Camarades, en tant que représentant du Mouvement Populaire de Libération de l'Angola, venu assister aux travaux de votre 3ème congrès, jai pu constater à quel point la démocratie ouvrière y tenait une place importante et quel rôle positif ce type de fonctionnement peut avoir au sein du mouvement ouvrier. De même, l'existence du droit de tendance au sein de votre organisation traduit un degré de formation politique et un sérieux qui ne se sont pas démentis. Tout cela a été rendu possible par la bonne préparation du congrès et la participation active de tous vos militants. Je souhaite que ce 3ème congrès soit une réussite pour vous et qu'il vous permette de progresser vers la construction du parti révolutionnaire. Votre congrès est aussi l'occasion d'un rassemblement internationaliste. J'y salue la présence des délégués des sections de la IVeme Internationale et des représentants d'autres organisations.
Camarades, les expériences de la lutte armée de libération nationale, accumulées depuis plus de onze années en Angola ainsi que l'analyse économique, sociale et politique du capitalisme, de l'impérialisme et du colonialisme en Afrique Australe en général et dans les colonies portugaises en particulier permettent de préciser la perspective révolutionnaire dans laquelle nous luttons.
Le pouvoir colonial portugais s'effondre chaque jour un peu plus en Angola. Créé le 10 décembre 1956 dans la clandestinité à Luanda (1), le MPLA poursuit depuis le 4 février 1961, la lutte armée pour la libération complète de notre pays. Notre peuple et son avant-garde révolutionnaire se battent dans la perspeçtive de la prise du pouvoir.
L'Angola est un pays extrêmement riche dont les différentes fractions de l'impérialisme mondial se disputent le contrôle économique politique et stratégique. Le Portugal serait déjà vaincu depuis longtemps si les impérialistes n'apportaient pas leur aide au gouvernement fasciste de Lisbonne. La France par exemple, fournit des hélicoptères, des tanks et d'autres armes au Portugal qui les utilise directement contre nous. Il y a 130.000 soldats parmi les forces d'agression, y compris des mercenaires sud-africains. Leur présence est étroitement liée à la stratégie de l'impérialisme en Afrique Australe. Ce dernier entend y poursuivre son pillage économique et y préserver le statu-quo, c'est-à-dire, étouffer par la répression armée la montée des luttes révolutionnaires avec l'aide des cow-boys de lan Smith et de la clique raciste de l'Afrique du Sud. C'est pourquoi, notre lutte n'est pas seulement dirigée contre le colonialisme portugais mais aussi contre l'impérialisme. La presse bourgeoise fait le silence sur notre combat ou n'en fait mention que de manière épisodique et incohérente. Il s'agit pourtant d'une guerre révolutionnaire prolongée contre laquelle l'impérialisme est intervenu en tentant de créer des pseudo-mouvements de libération et un gouvernement en exil avec la bénédiction des Etats-Unis. La presse bourgeoise veut aussi faire croire, par des manœuvres de diversion, que le gouvernement de Lisbonne est un gouvernement libéral. Enfin, l'impérialisme tent d'isoler les authentiques représentants de nos peuples en lutte des organisations révolutionnaires des pays de l'OTAN. Par exemple, les leaders des trois mouvements de libération des colonies portugaises MPLA, FRELIMO, (2) et PAIGCV (3) sont interdits de séjour en France. Ce même pays a pourtant la semaine dernière au cours de la réunion du Conseil de Sécurité de l'ONU voté en faveur d'une résolution afro-asiatique demandant le retrait des troupes portugaises d'agression des colonies. Cette résolution reconnaissait même les mouvements de libération dans les colonies portugaises comme les authentiques représentants de leurs peuples en lutte, en même temps qu'elle demandait au gouvernement portugais, d'entamer des négociations avec les leaders de ces mouvements dans le respect du droit de nos peuples à l'auto-détermination et à l'indépendance. L'isolement du Portugal à l'ONU est chaque jour plus grand mais nous n'avons pas d'illusions : Il est très facile de satisfaire une certaine clientèle en votant de pareilles résolutions tout en continuant dans la pratique à aider le gouvernement de Lisbonne...
