Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › nouvelle série n° 6

Entretien avec Hugo Gonzalez Moscoso

Quatrième Internationale, nouvelle série n° 6 · mars-avril 1973 · p. 29-36 · 6 815 mots

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Membre de la direction du Parti ouvrier révolutionnaire (POR)

Section bolivienne de la IVe Internationale

§ESINATO

EN 1A

D&

BOLIVIA

Q.- Pour commencer, tu pourrais nous expliquer l'importance et la signification qu'a eue la guerilla dans le processus révolutionnaire bolivien. H.G.M. La guérilla, en bolivie, a eu une répercussion politique très importante ; il est utile dans un premier temps, de préciser le moment où elle est apparue. Nous pensons que la guérilla était la réponse à la situation politique de répression, de disparition du fonctionnement démocratique des organisations ouvrières, de disparition dans le pays des garanties et des libertés démocratiques, de persistance d'une répression brutale contre l'Avant-Garde et les masses boliviennes. La guérilla est née imposée par la nécessité de continuer la lutte avec d'autres moyens, étant donné que les moyens normaux d'une vie syndicale et politique légale et démocratique avaient disparu. Ainsi, la guérilla synthétisait le désir de combattre, qui avait été étouffé par la répression, par le mur militaire imposé par la dictature de Barrientos. La signification de la guérilla dans le processus politique bolivien sera positive ou négative ; certains pensent que la guérilla n'a eu aucune signification politique, vu son échec sur le plan militaire, la défaite du Che à Nancahuazu, puis le second échec avec « Inti Peredo » et l'épisode du « Teoponte ». Nous ne partageons pas ce point de vue, nous estimons que la guérilla en Bolivie, clôt une étape et en ouvre une autre. 30

