Documents de la IVe Internationale

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La revue › nouvelle série n° 6

Ceylan : la crise de la démocratie bourgeoise (II)

Arthur Lours-Gozzo · Quatrième Internationale, nouvelle série n° 6 · mars-avril 1973 · p. 37-41 · 5 090 mots

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Dans la première partie de cet article

(cf. Quatrième Internationale No 5) étaient analysés l'approfondissement de la crise économique du pays et la répression pratiquée depuis avril 1971 par un gouvernement qui prétend avoir établi la « démocratie socialiste » à Ceylan.

De plus l'aide militaire étrangère, si elle ne prend pas des formes aussi spectaculaires qu'il y a dix-huit mois, n'en continue pas moins à être fournie à un rythme soutenu. Les Etats-Unis ont livré au printemps des hélicoptères et du matériel de communication pour une valeur de 3 millions de dollars. Les frères ennemis d'URSS et de Chine apportent eux aussi leur pierre à l'édifice de la contre-révolution : en juillet dernier les uns ont encore débarqué des explosifs tandis que les autres fournissaient des munitions et deux cannonières.

L'impérialisme US tout comme les bu-

INDE

Ceylan

Jaffna

Golfe du Bengale

Vavuniya

Trincomalee

MIRA

Anuradhapura

Puttalam

Maho

Batticatoa

Matale

Negomba

*

Kegalle Kandy

COLOMBO

CEYLAN

Océan Indien

Hambantota

Galle

Matara reaucraties de Moscou et de Pékin ont en effet été effrayées de voir la contagion révolutionnaire gagner le sous-continent indien ; ils font tout leur possible pour maintenir le statu-quo à Ceylan . Les travailleurs, eux, ne se contenteront sũrement pas longtemps de cette « démocratie socialiste ». La bourgeoisie en est consciente ; elle a clairement exprimé son point de vue à travers les déclaration récentes de deux de ses ministres. Pour le premier « le gouvernement ne considère pas que la menace d'insurrection ait disparu'» et le second ajoute : « les forces de répression du pays ont été largement renforcées et armées jusqu'aux dents pour faire face à n'importe quelle situation, alors qu'en avril 1971 elles ont été prises au dépourvu ». Qu'on en juge : les effectifs de police sont passés de 12 000 à 18 000 hommes dès juillet 1971 et depuis lors les salaires ont été augmentés. L armée ne comprenait que 20 000 soldats au printemps 1971 et n'avait aucune tradition de lutte. Le corps des officiers était composé de gradés de salon, les hommes de troupes n'étaient pas des soldats de métier et le matériel était désuet. Aujourd'hui c'est une armée de guerre civile qui prend forme : dans les trois armées la solde a substanciellement progressée et les dépenses d'armement ont été multipliées par sept. Au total les sommes affectées à la « sécurité » qui, jusqu'il y a deux ans, n'atteignaient pas 2 % du budget, en représentent actuellement 6,6 %. L'URSS entend profiter de la participation du PC au gouvernement de front uni et des succès diplomatiques qu'elle a remportés récemment en Inde et au Bangla Desh pour accentuer sa pénétration dans la région. Quant à la Chine elle veut donner des gages de sa responsabilité à ces nouveaux interlocuteurs que sont les Etats Unis et aussi contrer l'influence croissante des Sovié. tiques dans le sous-continent. Voilà qui permet à Sirimavo Bandaranaike de pratiquer une subtile politique de

