Documents de la IVe Internationale

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La revue › nouvelle série n° 11-12 (n° 62-63)

L'ordre nouveau de Marcellin

Henri Weber · Quatrième Internationale, nouvelle série n° 11-12 (n° 62-63) · novembre-décembre 1973 · p. 16-18 · 2 420 mots

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politique l'ordre nouveau de

Au moment où la Ligue Communiste

Best arbitrairement frappée par le Pouvoir, où Alain Krivine et Pierre Rousset sont embastillés nous avóns tenu à demander à Henri Weber, directeur de Rouge, d'exposer ici l'analyse qu'il fait des conditions

Get des raisons de cette nouvelle et grave atteinte aux libertés L a dissolution de la Ligue communiste jette un éclairage direct sur la politique du pouvoir, les évolutions au sein du mouvement ouvrler, les rapports de force entre les classes et les nouvelles tâches des révolutionnaires.

M. Marcellin a fait ses premiers pas politiques sous Pétain. C'est un nostalgique de l'ordre vichyssois. M. Brigneau, rédacteur en chef de Minute, qui se propose dans le dernier numéro de son journal de • tirer à vue • sur • Krivine le crépu », a confié lors d'une conférence de presse le 29 juin qu'il a • fait jadis des conférences avec M. Marcel16 In qui ne le trouvait, à l'époque, ni néo-nazi, ni néo-fasciste ». On sait, grâce à Maurice Clavel, que M. Pompidou n'a aucune vénération pour la Résistance. En tous cas, il semble préférer le légionnaire Messmer et le para des Aurès Bigeard aux brocanteurs de * nouvelle société * et de • participation *, les ChabanDelmas et les Edgar Faure : les Druon, Galley. et Royer ne sont pas seulement des trognes spectaculaires, ils servent.

Marcellin aux postes de commande

En effet, le changement de personnel politique correspond à une intensification de la répression dans tous les domaines. Après mai 68, il s'agissait d'endiguer la vague, de canaliser le mouvement en lui offrant le chemin de la réforme et de la participation, voie étroite, doublée d'une répression sélective contre tout ce qui ne restait pas dans le rang.

Mais la classe ouvrière et la jeunesse n'ont pas marché au pas. Les contrats de progrès tant vantés par chacun ont été bien souvent dénoncés par les travailleurs, remis en cause par leur lutte. La participation a fait long feu dans les facultés et les lycées. Il n'y a pas eu de trêve sociale. Face à cette offensive de la jeunesse et de la classe ouvrière, maintenue depuis 68, la bourgeoisie a dû réajuster sa politique en accentuant la répression. Il ne s'agit ni

Ci-dessous, deux articles de H. Weber et G. Filoche parus dans Politique Hebdo des 2-8-73 et 9-8-73.

4Marcellin d'une fascisation par le haut, ni d'une • vichysation • à marche forcée qui supposeraient une défaite profonde du mouvement ouvrier et la disparition de ses organisations de masse légales. Se lancer à court terme dans une telle épreuve de force, en comptant sur le légalisme des directions officielles du mouvement ouvrier, serait prendre le risque d'une riposte massive de la classe ouvrière emportant Marcellin et ses provocations.

En fait, le pouvoir a pour l'instant une tactique plus souple. D'abord, il tente de briser la combativité entreprise par entreprise, secteur par secteur, et, à cette fin, les bandes parallèles CFT, SAC, CDR, • Ordre Nouveau • peuvent lui être très utiles, ne serait-ce que pour justifier l'intensification de sa répression • légale •. Ensuite, Il renforce le caractère policier de son Etat en tentant de créer une police à l'intérieur même de la police, suscitant ainsi des réactions au sein de ce pilier de l'Etat bourgeois.

