Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › nouvelle série n° 6

La conjoncture économique : après la récession internationale

Ernest Mandel · Quatrième Internationale, nouvelle série n° 6 · mars-avril 1973 · p. 14-15 · 1 574 mots

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La récession de l'économie capitaliste internationale semble terminée. Tous les pays impérialistes - à l'exception de l'Italie - prévoient une croissance accélérée en 1973. Les trois pays clé de l'économie impérialiste internationale, les Etats-Unis, l'Allemagne Occidentale et le Japon, connaissent une phase nettement ascendante de leur production industrielle. Le moment est donc venu de dresser un bilan provisoire de la récession 1969-1972, d'en souligner les particularités, et d'en déduire quelques tendances générales quant l'évolution d'ensemble de l'économie capitaliste. La récession la plus grave de l'après guerre. La récession de 1969-1972 a été incontestablement la plus grave que l'économie capitaliste ait connue dans la période d'après-guerre. Anticipant sur cette récession, les cours des actions de Wall Street avaient baissé de près de 50 %. Contrairement aux récessions précédentes depuis 1945, presque tous les pays impérialistes - à la seule exception de la France - y furent cette fois-ci entraînés. Et contrairement aussi aux récessions précédentes, la reprise s'est faite fort lentement, surtout en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, malgré une inflation persistante et même accélérée. Certes, il n'y a pas eu de simultanéité absolue entre la récession aux Etats-Unis, en Allemagne Occidentale et au Japon. Il y eut un intervalle d'environ six mois entre le point de redressement de la courbe aux Etats-Unis et le début de son fléchissement en Allemagne. Le capitalisme international doit beaucoup à ces six mois; sans eux, sa situation aurait été sensiblement plus grave qu'elle ne le fut en définitive. Par ailleurs si la récession aux Etats-Unis fut sérieuse, elle le fut moins en Allemagne Occidentale. Les pertes d'emplois que l'économie allemande a connues dans la récession 1971-72 ne furent que la moitié de ce qu'elle connut pendant la récession 1966-67. Néanmoins, la lenteur de la reprise aux Etats-Unis fit que la plupart des pays capitalistes subirent les effets de la récession ouest-allemande avant que les effets de la récession américaine ne se soit effacée. De là la persistance du malaise économique et du chômage en Grande-Bretagne, en Italie, aux Pays-Bas, en Suède, en Belgique, en Australie, pour ne citer que quelques uns des pays frappés par ricochet. C'est seulement maintenant alors que l'essor de la production bat son plein aux Etats-Unis que le redressement en Allemagne se précise, que cette situation commence à se détendre. Les causes les plus profondes de la récession ont été maintes fois indiquées. Les principaux moteurs de l'expansion capitaliste d'après guerre s'essoufflent. La capacité de production à été développée au delà de la capacité d'absorption de la « demande solvable » (c'est-à-dire du pouvoir d'achat créé dans des conditions d'antagonisme de classe, sous le capitalisme). Des phénomènes de capacité excédentaire font leur apparition dans une série de secteurs-clé : charbon, acier, constructions navales, textiles synthétiques, textiles naturels, appareils électro-ménagers sans doute aussi automobiles et électronique. Ces branches ne connaissent plus que des phases d'expansion de plus en plus courtes, entrecoupées par des phases de stagnation et de recul de plus en plus persistantes. 14

APRES LA RECESSION INTERNATIONALE Par E. Mandel La longue période d'expansion a renforcé la combativité et le degré d'organisation de la classe ouvrière. Celle-ci n'est pas prête à payer le prix de l'inflation accélérée, seul moyen pour le régime capitaliste d'éviter une crise très grave. De là l'aggravation des conflits du travail, la multiplication des grèves, des revendications salariales de plus en plus élevées pour rattraper la hausse rapide des prix. Le patronat n'ayant pas réussi à briser fondamentalement cette combativité ouvrière, le taux de profit s'est donc trouvé entamé des deux côtés : et par la baisse du taux d'utilisation des capacités, et par la stagnation du taux d'exploitation de la classe ouvrière. Baisse du taux de profit à long terme coincidant avec une mauvaise conjoncture, cela se traduit habituellement par des déconfitures et des krachs retentissants. Ce fut le cas cette fois-ci également. La plus grande société ferroviaire des Etats-Unis, la Penn State, la firme britannique Rolls Royce ; symbole du capitalisme anglais, le géant de la chimie italienne Montedison, ont carrément capoté. Quelques autres « fleurons » du capitalisme international, tels les firmes aéronautiques Lockheed et Boeing aux U.S.A., les « grands » de l'électro-ménager italien, la plupart des trusts sidérurgiques allemands, ont été à deux doigts de la culbute. Seules les grosses banques ont continué à augmenter régulièrement leurs profits. Guerre commerciale et exportation de l'inflation. Comme c'est toujours le cas lors d'une récession internationale de l'économie capitaliste, les contradictions inter-impérialistes se sont accentuées au cours de la période 1969-71. D'abord la puissance ouest-européenne et le Japon ont sérieusement entamé des positions acquises par l'impérialisme américain depuis la deuxième guerre mondiale, tant sur le plan commercial que sur le plan financier. Puis, à partir du discours de Nixon du 15 août 1972, l'impérialisme américain est passé à la contre-attaque. Celle-ci a-t-elle réussi ? Sur le plan monétaire, les concurrents des USA n'ont pas réussi à s'entendre pour organiser une riposte collective. Sur ce plan, l'impérialisme US a donc marqué des points. L'inflation a été exportée par Nixon : elle s'est ralentie aux USA, accélérée dans le reste du monde impérialiste. Paradoxalement, sur le plan commercial, la réussite se fait attendre. Le déficit de la balance commerciale américaine est plus fort que jamais. Les importations américaines continuent à augmenter plus fortement que les exportations. Les chances d'un redressement de la balance des paiements des USA ne sont guère fameuses à court terme.