« multi-alignement » et d'en recueillir les fruits sous forme de prêts et d'armes. Le chef de l'armée ceylanaise, le général Attigale a pu ainsi faire une visite officielle à Moscou en février tandis que le premier ministre était reçu chaleureusement à Pékin par 100 000 Chinois et leur grand timonier le président Mao Tsé Toung. En faisant passer leurs intérêts de couche privilégiée avant ceux de la révolution mondiale, les bureaucrates font plus que renforcer matériellement le gouvernement réactionnaire du Front uni de gauche. Ils cautionnent en même temps son antiimpérialisme de facade dont la seule sanction pratique fut la reconnaissance du GRP par Ceylan. Enfin, ils permettent à ces fervents défenseurs de l'« indépendance nationale » d'accuser leurs adversaires révolutionnaires d'être des agents de la CIA. Pourtant c'est bien avec les Etats-Unis que ce gouvernement « progressiste » a opéré un rapprochement spectaculaire ces derniers mois. L'impérialisme US désireux de se dégager militairement de l'Asie du SudEst mais aussi de conserver des positions solides dans le reste du continent utilise la dépendance croissante de Ceylan par rapport au FMI et à la BIRD pour tenter de faire de l'ile une nouvelle base de son dispositif militaire. Mac Namara, ancien secrétaire d'Etat à la défense et actuel président de la Banque Mondiale, a visité Colombo en janvier dernier et il n'a pas manqué d'être suivi par l'amiral Mac Cain, commandant de la Tème Flotte. Ensuite, pour la première fois depuis l'indépendance, des navires de guerre américains ont fait escale dans le port de Colombo. La place stratégiquement privilégiée de Ceylan dans l'Océan Indien fait de cette petite fle un des champs clos où les tenants de la coexistence pacifique à trois se livrent une. bataille feutrée. Mais elle en fait aussi le lieu où ils ont scellé une alliance contrerévolutionnaire sans précédent. Ce sont les masses ceylanaises qui payent le prix de cette situation.