Dans l'étape qui commence maintenant, il y a un changement qualitatif. Il s'est produit un saut politique quant à la compréhension et la maturation aussi bien des masses boliviennes que de l'avant-garde ; cette maturation de l'avant-garde, cette stimulation des luttes et de la radicalisation des masses, s'exprime dans la question concrète du pouvoir. Jusqu'aux gué rillas de 1967, les partis de la gauche ouvrière et les organisations syndicales posaient déjà le problème de la lutte pour le socialisme, et, de la lutte pour un gouvernement ouvrier-paysan, mais ils posaient le problème de manière programmatique, et la question de la voie pour la prise du pouvoir était dans l'ombre, sans analyse et sans définition précise. La gauche jusque-là apparaissait comme une gauche inopérante, « programmiste » ; elle se caractérisait par sa phraséologie violente, mais elle montrait une incompréhension et une incapacité de sortir la lutte des textes, des programmes, de la discussion dans l'abstrait au sujet de la question du pouvoir. Elle ne savait pas poser dans la réalité cette lutte et les voies pour la conquête du pouvoir. Ce qu'a fait la guérilla, c'est situer le problème de la lutte pour le pouvoir et pour le socialisme, d'une manière réelle, concrète, et les masses ont alors compris que ce combat ne devait pas rester dans les programmes, mais qu'il devait être organisé et que la voie pour écraser l'armée et prendre le pouvoir était celle de la lutte armée. Q.- Avant les guérillas de 1967, quelles étaient les différentes tendances, les différentes voies défendues pour la prise du pouvoir ? H.G.M. Les tendances qui antérieurement avaient dominé et qui avaient fait leur expérience pendant 20 ans, avaient une conception du pouvoir et du socialisme qui venait d'une mauvaise interprétation de l'expérience russe ; elles défendaient certes l'insurrection, mais elles espéraient y arriver par le mouvement syndical: la lutte syndicale devait conduire au moment insurrectionnel et c'est là que l'appareil d'Etat et ses organes répressifs entraient en décomposition. Dans toute la phase précédente, le Mouvement Ouvrier avait été dirigé suivant ce critère de crise révolutionnaire, de mobilisations ouvrières désarmées face à une armée des plus préparées, ce qui aboutissait à un massacre, qui se répétait dès que se produisait une nouvelle poussée en avant des masses. C'est à partir de la guérilla qu'apparaît une nouvelle compréhension, une nouvelle vision des choses; le pouvoir semble proche, possible à gagner ; de plus l'avant-garde ouvrière et les larges masses ressentent la possibilité de lutter pour le pouvoir avec les armes à la main, et la possibilité donc, d'écraser l'armée dans ce combat. La guérilla éveilla une large sympathie qui ne put être organisée pour deux raisons : d'une part, à cause du sectarisme des cadres issus du parti communiste pro-soviétique qui étaient responsables de l'appareil urbain, et d'autre part, à cause de la rapidité avec laquelle la dictature militaire a agi pour détruire et écraser les gestes de sympathie et le début d'organisation qui naissaient dans les masses. Mais si elle permit une plus grande maturation de l'avant-garde et des masses, la guérilla eut aussi une influence sur la bourgeoisie et sur l'armée. La bourgeoisie et l'armée comprirent qu'il était très difficile d'écraser la lutte armée, exclusivement par la voie militaire, qu'il fallait isoler la guérilla des masses, emp cher qu'elle établisse des liens avec les masses et qu'elle puisse profiter de leur soutien. C est dans cette optique que la bourgeoisie tenta une ouverture démocratique, avec le gouvernement Ovando. Avec ce nouveau gouvernement, c'est bel et bien la même armée qui assassina le Che, qui écrasa les mineurs qui s'étaient prononcés en faveur de la guérilla, la même armée qui, en septembre 1969, se donna un programme de réformisme, militaire dans le seul but de détruire le combat de la guérilla pour le développement du pays vers le socialisme. Dans le gouvernement Ovando, ce sont les généraux qui, par leur programme intitulé : « mandat des forces armées de Bolivie », « mandat du peuple », se présentent comme les réformateurs sociaux et appellent les masses à les soutenir, à se séparer des extrémistes qui cherchent un affrontement belliqueux, et leur offrent un programme de réformes attrayant. Q.- Quelle fut l'attitude des masses face à de telles offres du gouvernement militaire ? H.G.M. Armées de toute leur expérience antérieure, les masses vont d'une part, accepter ce que Ovando peut leur donner, et en même temps exiger de plus grandes concessions ; et après un an d'expérience de réformisme militaire avec Ovando, l'armée en conclut que cette voie ne permet pas de stabiliser le pays, d'aplanir la crise politique et de freiner le mouvement ouvrier. Au contraire, elle en conclut que les masses profitent de cette ouverture démocratique pour s'organiser, accumuler des forces et défendre à nouveau leurs conquêtes révolutionnaires. Dans ces circonstances, l'armée et l'impérialisme résolvent le problème en remplaçant Ovando par Miranda. On assiste alors à une division dans l'armée : une partie des généraux s'oppose au départ d'Ovando, car elle espère que cette voie peut encore éviter un affrontement avec les masses ; c'est cette terreur devant la possibilité d'un tel affrontement qui les amène à s'opposer à la majorité des généraux, à l'impérialisme et la bourgeoisie, décidés, eux, à implanter de nouveau dans le pays, la répression politico-militaire, comme axe de la politique du régime. Cette crise au sein de l'armée