Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › nouvelle série n° 5 (n° 55)

Les dessous du miracle japonais

Geneviève Adam · Quatrième Internationale, nouvelle série n° 5 (n° 55) · 24 décembre 1972 · p. 22-28 · 5 996 mots

Texte lu par machine sur le scan (relu en 2026 colonne par colonne) : il peut contenir des fautes de lecture. Pour citer, reportez-vous au scan de la page.

1.- Le capitalisme japonais reconstruit par

En 1945, le Japon se trouve dans une situation catas trophique. Il a perdu ses colonies, les territoires qu'il avait occupés pendant la guerre, et a subi des destruc tions considérables. La reconstruction va être assurée par l'impérialisme américain, représenté parle SCAP (1). Dans un premier temps il s'agit de libéraliser l'économie et développer le marché intérieur. Mais la victoire de la révolution chinoise et la guerre de Corée vont aussitôt, pousser dans le sens d'une reconstitution des grands groupes financiers d'avantguerre.

A. Les réformes d'après-guerre et la guerre de Corée

Le 10 décembre 1947 est promulguée une loi antitrust dont la fonction est d'éviter la reconstruction des Zaibatsu qui dominaient l'économie d'avantgarde. Constitués dès les débuts du capitalisme japonais, les Zaibatsu se présentaient sous la forme d'une société-mère entourée de nombreuses filiales.

Le capital appartenait à une famille ou un clan qui 22 dirigeait le groupe. Essentiellement orientés à partir de 1931 vers l'économie de guerre, les Zaibatsu disposaient d'une puissance considérable : 63% du capital japonais en 1939. Deuxième mesure prise par le SCAP : le droit syndical et le droit de grève sont rendus aux travailleurs. Dès 1946 il y a 3,7 millions de syndiqués et la combativité ouvrière alerte les autorités américaines au point de les faire revenir en arrière : la grève générale prévue le 1er janvier 1947 est interdite et le droit de grève retiré aux fonctionnaires. En 1946 a eu lieu une réforme agraire (avec indemnisation, bien sür, des propriétaires fonciers). Les terres en fermage passent en un an de 16% à 8% de la surface cultivée. L'entrée triomphale de Mao Tsé-Toung à Pékin a pour conséquence d'accélérer la révision des premières réformes du SCAP. En 1949, les syndicats voient leurs possibilités d'action se réduire et un amendement est voté à la loi anti-trust. Immédiatement les groupes Mitsui et Mitsubishi regroupent des centaines de petites sociétés nées deux ans auparavant. Le processus de reconstruction des Zaibatsu a donc commencé quand éclate la guerre de Corée. Le Japon va tirer profit des commandes américaines pour mettre sur pied une industrie lourde puissante. La production industrielle retrouve dés 1951 son niveau de 1936. Les bases US en territoire japonais procurent des ressources considérables, équivalentes au quart des importations de marchandises de 1952 à 1956. B. Les apports technologiques et financiers en provenance des USA Pendant la guerre mondiale, l'ensemble des ressources étant mobilisées pour la production d'armement, la recherche scientifique et technique fut en grande partie abandonnée. En 1945 le capitalisme japonais se retrouve avec un potentiel technique réduit. Le patronat et le gouvernement font alors appel aux brevets et au matériel étranger. De ce fait, le Japon fait l'économie de dépenses de recherche importantes, et profite des innovations techniques, retombées des industries nucléaires puis spatiales des Américains. L'aide du capitalisme international ne s'arrête pas là. Depuis le 10 mai 1950, date de la loi sur les investissements étrangers, jusqu'en 1970, près de douze milliards de dollars sont entrés au Japon sous forme de capitaux privés. Par suite des contrôles institués par le gouvernement, par suite aussi du dynamisme de l'accumulation du capital propre au pays, les industriels nippons ont toujours pu garder le contrôle de leur activité. La tendance actuelle est à la coopération étroite entre firmes japonaises et étrangères : en mars 70, on dénombrait un millier environ d'affaires conjointes (« joint venture ») entre Japonais et étrangers. Ces firmes sont concentrées dans les secteurs de la pétrochimie, de la chimie et de la mécanique. En 1969 par exemple, Mitsubishi et Chrysler ont passé un accord de coopération technique pour la production d'automobiles. La General Motors et Psuzu ont fait de même en août 1971. C. La guerre du Vietnam

