Le mouvement des Comités unitaires de base a marqué les premières phases de la poussée ouvrière des années 68/69. L'apparition des premiers Conseils 18 des Délégués et la tentative de la bureaucratie d'en faire des instruments pour une plus grande pénétration dans les usines a caractérisé les années 70/71. Aujourd'hui, un nouvel instrument est au centre des discussions et des querelles : le Conseil de zone. Es-ayons d'analyser l dynamique et l'implantation de ces divers organismes, en laissant naturellement de côté les formes les plus accentuées, trop particulières ou locales et en en saisissant plutôt le sens général. Les Comités sont nés de l'impact des avant-gardes étudiantes, et des premiers groupements politiques qu'elles ont créés, sur une classe ouvrière qui voyait la possibilité d'arracher quelques conquêtes fondamentales en matière de salaires et de conditons de travail, en aison de l'état de faiblesse mécanismes dirigeants de la bourgeoisie et des niveaux élevés de l'emploi. Cette classe ouvrière se syndicat n'avait pas le style d'action ni moment favorable et pour opérer une franche rupture sur le plan des objectifs comme sur celui des formes de lutte. Les objectifs égalitaires des jeunes, survenus à l'improviste devant les usines, les impressionnaient favorablement ; leur argumentation contre le travail aux pièces et les heures supplémentaires leur paraissait convaincante ; les critiques contre le coût des nuisances, ils les avaient déjà formulées tous seuls, et la révolte contre les rythmes infernaux, que les étudiants maintenant théorisaient , existait déjà dans les ateliers, même si elle était déguisée par des ruses de métier et des petits subterfuges. L'occupation des universités, le courage dont les étudiants avaient fait preuve dans les accrochages avec la police, le développement de leur mouvement leur donnaient une certaine crédibilité et inspiraient le respect. Leurs formes de lutte pouvaient être tentées même à l'usine ; et c'est ainsi que naquirent les défilés dans l'enceinte des usines, les grèves sauvages, les piquets de grève sans faiblesse. En réalité, les comités unitaires de base naissaient comme des comités spontanés de lutte, encouragés par une agitation extérieure plutôt systématique. Mais le contexte exceptionnel dans lequel ils avaient pris naissance les conduisait à discuter aussi de sujets autres que l'organisation quotidienne de la lutte ; on abordait les thèmes de la politique générale, le problème des rapports avec les centrales syndicales, le chômage dans le Mezzogiorno et l'émigration. Sollicités par la poussée anti-capitaliste qui touchait toutes les couches de la société au niveau du continent, les ouvriers combatifs qui se réunissaient avec les étudiants dans les Comités de base, percevaient l'utilité globale de ces instruments, qui, cependant, ne représentaient en fait que des succédanés. Ils étaient en effet des succédanés des organisations syndicales d'usine au moment ou celles-ci étaient prises de court et ne réussissaient même pas à exercer efficacement une action revendicative qui fût à la hauteur des exigences de la classe ouvrière : des succédanés de parti révolutionnaire, face à un PCI bredouillant et assez discrédité en raison de son attitude ambigüe, souvent hargneux envers le mouvement étudiant et le souffle rénovateur qu'il avait suscité ; des succédanés de soviet, où se confrontaient des propositions et des analyses différentes et où des groupes différents se battaient pour voir l'hégémonie, sans proposer des stratégies globales et univoques, et se limitaient souvent à des choix marginaux et contingents. Le mouvement des comités de base était cependant destiné à jouer surtout un rôle de comités de lutte dans la mesure où, comme en Russie, les organisations révolutionnaires leur avaient imprimé de l'allant et de l'efficacité en y suscitant les themes du contre-pouvoir et des objectifs de transition. Mais en même temps, pour les groupes de l'extrême gauche, le comité de base représentait un centre où ils pouvaient recruter leurs premiers éléments ouvriers, les mettre ensuite en vedette dans les manifestations étudiantes pour gagner du prestige et recruter de nouveaux étudiants qui iraient à leur tour se présenter aux grilles des usines. Il s'agissait là d'une dialectique d'intervention qui devait s'avérer plutôt grossière, étant donné qu'elle ne reposait sur aucune stratégie déterminée, sur aucune sélection des priorités tactiques. Ce fut cette course à la monopolisation des ouvriers, cette concurrence entre les différents groupes qui provoqua un sectarisme exacerbé et découragea de nombreux éléments combatifs en empêchant il manifes
