Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › nouvelle série n° 11-12 (n° 62-63)

Depuis les élections de mars

Quatrième Internationale, nouvelle série n° 11-12 (n° 62-63) · novembre-décembre 1973 · p. 8-11 · 2 717 mots

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Depuis les élections législatives de Mars, la situation politique a été fertile en événements d'importance nationale :

mobilisation de la jeunesse contre la loi Debré, grève des OS à Renault, grèves de Lip et Pechiney manifestations des 20 et 21 juin, dissolution de la Ligue

Communiste, emprisonnement de Krivine et Rousset.

le temps est venu de faire le point.

MARGERAIN

ROUGE N° 216 - 10-8-73.

Les élections de Mars 73, la mobilisation de la jeunesse, le développement des luttes ouvrières, ont marqué un changement qualitatif dans la conjoncture politique. Confronté à la montée électorale de l'Union de la Gauche, le gouvernement doit trouver une solution durable à l'après gaullisme, une nouvelle forme de domination politique. Plusieurs projets convergent vers l'instauration d'un régime ouvertement présidentiel appuyé par un grand parti bourgeois conservateur. Giscard, Lecanuet, Faure y pensent, mais selon des voies différentes. En attendant, la bourgeoisie doit faire face à une polarisation croissante de la lutte de classe et des forces politiques. Cette polarisation, cristallisée par la campagne électorale, s'est maintenue et tend à se renforcer au fur et à mesure que s'étendent et s'approfondissent les luttes sociales. Dans ce contexte, l'intervention de l'extrême-gauche et des marxistes-révolutionnaires en particulier peut avoir une portée politique qui les dépasse largement, comme l'ont illustré la mobilisation de la jeunesse ou certaines luttes ouvrières au niveau local ou national. La montée de l'Union de la Gauche et la réduction du poids de l'UDR au sein de la majorité poussent la droite militaropolicière du gaullisme à s'appuyer sur la nébuleuse fascisante des bandes parallèles pour opposer un barrage répressif accentué à la radicalisation du mouvement ouvrier. La prétention de cette droite à devenir une solution pour la bourgeoisie est sans espoir à court terme en raison même de la puissance du mouvement ouvrier ; c'est ce qu'illustrent les réactions contre la dissolution de la Ligue d'une part et le désaveu de Marcellin par certaines fractions de la bourgeoisie d'autre part. Quelle que soit la solution politique apportée par la bourgeoisie au problème de la crise du régime, la montée des luttes ouvrières et l'ébranlement du contrôle des bureaucraties réformistes sur le mouvement ouvrier lui rendent indispensables une accentuation de la répression sélective et un déplacement de sa fonction : il s'agit plus désormais de mater l'avant-garde en constitution que de rabattre le gros des troupes dans le lit de la participation. Il est important de souligner l'échec des formes de répression directe contre le mouvement ouvrier depuis l'EGF en 1969 jusqu'à Lip en passant par le Joint Français, Fos, Peugeot. Dans chaque cas, l'effet immédiat fut de souder les travailleurs et d'accroître leur combativité. Les échecs enregistrés dans les luttes résultent beaucoup plus de la politique capitularde des directions réformistes face à la fermeté patronale (lors de la grève des OS à Renault, à l'EGF en 1969, lors de la grève du métro). Souvent d'ailleurs, sur la base de cet échec du mouvement revendicatif, les directions patronales ont proposé les mois suivants des accords ou contrats de collaboration de classe visant à administrer la preuve que seules les négociations, et non le combat, paient. De même, les premiers actes d'autorité du gouvernement réactionnaire issu des élections ont été bafoués par les mobilisations de la jeunesse (manifestation interdite du 22 mars) et par la montée des luttes ouvrières. Tout cela montre que le régime ne peut évoluer vers un régime militaro-policier sans un affrontement central avec le mouvement ouvrier. Cependant, la crise politique actuelle favorise l'autonomisation de bandes parallèles qui se déchaîneront au fur et à mesure de ses difficultés et à plus forte raison dans l'hypothèse d'un succès électoral de la gauche. 2 Les échéances politiques sont d'autant plus sensibles à la bourgeoisie que ses marges économiques menacent de se rétrécir.