et d'autre part, l'intervention des directions syndicales et de plusieurs partis politiques de la gauche traditionnelle, provoquèrent la venue de Torres au pouvoir, comme élément de transition. Comme Miranda provoquait la résistance active des masses, l'armée se vit donc obligée de céder et accepter le gouvernement de Torres, gouvernement ayant pour mission d'apaiser les masses et de les contenir afin d'éviter un affrontement de l'armée avec le peuple. L'expérience de 1952, année durant laquelle la mobilisation des masses avait détruit l'armée fait que les militaires, par-dessus leurs divergences, se rallient à cette alternative Torres. Celui-ci reçoit pour tache de stabiliser le pays et de freiner le mouvement ouvrier. Les militaires se mettent d'accord sur le slogan « ni vaincus-ni vainqueurs », et le nouveau gouvernement est présenté aux masses comme l'expression de son propre triomphe et de son intervention. Q.- Quelle fut l'influence directe des masses dans la montée au pouvoir de Torres ? H.G.M. S'il y a eu une certaine influence des masses, à travers la direction de la COB (Centrale Ouvrière Bolivienne), et à travers les directions des partis politiques de gauche, on est loin de pouvoir considérer la crise d'octobre comme une insurrection des masses, et à notre avis, il est incorrect d'affirmer que l'arrivée au pouvoir de Torres est le produit de cette insurrection. C'est le produit d'une opération de transition des groupes militaires pour tromper les masses. On utilise la force des masses, la crainte devant elles pour obtenir certaines concessions de l'aile droitière de l'armée ; mais les masses n'imposent pas leur volonté et n'obtiennent pas de. concessions, au contraire, leur force est utilisée pour que le groupe militaire de Torres s'installe au pouvoir, et leur intervention n'est réduite qu'à l'offre d'un strapontin, d'une plateforme de revendications que Torres se dit prêt à satisfaire. Cela signifie à notre avis que, d'une part, la COB et, d'autre part, le « commando » politique formé par la COB et les partis de la gauche traditionnelle, donc ceux qui avaient à ce moment la direction des masses, ne surent pas comprendre que face à la crise de l'armée, il était possible de mobiliser les masses de façon plus large, et possible par là, d'obtenir de plus grandes concessions de la part du gouvernement transitoire qui allait apparaître. Il fallait mobiliser les masses en vue de la perspective du pouvoir, bien qu'on ne pût prendre le pouvoir ; mais le développement de la mobilisation des masses, le développement de sa maturation en envisageant cette question, aurait pu signifier que, une fois Torres au pouvoir, les masses auraient été beaucoup mieux préparées, et dans une position de force supérieure, face au gouvernement. Q.- Quel fut le rôle du commando politique, que tu as évoqué plus haut ? H.G.M. Le commando politique était un front né à l'appel de la COB et formé par les partis réformistes ouvriers et nationalistes. Dans cette première phase, entrent donc le MNR de Paz Estenssoro, le P.C. prosoviétique, le groupe de Lora, la « démocratie chrétienne rebelle », le groupe « Espartaco », le P.C. prochinois et le PRIN. Ces partis négocient avec Torres, lui demandent des postes dans son cabinet, puis y renoncent face à l'opposition de l'armée, et présentent alors à Torres les différentes points de la plateforme de revendications, que celui-ci va accepter mais sans aucun compromis sérieux sur le temps et sur le contenu des mesures. Ce Front Politique va alors s'inspirer d'une volonté venant de la base, et va ainsi appeler avec la direction de la COB, à une Assemblée Populaire. Sous Torres, nous assistons à une radicalisation du mouvement ouvrier, à l'extension des mobilisations, à la maturation de l'avantgarde. Le gouvernement de Torres était transitoire, l'armée le considérait comme provisoire, et la droite civile et militaire en profitait pour se renforcer afin d'assumer la totalité du pouvoir. Pour l'avant-garde révolutionnaire, c'était une occasion dont il fallait profiter le plus possible. Après la montée de Torres au pouvoir, certains secteurs militaires ne se résignent pas à cette situation, et de façon isolée, s'opposent à Torres, accusant ce gouvernement de permettre aux révolutionnaires de progresser. En Janvier 1971, a lieu une rébellion dans un des régiments de La Paz. La nouvelle de cette rébellion est très vite connue des masses et immédiatement, spontanément, passant au dessus des décisions de la direction de la COB et de Lechin, les masses se mobilisent en direction de La Paz, l'envahissant avec les quelques armes à leur disposition : vieux fusils et charges de dynamite ; les mineurs sont la plus grande force de cette mobilisation. Quand 3000 mineurs arrivèrent à La Paz, par toutes sortes de moyens de transport, la direction des mineurs qui avait interdit la mobilisation, se plaça à la tête de la manifestation et la conduisit au palais présidentiel pour écouter le discours de Torres. Les mineurs avaient des mots d'ordre clairs : la lutte pour le socialisme et la guerre révolutionnaire ; ils exigèrent des armes pour empêcher la riposte de la droite militaire et Torres leur répondit qu'il n'y avait pas d'armes, qu'il fallait d'abord travailler, produire, pour pouvoir les acheter. La direction syndicale démobilisa alors les mineurs et les fit repartir. La Paz, qui avait été occupée pendant toute une après-midi et toute une nuit par les mineurs, retomba dans le calme. La présence des travailleurs des mines avec leurs mots d'ordre clairs de socialisme, avait apeuré aussi bien la droite et le gouvernement, que la direction syndicale. Le régiment rebellé se rallia et Torres arriva à un accord avec les directions syndicales pour empêcher toute autre mobilisation de ce genre. Q.