Comunis l'unification des comités unitaires de base au niveau national. Bientôt, le comité de base fut considéré comme un groupe d'ouvriers sympathisants de telle ou telle organisation. Toutefois, bien que les possibilités d'impact se fussent graduellement affaiblies, la nature de ces instruments ne changeait pas : ils étaient des germes de soviet, de syndicat révolutionnaire, de parti, oscillant en permanence de l'un à l'autre pôle. La campagne pour les délégués ouvriers, éligibles et révocables, commença à la FIAT de Turin. Elle était menée séparément par deux groupes de militants : les membres de la Quatrième Internationale et ceux du PSIUP, dirigé alors, dans le chef lieu piémontais, par Pino Ferraris. Les sections du PSIUP qui suivaient Ferraris, dans les différentes parties de l'Italie, généralisèrent ces thèmes grâce à des moyens plus importants que ne pouvait mettre en oeuvre la Quatrième Internationale. Mais leur orientation était voisine : les délégués ne devaient pas être des éléments syndicaux mais l'expression globale des ateliers; ils devaient aborder les problèmes sociaux et politiques fondamentaux qui résultaient de la lutte des classes ; ils devaient centrer leur action sur le theme du contrôle ouvrier (même si dans le PSIUP des thèses « gradualistes » assez dangereuses l'emportaient). Les syndicats, dans les premiers mois et après la première surprise avaient aussitôt essayé de reprendre en main la situation: devant la fermeté et la détermination des mobilisations il n'était pas possible de les étouffer ; il valait mieux, comme on dit, « chevaucher le tigre » des défilés à l'intérieur des usines, des piquets de grève combatifs, de l'égalitarisme et du refus des cadences. II fallait démontrer que l'anti-syndicalisme de l'extrême gauche était injustifié et injuste. Au risque d'être attaqués lourdement par la grande presse pour leur « aventurisme » les syndicats effectuèrent un rapide virage à gauche, en estimant que pour le moment il était plus important de ne pas perdre le contact avec les masses ouvrières que d'avoir bonne réputation auprès des patrons. Dès que, à Mirafiori, intervinrent les premières élections spontanées délégués d'atelier, les syndicats comprirent que c'était là un autre tigre, bien plus terrible, à enfourcher. Mais ils furent abondamment aidés par les « spontanéistes » (mao-spontex ? ), qui prêchaient la méthode des assemblées permanentes, les mots d'ordre « nous sommes tous des délégués », en laissant le champ libre aux bureaucrates. Le PSIUP rappela à l'ordre Ferraris et les siens et la Quatrième Internationale était de dimensions trop réduites pour pouvoir s'opposer à la contre-offensive, les syndicats ne perdirent pas leur temps ; ils multiplièrent les réunions pour expliquer ce que devaient être les délégués. En résumé, les bureaucrates s'emparaient d'un instrument dangereux pour leur stratégie et cherchaient à le plier aux besoins de leur politique réformiste. Le conseil des délégués était présenté par les syndicats comme l'instrument leur permettant, en définitive, de s'implanter dans l'usine (auparavant, l'instance syndicale de base était la Chambre de travail locale et dans l'usine il n'y avait qu'une « commission interne » de peu de membres. Dans les différents ateliers les délégués seraient devenus les points terminaux de l'action politique et de la propagande des centrales syndicales. Cette structure, qui devait par la suite être encore affaiblie par l'institution de secrétariats des conseils, étroitement contrôlés par les bureaucrates, fit hurler les « spontanéistes » qui y voyaient « un piège contre l'autonomie ouvrière ». La Section italienne de la Quatrième Internationale perçut au contraire de façon précise la dynamique vers laquelle s'orientaient les conseils: même s'ils étaient déviés de leur fonction première, ils pouvaient constituer un fieu permanent de confrontation entre la bureaucratie d'une part et l'avant-garde révolutionnaire de l'autre. Les conflits entre les conseils et les directions syndicales, qui se sont produits à plusieurs reprises et dans plusieurs branches, ont ensuite confirmé la justesse de cette prévison : aujourd hui les conseils d'usine ne représentent pas le moins du monde des instruments dociles entre les mains des bureaucrates et si l'extrême gauche n'y occupe pas de positions plus fortes c'est en raison surtout du retard avec lequel on a effectué, dans