Si les effets de 68 et la dévaluation de 69 lui ont permis d'échapper à la récession qui a frappé les principaux pays capitalistes en 70-71, ces avantages se résorbent. II est possible que les mesures inflationnistes que prennent plusieurs gouvernements et la crise monétaire chronique débouchent à moyen terme sur une nouvelle récession n'épargnant plus le capitalisme français. Une telle situation pourrait marquer un tournant des luttes sociales dans la mesure où elle impliquerait une attaque politique et économique contre la classe ouvrière, du type plan de stabilisation, alors que les travailleurs ont été habitués ces dernières années à des hausses moyennes annuelles du salaire nominal supérieures à 10 % ; sinon, le maintien du taux actuel d'inflation compromettrait aussi toute tentative de programmation systématique des salaires. Ainsi, en matière de salaires, la politique contractuelle inaugurée par Chaban ne peut plus étre présentée comme un projet global crédible, comme une orientation cohérente ; c'est aussi pourquoi dans le cadre de la politique d'intégration répression pratiquée depuis 68, l'accent se déplace vers la répression. Ce contexte explique en partie le caractère étriqué du programme de Provins applicable en cinq ans et surtout le besoin ressenti par le patronat de mater préventivement la classe ouvrière par une répression différenciée contre les luttes dures et exemplaires et contre l'avant garde : police à Fos et Besançon, CFT à Peugeot et Citroën, CDR à la Sécurité Sociale, licenciements de délégués syndicaux à Renault et Caterpillar. Ainsi, l'équipe gouvernementale issue des élections n'a pas un caractère décoratif ; son avènement marque une accentuation significative du cours répressif mis en place depuis 68 (renforcement de l'arsenal juridique et policier, répression culturelle). C'est dans ce contexte que s'inscrivait le meeting d'Ordre Nouveau du 21 juin. Ce meeting était différent à plusieurs titres des précédents, dont certains avaient été interdits par le pouvoir, comme le 18 juin 72. D'abord, parce qu'il concrétisait le durcissement d'Ordre Nouveau décidé à son récent congrès où l'activité dans le Front National avait été relativisée et considéré comme une bataille démocratique d'arrière garde. Ensuite, parce que la campagne raciste d'Ordre Nouveau venant après les premières luttes d'immigrés d'importance nationale (OS de Renault, grèves de la faim contre la circulaire Fontanet) constituait un banc d'essai contre le mouvement ouvrier ; cette campagne revêt une importance particulière si l'on considère que le racisme, en raison notamment du développement de la main d'œuvre immigrée, occupe une place fondamentale dans toute idéologie néo-fasciste. Enfin parce que, dans la nouvelle conjoneture politique, la protection directe accordée par le pouvoir à Ordre Nouveau s'était renforcée : de même que la CFT est opposée aux syndicats de classe, les « indépendants de la police » aux autonomes, il s'agissait de favoriser le développement contrôlé d'une extrême-droite capable de faire contre feu aux révolutionnaires dans la jeunesse scolarisée ou de tenir un rôle suffisant pour justifier l'arbitrage du pouvoir. Plusieurs analyses ont été produites à propos du 21 juin. Ecartons tout de suite la première objection, de source essentiellement réformiste, selon laquelle cet événement se réduit à une provocation policière. La contre manifestation du 21 était-elle incompréhensible pour les travailleurs avancés ? Aboutissait-elle à un isolement de l'avant-garde ? Telles sont les véritables questions .