- Est-ce que c'est cette situation, par sa signification révolutionnaire profonde, qui forge les conditions nécessaires pour l'Assemblée Populaire ? H.G.M. En fait, toutes ces mobilisations qui ont lieu à différentes échelles dans le milieu ouvrier, qui commençaient à germer dans le mouvement paysan, et qui se manifestaient dans toutes les universités par des mots d'ordre pour le socialisme et la lutte armée, avaient créé une situation pré-révolutionnaire qui poussa à la convocation de l'Assemblée Populaire. Les masses mettaient beaucoup d'espoir dans cette Assemblée ; elles voulaient en faire un organisme indépendant et propre à elles; elles voulaient commencer à construire dans l'Assemblée, leur pouvoir, différent et opposé au pouvoir de Torres, pouvoir de la bourgeoisie. Sans comprendre cela, à cause de leurs positions réformistes les directions syndicales organisent l'Assemblée Populaire dans une optique d'Assemblée parlementaire, de délibérations, de débats mais surtout pas de décisions ; elles vont alors se donner les moyens de réglementer l'assistance, les discussions, mais dans la pratique, l'Assemblée va apparaître comme une force manipulée par la bureaucratie syndicale. Pour appliquer ses résolutons, cette assemblée s'adresse au gouvernement et lui demande de faire telle ou telle chose, mais pas une minute, pendant toute la 1ère partie de l'Assemblée Populaire, qui fut contrôlée par ces directions, il n'est question de l'exécution indépendante et propre aux travailleurs des différentes résolutions prises, et il n'est pas non plus question d'envisager comment créer les organismes propres à la classe ouvrière et aux masses révolutionnaires pour leur donner les moyens d'exécuter ces résolutions. L'Assemblée Populaire par son caractère d'assemblée délibérative, empêche toute discussion de fond autour de la question du pouvoir et des organisations armées des masses, empêche toute discussion au sujet de la révolution agraire dans la campagne, et impose un débat qui signifie une déviation de l'attention des masses à ce moment précis: ainsi, on discute de la co-administration des mines nationalisées et de l'Uni32 versité unique. Et c'est là, que la direction réformiste du Front politique comme de l'Assemblée Populaire, magouillant avec les secteurs ouvriers et paysans re présentés dans l'Assemblée, les trompant par une lutte oratoire, arrive à faire accepter une résolution de co-administration des mines nationalisées et de l'université unique, laissant les problèmes fondamentaux pour plus tard, pour la seconde session de l'Assemblée. Q.- Quelle fut l'attitude de la bourgeoisie face à cela ? H.G.M. Même si elle voit que dans cette première phase les directions syndicales réformistes ont empêché les forces révolutionnaires et les représentants ouvriers-paysans d'imposer leur volonté, la bourgeoisie craint que dans la seconde partie, ces directions réformistes soient débordées, et que cette Assemblée Populaire récemment crée, se convertisse en un embryon du pouvoir des masses révolutionnaires, prêt à affronter le pouvoir de la bourgeoisie ; C'est pour ces raisons qu'elle avança son coup d'Etat, afin d'empêcher qu'ait lieu la seconde session de l'Assemblée Populaire. Q.- Pendant ces jours là, la presse se fit-elle l'écho de l'idée selon laquelle l'Assemblée Populaire était le premier soviet d'Amérique Latine. Quelle était la position du POR par rapport à cela ? H.G.M. Si l'évolution fut telle que nous l'avons pré sentée, nous pensons qu'il est erroné d'affirmer que l'Assemblée Populaire fut le soviet bolivien, que l'Assemblée Populaire canalisait l'insurrection des masses et que, par conséquent, le mot d'ordre qu'il fallait alors défendre était « Tout le pouvoir à l'Assemblée Populaire ». Mais nous nous opposons aussi, à la position des réformistes qui voulaient limiter l'Assemblée Populaire à n'être qu'un parlement bourgeois castrant le contenu et l'intention révolutionnaire que les masses, l'avant-garde ouvrière et révolutionnaire voulaient lui donner. Notre organisation se mobilisa sur un critère différent, à partir d'une analyse de la maturation politique révolutionnaire des masses, de son esprit combattif en tenant compte des mots d'ordre élaborés par les masses dans leurs mobilisations, comme celle du 11 janvier, durant laquelle avait été clairement posée la question du socialisme et de la guerre. Notre organisation affirmait qu'il fallait se battre pour que l'Assemblée Populaire réponde à cette aspiration, à ce sentiment des masses ; mais pour l'obtenir il fallait changer toute la structure de l'assemblée, en commençant, par le système d'élection des délégués afin que les délégués représentent réellement l'expression démocratique des tendances et du sentiment révolutionnaire de la base ; et pour en arriver enfin, à ce que l'Assemblée Populaire puisse se doter des véritables instruments de pouvoir que sont les forces armées des masses, du prolétariat, et se doter par là-même d'une direction politique révolutionnaire de Front Unique, capable d'encadrer les masses et de diriger leur organisme militaire. L'Assemblée Populaire devait être un centre où éclatait l'initiative révolutionnaire des masses, le dynamisme des mobilisations ouvrières qui avaient eu lieu en Bolivie et qui avaient été découragées. L'assemblée Populaire devait être l'expression de la volonté de changement, de la volonté de conquête du pouvoir ouvrier par les masses. De la manière dont elle avait été convoquée, réunie et organisée, l'Assemblée Populaire nous paraissait être simplement un premier pas et de plus, très limité Mais nous considérons que malgré tout cela, il fallait y être présent et mener la lutte aussi bien, à l'intérieur qu'à l'extérieur, pour faire avancer le processus révolutionnaire de maturation, de radicalisation et de mobilisation des masses. Si nous ne sommes pas tombés dans l'illusion que l'Asemblée était le soviet, nous ne sommes pas non plus arrivés aux positions conservatrices des réformistes qui voulaient uniquement convertir l'Asemblée en un parlement bourgeois. Nous jugeons l'Assemblée par son sens dynamique et en tenant compte du sentiment et de l'admiration que les masses ressen taient pour elle. Q.