La lutte contre la répression C'est parce que la liaison entre les forces sociales décisives de la révolution ceylanaise s'amorçait au niveau de leurs avantgardes dans les premiers mois de 1971 que la bourgeoisie devait réagir rapidement. Mais les rythmes de radicalisation de la jeunesse intellectuelle issue des campagnes était bien plus rapide que celui de la classe ouvrière et la liaison était encore bien fragile. C'est parce que le JVP se trouvait dans un isolement relatif que le gouvernement put l'attaquer si violemment. La classe ouvrière restait encore prisonnière des règles de la vie politique qu'avait imposées la bourgeoisie pendant deux décades de démocratie parlementaire. C'est ainsi qu'elle fut prise par surprise lors de 38 l'instauration du couvre-feu et de l'état d'urgence. Désorienté par l'attitude de ses directions traditionnelles, victime de l'intoxication et de l'intimidation gouvernementales, elle assista passivement au massacre des jeunes militants du JVP. La seule de ses organisations qui fit entendre sa voix pour protester fut le CMU (Ceylon Mercantile Union) : sous l'impulsion de nos camarades du LSSP (R) il prit immédiatemment position contre les mesures d'exception et la répression. Mais les secteurs d'avant-garde de la classe ouvrière étaient trop faibles pour aller beaucoup plus loin dans l'immédiat. Nos camarades comprirent que la bourgeoisie, à cause de l'exacerbation des contradictions de classe, ne pourrait pas revenir. aux formes anciennes de sa domination. Elle ne pouvait que poursuivre sa politique répressive et légaliser l'arbitraire militaro-policier. Dans ce cadre, la lutte pour les libertés démocratiques acquérait une dynamique nouvelle: elle pouvait conduire au redéveloppement du mouvement des masses et à la remise en cause du pouvoir bourgeois. Le LSSP (R) s'engagea dans cette voie avec toutes ses forces. Cela lui valut bientôt de subir les coups de la répression. Ainsi le 19 mars furent arrêtés Prins Rajasoorya, l'un des principaux dirigeant de la section et plusieurs autres militants membres du CMU. Alors que ces derniers furent rapi dement relâchés, la police a maintenu notre camarade en prison jusqu'en août sans lui notifier d'inculpation. La multiplication des arrestations de militants syndicaux et le renforcement de l'arsenal juridique d'un gouvernement décidé à baillonner la classe ouvrière provoquèrent bientôt des réactions chez cette dernière. Ce n'est que lentement à travers des processus moléculaires, qu'elle a commencé à rompre massivement avec ses directions traditionnelles. La poussée des jeunes travailleurs s'exprima d'abord dans le mouvement de jeunesse du PC : il demanda la levée de la législation d'exception et la nomination d'une commission d'enquête sur les exactions de la police et de l'armée. Son organisation mère rejeta cette résolution. La discussion et le vote au parlement de la loi sur les commissions de justice criminelle furent l'occasion pour plusieurs syndicats de prendre pour la première fois clairement position contre la suppression des libertés démocratiques. Les 6 députés du PC firent preuve de leur embarras devant cette radicalisation des masses : un seul d'entre eux vota pour la loi; quatre autres, dont le président du parti Wickresmasinghe, s'abstinrent ; enfin le secrétaire général et ministre Keunemann tourna la difficulté en partant à l'étranger. Les syndicats contrôlés par le LSSP et le SLFP n'échappèrent pas à la vague de protestations suscitée par le projet de loi. Deux des plus importants d'entre eux, la « Ceylon Federation of Labour » et la « Gouvernment Clerical Service Union » s'y opposèrent en la qualifiant de « fasciste ». L'ouverture en juin du premier procès contre les membres et sympathisants du JVP fut l'occasion que saisirent un certain nombre de ces organisations syndicales et démocratiques pour lancer une grande campagne contre la répression. Cette première « enquête » de la Commission de Justice Criminelle concern quarante et un révolutionnaires qui furent, pour la plupart, des dirigeants du JVP. Pourtant ils ne sont que trente deux à être présents au procès. Les neuf autres sont morts ou en fuite. Cela ne les empêche pas d'être accusés comme leurs camarades de « conspiration contre la reine » et de tentative de « renversement du gouvernement légal du pays ». Presque tous les militants présents plaident non coupables. Si certains leaders en particulier Rohana• Wijeweera assurent leur défense eux-mêmes, dix d'entre eux ont choisi pour avocat notre camarade Bala Tampéo tandis que plusieurs autres l'ont pris comme conseiller juridique. La contre-révolution fourbit ses armes Les accusés et leurs défenseurs ne se font pas d'illusions sur l'efficacité d'une bataille strictement juridique. Ils entendent profiter de la valeur d'exemple que donne le gouvernement à ce procès et de la large place que réserve la presse bourgeoise à son déroulement dans ses colonnes pour transformer la salle d'audience en tribune de propagande. Leurs objectifs principaux sont d'une part de dénoncer le caractère totalement arbitraire de la législation à laquelle ils sont soumis, d'autre part de contre-battre la thèse développée par le pouvoir, sa police et sa justice pour eux, la prétendue « insurrection » d'avril 1971 ne fut que la réaction de légitime détense d'une organisation brutalement défense d'une organisation brutalement réprimée. Lors des premières séances de l'« enquête », plusieurs de ces militants, maintenus en prison dans un isolement absolu pendant plus d'un an, n'ont pas manqué de souligner - les brutalités multiples dont ils ont été victimes. La première offensive des accusés et de la défense a mis le gouvernement dans l'embarras: celui-ci s'est présenté depuis quinze ans comme le plus fervent défenseur du nationalisme et il s'enorgueillit d'avoir fait du cinghalais la langue officielle du pays. Ses juges furent pourtant contraints sur la demande de Wijeweera de suspendre le procès pour que les documents de l'accusation soient traduits d'anglais en cinghalais et puissent être étudiés par les accusés. Le soutien dont ces derniers bénéficient s'est exprimé de façon spectaculaire Bien que les blindés de l'armée entourent le lieu où siège la commission de justice criminelle, et que le nombre de places réservé au public soit dérisoire, des centaines de jeunes viennent assister à l'arrivée des prisonniers au tribunal et reprennent les chants révolutionnaires régulièrement qu'ils enton nent. De même les familles de milliers de prisonniers ont trouvé au travers de ce procès l'occasion de se mobiliser. De toutes les régions du pays affluent les lettres de solidarité avec les accusés et les avocats de la défense. Si aujourd'hui l'« enquête » est interrompue, la lutte contre la répression n'en continue pas moins avec une vigueur accrue. Dès le 20 juillet, cinq syndicats, dont le CMU et le « Ceylon Workers Congress », le syndicat le plus puissant chez les travailleurs des plantations, ainsi que la « Human and Democratic Rights Organization » se mettaient d'accord sur le principe d'une journée de grève de la faim pour protester contre la répression. Cette forme d'action était conçue comme la première étape d'une riposte qui doit être la plus large possible. Pour ses instigateurs elle offrait l'avantage de pouvoir être utilisée « à une échelle nationale, dans les villes et les villages, dans les maisons, les écoles, les champs, les plantations, les usines, les magasins et les bureaux, les ports et dans d'autres types d'établissements tels que les hôpitaux, les tribunaux et même les prisons ». « N'importe qui, jeune ou vieux, homme ou femme, actif ou chômeur, au travail ou en grève, bien portant ou malade » pouvait « se joindre à cette action consciente de défense des libertés démocratiques du peuple ». Cette journée de grève de la faim fixée au 18 octobre, a été précédée d'une vaste campagne d'explication. La police a tenté d'en limiter l'impact en interdisant la distribution des tracts d'appel à la grève signés par les six organisations, et l'annonce par tracts ou affiches de certains des meetings de préparation ou encore refusant son autorisation pour la tenue de certains d'entre eux. La campagne n'en a pas moins réussi à percer au niveau national et la presse a été obligée de s'en faire l'écho. Quatre cent volontaires du CMU silonnèrent le pays pendant deux semaines et préparèrent des meetings dans les villes importantes. Tous se tinrent devant des salles combles que ce soit à Colombo et dans ses faubourgs, à Nuwara Eliya, Kandy, Galle, Jaffna ou Trincomalee, que se soit dans les régions cinghalaises ou tamiles. L'initiative du 18 octobre a été un succès au delà de toutes les espérances pour ses organisateurs. Dans les villes et les campagnes, les travailleurs y ont largement participé. Dans les plantations, le CWC a même transformé la grève de la faim en une grève tout court et ce sont trois cent mille ouvriers agricoles tamils qui ne sont pas allés au travail. Enfin, les prisonniers politiques, en particulier à Colombo et à Jaffna ont été partie prenante du mouvement. Selon l'agence de presse UPI peu suspecte de sympathies révolutionnaires, un million cinq cent mille personnes ont fait ce jour-là la grève de la faim. Cette mobilisation marque une étape très importante dans la rupture des masses laborieuses avec le gouvernement de Front Uni et dans le processus qui permettra de ressouder leurs différents secteurs en in bloc puissant. Les masses reprennent l'initiative