jeunes, dans la mobilisation anti-militariste, dans cer taines luttes ouvrières exemplaires, en raison aussi, et ce n'est pas la moindre, de son rôle international. C'est pourquoi la dissolution de la Ligue Communiste (et non de toute l'extrême gauche) représente du point de vue de Marcellin un coup décisif contre l'avant-garde révolutionnaire et un test envers le mouvement ouvrier dans son ensemble : un précédent ouvrant la voie ade nouvelles attaques. 5 Certains courants d'extréme gauche ont qualifié l'initiative du 21 juin d'erreur ultra-gauche, en raison du caractère numériquement négligeable de l'adversaire, de l'absence des organisations traditionnelles du mouvement ouvrier, du caractère minoritaire de l'affrontement avec les forces de l'appareil d'Etat. Ces critiques cherchent un alibi à leur propre passivité en se réfugiant derrière celle des directions du PCF, du PS, de la CGT, de la CFDT, et de la FEN. Pour juger une initiative anti-fasciste, ce qui doit être pris en compte ce n'est pas son seul caractère « violent » ou « minoritaire », mais sa compréhension possible par des éléments avancés de la classe ouvrière et sa liaison avec une propagande antifasciste méthodique. D'autres camarades ont vu dans la forme de la contremanifestation du 21 une erreur ultra-gauche, une faute politique trouvant ses racines dans les pressions sociales subies par l'extrême-gauche et l'ex-Ligue Communiste la tentation de coller à la logique des mouvements de la jeunesse scolarisée sans les rapporter aux täches d'implantation dans la classe ouvrière et aux rapports avec le mouvement ouvrier organisé. De tels dangers se sont périodiquement manifestés. Mais qualifier le 21 juin d'erreur ultra-gauche, de fléchissement devant des pressions petites-bourgeoises est politiquement faux et incohérent. Faux si l'on considère le contexte (vacances scolaires et universitaires), le thème du meeting fasciste, l'accueil favorable avant même la dissolution de la Ligue Communiste dans une large partie de l'avant-garde ouvrière, la réaction immédiate du PCF, du PS et des organisations syndicales. Incohérent parce qu'on ne peut parler d'une erreur ultra-gauche sans en déduire, puisqu'une erreur doit par définition etre évitée, que mieux valait ne pas contre-manifester le 21 que de le faire dans ces conditions et à ce prix. Si un bilan critique précis du 21 juin est nécessaire, il doit porter non sur le principe de la contremanifestation, mais sur la faiblesse de sa préparation politique. Le 21 a révélé brutalement un retard politique, au sein de l'extrême-gauche, une faible maîtrise de la conjoncture ouverte par les élections, des tâches qu'elle met à l'ordre du jour, des moyens qu'elle requiert. Seule cette façon de tirer le bilan du 21 permet de comprendre en même temps l'absence de réponse centralisée et vigoureuse aux problèmes d'auto-défense ouvrière posés concrètement par le développement des luttes sociales et l'importance du mouvement politique et social de protestation contre la dissolution de la Ligue Communiste. La caractérisation du 21 comme erreur ultra-gauche liée au fait que le PCF, prenant la défense de la Ligue Communiste dissoute, parait s'engager vers la reconnaissance du courant trotskyste, peut encourager une révision des rapports entre les révolutionnaires et les organisations réformistes. L'insistance mise par certains sur le Front-Uni comme remède à l'ultra-gauche, la confusion introduite entre le front uni contre la répression et la tactique du front unique, poussent dans ce sens. 10

Contre les alliances inter-classistes des réformistes et les divisions du mouvement ouvrier, la propagande pour le front unique de classe est une nécessité permanente pour les révolutionnaires. A différents degrés se réalise une unité d'action entre réformistes et révolutionnaires, de façon durable (dans les syndicats) ou ponctuelle (lors d'une initiative ou d'un comité de grève) qui peut être considérée comme une forme embryonnaire ou ponetuelle de front uni. Mais autre chose serait une tactique systématique de front uni, qui suppose non seulement la reconnaissance mutuelle des partenaires, mais un certain rapport de forces entre eux. Il est done inutile de réaffirmer que les rapports de force entre réformistes et révolutionnaires au sein du mouvement ouvrier n'ayant pas évolué au point de permettre aux seconds de contraindre les premiers du front unique, ils sont toujours définis dans le cadre de la tactique d'unité d'action-débordement. Et, dans ce cadre, les réels problèmes, ceux qu'on ne peut pas éluder, sont : comment pouvait-on appliquer cette tactique dans le cadre des journées des 20-21 juin ? Ou encore, comment cette tactique s'applique-t-elle aux problèmes d'autodéfense ? On ne peut pas souligner que le problème de la CFT est plus sensible aux travailleurs que celui du groupe estudiantin Ordre Nouveau sans rappeler aussi que la lutte contre la CFT reste largement propagandiste et ponctuelle (élections professionnelles à CitroënRennes) aussi longtemps qu'une implantation suffisante ne permet pas de la combattre de l'intérieur même des entreprises, alors que la Ligue Communiste avait prise sur Ordre Nouveau et que son activité anti-fasciste lui permettait d'illustrer pratiquement son orientation.