La flambée révolutionnaire qui embrase le Sud-Est asiatique est une menace historique pour le capita- lisme japonais. Ses intérêts sont liés à ceux de l'impérialisme US. Son effort spécifique consiste en la stabilisation des économies thailandaise, sud-vietnamienne, laotienne, indonésienne et sud-coréenne. Le Japon fournit également du matériel et des bases aux troupes de Nixon: 300 millions de dollars de commandes en 1965, 830 millions en 1966, un milliard en 1968... Le développement du capitalisme japonais ne peut s'expliquer exclusivement par l'effet d'entrainement exercé sur lui par l'impérialisme mondial. Il repose également sur des mécanismes qui lui sont propres et qui lui ont permis de connattre une croissance plus rapide que les autres pays capitalistes. Deux phénomènes essentiels et liés : l'accumulation du capital et l'exploitation de la force de travail. A. L'accumulation du capital La concentration financière réamorcée en 1950, s'accélère en 1960 et va permettre une formidable accumulation. Les facteurs qui la favorisent sont au nombre de trois : l'action des Zaibatsu, l'aide de l'Etat et l'existence structurelle de très nombreuses petites et moyennes entreprises. Les Zaibatusu d'après 1950 ne sont pas absolument identiques à ceux de l'avant-guerre. Il ne s'agit plus d'organisations très hiérarchisées totalement controlées par une société-mère, mais d'un groupe de firmes indépendantes, liées entre elles par une banque qui répartit le capital entre les firmes des Zaibatsu. Ces entreprises prennent des participations dans d'autres entreprises qui tombent ainsi sous le contrôle du groupe. Les entreprises d'un Zaibatsu entretiennent entre elles des relations commerciales étroites. Elles sont clientes et fournisseurs les unes des autres sans pour autant vivre en vase clos. Ainsi pour les firmes du groupe Mitsui, 22 % des achats et 25 % des ventes se font dans le groupe. La banque du groupe joue un rôle essentiel. C'est elle qui fournit des prêts, importants, aux firmes. Par elle les profits réalisés par l'ensemble du Zaibatsu peuvent étre redistribués en fonction de la conjoncture et s'orienter vers les secteurs les plus rentables. Le système bancaire fournit 50 % du capital à l'industrie, l'autofinancement 30 % seulement. Il s'agit donc d'une fusion quasi-totale du capital bancaire et du capital industriel. Les banques, de toutes façons couvertes par la Banque du Japon, disposent de ressources importantes grâce à une véritable épargne forcée réalisée sur le dos de la classe ouvrière. Dans la mesure en effet où il n'y a pas de sécurité sociale, pas de système de retraite et ou la vie active s'arrête à 55 ans, les travailleurs sont obligés de mettre de côté une large part de leur revenu. Le taux d'épargne, qui est de 26 % en France, s'élève à 40 % au Japon. Les Zaibatsu se livrent entre eux à une concurrence acharnée. Ils sont en effet présents dans la plupart des secteurs de l'économie, et notamment dans l'industrie lourde où le taux de concentration est le plus important.

3 5 10 fonte 60,6 55,8 100 acier brut 47,1 69,9 82,3 Constructions 53,9 "1,3 94,2 navales