Aujourd'hui les rythmes et les formes d'expression politique de leur radicalisation sont encore largement inégaux selon les secteurs.

1) La jeunesse intellectuelle issue des campagnes fut la première à rompre massivement avec le pouvoir : c'est chez elle que le JVP a recruté le gros de ses forces. La féroce répression du printemps 1971 a réussi à briser cette organisation, mais elle n'est pas parvenue à endiguer durablement la radicalisation de dizaines de milliers de jeunes qui étaient influencés par sa propagande. Sirimavo Bandaranaïke a bien tenté une opération démagogique pour les faire rentrer dans le rang: elle les a présentés comme des jeunes généreux et sans expérience qui ont été trompés par le JVP et qu'il faut maintenant réhabiliter et rééduquer. Mais cet effort a été voué à l'échec, car elle n'avait rien d'autre à leur proposer que les prisons rebaptisées pour l'occasion camps de réhabilisation. Des milliers d'entre eux qui n'étaient pas impliqués dans les affrontements d'avril ont trouvé dans leur arrestation un puissant motif pour remettre en cause le régime et s'engager dans la lutte révolutionnaire. Les autres ont profité de leur détention pour approfondir leur formation politique. Enfin certains ont longuement préparé leur évasion. Déjà plusieurs dizaines de détenus ont réussi à s'échapper des prisons de Colombo et d'Anuradhapura. Dans cette localité, d'autres prisonniers politiques ont été libérés par un commando armé. Plusieurs groupes de militants du JVP ont en effet réussi depuis un an et demi à échapper à la répression, en se réfugiant dans la jungle. Leurs activités sont suffisamment importantes pour qu'au printemps dernier certaines régions aient à nouveau été placées sous le contrôle de l'armée. La presse bourgeoise entretient la confusion de façon constante entre les actions révolutionnaires de ces groupes et celles qui relèvent du banditisme. Celui-ci est en effet en plein développement dans l'ile comme sous-produit de la misère des masses rurales.

