Si de nombreux ouvrages ont traité du Vietnam sous l'angle journalistique ou universitaire très peu d'auteurs se sont attaqués au problème spécifique du communisme vietnamien. Le cas est pourtant digne d'intérêt. Voici un Parti Communiste qui dans ses dé• buts ne se différenciait que peu de ses homologues, et qui après avoir pris le pouvoir, est parvenu à tenir tête à deux impérialismes, à réa liser dans sa pratique quotidienne l'antithèse de ce que prociame le mouvement communiste mondial sur la coexistence pacifique et le passage sans douleur au socialisme, et continue néanmoins à bénéficier du soutien de l'URSS et de la Chine... Certes, la lecture des livres de Burchett, Lacouture, Devillers ou Chesnaux est indispensable à qui veut véritablement connaître l'histoire et le comportement des communistes vietnamiens mais il manquait un ouvrage qui aborde le sujet à partir d'une critique marxiste. Pierre Rousset a le grand mérite d'avoir commencé à combler cette lacune. Ainsi qu'il le déclare dans son avertissement il a cherche à définir un cadre de compréhension de la trajectoire qu'a vécu le Parti Communiste du Vietnam » et « à ouvrir un débat ». Disons d'emblée qu'il tient sa promesse et qu'après avoir lu ses 140 pages on comprend mieux l'originalité de la direction communiste vietnamienne et on aimerait pouvoir discuter plus profondément certaines questions que Rousset n'avait pas l'intention de résoudre dans cette première approche. Les militants à qui leurs activités quotidiennes interdisent de re chercher les publications rares seront heureux de pouvoir disposer de larges citations de dirigeants communistes vietnamiens à la naissance de leur parti puis lors des deux guerres d'Indochine. Ils apprendront avec intérêt que dans les années 30 exista un front unique staliniens-trotskystes à Saigon et qu'à la veille de la seconde guerre mondiale les trotskystes bénéficiaient d'une audience prépondérante dans la région saïgonnaise. Ils découvriront que les victoires et l'héroïsme des communistes vietnamiens ne suffisent pas à justifier tous les méandres de leur politique passée et certains 62 aspects de leur politique actuelle. Soutenir totalement leur combat jusqu'à la victoire ne signifie pas avaliser la ligne ultra opportuniste du PCI à l'époque du Front Populaire excuser l'assassinat des militants trotskystes après 1946, et prendre à son compte le programme politique du FLN. C'est justement lorsqu'il traite de « l'originalité programmatique du PCV », de la nature révolutionnaire du PCV et de « la question du stalinisme » que l'auteur est le plus « original ». Burchett et Chesnaux connaissent certainement mieux la réalité vietnamienne ne serait-ce que parce qu'ils ont vécu au Vietnam et travaillent le sujet depuis des décennies. Mais leurs commentaires aussi instructifs soient-ils, demeurent des commentaires apologétiques. Rousset, lui, veut comprendre certaines contradictions : entre la pratique révolutionnaire du PCV et les déclarations opportunistes des divers Fronts qu'il a inspirés (du Vietminh au FLN) entre :
- certaines thèses confuses sur le rôle progressiste de la bourgeoisie nationale et l'affirmation du rôle dirigeant du parti de la classe ouvrière.
- les déclarations sur la nécessité de démocratiser l'Etat et le
Parti et les déformations bureaucratiques réelles du Parti et de l'Etat. Les explications qu'il fournit font appel au poids des traditions staliniennes des dirigeants et à l'isolement de la révolution indochinoise par suite de la politique de coexistence pacifique des deux grands frères. Tout cela est exact et devait être rappelé. C'est justement parce que les communistes vietnamiens ont mené un combat révolutionnaire en contradiction avec les intérêts de l'URSS et l'enseignement « théorique » du stalinisme que leur comportement a souvent revêtu un caractère empirique et contradictoire. Dans la pratique et dans la théorie ils ont allié le pire opportunisme (allant jusqu'à dissoudre le PCI en 1945 au nom des intérêts de « la patrie » et de « la race »...) et l'intransigeance révolutionnaire la plus admirable dans leur combat contre l'impérialisme US et ses alliés. Pour cette raison essentielle on ne peut rien comprendre au PCV si on se contente d'interpréter de façon livresque ses divers textes et documents. Chez les Vietnamiens la théorie est toujours en retard sur la pratique et la fonction des programmes et des thèses est plus « diplomatique » qu'éducative. On ne peut comprendre ce qu'a été le VietMinh en 1945 (formellement Front national opportuniste sans délimitation de classe) qu'en lisant les textes de Le Duan ou de Truong Chinh écrits vingt ans après sur le rôle dirigeant du Parti de la classe ouvrière dans le Front National. De même on se méprendra totalement sur le FNL si l'on se borne à décortiquer son programme et ses déclarations sans tenir compte de ce qu'il est réellement. Autrement dit il existe un mode d'emploi des textes communistes vietnamiens : il faut éclairer les déclarations du FNL et du GRP à la lumière des théoriciens de la RDV étudiant les Fronts Nationaux passés. Rousset définit la RDV comme « un Etat Ouvrier bureaucratiquement déformé », comparable à ce qu'était l'URSS de 1920. Mais il ajoute aussitôt que la lutte révolutionnaire que poursuit le PCV « interdit la cristallisation d'une caste bureaucratique privilégiée, échappant au contrôle des masses et susceptible de définir la politique de l'Etat en fonction de ses intérêts propres ». Cette thèse mérite d'être discutée. Les dirigeants communistes vietnamiens ont importé nombre des moeurs et coutumes de leurs homologues soviétiques et chinois : la fusion totale du Parti et de l'Etat (reconnue d'ailleurs dans plusieurs textes), le rôle privilégié et indiscuté joué par le cadre du Parti à tous les échelons, la façon pédago-paternaliste et non démocratique dont fonctionne le Parti ainsi que l'existence (même à un faible niveau) de privilèges matériels aux cadres. L'existence d'une couche bureaucratique bénéficiant de l'exclucratique bénéficiant de l'exclusivité du pouvoir n'interdit pas au Parti et à l'Etat qu'elle dirige de jouer un rôle révolutionnaire lorsque les masses sont mobilisées pour chasser un envahisseur étranger et pour récupérer les terres. Nous ne voulons pas dans le cadre très limité de cette analyse pousser plus avant le débat. Rousset a eu le mérite de le poser et surtout de convaincre s'il en était besoin, que quelles que soient ses faiblesses la révolution vietnamienne est actuellement le fer de lance de la révolution mondiale et qu'elle doit être soutenue par tous les moyens.