Cette concurrence acharnée est la cause de la croissance rapide des investissements. Chaque groupe doit en effet diminuer sans cesse ses coûts de production pour rester • compétitif, augmenter la productivité en incorporant les innovations techniques plus récentes. Comme le rythme de croissance des salaires ne suit pas, les grandes firmes dégagent des profits élevés de ces investissements, ce qui lui permet de poursuivre le cycle sur une échelle encore plus vaste. Le soutien de l'Etat leur est d'autant plus assuré que le parti au pouvoir quasiment depuis 1945, le Parti Libéral-démocrate, est intimement lié à la toutepuissante Keidanren (Fédération des associations patronales, l'équivalent du CNPF), créée en 1946. C'est la Keidanren qui prend en fait la plupart des décisions gouvernementales. Une part importante des dépenses publiques est orientée vers les investissements du secteur privé (les services collectifs sont extrêmement négligés, ce qui provoque entre autres des phénomènes de pollution invraisemblables : il est notoire que les rivières japonaises sont de véritables cloaques, du fait qu'un tiers seulement de la superficie urbaine est drainé par un réseau d'égoûts). Ces investissements publics a produetifs » sont financés en grande partie par les salariés : l'impôt sur le revenu est très lourd, et perçu dès les très bas salaires. Le gouvernement par ailleurs, pour ne pas alourdir les coûts de production des entreprises, leur permet de faire autant de déséconomies externes qu'elles le souhaitent. Ces déséconomies sont supportées non par les firmes mais par l'ensemble de la société sous la forme d'une dégradation considérable de l'environnement. La dominance des très grands groupes financiers ne doit pas faire oublier l'existence des PME qui jouent un rôle essentiel dans le capitalisme japonais. 99,4 % des entreprises industrielles et commerciales sont des PME (2). Y travaillent 65 % des employés du secteur privé. Les PME sont particulièrement nombreuses dans le secteur des services et du commerce, secteur qui emploie 47% de la population active totale et où 70 % de la main-d'œuvre travaille dans des établissements de moins de deux personnes. Un grand nombre d'emplois tertiaires ont un caractère nettement parasitaire, le personnel d'accueil et de surveillance est pléthorique. Ceci s'explique par la nécessité, jusqu'à une époque très récente, d'employer une main-d'œuvre chassée de l'agriculture par l'insuffisance des revenus alors que l'embauche industrielle était limitée par les progrès de la productivité. Le développement des services s'explique également par l'insuffisance des services collectifs, le privé se substi tuant à l'Etat pour satisfaire certains besoins indis pensables : rôle laissé aux PME puisque les investissent de préférence dans le secteur secondaire beaucoup plus rentable. Les PME occupent aussi le terrain de l'industrie traditionnelle (biens de consommation et artisanat) où la production à grande échelle est difficile. Elles rivalisent avec les grandes firmes dans les branches où la productivité est faible (bois, cuir, textile, imprimerie). Elles survivent avec peine, devant parfois engager une main-d'œuvre âgée et mal payée. Dans le domaine de l'industrie lourde enfin (3), les PME jouent le rôle de sous-traitants de grandes fabriques qui leur passent des commandes et leur fournissent du matériel usagé inutilisé. Quand un de ces petits ateliers n'est plus rentable, il a le choix : fusionner avec un autre ou disparaitre Les PME jouent un rôle considérable dans le dévelop pement du capitalisme japonais. En assurant les productions les moins rentables, elles ont permis aux

Zaibatsu de concentrer leurs investissements dans l'industrie de pointe où les profits sont les plus élevés.