- Comment avez-vous participé à l'Assemblée Populaire? H.G.M. Nous avons travaillé à l'intérieur de l'Assemblée Populaire avec les délégués ouvriers. Les réformistes s'étaient arrangés pour empêcher que notre parti soit représenté en tant que tel par des délégués politiques, mais en dehors de l'Assemblée, nous avons impulsé la mobilisation des masses par des actions armées, comme les occupations de propriétés agraires qui n'étaient pas tombées sous le joug de la réforme imposée par le MNR dans la région de La Paz, et comme les mobilisations autour d'occupations de terres urbaines survenues à Santa Cruz. Le POR était présent dans ces mobilisations : plus précisément dans les mobilisations de Santa Cruz et de La Paz. Le Parti est intervenu avec des commandos armés ; à La Paz, quelquefois seul, dans d'autres occasions en alliance avec le MIR ; et à Santa Cruz avec le secteur populaire que dirige Sandoval Moron, qui aujourd'hui constitue le regroupement appelé VALOR (Avant-garde anti-impérialiste de Libération Orientale). Q.- Dans une telle phase de montée du mouvement des masses, pendant laquelle s'accentuaient sans cesse les événements mettant au premier plan, la question du pouvoir, comment a été posée la question de la combinaison du travail dans les masses et de l'action armée ? H.G.M. Ce point est justement le grand problème que nous nous posons et qui préoccupe aujourd'hui toute l'avant-garde latino-américaine : comment combiner l'action armée avec le mouvement des masses ? Il n'y a pas de théorie élaborée jusqu'à maintenant. Dans les différents pays on progresse sur cette question ; trouver les voies, les manières d'établir la liaison entre le travail armé et le mouvement des masses. Notre con ception de la lutte armée est une conception non foquiste, c'est une conception de lutte armée liée aux masses qui pose la question de la lutte dans la campagne, dans les centres ouvriers miniers et dans les villes. Cela suppose d'une part, que notre organisation structure son propre instrument armé, mais cela signifie en même temps la création d'un organisme armé au niveau syndical, au niveau des masses. En Bolivie, il y a une tradition de détachements armés de mineurs et de paysans qui renaît ; l'activité du parti vise à les impulser, les orienter et à rechercher à les lier avec sa propre organisation militaire, considérant les commandos de notre organisation comme le centre nerveux, les colonnes autour desquelles les masses feront surgir leurs propres organismes armés. En d'autres termes, cela signifie que, en même temps que doivent se préparer nos commandos armés, que sont étudiés les différents fronts possibles de guérilla, le parti doit travailler dans le mouvement des masses, intervenir dans les luttes syndicales, dans les luttes revendicatives de la classe ouvrière et de la paysannerie. Ainsi le parti pourra se mobiliser avec elles, en leur sein, là où il aura une certaine implantation. Nous dirigeons quelques sections syndicales ouvrières urbaines, nous avons quelques secrétaires dans les syndicats miniers et de même dans le mouvement paysan. Cela montre que notre organisation n'est pas dans le maquis pour allumer un « foco », mais qu'elle travaille au sein des masses et c'est de ce sein que naîtra la lutte armée, la lutte liée aux masses ; comme disait le Che ce sera au milieu des masses que nos combattants trouveront le bouillon de culture. Ainsi, nous agissons à partir du critère suivant : s'il est nécessaire que nousayons une préparation militaire indépendante, la lutte que nous devons mener doit être unie au mouvement des masses, et doit se développer suivant ce mouvement. De plus, nous devons à travers cette lutte, à travers notre action, impulser les organismes propres au mouvement ouvrier et paysan sur le terrain de la lutte armée. Sans aucun doute, ce sera la lutte, ce sera l'action, qui nous permettra de progresser dans l'élaboration de ces critères, les approfondir, les perfectionner, les corriger etc... Nous pensons ici qu'il est nécessaire de démentir certaines affirmations qui ont été lancées ici et là à notre sujet pendant toute cette période d'Ovando et de Torres : que nous avions abandonné le travail de masses, que nous étions occupés dans le maquis et que, à cause de cette erreur, nous n'avions pas eu l'occasion d'intervenir pendant l'insurrection, que signifiait la crise de Torres, ni d'ailleurs postérieurement... Ce que nous avons expliqué jusqu'à maintenant signifie absolument toute le contraire : notre préparation militaire n'est pas détachée de notre travail dans les masses, parce que nous pensons (comme je l'ai affirmé au début) que la guérilla est, comme la guerre, la continuation de la politique par d'autres moyens résultant du développement de la situation objective.