la plupart des groupes, un changement de cap. Mais venons-en au troisième instrument : les conseils de zone. Ce sont des organismes en formation et non encore nettement définis : selon les déclarations des dirigeants syndicaux ils devraient s'occuper des « problèmes sociaux » : usine et société, c'est-à-dire usine-maison, usine-santé, usine-école... A l'origine de cette orientation on trouve l'échec de la campagne pour les réformes, lancée par les syndicats au terme des luttes pour les conventions collectives de l'année 1969. En fait, aucun programme réformateur d'ensemble n'a été proposé. On a demandé aux travailleurs de faire la grève « pour le logement » ou « les hôpitaux » mais sans fixer des objectifs et sans consulter la base à l'intérieur de l'usine. Ces grèves ont été les moins réussies parce que les ouvriers n'avaient aucunement envie de signer des chèques en blanc. En outre, le rétrécissement des possibilités de réforme dans l'économie italienne condamnait ces mobilisations à rester sans débouchés et donnait aux ouvriers un sentiment de frustration. Les dirigeants syndicaux n'ont formellement jamais renoncé au mot d'ordre global « pour les réformes », mais ils ont cru devoir tourner l'obstacle et changer de tactique. Dans les conseils de zone on cherche à donner un exutoire aux aspirations toujours vivaces parmi les ouvriers de trouver un débouché politique à leurs luttes ; ces conseils élaborent, avec des médecins, des propositions concernant les nuisances et l'organisation de l'assistance sociale ; ils élaborent, vec» les enseignants, des plans pour une « formation professionnelle adéquate » et une « gestion démocratique effective de l'école » ; ils prennent des contacts avec les assemblées populaires (organes réformistes, contrôlés essentiellement par le PCI, qui s'occupent des problèmes de logement) pour mener les luttes en vue d'obtenir des logements à loyer modéré. Toutes ces activités sont menées en liaison avec les administrations locales d'une part et avec le quartier de l'autre. Dans un premier temps il y eut une certaine ouverture aux étudiants, lorsqu'on eut l'impression que l'extrême gauche avait de graves problèmes de « crédibilité » dans les écoles et les universités et qu'on pouvait utiliser le poids de la présence ouvrière dans les réunions pour faciliter le processus de leur réabsorption dans les organisations réformistes. Mais la nouvelle vague de radicalisation a porté dans les réunions des conseils des étudiants critiques et combatifs; aussi, l'orientation actuelle est de les exclure. On en est arrivé à des propositions assez aberrantes, comme celle de nommer les conseils par le haut, en les transformant en une sorte de services consultatifs du syndicat dans les différents quartiers de la ville. Malgré cela, les premières manifestations d'existence des conseils de zone montrent que les ouvriers qui les fréquentent le plus assidûment, en plus des ouvriers fidèles à l'orthodoxie réformiste, sont les plus intéressés et les plus politisés et considèrent vraiment que la classe ouvrière a un rôle politique global à jouer, et peut devenir l'élément moteur de tous les travailleurs. Ce sont les ouvriers qui acceptent volontiers la confrontation aavec la gauche révolutionnaire, même si c'est une certaine prudence, due aux fâcheuses expériences qu'ils ont eues avec les « spontanéistes » (mao-spontex). Dans l'ensemble, nous voyons donc une gammme assez vaste et différenciée d'instruments et d'instances, caractérisée par les tentatives des bureaucrates pour renforcer leur contrôle, et par la résurgence de tendances potentiellement révolutionnaires, qui se forment le plus souvent spontanément, mais aussi sous la poussée de groupes qui ont une vision plus juste du travail à faire parmi les ouvriers. C'est donc à travers une expérience complexe et difficile que se forment et mûrissent politiquement les avant-gardes nées en 1968 et dans les années suivantes dans les usines italiennes. Sans un pôle d'attraction bien net, l'évolution de quelques groupes vers des formes anarcho-syndicalistes est inévitable, de même qu'est inévitable l'entrée d'autres groupes dans les organisations politiques réformistes, füt-ce sur des positions critiques. C'est pourquoi l'intervention des communistes révolutionnaires doit être un objectif prioritaire parmi les avant-gardes ouvrières et doit saisir toutes les occasions pour donner aux cadres ouvriers engagés dans les conseils d'usine et de zone une perspective révolutionnaire d'ensemble et une organisation adéquate.