Elles ont contribué à élargir le marché intérieur en payant des salaires, même faibles, à une population nombreuse. Elles abaissent le coût de production des grandes entreprises qui leur achètent une partie de leur production et font par là une économie d'investissement. Dans les secteurs où la concurrence s'exerce réellement entre grandes et petites entreprises, les premières en bénéficient largement. Car, malgré des salaires plus bas, les petites firmes ont en général des coûts de production supérieurs (emprunts aux banques plus coûteux, économies d'échelle impossibles, productivité plus faible). Dans ces conditions, les prix du marché sont déterminés par les PME et les Zaibatsu en s'alignant sur eux détournent en leur faveur une partie de la plus-value qu'elles produisent. Les Zaibatsu utilisent aussi les PME pour faire face aux fluctuations de la conjoncture. Jusqu'à une date récente, les petites entreprises n'avaient aucun mal à trouver de la main d'œuvre pour quelques mois, augmenter la production et licencier quand demande diminuait. En période de récession, les gramandes aux PME, enten condamnant a chars grandes firmes limitent tout fois plusieurs à la faillite. La coexistence des grandes et petites entreprises, le « dualisme » de l'économie japonaise, est lié aux particularités du marché du travail; l'accumulation du capital s'est faite par une exploitation très forte de la classe ouvrière. B. L'exploitation de la force de travail Le capitalisme japonais n'a pu se développer aussi rapidement qu'en organisant une division dans le prolétariat, en provoquant l'apparition de plusieurs couches ouvrières disposant de statuts et de salaires différents. Ce qui entraîne un mouvement syndical d'un type particulier reposant essentiellement sur le syndicalisme d'entreprise. C'est au lendemain de la Première guerre mondiale qu'apparaissent les disparités de salaires entre grandes et petites entreprises. Jusqu'en 1920 en effet, l'industrie utilise avant tout une main-d'œuvre féminine, surexploitée : filles de paysans chassés par la misère rurale qui viennent travailler en ville jusqu'au mariage. Main-d'œuvre inorganisée, corvéable à merci. Le salaire qui leur est versé est déterminé par les employeurs d'après le revenu des agriculteurs qui constituent l'entourage socio-idéologique de ces ouvrières. Avec le développement de l'industrie lourde il devint pourtant nécessaire de fournir aux travailleurs un salaire non plus basé sur le niveau de vie paysan, mais un salaire permettant de vivre et de se reproduire de façon autonome dans les centres urbains. La main-d'œuvre qualifiée est rare, et la concurrence à laquelle se livrent les Zaibatsu pour se la gagner conduit au système de l'emploi permanent et du salaire à l'université. Aujourd'hui encore, quand on entre dans une grande firme, c'est à vie, avec l'assurance de voir son salaire progresser régulièrement, quadruplant parfois entre le début et la fin 24 d'une, carrière. Dans ces grandes firmes, le salaire peut être trois fois supérieur à celui versé par les petites entreprises, à travail égal, ce qui engendre dans les couches supérieures du prolétariat japonais un certain sentiment « élitiste » antagonique à la formation de la conscience de classe. Une autre division s'opère au sein des grandes unités entre travailleurs permanents et temporaires. Les premiers sont les plus favorisés : rarement licenciés, ils jouissent de nombreuses allocations (familiales, de transport, de logement, primes de productivité). En échange de quoi ils doivent se montrer « disciplinés » : être disponibles pour les heures supplémentaires, accepter les mutations et les augmentations de cadences. A cela s'ajoutent des obligations multiples : la firme automobile Toyota prescrit à ses employés de ne conduire que des modèles de la marque; la société de publicité Deutsu défend à ses agents de porter en public un jugement défavorable sur une marque quelconque (client potentiel !). la seule exception étant « Coca-Cola » puisque la Deutsu brigue les faveurs de « Pepsi-Cola »... Les travailleurs temporaires sont recrutés à la campagne, engagés pour quelques mois, licenciables à tout moment sans indemnisation. Dans les PME les conditions sont encore pires : bas salaires, avantages sociaux nuls, travail pénible, syndicats peu implantés. L'employé d'une PME n'a qu'un faible espoir d'être un jour accepté par une grande usine. Son statut est cependant meilleur que celui par exemple des mineurs de Kyushu, obligés de vivre en commun sous l'ordre du patron, surveilles en permanence. Il existe enfin au Japon trois millions de parias, formant la communauté dite de «Baraku », qui subissent une discrimination de caste comparable à l'oppression sociale des noirs aux USA.