Q.- En poursuivant ton récit historique, comment expliques-tu le coup d'état contre Torres ? Comment s'est-il posé et a-t-il été réalisé ? H.G.M. L'expérience de Torres, comme auparavant celle d'Ovando, avait démontré devant la bourgeoisie, l'armée qui constitue son parti politique et l'impérialisme, que par la voie du réformisme militaire, que par la voie du nationalisme réformiste ou progressiste, comme on l'a même appelé, on ne pouvait pas contenir les masses et les défaire. Etant donné l'ampleur atteinte par les mobilisations ouvrières, par la radicalisation, par la prise de conscience des masses, et la crise structurelle dans laquelle vit le pays ; étant donné le cercle dans lequel se débat toute la situation en Bolivie où la mobilisation et la radicalisation des masses aggrave la crise économique et où l'aggravation de la crise économique fait éclater à son tour de nouvelles mobilisations qui ne peuvent pas être absorbées par des ouvertures démocratiques comme celle de Torres, la bourgeoisie, l'armée et l'impérialisme décident d'engager une lutte sans merci pour casser ce processus et s'y préparent à travers le coup d'état. Mais cette fois-ci ils cherchent à associer l'armée avec les partis qui ont un certain crédit dans des couches sociales déterminées et qui avaient été tenus à l'écart pour leurs luttes passées sous les régimes de Barrientos et Ovando. Barrientos et Ovando avaient prétendu créer de nouvelles forces politiques sur lesquelles assoir leur pouvoir et avaient échoué ; dans le coup d'état contre Torres il y a un changement de tactique et on recourt aux deux formations antagoniques, le M.N.R. de Paz Estenssoro et la Phalange Socialiste Bolivienne dirigée par Mario Gutiérrez. La Phalange Socialiste, qui s'est créée en 1940 sur le modèle de la phalange espagnole, a une longue histoire au service de l'oligarchie des latifundiaires et de l'impérialisme ; le MNR s'est créé également en 1940 autour d'un programme réformiste bourgeois et a pris la tête des premières mobilisations de masses dans les années 40 et 50 ; ces deux partis se sont longuement affrontés et sont séparés par de nombreux morts et beaucoup de sang. Le chef de la Phalange Socialiste Bolivienne a été assassiné sous la présidence de Siles Suazo, dans la deuxième période du MNR. Ces affrontements avaient séparé ces deux partis : l'un bénéficie d'un crédit dans les secteurs des classes moyennes; l'autre, le MNR, avait des traditions dans le milieu ouvrier et paysan. L'impérialisme a voulu unir ces partis et les accoupler à l'armée pour obtenir un gouvernement plus fort selon ses critères, plus stable, bénéficiant au départ d'une base sociale qui lui permette de contenir les masses ; et c'est ainsi que le 21 août a été entrepris le coup d'état par l'armée, le MNR et la Phalange Socialiste. L'armée avance ses troupes, ses tanks et son aviation ; le MNR et la Phalange mobilisent leur groupes armés dans les villes. Q.- Et quelle fut la riposte des masses et de leurs directions ? H.G.M. Le coup d'état trouve la gauche et les masses en effervescence et radicalisation, mais à un moment où par la responsabilité des réformistes, elles n'étaient pas encore dotées des organismes appropriés pour résister au coup d'état et passer à la contre-offensive. Je tiens à affirmer que c'est le réformisme qui désarme les masses, qui fait que le coup d'état trouve les 34 masses sans préparation appropriée, parce que le réformisme pousse les secteurs de la direction du prolétariat à placer leur confiance dans Torrès, dans l'aile de l'armée qu'il dirige, et empêche que l'on discute et résolve le problème de l'organisation de la force armée du prolétariat et des paysans indépendamment de l'armée et de Torres. Ils pensaient qu'il n'était pas nécessaire d'organiser la force armée indépendante des masses révolutionnaires, que Torrès et les généraux qui l'appuyaient suffiraient à contenir la droite et empêcher le coup d'état. Alors que les dirigeants syndicalistes et du Commandement Politique faisaient confiance à Torrès, Torrès faisait confiance à ses amis les généraux. Mais à l'heure du coup d'état, les généraux réagissent comme la force armée d'une classe, ils répondent à l'appel de leur classe et se joignent au coup d'état. Et quand Torrès se voit démis par les militaires, il fait appel aux directions syndicales et c'est ainsi que surgit, alors que l'armée a abandonné Torrès, la lutte du 21 août qui est un soubresaut désespéré des masses, sans plans préparés, sans organisation adéquate. C'est ainsi que s'ouvre la lutte pour s'approprier les armes. Le 21 août n'est pas une lutte pour soutenir le gouvernement de Torrès, qui de fait était déjà tombé ; c'est une lutte pour prendre d'assaut la caserne de Miraflores et s'armer. C'est dans ces conditions que les masses connaissent la défaite dans une lutte pour laquelle elles n'étaient pas préparées. Sont battus les partis qui défendaient une conception de la lutte armée dans un affrontement auquel ils n'étaient pas prêts, dans une guerre de positions, avec tout le potentiel de l'armée, et des forces numériques inférieures du point de vue militaire. Il s'ensuit un véritable massacre ; le fascisme triomphe avec Banzer et s'ouvre une période de répression sanglante qui désorganise le mouvement ouvrier et les partis de gauche. Q.- Dans quel sens parles-tu de triomphe du fascisme ? Dans quelle mesure peut-on définir comme fasciste le gouvernement d'un pays sous-développé et dépendant de l'impérialisme ? H.G.M. Oui, nous caractérisons le gouvernement de Banzer comme fasciste. Bien entendu le fascisme dans un pays semi-colonial n'a pas les mêmes caractéristiques que le fascisme des métropoles impérialistes ; cependant la violence des armes utilisées pour défendre les intérêts de l'impérialisme et de la bourgeoisie contre le mouvement ouvrier et la révolution s'accompagne d'un processus de mobilisation de la petite bourgeoisie et des secteurs lumpen de la classe moyenne. Au sein de ces secteurs apparaissent des organismes civils de sbires, d'hommes de main, d'organisations comme la « Main Noire » ou blanche, ou l'« Escadron de la Mort », que l'on connait au Guatémala et au Brésil, qui sont ceux qui assassinent, ceux qui font des prisonniers, ceux qui font fonctionner des prisons en dehors de l'appareil policier et ceux qui se chargent des attaques contre les locaux et les maisons des militants révolutionnaires. La base sociale de Banzer est constituée par ces secteurs de la classe moyenne, ces secteurs de la bourgeoisie qui sont intervenus activement dans le coup d'état, en particulier les secteurs de l'oligarchie agroindustrielle, qui se nourrit des investissements nordaméricains dans lees secteurs des produits tropical en Bolivie, les secteurs de l'importation sur l'altiplano et la petite bourgeoisie industrielle. Le M.N.R., de son côté, apporte un appui social à Banzer : les couches artisanales où il conserve quelque crédit et certains secteurs ouvriers minoritaires. Il peut mobiliser massivement mais à plus d'un an, à quatorze mois de sa victoire, le bilan commence à se faire négatif. Le coup d'état fasciste, avons-nous dit et écrit, répond à trois objectifs: détruire le mouvement ouvrier de gauche en Bolivie, créer une large base sociale et une force politique d'appui pour le régime et impulser le développement économique du pays. A notre avis, aucun de ces objectifs n'a été atteint : Banzer n'a pas pu détruire le mouvement ouvrier ; les syndicats des villes et dans les mines continuent à fonctionner; c'est vrai qu'ils ont été décapités, leurs directions nationales ont disparu, mais les syndicats ont continué à fonctionner et le gouvernement fasciste qui n'arrivait déjà pas à maîtriser les villes n'a pas voulu étendre son offensive aux mines.