Cette nouvelle génération révolutionnaires en est aujourd'hui à tirer le bilan de l'échec qu'elle a subi en avril 1971 et à recomposer ses forces. Elle a montré de quel 'courage elle pouvait faire preuve, de quelle trempe étaient ses meilleurs militants. Mais elle s'est constituée contre les partis réformistes de la classe ouvrière, en opposition avec leur légalisme et leurs schémas politiques calqués mécaniquement sur ceux du mouvement ouvrier des métropoles impérialistes. De là découlent la faiblesse de ses traditions, le caractère frustre de ses analyses ainsi que l'impatience dont ont fait preuve certaines de ses composantes au printemps 71. La tâche décisive à laquelle doivent aujourd'hui contribuer les marxistes révolutionnaires ceylanais consiste à aider cette avant-garde jeune regroupée autour du JVP, à tisser des liens théoriques et militants solides avec les secteurs d'avantgarde de la classe ouvrière et à tirer toutes les conclusions nécessaires de la trahison de sa lutte par la bureaucratie maoïste. C'est à cette condition que les forces vives de la nouvelle génération pourront se faire les porteuses d'une stratégie englobant les secteurs fondamentaux des masses exploitées et s'intégrant dans une conception continentale de la lutte révolutionnaire.

Pour la première fois à l'occasion des proces des leaders du JVP une liaison a commencé à s'opérer entre la paysannerie pauvre et la classe ouvrière. Le rôle important joué par Bala Tampoe dans la défense de ces militants et l'impulsion d'une riposte de masse face à la répression a valu au CMU, le syndicat dont il est le secrétaire général, de recevoir par centaines des lettres d'encouragement écrites par des 40 paysans qui voient des membres de leur famille et souvent leurs enfants gardés en détention. Malgré son caractère embryonnaire, cette liaison entre les couches rurales traditionnelle dominées par le SLFP et le prolétariat des villes est riche de promesses.

2) La minorité tamile de l'île, en particulier sa fraction formée par les travailleurs des plantations, est toujours restée arriérée sur le plan politique et isolée. La politique des impérialistes anglais, puis celle de la bourgeoisie cinghalaise, majoritaire, a constamment consisté à attiser l'antagonisme entre les deux groupes ethniques. Depuis l'indépendance toute une série de mesures discriminatoires ont été prises contre les Tamils. La moitié d'entre eux sont les descendants des travailleurs importés d'Inde du Sud par les Anglais pour leur servir de main d'œuvre à bon marché sur les plantations. A ce titre, ils sont privés depuis 1948 de la citoyenneté ceylanaise, c'est-à-dire de tout droit politique en commençant par le droit de vote. De plus, le cinghalais est seul admis comme langue « officielle ». L'usage du tamil que parlent 22 % de la population est très restreint dans les institutions scolaires, les tribunaux et l'administration. Les organisations majoritaires de la classe ouvrière, en particulier le LSSP, ont été incapables de développer un travail spécifique en direction de la minorité tamile, de prendre à leur compte autrement que verbalement sa lutte pour ses droits culturels et politiques. Leur capitulation pratique devant le chauvinisme cinghalais a permis à des organisations réactionnaires d'asseoir. leur domination sur elle de manière durable.