Un syndicalisme vertical Le syndicalisme japonais (9.360.000 adhérents en 1968), repose sur les syndicats d'entreprise. Ce sont eux qui jouent le rôle essentiel dans les négociations avec le patronat, même lorsqu'ils sont rattachés à une fédération ou une confédération nationale. Ils sont implantés surtout dans les grandes unités de production. Le taux de syndicalisation est en effet de 60% en moyenne dans les établissements de plus de 500 personnes, de 10 % pour les PME de 30 à 100 personnes. Le patronat joue à fond la carte de l'intégration. II n'hésite pas à favoriser l'action syndicale, l'important étant de faciliter les négociations sur les salaires qui ont lieu chaque année. Les fédérations nationales sont de trois sortes : syndicat national d'industrie, fédération industrielle de syndicats d'entreprise, organisation des travailleurs d'un service public. Ces fédérations ont peu de pouvoir : elles dépendent des syndicats d'entreprise qui les financent et désigent les permanents. Elles ne peuvent intervenir dans les négociations d'entreprise, et les négociations salariales comme les grèves sont interdites dans la fonction publique. Les deux plus grandes confédérations sont le Sohyo (4 millions d'adhérents) et le Domei. Le Sohyo, dont 60% des membres appartient au secteur public, fait référence dans ses principes à la lutte de classe et est lié au Parti Socialiste (4). Les salaires des fonctionnaires étant fixés par le budget, son action principale consiste à lancer des campagnes à l'automne (prépara- tion du budget) et surtout au printemps (vote du budget) pour faire pression sur les autorités et obtenir des augmentations. Les « offensives de printemps », qui ont débuté en 1951, se révèlent de plus en plus efficaces et un nombre croissant de travailleurs y participent. Les négociations qui se déroulent de mois en mois entre patrons et syndicats d'entreprise doivent désormais tenir compte des revendications avancées par le Sohyo. Par ce biais se manifeste une possibilité croissante d'unification de la classe ouvrière japonaise. Le Sohyo mène par ailleurs une propagande active et permanente pour la paix et contre la présence américaine à Okinawa et au VietLe Domei quant à lui, résultat d'une fusion entre des nam. sections dissidentes du Sohyo et un organisme de collaboration de classe, tente de modérer au maximum les revendications et conseille à ses adhérents de s'en tenir au cadre de l'entreprise. Il se déclare proche des syndicats américains. Du fait de sa division, de sa faiblesse organisationnelle historique et du poids de l'idéologie disciplinaire dominante, la classe ouvrière japonaise supporte les conditions de travail les plus dures du monde capitaliste avancé. La durée moyenne de la semaine de travail est de 46 heures et demie. Les vacances annuelles ne dépassent pas deux semaines, qui sont d'ailleurs rarement prises du fait des pressions « morales » des employeurs et de l'impérieuse nécessité pour chacun de se constituer un fonds de retraite. La compression maximum des coûts de production par les industriels organise la destruction systématique du milieu naturel ou des centres urbains historiques. Ainsi les composés du mercure déversés par la Shin Nihon Chisso (5) provoque la « maladie de Minamata »qui a déjà tué 83 fois ; le complexe Yokkaichi, près de Nagoya, provoque I'« asthme Yokkaichi » : aux habitants de la préfecture de Toyama (au centre de Honshu) est réservée la « maladie Itaï-Itaï » (toxicose du calcium). Un psychiatre de Totkyo a pu déclarer : « Un tiers des salariés japonais se trouve actuellement au stade de la névrose ». III. Le Japon dans le système impérialiste mondial Le Japon n'a pu renaître économiquement, après 1945, que porté par l'impérialisme américain qui y trouvait un intérêt politique supérieur. Ce faisant, les USA ont permis au capitalisme japonais de s'implanter lui aussi en pays « sous-développé », et ont engendré un rival dangereux sur le marché interna tional. Le commerce extérieur a joué un rôle essentiel dès les débuts du capitalisme japonais. Au lendemain de Meiji, en 1868, les grandes unités de production -mises rapidement sur pied par la classe dirigeante pour affronter les économies occidentales - durent chercher à l'extérieur les matières premières par suite de la pauvreté naturelle du pays. Dans la mesure où les salaires étaient faibles et la population attachée au mode de vie traditionnel, le marché intérieur était restreint et les exportations de marchandises furent vite une nécessité. En 1965, après la défaite, les conditions ont changé : le marché intérieur s'ouvre largement puisque l'ensemble de l'économie est à reconstruire. Jusqu'en