Camarades, c'est une expérience tout à fait originale qui se déroule aujourd'hui en Afrique à travers notre guerre révolutionnaire prolongée. Sur le plan quantitatif nous avons libéré plus d'un tiers de notre pays, c'est-à-dire à peu près la superficie de la France, soit 5000.000 km2 dans lesquels vit un million d'habitants. Sur le plan qualitatif, notre peuple découvre enfin la démocratie : comme le déclare le programme du MPLA, nous luttons contre l'exploitation de l'homme par l'homme, pour la construction d'une société où seront abolis à jamais tous les vestiges de cette exploitation. Dans nos régions libérées nous avons mis sur pied une administration efficace nouvelle et révolutionnaire. Des comités d'action, des groupes d'études idéologiques, des écoles, des postes sanitaires, des coopératives de production, des magasins du peuple, des détachements de guerilla assurent la continuité du pouvoir populaire. Nos régions libérées ne payent plus d'impôts aux colonialistes. Le MPLA est la colonne vertébrale de l'administration politique, économique de la nouvelle société.
Un , saut qualitatif s'est opéré dans le développement de notre mouvement. L. rapport de forces est de plus en plus favorable au MA au FRELIMO et au PAIGCV. Lisbonne recule et son état-major considère cette guerre comme perdue. Il faut signaler que les entreprises étrangères établies en Angola, nous écrivent pour nous demander ce que nous ferions de leurs intérêts dans le pays au cas où elles lâcheraient définitivement Lisbonne. Il est important pour VouS militants de la lVème Internationale de connaître les dimensions de notre lutte. A l'heure actuelle, plus des 2/3 du territoire de la Guinée-Bissau ont été libérés. Au Mozambique plus d'1/5 du pays est sous le contrôle du FRELIMO : celui-ci est partie prenante du boycott économique de la Rhodésie et l'applique d'une façon exemplaire par des sabotages contre les moyens de communication (chemins de fer, routes etc...) Nos trois organisations sont unies au sein de la CONCP (4), instrument d'action unitaire dans le combat commun contre le colonialisme, l'impérialisme et toute solution néo-coloniale.
La dynamique de notre lutte nous a posé dès 1968, à l'occasion de la lère assemblée de la 3eme région politico-militaire, le problème de la création de l'instrument révolutionnaire qu'est le parti. La lutte de libération de notre peuple n'a une signification historique que si elle-même renforce l'unité et si elle permet la création du parti révolutionnaire qui est le seul garant de la rupture nécessaire avec le marché mondial impérialiste.
Nous faisons appel à votre compréhension de la dialectique internationaliste de notre lutte. Nous souhaitons que les militants des organisations du mouvement ouvrier comprennent que notre lutte est commune dans la mesure où nous avons le même ennemi : l'impérialisme ici, le capitalisme là.
Notre combat ne se développe pas sans difficultés. Du point de vue logistique, notre front de lutte a une profondeur de plus de 700 kms à l'intérieur du pays. De nos six régions politico-militaires, la troisième représente à elle seule, l'équivalent de la totalité du Vietnam. Nous avons besoin de moyens de transport en vue d'assurer un meilleur ravitaillement des fronts de combat les plus éloignés. Pour faire face à la 2éme guerre chimique après celle d'Indochine lancée en Angola dès le premier mai 1970, par un gouvernement portugais au bord de la banqueroute politique et militaire, nous avons besoin de semences de fonds de médicaments et de médecins conscients de leur devoir internationaliste. Par ailleurs notre population est analphabète à plus de 98 %. L'importance du soutien à notre lutte est rarement comprise par ceux, qui, compte tenu de leurs possibilités réelles, pourraient le plus nous aider. Ils nous accordent leur soutien au compte-goutte. Il arrive même qu'ils préfèrent carrément aider le fascisme portugais ou intervenir comme briseurs de grève en Espagne...