Ainsi, à l'occasion de la discussion et de la promulgation de la nouvelle constitution républicaine, c'est le parti fédéral, le plus puissant parti tamil, qui a pris une nouvelle fois l'initiative d'une campagne contre le maintien des mesures prises dans le passé, pour l'égalité de statut entre les langues cinghalaise et tamile, ainsi que pour l'autonomie des régions tamiles de l'ile. Depuis juin, il boycotte le parlement et certains de ses leaders ont déjà comparé son role à celui de la Ligue Awami dans le cadre du Pakistan Oriental. Un dirigeant bourgeois tamil est même allé jusqu'à parler du Yal-Desh, par analogie avec le Bangla Desh. Cet été, le parti fédéral et le congrès tamil ont formé un Front Uni Tamil. Ses revendications n'ayant pas été satisfaites avant le 30 septembre, il s'est lancé dans une campagne « d'action directe non violente », qui doit consister principalement en un boycott des écoles et des magasins. De plus, tous les députés tamils menacent de démissionner du parlement et de suivre ainsi l'exemple du vieux leader du parti fédéral, Chelvanayakam.

Le gouvernement a placé certaines zones du Nord et Nord-Est de l'ile sous contrôle militaire. Il chercher à créer un climat d'hystérie anti-tamile dans la population cinghalaise et à détourner le mécontentement de l'ensemble des masses exploitées vers des affrontements communautaires. vers des affrontements communautaires. Plusieurs faits sont révélateurs de l'inefficacité de cette propagande chauvine et de l'impact au sein de la minorité tamile des positions prises par le LSSP(R) et le JVP au cours des derniers mois de son existence légale. En août, la police a annoncé la découverte d'un « mouvement de jeunes extrémistes dans le Nord » et l'arrestation de plusieurs de ses membres. Ce mouvement « particulièrement actif dans les écoles » et « formé d'anciens fonctionnaires, de syndicalistes et de diplômés en chômage » serait ainsi l'expression de la radicalisation de la jeunesse qui, certes avec retard, toucherait aussi la minorité tamile. La similitude entre les accusations portées par la police contre le JVP jadis et contre ce mouvement aujourd'hui est en tout cas frappante. Lui aussi s'entraînerait à l'emploi des bombes et des armes à feu, et il serait responsable des violences commises dans le Nord depuis la fondation de la république de Sri Lanka en mai...

La préparation de la grève de la faim du 18 octobre a été pour de nombreux travailleurs cinghalais et tamils l'occasion de se battre ensemble contre la répression. Au cours de plusieurs meetings, Sellasamy, le secrétaire général du Ceylan Workers Congress, a pris la parole en tamil devant des auditoires principalement cinghalais. Inversement, à Jaffna, Prins Gunasekara s'est exprimé en cinghalais devant un public exclusivement tamil. Enfin, à Kandy, c'est côte à côte que travailleurs tamils des plantations et paysans pauvres cinghalais ont assisté à un meeting. Aujourd'hui, la menace la plus grave qui puisse peser sur le gouvernement ne vient pas du Front Uni Tamil. La classe dominante craint surtout l'émergence d'une organisation révolutionnaire tamile et son alliance avec l'avant-garde cinghalais.

3) Le maintien de l'état d'urgence et l'interdiction du droit de grève dans les secteurs « essentiels » de l'économie réussirent pendant un certain temps à intimider la classe ouvrière. Elle gardait encore dans sa masse une certaine confiance en la possibilité pour les partis réformistes (LSSP, PC) au pouvoir d'infléchir dans un sens plus « socialiste » la politique du gouvernement.

La première grève illégale a bien eu lieu dès la fin de l'été 1971 : lancée par les travailleurs affiliés au CMU, elle paralysa les raffinieries de pétrole. Lorsqu'en novembre le rapporteur du budget, N. M. Pereira, annonça les mesures prises par le front uni de gauche pour réduire la consommation des masses, on vit bien la classe ouvrière réagir spontanément : des grèves sur le tas, un net ralentissement du rythme de travail et des rassemblements dans les rues permirent de faire reculer provisoirement le pouvoir. Les luttes revendicatives des travailleurs n'en connurent pas moins un recul spectaculaire pendant plus d'un an.