Il n'a pas réussi non plus à détruire, comme le fit la dictature au Brésil, les partis et groupes révolutionnaires ; une partie de l'appareil des partis et les directions centrales ont pu être sauvées : les directions centrales du mouvement ouvrier ont pu s'échapper avant que Banzer ne les atteigne. Par ailleurs, dans cette situation, Banzer n'a pas pu créer une base sociale durable et large sur laquelle organiser la force politique pour soutenir le régime. Q.- Alors, comment a évolué la situation du gouvernement après le coup d'état? comment s'est manifesté dans les masses l'échec des projets fascistes ? H.G.M. Les trois formations qui à l'origine prennent le pouvoir, l'armée, le M.N.R. et la Phalange, entrent rapidement en crise et chacun de ces piliers est secoué par des contradictions, des divisions. Le Front National Populaire qui se structure autour d'eux est un front inopérant : le M.N.R. entre en crise : Paz Estenssoro ne peut entraîner l'ensemble de son parti dans une politique de soutien durable à Banzer : son parti connaît une scission et un secteur passe dans l'opposition au sein même du M.N.R. sous la direction de Siles Suazo. La Phalange se divise : s'opposent en son sein un secteur qui cherche à profiter du pouvoir, tel quel, derrière le chancelier Mario Gutierrez, et un secteur « dur » qui veut la totalité du pouvoir en excluant le M.N.R. et ce qu'on peut appeler les secteurs flottants du régime, pour brusquer la prise de contrôle de l'Etat et du pays par la violence armée. Enfin l'armée elle-même, avec la perte de prestige de Banzer, se différencie en divers blocs. Les deux blocs traditionnels dans l'armée bolivienne rpo-brésilien et pro-argentin, voient se multiplier les chapelles autour d'eux ; tout général croit pouvoir prétendre au fauteuil présidentiel ; l'armée elle-même présente des indices de décomposition. On peut donc dire que les objectifs visés par le coup d'état ne sont pas atteints, et dans la mesure où le gouvernement Banzer échoue dans son projet, il entre en crise. Parallèlement dans le camp ouvrier, dans le camp des masses révolutionnaires se produit un processus inverse de recomposition des syndicats, de réanimation du mouvement ouvrier, de restructuration des partis et organisations révolutionnaires. Progressivement se produisent de nouveaux affrontements, éclatent quelques grèves. Cette situation combinée de crise du régime et de réanimation du mouvement ouvrier bloque toute possibilité de développement économique. Les investissements promis au gouvernement de Banzer n'arrivent pas. La stabilité actuelle est des plus précaires. Les capitaux exigent de nouvelles conditions : assainissement de l'économie, baisse des coûts de production, baisse du prix de la main d'oeuvre ; les capitaux exigent la stabilité, cette même stabilité que le régime de Banzer n'a pas pu obtenir. Dans ces conditions les capitaux n'affluent pas. L'espoir qu'avait Banzer d'investissements massifs comme au Brésil est loin de se réaliser. Banzer a reçu des Etats-Unis vingt millions de dollars pour sauver sa situation précaire, qui ont été investis sous la forme d'un « plan de sauvegarde » de la présidence de la république. Ce plan de sauvegarde vise ment à répartir ces millions de dollars entre les neuf départements du pays, pour construire une route, pour décorer une place, pour ravaler un collège, c'està-dire des investissements non productifs. En réalité ce plan de sauvegarde est un programme démagogique pour gagner l'appui et la sympathie des villes ; par ailleurs, une partie de ces millions de dollars sont utilisés pour l'entretien de l'appareil répressif, les bandes fascistes répressives. Entre-temps la situation empire. D'une part le pays est touché par l'exportation de l'inflation des métropoles impérialistes ; d'autre part sa propre crise interne s'aggrave, le déficit budgétaire augmente au point que cette année les recettes couvrent seulement 40 % des dépenses et que pour combler ce déficit de 60 % il faut faire appel à des emprunts à l'étranger. Il y a également un renforcement de la bureaucratie d'état ; le M.N.R. et la Phalange créent des postes pour satisfaire l'appétit de leurs adhérents; la couche des bureaucrates grossit: dans un Etat restreint comme celui de Bolivie 6000 emplois ont été créés en moins de 10 mois, alors qu'augmente par ailleurs le chômage dans les secteurs productifs. C'est cette situation qui a amené les Etats-Unis, par le biais du Fond Monétaire International à imposer au gouvernement bolivien un assainissement de l'économie par la dévaluation de la monnaie ; le 28 Octobre 1972, la mesure a été prise : la monnaie a été dévaluée de 70 %. Cela équivaut à abaisser les salaires d'autant. La Bolivie est un pays qui importe des aliments, qui importe des matières premières pour l'industrie : cela signifie donc la hausse des prix des aliments et des produits manufacturés dans la même proportion. Le gouvernement, devant une dévaluation de cette ampleur, a concédé aux travailleurs une augmentation de 150 pesos boliviens alors que pour réajuster les salaires, c'est 570 pesos boliviens que les syndicats récla ment. Q.- Devant l'accroissement de la misère des masses que signifie la dévaluation de la monnaie, comment ont-elles réagi ? Quelle est l'importance et la profondeur de la riposte ? H.G.M. Les travailleurs se sont mobilisés spontanément les 28, 29 et 30 octobre dans les villes de Bolivie et dans certains secteurs clé de la paysannerie ; les quartiers populaires misérables se soulèvent, se mobilisent spontanément et descendent dans la rue. A nouveau interviennent la police et l'armée ; les manifestants reculent vers les quartiers populaires, dressent des barricades; on voit réapparaître les fusils et l'armée intervient avec l'aviation et les tanks et reprend le contrôle des quartiers populaires. Les conséquences de la dévaluation monétaire ont été perçues rapidement par les masses: d'un jour à l'autre, les prix ont grimpé dans la proportion de la dévaluation ; dans les mines, de même, les magasins ont doublé leurs prix ; pour les paysans les prix des transports ont doublé mais ils n'ont pas vu augmenter dans la même proportion le prix de vente des produits qu'ils portent au marché. Cet état de choses, et le souvenir qu'a gardé le peuple bolivien d'une autre dévaluation analogue à l'époque du M.N.R., sous la même appellation de « plan de stabilisation », ces deux facteurs combinés ont poussé le peuple, comme je l'ai dit, à une riposte immédiate : dans les villes la réaction fut instantanée; dans les mines les associations de ménagères firent des magasins le centre de leur mobilisaton, exigeant le maintien des prix ou la fermeture du magasin. L'élément nouveau dans cette situation est la mobilisation de secteurs paysans plus importants. S'il est vrai qu'à l'époque d'Ovando, et avant déjà sous Barrientos comme ensuite sous Torrès, s'est produite une mobilisation partielle de la paysannerie et sont apparues des organisations syndicales indépendantes de celles contrôlées par la bureaucratie, le gouvernement réussit pourtant à contrôler les secteurs les plus importants de la paysannerie en s'appuyant précisément sur cette bureaucratie vendue. Mais ces secteurs qui avaient servi de base de confiance pour les gouvernements militaires précédents entrent entrent aujourd'hui en crise. C'est précisément le cas des organisations syndicales de la vallée de Cochabamba, en particulier la centrale agricole de Ucurena. Ucurena est le centre où a été signée la réforme agraire, un des secteurs les mieux trempés dans la réforme agraire ; Cochabamba est le centre de la plus forte concentration paysanne: la terre y a été divisée et subdivisée; c'est une région de minifundia très fortement peuplée ; les effets de la dévaluation s'y sont fait fortement ressentir et c'est ici que s'est brisé le monolithisme de la bureaucratie syndicale. Ucurena a fait grève, s'est mobilisé, a bloqué les routes et affronté l'armée qui contrôle la zone. 36