Et ce pouvoir a d'autant plus besoin d'une bande d'hommes armés à sa solde que sa base sociale et son répondant politique sont faibles. Il a, en effet, perdu la base sociale que lui assurait le prestige du bonaparte De Gaulle et il n'a jamais pu constituer à partir de l'UDR, ramassis d'aventuriers et de carriéristes, un véritable parti bourgeois conservateur. Les tentatives extérieures à la majorité de Lecanuet ou de J.-J. S.S. sont sans crédibilité. Celle de Gis- card à l'intérieur de la majorité est incertaine et, en tous cas, n'a pas le suffrage de l'ensemble de l'UDR. Dès lors, toute mobilisation de masse risque de déclencher une crise politique majeure et de déborder le cadre de la légalité bourgeoise.

Alors, M. Marcellin se prépare à toute éventualité et, pour cela, il n'hésite pas, dès aujourd'hui, à violer sa propre légalité. Alain Krivine, dans l'émission * A armes égales • avait fait état notamment de la constitution par M. Marcellin en pleine illégalité d'un livre noir où figurent, à côté des noms de militants d'extrême-gauche, ceux de syndicalistes, de militants du PCF, plusieurs milliers de noms.

Aujourd'hui, la bourgeoisie frappe coup par coup. Mais elle se prépare à frapper plus fort si le vent de mai 68 se mettait à nouveau à souffler.

Le front uni contre la répression

Le problème posé aujourd'hui au mouvement ouvrier, et de façon aiguë, par la dissolution de la Ligue Communiste, est celui de la riposte à cette répression rampante. Les travailleurs, spontanément, ont montré la voie à Fos. chez Peugeot, chez Lip, celle de l'offensive de masse unitaire. Mais on ne peut seulement répondre coup par coup, localement, face à une bourgeoisie centralisée, déplaçant ses hommes de main, comme on l'a vu lors des grèves de PeugeotSaint-Etienne ou de CitroënReims. Sinon, pour un succès, la classe ouvrière connaîtra dix défaites. Une des conditions du succès des luttes de la classe ouvrière est qu'à toute attaque locale soit opposée une riposte nationale, c'est-à-dire un front uni des organisations ouvrières. Toute exclusive, toute faille dans ce front est un cadeau fait à la bourgeoisie.

De ce point de vue, on ne peut que se féliciter du * tournant » récent du PCF qui, contrairement à ce qu'il avait fait lors de l'assassinat du militant ouvrier Pierre Overney, a protesté contre la dissolution de la Ligue communiste. Mais en traitant pendant 5 ans les militants d'extrême-gauche de • gauchistes - Marcellin », en parlant dans l'Humanité • des fascistes de droite et de gauche », il avait autorisé le pouvoir à penser qu'il ne lèverait pas le petit doigt en cas de la dissolution de la Ligue communiste. La riposte du PCF a surpris M. Marcellin. Maintenant, le PC doit lever ses exclusives, reconnaitre officiellement l'extrême-gauche comme une composante du mouvement ouvrier, même s'il critique les positions de telle ou telle organisation. Les militants du parti communiste doivent comprendre que si la bourgeoisie s'attaque principalement aux militants et aux organisations d'extrême-gauche, elle n'hésitera pas à frapper demain, si la lutte de classe s'intensifie, le PCF lui-même. La loi • anti-casseur » avait été faite soi-disant contre la seule extrême-gauche révolutionnaire, aujourd'hui elle est utilisée contre les militants syndicaux combattifs. Après Pierre Overney, militant maoiste. il y a eu Michel Labroche, militant du parti communiste. Après la dissolution de la Ligue communiste...? Le nécessaire front unique contre la répression.

