1 - Depuis les élections législatives, une situation politique nouvelle s'est développée en France. La mobilisation sans précédent des étudiants, lycéens et apprentis contre la loi Debré et le décret Fontanet a favorisé la relance de luttes ouvrières dures dans les grands centres de la métallurgie, ainsi que dans un grand nombre de moyennes et petites entreprises. 2 - Mais l'absence de perspectives globales, après l'échec électoral de l'Union de la Gauche, n'encourage pas la classe ouvrière à se lancer dans une épreuve de force frontale dont l'issue lui parait incertaine. Malgré la volonté générale d'en finir avec le régime, les luttes actuelles ouvrent la voie à une crise sociale profonde plutôt qu'à une explosion généralisée, elles débouchent sur une période d'affrontements de classes durs et prolongés. Toutefois, une mesure brutale de répression, ou toute attaque qui touche l'ensemble de la classe ouvrière pourraient modifier brutalement la situation en unifiant les luttes et en engageant une épreuve de force. 3 - La situation actuelle dans la classe ouvrière se caractérise par une combativité générale mais inégale et par un niveau de conscience différencié dont la grève de Renault est l'illustration frappante. L'apparition d'une nouvelle avant-garde ouvrière dans les entreprises, la défiance de secteurs de la classe ouvrière face aux directions réformistes, favorisent l'expression d'une révolte croissante non seulement sur des revendications salariales, mais aussi sur la reconnaissance de la qualification, sur l'amélioration des conditions de travail surtout de la part des OS et des travailleurs surexploités (immigrés, femmes, jeunes). 4 - Ces luttes mettent à l'ordre du jour le problème de l'auto-organisation des travailleurs et de l'auto-défense ouvrière face à l'intervention des bandes armées du capital qui sont déjà intervenues chez Peugeot. 5 - Pour la première fois, des lycéens et étudiants, mouvement de la jeunesse s'est massivement étendus aux appren tis des CET. Par delà ses revendications immédiates, ce mouvement traduit la révolte profonde de la jeunesse contre une société dont elle n'accepte ni l'embrigadement, ni le système de formation, ni l'avenir qu'elle lui réserve. L'ampleur du mouvement, son organisation démocratique unitaire par comités de grève et coordinations nationales, lui ont permis de créer un rapport de forces favorable et de faire reculer le pouvoir. C'est également un exemple vivant pour le mouvement ouvrier. La profondeur de la mobilisation, son caractère international, illustré par les luttes de la jeunesse en Belgique, en Allemagne, en Espagne, au Danemark prouvent qu'il ne s'agit pas d'une explosion conjoncturelle. Sa reprise rapide, des maintenant prévisible, jouera un role clet dans l'ébranlement du système capitaliste : une société reniée en masse par sa jeunesse n'a pas grand avenir. 6 - Cette situation met en évidence la rôle décisif des révolutionnaires. Il dépendra d'eux pour une bonne part 9 que des liens étroits s'établissent entre la jeunesse en lutte et le mouvement ouvrier, que les divisions ne se multiplient pas entre les travailleurs qui tirent des leçons différentes, ou contradictoires des cinq années écoulées. Il dépendra d'eux surtout que se multiplient les comités de grève élus et révocables, que se propagent les expériences d'auto-organisation de la classe ouvrière. C'est sur la base de ces expériences extra-parlementaires que les travailleurs trouveront la voie d'un pouvoir qui leur soit propre, celui des conseils ouvriers. 2
- La résultat des élections aggrave la crise du système •de domination politique mis en place par le gaullisme. Pompidou n'a pas l'étoffe suffisante pour jouer le rôle d'un Bonaparte ; l'UDR qui n'a plus la majorité absolue doit de plús en plus renoncer à être un grand rassem blement en mouvement et tend à devenir un parti parmi d'autres au sein d'une majorité parlementaire en sursis. 8 - Le gouvernement caricaturalement réactionnaire de Messmer n'a pas eu le temps de mener son opération de séduction sociale : ses projets modestes sont battus en brèche par la mobilisation actuelle. Il a déjà dû tolérer le développement d'une campagne initiant toute la nouvelle génération à l'anti-militarisme. Il a été obligé d'opérer des reculs spectaculaires : lachage de Debré, interdiction bafouée de manifester le 22 mars, reculade de fait sur l'application immédiate de la loi Debré. Il doit aussi renoncer à la politique contractuelle envers le mouvement ouvrier dans les formes où elle fut pratiquée par Chaban : au moment ou les diverses politiques contractuelles sont l'objet de violentes luttes sociales dans toute l'Europe, à plus forte raison la classe ouvrière française ne se sent pas liée par les clauses contractuelles et oblige les directions syndicales à monter leurs exigences pour contenir les pressions de la base. 9 - Pourtant, la bourgeoisie n'a pas perdu tout espoir de retrouver un terrain d'entente. Dans cette perspective, elle n'hésite pas à pratiquer un certain chantage à l'égard des organisations syndicales, chantage qui lui permet en outre de tester les capacités de riposte à un durcissement plus important, pour le jour où il s'avérerait nécessaire : ainsi les dernières luttes ont été l'occasion pour la bourgeoisie de dénoncer la non-responsabilité des syndicats ouvriers débordés par la base, en même temps que réapparaissent les projets de reconnaissance de la CFT. 10 - Cependant, pour la bourgeoisie, les termes du dilemne restent inchangés: une politique de répression frontale faciliterait l'unification des luttes ouvrières et lui ferait courir le risque d'une riposte d'ensemble. Inversement, une politique de concessions systématiques mettrait en cause le redressement économique des dernières années au moment où les échéances internationales (Nixon round) s'approchent, et constituerait un encouragement aux luttes plutot qu'un calmant.