Dans ces conditions, la résistance des partenaires-concurrents des USA pour accepter des « dollars dévalués » en règlement du déficit américain de cette balance des paiements va augmenter. Le dollar est de moins en moins apte à jouer le rôle de monnaie mondiale. La « confiance » est solidement ébranlée. L'impérialisme américain poursuivra son offensive de guerre commerciale, qui prendra un aspect protectionniste prononcé dans plusieurs domaines. Cependant l'inflation continue de plus belle, et avec la tentation de gagner des avantages par des changements des taux de change (dévaluations). Ce désordre grandissant du système monétaire international risque de freiner l'expansion du crédit et du commerce internationaux. Les puissances impérialistes devront réagir. La liberté de manipulation monétaire nationale sera progressivement limitée. Déjà les monnaies européennes se mettent à « flotter ensemble ». On s'oriente ainsi vers un système dans lequel l'autonomie des décisions des gouvernements nationaux en matière de politique monétaire et de politique de crédit sera soumise à des contraintes de plus en plus fortes, ce qui accentuera la tendance à un retour au cycle industriel simultané dans tous les pays. Récession, inflation et lutte de classe. Pour la première fois, la récession 1969-1972 a été accompagnée à l'échelle internationale d'une inflation accélérée. L'inflation reste plus que jamais le seul moyen pour arrêter la crise à un palier (c'est là toute la différence entre les crises « classiques » et les récessions d'aujourd'hui). Mais il faut une dose d'inflation de plus en plus forte pour y parvenir. Le républicain Nixon, partisan théorique : de l'« équilibre budgétaire », n'est venu à bout de la récession que par un déficit budgétaire qui marque un record de l'histoire américaine. En Grande-Bretagne, la production industrielle n'a redémarré qu'après une augmentation de la masse monétaire de l'ordre de 25 % en un an ! Pourquoi dans ces conditions, l'inflation a-t-elle pu se ralentir aux Etats-Unis ? Essentiellement. parce que la classe ouvrière américaine a permis un abaissement de son niveau de vie, sous le poids de la trahison des bureaucrates syndicaux, qui ont « marché » dans le blocage des salaires imposé par Nixon, et du chômage massif. En Europe capitaliste la résistance ouvrière à toute politique des revenus a été plus forte, et a jusqu'ici empêché la bourgeoisie de faire payer les frais de la hausse des prix par les salariés.

Mais cette situation ne s'éternisera guère. Avec l'expansion accélérée le chômage finira sans doute par baisser aux Etats-Unis. Alors les ouvriers prendront leur revanche sur les « années maigres » que Nixon leur a imposées. On pourra s'attendre à une flambée de grèves dès que l'expansion s'étendra. Ainsi, à la longue Nixon n'aura réussi à exporter l'inflation et le chômage que pour importer la remontée des luttes ouvrières. Belle consolation pour l'impérialisme US ! Dans le reste du monde impérialiste l'inflation se maintient à un niveau élevé, et avec elle le mécontentement et la combativité conjoncturelle des travailleurs. Ils se combinent avec les causes structurelles des conflits de classe révélées par mai 68 : réactions contre l'accélération des cadences, contre l'intensification de l'exploitation, contre l'abrutissement du travail à la chaîne, contre l'autorité patronale, contre les rapports de production capitalistes en général. Tous ces phénomènes se sont accentués depuis la récession. La fin de la récession ne les fait guère disparaître. Les pronostics ne sont donc guère optimistes pour l'économie capitaliste internationale. Si elle peut disposer de quelques débouchés élargis dans les pays de l'Est ; si la crise agricole s'est un peu atténuée par la pénurie de viande bovine en Europe occidentale et par les fournitures massives de blé à l'URSS et à la Chine; si la perspective d'une « pénurie du pétrole » stimule les investissements dans le secteur énergétique, l'expansion actuellement commencée ne durera pas très longtemps. On ne revient pas au climat d'avant 1967. Les difficultés monétaires, financières, industrielles se combinent avec les tensions sociales croissantes pour faire des années « 70 » dans leurs ensemble des années de ralentissement de l'expansion et de multiplication des explosions de lutte de classe le 7 janvier 1973.

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