3.73 61