1960, les exportations (marchandises et capitaux), auront pour but essentiel de financer les rentrées des matières premières, des produits alimentaires et des innovations technologiques sous forme de brevets Depuis 1960, le Japon n'a cessé de tirer profit de la stratégie de l'impérialisme US, qui consiste à industrialiser à toute allure certains pays du tiers-monde appelés à jouer le rôle de sous-gendarmes du monde libre. Sur ce terrain, le succès des produits nippons est dü en partie à leur compétitivité qui provient elle-même, on l'a vu, de l'exploitation sans faiblesse de la classe ouvrière. Reste le rôle moteur joué par les grandes sociétés commerciales, qui contrôlent 80 % des exportations et 70 % des importations. Ces sociétés dépendent des grands Zaibatsu : leur fonction est de commercialiser à l'étranger les produits du groupe auquel elles appartiennent. Les quatre plus grandes sont Mitsubishi Shoji (de Mitsubishi), Mitsin and Co (Mitsui): Itoh and CO (Sumitomo) et Marubeni lida (groupe de la Fuji Bank). japonais dans ud pays du tiersi d'in pot export L'implantation d'une compagnie d'import-export lement suivie par l'implantation d'une firme industrielle du même groupe. Procédé simple : une fois que la société commerciale a largement diffusé les produits (textiles, conserves, etc...) dans l'industrie locale, le Zaibatsu propose aux industriels autochtones d'installer avec eux une usine qui produira sur place les biens jusqu'ici importés. C'est bien sûr le Zaibatsu qui avancera les capitaux et fournira les biens d'équipement lourd nécessaires à l'installation de l'unité de production. Par la suite, le groupe réalisera des super-profits en utilisant la main-d'œuvre locale bon marché. Les sociétés commerciales jouent aussi un rôle de protection du marché japonais : les firmes étrangères qui veulent s'installer doivent passer par leur intermé. diaire. Les groupes industriels peuvent sélectionner leurs concurrents étrangers sur le marché national. Les sociétés commerciales sont aidées et orientées dans leur action par le Ministère du Commerce International et de l'Industrie, le fameux MITI. Le MITI recueille les opinions des dirigeants économiques et leur prodigue ses avis afin de guider les firmes dans leur politique d'exportation.

L'UBIQUITE JAPONAISE En 1969, 27 % des importations et 31 % des exportations se faisaient avec les Etats-Unis. Les produits japonais, meilleur marché, trouvent aisément preneurs sur l'autre rive du Pacifique, une invasion que seules des mesures de contingences peuvent freiner (voir partie IV). 34 % des ventes d'acier, 75% des récepteurs TV, 48 % des automobiles sont dirigés vers les USA. On mesure à ces chiffres le degré de dépendance purement économique du Japon à l'égard des USA, qui s'ajoute à la dépendance politico-militaire. 40 % environ du commerce japonais se fait cependant • avec le Tiers-Monde, ce qui est un taux élevé pour un pays capitaliste. Le Japon participe par là à la stratégie impérialiste globale qui consiste à essayer de créer des bourgeoisies nationales capables de s'opposer aux coups de boutoir de la révolution. La zone qui intéresse le plus directement les héritiers du Mikado est bien l'Asie de l'Est et du Sud-Est, du Pakistan à la Corée en passant par Ceylan et l'Indonésie : une région stratégiquement essentielle pour l'impérialisme en raison de ses réserves minières, pétrolières, et de l'enjeu politique et humain qu'elle représente. La balance commerciale entre les pays de cette zone et le Japon est largement favorable à ce dernier. En 1970, il exportait vers la Corée 3,6 fois plus qu'il n'importait, 2,8 fois vers Taiwan et 2,4 fois en Thailande. Le déficit est financé par l'aide publique japonaise (voir plus loin). Autre zone d'intérêt : le Moyen-Orient, qui lui fournit 90 % de son pétrole. La dictature barbare du Shah, pilier local de la contre-révolution, est particuliè rement favorisée par les industriels japonais. Ces derniers ont pour principaux clients sud-américains le Brésil et le Mexique, et mènent de bonnes affaires avec l'Afrique du Sud. Mitsubishi va installer dans ce pays une usine d'acier d'une valeur de 33 millions de dollars. Les exportations de marchandises s'accompagnent de mouvements massifs de capitaux privés et publics. Le Japon ne cherche plus seulement à puiser dans le Tiers-Monde des matières premières à bon compte, mais s'efforce d'y utliser les bas salaires en vigueur ; il tente aussi de s'introduire sur les marchés des puissances occidentales (le quart environ des investissements privés va vers l'Amérique du Nord, où ils concernent surtout des opérations financières et commerciales). En 1970, le Japon arrivait à la seconde place mondiale pour l'exportation de capital vers les pays « sous-développés ». Traditionnellement présents dans le secteur minier, les Zaibatsu investissent main26 régleur de piano chez « yamaha» tenant dans l'industrie manufacturière. Cette nouvelle orientation obéit à plusieurs motifs : recherche d'une main-d'œuvre bon marché (6), volonté de saper la concurrence que des pays du Tiers-Monde commencent à faire aux produits japonais. Certaines opérations enfin dans l'industrie lourde visent à diminuer le déficit commercial des pays considérés et leur permettent de continuer à importer du Japon. Grâce à l'action conjuguée des firmes commerciales et industrielles, les unes frayant le chemin aux autres, la pénétration japonaise est terriblement efficace, détronant parfois les businessmen américains. En Thailande 33 % des capitaux étrangers en 1971 étaient japonais, 18 % seulement américains. Les surprofits réalisés sont concentrés par les banques de Zaibatsu, qui les redistribuent ensuite vers les secteurs les plus intéressants, permettant ainsi une accumulation considérable parce que rationalisée au maximum, du capital. Les Zaibatsu associent souvent à leur implantation des hommes d'affaires locaux. D'abord pour les gagner à la cause japonaise et se faire octroyer des avantages (7), ensuite pour favoriser la constitution de bourgeoisies nationales aidant à maintenir l'ordre contre-révolutionnaire. Cette pénétration privée est inséparable de l'aide officielle fournie par l'Etat. Une