Camarades, l'engagement de la France au côté des colonialistes portugais est de notoriété publique. Il se manifeste dans les ventes d'armes et la participation aux projets de Cabora Bassa (5) au Mozambique et du Kunene (6) en Angola. Par une sorte de « canibalisme commercial », les entreprises capitalistes livrent aux Portugais les armes les plus meurtrières. Les firmes françaises fournissent des hélicoptères pour effectuer des missions d'héliportage de troupes et de ratissage contre nos régions libérées et les populations qui s'y trouvent. Des camps de concentration équipés de fours crématoires existent aujourd'hui à Mocamédes, petite ville du sud de l'Angola. Ceux qui se rappellent Auschwitz et Dachau ne peuvent pas se croiser les bras et laisser leur bourgeoisie venir en aide aux fascistes portugais ! Il faut que l'opinion publique française se mobilise et cette mobilisation doit être impulsée par les organisations internationalistes. Face à cette situation, il n'est pas possible de se dérober. I faut que vous preniez vos responsabilités par rapport au rôle néfaste que la France impérialiste joue en Afrique Australe.
Camarades, notre vision stratégique implique d'une part la généralisation de la lutte armée sur l'ensemble du territoire national, et d'autre part la liaison de notre lutte avec les autres combats révolutionnaires dans le monde. Le PLA est une organisation indépendante par rapport aux différentes directions qu'on trouve au sein du mouvement ouvrier mondial. Face aux divergences entre ces directions, nous avons maintenu une ligne d'indépendance qui nous est dictée par les intérêts suprêmes de notre peuple. Il n'est pourtant pas de notre prétention de créer la Ve Internationale. Nous croyons que les luttes révolutionnaires, autres que celle du MPLA, du FRELIMO et du PAIGCV qui se mènent en Afrique, accentuent elles aussi la crise du néo-colonialisme et de l'apartheid. Il n'est pas exclu que de par le développement de la lutte des classes et leur appréhension du processus révolutionnaire, des groupes aujourd'hui, des organisations demain apparaissent ailleurs sur le continent pour mener le combat révolutionnaire. Le MPLA appuie la lutte de libération des peuples d'Indochine contre le système impérialiste et pour le triomphe de la révolution indochinoise. En Amérique Latine" les illusions réformistes se sont envolées et la lutte révolutionnaire se développe. La victoire finale est possible si les masses sont correctement mobilisées avec la révolution socialiste pour objectif. Il en va de même en Europe. Pour ce qui est du Portugal en particulier, nous pensons qu'il appartient au peuple portugais de se doter d'une avant-garde révolutionnaire capable de polariser la lutte pour la conquête du pouvoir. Nous appuyons aussi la lutte du peuple palestinien pour sa libération complète. Nous ne nous faisons pas d'illusions sur la nature du débat qu'il y aura à l'avenir sur la scène mondiale. Partout, il faut opérer une clarification des forces politiques, il faut aussi créer une intéraction entre les différentes luttes révolutionnaires et renforcer l'internationalisme.
Nous vous souhaitons en tant que composante du mouvement ouvrier français et international plein succès dans votre lutte.
Vive le 3ème congrès de la Ligue Communiste, section française de la IVème Internationale !
Angola, Mozambique, Guinée-Bissau, Indochine même combat !
La victoire est certaine. Paris le 10 décembre 1972.
(1) Luanda: capitale de l'Angola
(2) FRELIMO : Front de Libération du
Mozambique
(3) PAIGCV : Parti Africain pour l'Indépendance de la Guinée et des Iles du Cap Vert
(4) CONCP : Conférence des Organisations
Nationalistes des Colonies Portugaises
(5) Cabora Bassa : barrage sur le Zambèze d'importance stratégique pour la Rhodesie et l'Afrique du Sud
(6) Kunene : fleuve coulant a sud du pays. Son aménagement en cours de réalisation est d'un grand intéret pour l'Afrique du Sud.