7 Dans le contexte de durcissement du régime, l'orientation de la Ligue Communiste l'exposait de plus en plus à subir les coups de la répression légale et parallèle. Elle aurait été amenée à court terme à en tenir compte dans son système d'organisation. Cela ne signifie pas en revanche que la dissolution était souhaitable ou inévitable à la date du 21. Il n'est pas évident non plus que la bourgeoisie ait eu intérét à cette dissolution au moment donné, ni même que le gouvernement l'ait unanimement voulue. L'autonomie et les obsessions de Marcellin y sont pour quelque chose ; l'improvisation manifeste, l'impréparation de la police à sa tâche l'attestent. Mais que cette autonomie et que ces obsessions puissent jouer un rôle, cela fait partie du régime et contribue à le situer. A travers la lutte contre Ordre Nouveau, il s'agissait de donner l'alarme contre le racisme diviseur de la classe ouvrière, contre les bandes armées et de mettre à nu leur collusion avec le pouvoir. De ce point de vue, les effets positifs de la contre-manifestation du 21 juin sont multiples et perçus comme tels non seulement dans l'extrèmegauche, mais aussi dans une partie de l'avant-garde ouvrière. Elle apparait, ainsi que la dissolution de la Ligue Communiste, comme un révélateur etun accélérateur de tendances inscrites dans la situation politique. C'est pourquoi, si l'on veut circonscrire la critique à propos du 21 juin, il faut parler de décision irresponsable et non d'erreur ultra-gauche. De décision irresponsable parce que, la contre-manifestation étant justifiée et nécessaire, tout n'a pas été mis en œuvre pour créer les conditions les plus favorables à sa réussite : faiblesse de la campagne anti-raciste préalable, absence de comités unitaires préparatoires à la base, explication de masse insuffisante sur les rapports entre la manifestation du 20 juin pour les libertés et celle du 21.

L'erreur d'appréciation commise par Marcellin quant à la riposte possible du PCF et les réactions au sein même de la bourgeoisie risquent de ruiner l'ensemble de son opération.Il y a deux raisons à la réaction du PC. La principale tient aux contradictions de sa propre perspective : défendant la voie électorale et parlementaire de conquête du pouvoir, il a besoin de lui conserver le maximum de crédibilité en s'opposant à sa façon aux transformations du régime dans le sens du renforcement de l'arbitraire étatique; de plus, le renouveau de sa politique frontiste dans le cadre du programme commun lui permet difficilement de laisser au PS le monopole des batailles démocratiques contre la répression ; il s'agit donc essentiellement d'une motivation réformiste qui ne débouche pas sur une riposte de classe, mais sur une riposte électoraliste et démocratique dans la lignée du 20 juin et du 4 juillet. L'autre raison réside dans les inquiétudes réelles que procure au PC le durcissement du régime dans la mesure où il s'est traduit ces derniers temps par les premières attaques contre le PC lui-même et contre des militants syndicaux ; la réaction du PC relève done à ce titre de l'auto-défense préventive. Pourtant cette réaction, même limitée et parce qu'elle maintient les exclusives (Cirque d'Hiver) contre ceux-là même dont on prend la défense, aiguise les contradictions du PC : prendre la défense d'une organisation « démocratique » (l'Huma) sans lui donner la parole, porte le paradoxe à son comble. Cette ouverture vient après les premiers réajustements qu'avaient signifiés, lors de la mobilisation jeune, les négociations unitaires avec les comités de grève étudiants, lycéens et CET. Mais les contradictions accrues qui en résultent font qu'on ne peut en rien miser sur une évolution linéaire du PC en ce sens. Tant que l'implantation des révolutionnaires dans les entreprises ne sera pas suffisante pour imposer leur reconnaissance durable, les retours en arrière restent possibles. Si les rapports entre le PCF et les révolutionnaires ne sont pas radicalement transformés, le tournant tactique du PC amorcé à l'occasion du mouvement jeune et de la grève de Renault ouvre des possibilité accrues de débat, d'initiatives unitaires (exceptionnellement organisées). Le renforcement du PS et le maintien après les élections de l'alliance PC-PS contribuent également à élargir les marges de manœuvre révolutionaires. Cette situation aura pour effet immédiat d'accroître les différenciations au sein et autour du PCF, notamment parmi les militants de la CGT et les militants jeunes. Il en résultera une possibilité d'appliquer de façon plus systématique et féconde la tactique d'unité d'action et débordement, de s'exprimer plus librement dans les syndicats, de multiplier et d'approfondir les luttes exemplaires mettant en particulier à l'ordre du jour des expériences de contrôle ouvrier.

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