En ce qui concerne sa marge de manœuvre et sa base sociale, le pouvoir reste faible. En revanche, il s'est progressivement doté d'un appareil de répression, policier et juridique, auquel il a de plus en plus recours pour faire face à ses difficultés : loi anti-casseurs, loi sur es « libertés » individuelles, décret sur le maintien d'office des fonctionnaires. Par ailleurs, l'utilisation des milices patronales et des groupes fascistes ne peut être interprétée comme une simple bavure. Elle correspond à la nécessité pour le patronat de disposer des moyens les plus variés, légaux et illégaux, pour faire face aux luttes dures à venir sans étre prisonnier de sa propre légalité. 11 - Les médiocres résultats électoraux du PCF (reculs non négligeables dans un certain nombre de bastions, stagnation un peu partout ailleurs), la remontée électorale spectaculaire du PS, la réaffirmation renforcée d'un pôle révolutionnaire à sa gauche s'exprimant y compris sur le terrain électoral n'ont pas été sans poser des questions aux militants du PCF apres une campagne où ils espéraient d'autres gains. La direction s'est sentie tenue de répondre y compris en opérant une rectification du cours antérieur, déjà amorcée durant la campagne. A l'issue des élections, Marchais, dans son rapport au CC, a réaffirmé la nécessité de donner au PCF une autre image de marque (parti ouvert, démocratique, qui ne défend pas un socialisme d'importation). Dans le cours du développement des mobilisations de la jeunesse et après quelques hésitations, le PCF s'est efforcé de coller au mouvement en acceptant jusqu'à un certain point de reconnaitre ses formes d'organisation, ses mots d'ordre et les directions qu'elles se sont données. Dans la CGT, après avoir ouvert la perspective de combat pour l'application du programme de Provins (programme de l'UDR !), la fraction PCF a carrément abandonné cette orientation pour reprendre ses revendications propres puis les étendre au fur et à mesure du développement des luttes et de la difficultés qu'elle éprouvait à discipliner et canaliser la lutte des OS de Renault. Cette réorientation s'exprimant y compris par les mesures présentes associant des travailleurs du rang au négociateurs syndicaux. 12 - Il ne faut pas voir dans ses rectifications un cours nouveau, ni même un tournant tactique pleinement élaboré. Elles s'expliquent d'abord par les résultats électoraux et la crainte de voir le pôle électoral constitué par le PS et le PSU trouver un prolongement au sein du mouvement ouvrier, en liaison avec la CFDT, et affaiblir le contrôle du PCF sur la classe ouvrière. Cette parade tactique du PCF n'évite pas, à long terme, l'aggravation de ses propres contradictions. Les déclarations radicales restent largement verbales ou littéraires, même si on ne peut nier que le feu vert donné aux luttes puisse faciliter leur déclenchement. Dans la mesure où ils sont brutaux, non préparés, non explicites, ces réajustements successifs, même s'ils répondent à une demande diffuse des militants, peuvent désorienter les cadres intermédiaires du PCF. L'accent soudain mis sur les luttes, alors que la stratégie reste inchangée, l'orientation fixée par un programme purement électoral, sans élections en vue, ne peut qu'accroitre les incohérences. 13 - Dans cette situation et vu le rôle que nous avons joué dans les mobilisations récentes, les militants de la Ligue Communiste auront pour tâche d'œuvrer à la convergence à terme, dans une offensive généralisée contre le régime, des mouvements actuellement encore largement différenciés et parallèles. Pour cela, ils accorderont une attention particulière aux conflits qui écla tent dans les entreprises: c'est à travers ces luttes, où nous pourront jouer un rôle moteur, que progressera l'éducation d'une large avant-garde ouvrière, que nous contribuerons à modifier le rapport de forces entre la bourgeoisie et la classe ouvrière, entre les révolutionnaires et les directions réformistes du mouvement ouvrier. Ils populariseront les revendications les plus aptes à unifier la classe ouvrière et à impulser de grandes luttes, en insistant particulièrement sur l'auto-organisation démocratique des luttes, sur la mise en pratique du contrôle ouvrier et de l'auto-défense ouvrière.