La Ligue communiste, forte des leçons de l'histoire du mouvement ouvrier et à la lumière de 5 ans de combat, avait compris qu'il fallait inlassablement lutter pour l'unité contre la répression. Ainsi, elle avait riposté avec l'ensemble des forces d'extrême-gauche à l'assassinat de Pierre Overney sans crier

Marchais, complice des tueurs », mais au contraire en réclamant, malgré les calomnies du PCF. l'unité ouvrière. De même, elle avait protesté avec la plupart des organisations d'extrême-gauche contre le meurtre de Michel Labroche et pris l'initiative de proposer à l'ensemble des organisations ouvrières, une riposte commune. Lors des dernières grèves de Renault, Peugeot, elle avait proposé la réalisation d'un pacte d'autodéfense entre l'ensemble des organisations afin de s'opposer aux commandos de la CFT et d'assurer la liberté d'expression ouvrière à Citroën, Simca... Le 12 mai, elle manifestait avec les artistes et les comédiens, contre les provocations de Druon, et le 20 juin, malgré les exclusives du PCF refusant qu'elle soit coorganisatrice de la manifestation, la Ligue communiste avait manifesté avec le PCF. la CGT et le PSU contre le régime de la trique. Le PS et la CFDT ont alors, à mon sens. commis l'erreur de ne pas participer, pour des raisons internes à la gauche, arguments qui auraient dû être largement secondaires face au nécessaire front unique contre la répression. Mais cette unité indispensable ne définit pas en soi le type de la riposte adéquate aux attaques de la bourgeoisie.

Pour l'autodéfense ouvrière

Aujourd'hui, la classe ouvrière n'est pas battue, elle n'a même pas essuyé de revers sérieux. Elle est à l'offensive et, dès lors, le processus naturel de la lutte des classes l'amène non seulement à protester contre l'usage des bandes armées, mais à se défendre physiquement et parfois même à contre-attaquer. C'est au cours de ce processus que les masses ouvrières prennent conscience que la liberté que défend M. Marcellin n'est finalement que la liberté de licencier pour les patrons, de grenader pour les CRS, de terroriser pour la CFT.

C'est au cours de cette lutte que la classe ouvrière se prépare aux tâches politiques et pratiques de la révolution socialiste. A l'heure où la bourgeoisie viole elle-même sa légalité, il est illusoire de se contenter de réclamer d'elle qu'elle interdise l'activité de groupes fascistes qu'elle crée, entretient ou manipule. (D'ailleurs Ordre Nouveau est dissous, mals ses activités continuent sans en. trave dans le Front national). Manifester le 20 était nécessaire. La Ligue y étáit malgré les exclusives. Mais accepter sans broncher ou en protestant du bout des lèvres le meeting raciste d'Ordre Nouveau le 21, coup d'envoi d'une campagne nationale, c'était reculer face à une nouvelle attaque contre l'ensemble du mouvement ouvrier. Les attentats contre les cafér 17 arabes, la manifestation raciste de Grasse montrent aujourd'hui aux plus incrédules l'ampleur de l'objectif. C'est pourquoi les organisations ouvrières devaient se dresser ensemble et se donner les moyens de riposter elles-mêmes sans s'en remettre à Marcellin qui autorisait et protégeait le meeting nazi.

La manifestation du 20 aurait pu avoir lieu le 21. Mais l'appel de la Ligue était resté sans ré ponse et, finalement, elle avait pris le risque d'assurer cette tâche avec une partie des groupes révolutionnaires, les militants de la Ligue Communiste n'ayant pas oublié les leçons des anciens militants ouvriers, ceux qui ont vu tomber l'Allemagne, l'Espagne, la Grèce : ils se souvenaient que le mouvement ouvrier doit écraser la peste brune dans l'œuf s'il ne veut pas être détruit un jour par elle.

La Ligue communiste a souvent été isolée dans ce combat. Elle en a subi les coups. A Citroën-Rennes, elle s'opposait aux nervis de la CFT. Elle luttait avec une partie de l'extrême-gauche contre la renaissance d'un mouvement néo-nazi en France, dont l'expression politique se faisait par. Ordre Nouveau, mais dont la force se situe dans les basfonds de l'UDR elle-même, dans les CDR auxquels M. Brigneau a rendu hommage lors de sa conférence de presse, et dont la base sociale peut à terme se trouver dans une fraction de la petite bourgeoisie apeurée par l'intensification de la lutte des classes.