Deux grèves marquent la fin de cette période de reflux. La première, déclenchée le ler août, a mobilisé près 2000 techniciens du ministère de l'irrigation. Elle a duré quarante jours et s'est terminée sans que le gouvernement n'ait pu la briser. Il n'a pas pu mettre à exécution les mesures visant à réprimer toute grève illégale, en particulier celles rendant possible le licenciement des grévistes vingtquatre heures après qu'ils aient abandonné le travail.

La seconde, celle des employés de banque, a commencé le premier septembre à l'appel de la Ceylon Bank Employees Union (CBEU). Ce syndicat avait jusqu'au printemps dernier une direction passive qui pratiquait une politique de collaboration de classes. Au cours de son dernier congrès, la CBEU mit à sa tête une équipe très combative, un camarade du LSSP (R) fut élu président. Après avoir mobilisé ses adhérents, puis négocié sans succès avec le gouvernement, la nouvelle direction lança la grève pour obtenir une augmentation de salaires et de meilleures conditions de travail.

Le gouvernement réagit rapidement : sa police a interdit aux grévistes de coller des affiches d'information sur leur lutte, d'organiser des piquets et de lancers des mots d'ordre. Son Ministre des Finances poursuivit ensuite cette politique d'intimidation en lançant un ultimatum aux employés de banque. Il les menaçait de déclarer leur emploi vacant et de recruter du personnel pour les remplacer s'ils ne retournaient pas au travail. En même temps, il promettait une « protection maximum » aux nouvelles recrues. Pourtant, le 10 septembre seulement 16 des 7500 employés cédèrent à l'ultimatum du gouvernement. Un bulletin de grève rapporte que « des supporters bien connus du ministre des Finances se sont rendus chez les grévistes, spécialement chez les femmes, et ont tenté de leur faire peur afin qu'ils reprennent le travail. Dans tous les cas, il leur fut dit en termes clairs ce que l'on pensait d'eux ».

Les travailleurs en lutte avant fait la preuve de leur unité et de leur détermination à vaincre, le gouvernement chercha à les isoler en répandant des calomnies grossières. Les employés en grève furent accusés pêle-mêle d'être des agents de la BBC, de la « Voix de l'Amérique », de la CIA, de l'UNP (parti bourgeois au pouvoir jusqu'en 1970), du parti fédéral et même des propriétaires fonciers qui leur donneraient « une aide appréciable en argent ». Cette tentative a, elle aussi, échoué : malgré la propagande honteuse des traîtres du LSSP, la sympathie de l'ensemble des travailleurs pour les grévistes s'est largement affirmée. Plusieurs syndicats, dont le CMU, ont assuré le CBEU de leur soutien. Les employés de la Banque Centrale ont même annoncé qu'ils se mettraient, eux aussi, en grève si les dirigeants du syndicat des employés de banque étaient arrêtés. Alors que la grève paralyse les principales banques publiques et privées, c'est-à-dire un secteur décisif de l'économie, et ce depuis plus de deux mois, les employés sont décidés à tenir aussi longtemps qu'il le faudra pour contraindre le gouvernement à céder. Mais l'issue de la lutte reste incertaine.

Pourtant les grévistes en ne cédant pas aux menaces, en assumant l'épreuve de force avec le pouvoir, ont fait de leur lutte une bataille exemplaire. Ils ont redonné confiance à toute la classe ouvrière et accéléré sa radicalisation. L'enjeu de l'affrontement en cours et l'inquiétude de la bourgeoisie ressortent clairement d'un récent éditorial du « Ceylon Daily News » : « Si les employés de banque obtiennent plus ue les ban due que ce que les banques leur offraient, cela va conduire à un développement ininterrompu des revendications, des grèves et des augmentations de salaire... Cette voie ne peut aboutir qu'à l'effondrement de l'économie et un tel effondrement aura des conséquences directes sur le plan politique... ».