Les autorités politiques de la province de Clisa et de Tarata, qui sont des militaires, ont été pourchassées par les masses paysannes décidées à leur faire justice ; l'armée s'est vue forcée de tirer contre ses alliés de la veille et des dirigeants syndicalistes ont été tués. La septième division de Cochabamba, qui est un des plus importantes, dût se mobiliser sur la vallée de Cochabamba pour contrôler la situation. Le ministre de l'agriculture a dû se déplacer pour calmer les masses paysannes, expliquer les effets de la dévaluation ; mais mêmeen présence des militaires et du ministre en question, la fédération spéciale des travailleurs paysans de Ucurena a ratifié son refus de la dévaluation, son rejet du régime Banzer et sa rupture avec la Confédération Nationale Paysanne, contrôlée par le gouvernement. A chaque occasion, la mobilisation des masses tend à prendre une ampleur nouvelle, mais ce n'est pas tout. Dans les villes est apparu le « Comité de Défense des Travailleurs » qui se substitue à la Centrale Ouvrière Bolivienne, ignorée et supprimée par le gouvernement de Banzer. Ce Comité centralise les syndicats en lutte et tend pratiquement à se transformer en la direction du mouvement ouvrier paysan. Les mineurs ont tenu il y a quelques jours une assemblée générale dans laquelle ils ont ratifié leur refus de la dévaluation ; ils y ont réclamé aussi la liberté pour les prisonniers politiques, le retour des exilés et des garanties de libre fonctionnement pour la Centrale Ouvrière Bolivienne. Q.- Qu'exprime cette situation et quel peut en être le dénouement ? H.G.M. Cette situation montre que le gouvernement Banzer entre dans une nouvelle crise ; une nouvelle conjoncture politique s'ouvre dans le pays. La période de répression et de regroupement des groupes fascistes, des secteurs bourgeois autour de la violence répressive cède le pas à la renaissance du mouvement ouvrier paysan combinée à la décomposition des piliers sur lesquels repose le régime. Le gouvernement a fait son temps et déjà s'annonce la relève de Banzer ; on songe à un autre général qui a récemment mis à l'essai d'autres méthodes face à la mobilisation des masses. On revient au cycle de la répression exclusivement militaire et terroriste; on annonce la venue d'un régime plus souple, mais nous savons bien ce qiue cela signifie : les masses ne pourront pas être intégrées par une telle politique. Le programme que défendent les masses se heurte aux capacités d'un tel gouvernement. En Bolivie le réformisme, le nationalisme, les gouvernements démocratico-bourgeois ont démontré leur faillite sans appel. Ils ne peuvent pas stabiliser le pays. Le réformisme a échoué en Bolivie et les perspectives qui s'ouvrent aujourd hui sont celles de nouvelles mobilisations et de prochains affrontements. Pour les révolutionnaires les tâches sont les mêmes qu'auparavant : s'imbriquer dans les mobilisations ouvrières et paysannes, se lier aux masses et se préparer également sur le plan militaire pour les prochains affrontements. La tâche de faire naître l'armement du prolétariat, l'organisation armée des masses, l'organisation des équipes militaires armées de l'avant-garde révolutionnaire reste plus urgente que jamais. Et plus nécessaire que jamais le front unique des tendances révolutionnaires.

Décembre 1972.

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