Elle savait que. derrière ces bandes armées. il avait M. Marcellin et sa police, ce qui ne veut pas dire tous ses policiers. Il y a un an, Alain Krivine avait été suivi, menacé par des barbouzes. Leur numéro de voiture avait été relevé par des militants de la Ligue communiste. Leurs photos avaient été prises. Tout cela a été transmis à la police. Ces messieurs courent toujours. Depuis un certain temps. des coups de téléphone anonymes menaçaient individuellement des dirigeants de l'organisation communiste (• sale juif, on va te faire la peau *). M. Marcellin, qui a l'écoute téléphonique facile, le savait... La Ligue communiste elle-même avait prendre des mesures de sécurité. Le camarade Chapuis, alors qu'il vendait Rouge sur le marché Convention, avait été grièvement blessé par un commando d'Ordre Nouveau. Il était resté 15 jours dans le coma à la 18

Pitié. Des témoins avaient re: connu des photos des agresseurs. Ils n'ont pas été arrêtés. A tout cela M. Marcellin est-il prêt à répondre ? Il a préféré toute une machination policière dont les éléments commencent à être connus et dénoncés par les policiers eux-mêmes.

Le 9 mars 1971, Ordre Nouveau avait pu, sans être inquiété, transformer le Palais des Sports en une véritable forteresse. Avertis de cette complicité, les militants de la Ligue communiste avaient eux-mêmes perquisitionné le matin du 21 à la Mutualité et aux alentours et avaient pu ainsi saisir une camionnette remplie de cocktails et de barres de fer. Mieux, les militants de la Ligue avaient pu voir le Service d'ordre du groupe fasciste aller de son local à la Mutualité sous protection de la police (ainsi Ordre Nouveau a été amené, protégé, puis ramené par la police). C'est dans ces conditions qu'ils ont pris le risque d'affrontements violents, mais il ne s'est jamais agi d'attaquer individuellement des policiers, encore moins des cars de police-secours. Ces cars, on le sait maintenant, ont été délibérément envoyés à travers la manifestation. M. Marcellin a osé parler de • tentative de meurtre - alors que ce sont des manifestants qui ont éteint le feu des vêtements de policiers et les ont conduit à l'hôpital comme l'a déclaré le commissaire du XIl arrondissement luimême.

On n'emprisonne pas les idées

M. Marcellin cherche délibérément à faire apparaitre la Ligue communiste comme une bande armée avec ses chefs et ses sous-chefs, illustrant sa propre vision policière de l'Histoire. Plus c'est gros, mieux ça marche ! • Les chefs avaient des casques rouges, les militants des casques blancs ». Il fait apparaitre à la télé une horde sauvage, le couteau entre les dents (ce que condamnent, dans un communiqué, les syndicats CFDT, CGT et FSU de l'ORTF). De même, il orchestrera des provocations diverses pour justifier l'intensification de la répression. Alain Krivine a dénoncé tout cela lors de sa conférence de presse du 29-6-73. En réponse, Marceilin a déclaré, devant l'Assemblée, qu'il ferait tout ce qui était en son pouvoir pour maintenir l'ordre, son ordre. Mais son pouvoir est hors de la surveillance et du contrôle de quiconque. Il a déjà utilisé des bandes parallèles.

Il est donc urgent de ne pas le laisser poursuivre sa machination policière. Il faut que l'ensemble des militants, l'ensemble des organisations ouvrières. démocratiques et révolutionnaires, luttent pour que soient abrogé l'arrêté de dissolution de la Ligue communiste, libérés les emprisonnés politiques et en particulier Pierre Rousset et Alain Krivine, pour que soit levée toute inculpation.

M. Messmer a prétendu qu'il n'avait rien contre l'expression des idées. Nous verrons bien s'il franchit un pas de plus en interdisant le journal Rouge. De toutes façons, les idées marxistes révolutionnaires seront plus fortes que les Marcellin, les Druon, les Messmer, les Royer, les Galley et leur gouvernement en sursis. Henri Weber D

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