De plus, cette grève a déjà contribué de manière directe à l'approfondissement de la crise des partis réformistes et surtout du LSSP. Le parti du ministre des Finances à joué un rôle central dans le cadre des tentatives du gouvernement de coalition pour briser la grève. Il a, en particulier, publié une brochure pour la dénoncer, et lancé un appel à ses membres pour qu'ils jouent les jaunes. Pourtant, de nombreux militants de base ont refusé de reprendre le travail. Le LSSP a exercé jusqu'à présent une profonde influence sur le mouvement syndical. Il paye maintenant le prix de sa trahison en étant la première victime de la désillusion des masses. Leslie Goonawardene, ministre des Transports et autre renégat du trotskysme, a reconnu dernièrement au cours d'un meeting : « La jeunesse d'aujourd'hui considère que nous sommes des menteurs et une force du passé ». Il aurait dû ajouter que ce n'est pas seulement la jeunesse, mais la majorité des travailleurs qui a maintenant cette opinion. Le PC, tiraillé entre des exigences contradictoires, connait lui aussi une grave crise interne. I| doit d'une part fidèlement défendre les intérêts de la bureaucratie soviétique, c'està-dire jouer un rôle actif au sein de ce gouvernement ultra-réactionnaire. D'autre part, il doit dans une certaine mesure répondre à la radicalisation de la classe ouvrière, s'il ne veut pas voir son influence en son sein disparaître complètement. Lors du Sème congrès du parti, tenu en août, cette crise est apparue de manière voilée. Si Keunemann reste secrétaire général et Wickremasighe président, si le rapport d'orientation a été adopté à l'unanimité, il n'en existe pas moins deux groupes qui s'affrontent dans l'appareil. L'un entend poursuivre la politique pratiquée jusqu'à présent au sein de la coalition au pouvoir. L'autre, plus soucieux de conserver au parti une certaine audience, souhaite qu'il prenne une attitude critique vis-à-vis des mesures imposées par son allié, le SLFP de Mme Bandaranaike. Un compromis a été conclu, au net avantage du second courant, conduit par Wickremasinghe. Il a renforcé ses positions au Comité Central de façon spectaculaire. L'éclatement du parti peut pourtant survenir à brève échéance, car des choix politiques clairs ne manqueront pas de se présenter dans les prochains mois.

La bourgeoisie avait tenté une nouvelle fois d'utiliser les partis réformistes pour tromper les masses, leur faire payer les frais de la crise économique profonde qui secoue le pays et endiguer la montée de leurs luttes. D'ores et déjà, cette tentative a a bouti à un échec. Les directions traditionnelles du mouvement ouvrier sont discréditées. Les forces sociales fondamentales de la révolution ceylanaise ont repris l'initiative au cours des derniers mois. La classe dominante a été incapable de résoudre les contradictions qui s'accumulent dans la poudrière sociale. Elle ne peut maintenir provisoire ment son pouvoir qu'en développant une politique de répression frontale contre les masses exploitées, qu'en s'acheminant vers l'instauration d'une dictature rompant ouvertement avec les derniers vestiges de la démocratie bourgeoise.

Un représentant lucide de la classe au pouvoir écrivait récemment dans le « CeyIon Daily News » : « Les masses ont été nourries de déceptions et le pays a vécu d'illusions. Ce jeu est presque terminé et si nos politiciens persistent à jouer le jeu ancien, c'est le jeu lui-même qui s'arrê tera ».

L'issue des affrontements de classe de la période qui s'ouvre sera déterminante : soit ce « jeu ancien » sera remplacé par un « ordre nouveau » à l'indonésienne, soit le « jeu » de la domination bourgeoise prendra fin définitivement à Ceylan. Pour aboutir à cette dernière solution, il faut que se réduise l'écart qui existe aujourd'hui entre la maturité des conditions objectives et la faiblesse de l'avant-garde marxiste révolutionnaire, et que se forge le parti de combat capable de combiner la radicalisation des différents secteurs des masses exploitées. La victoire de la révolution socialiste ceylanaise, partie prenante de la révolution en marche dans le sous-continent indien, est à ce prix.

20.11.72 Arthur Lours-Gozzo 41

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