«aide» qui représente en fait une forme détournée de soutien aux Zaibatsu, car elle est conçue de manière à pousser les pays bénéficiaires à l'importation de marchandises japonaises. L'aide publique est en effet essentiellement une aide en capitaux. Ce sont par exemple les prêts à l'exportation accordés par la Banque d'Import-Export et qui permettent aux entrepreneurs et aux gouvernements thailandais, coréens ou brésiliens d'acheter à crédit des produits japonais. L'aide technique a la même fonction : quand des étudiants étrangers viennent à Tokyo effectuer des stages d'apprentissage technique, ils s'entraînent bien évidemment sur du matériel japonais... Les experts ou volontaires envoyés dans le Tiers-Monde pour s'occuper de l'agriculture, de la pêche, des réseaux de communication, débarquent avec leur propre équipement. Les techniciens chargés de réaliser des études pour l'installation de ponts, de routes, de ports etc.. établissent naturellement les normes de construction en fonction du matériel japonais. Depuis le début des années 60, la croissance des économies capitalistes entraine une concurrence internationale accrue et une dépendance de plus en plus forte des pays capitalistes développés entre eux. Disposant d'une main-d'œuvre meilleur marché, d'une banque aux ressources considérables, d'une production industrielle diversifiée et de sociétés commerciales dynamiques, les Zaibatsu se trouvent en position de force sur le marché mondial. La tendance-à la « sortie » du Japon s'est accélérée : d'une part avec l'accentuation de la crise de l'impérialisme US, dont l'impérialisme nippon tend, d'un point de vue économique, à prendre le relais en Asie du Sud-Est ; d'autre part avec les difficultés auxquelles se heurte depuis le milieu de 1970 l'accumulation du capital à l'intérieur du pays. Difficultés qui sont le résultat de l'accumulation elle-même et de la croissance rapide de l'économie japonaise par rapport aux économies occidentales. IV. Où va le Japon ? A. Les effets du « miracle » La croissance de la production et le développement du secteur tertiaire ont provoqué, vers la fin des années 60, un épuisement des réserves de maind'œuvre et une montée de la combativité ouvrière. D'où apparaît une des contradictions inhérentes au capitalisme : en augmentert lexis investissements et leur puissance, les capitalistes en tant que classe renforcent leur propre contraire, la classe ouvrière. La diminution des réserves de main-d'œuvre pour l'industrie (due en partie au fait que les artisans, paysans ou petits entrepreneurs en faillite sont absorbés par le tertiaire où la qualification exigée est moindre et les conditions de travail meilleures) provoque une vive concurrence entre les entreprises désireuses de s'attacher les services de travailleurs compétents (8). Le syndicalisme a profité de ce terrain favorable pour obtenir des hausses de salaires importantes ces dernières années, grâce aux « offensives de printemps » du Sohyo.

1967 1968 1969 1970 productivité 16,5 14,3 15 13,9 salaires 12,6 15,6 17,3 17,5 coût unitaire -3,3 1,1 2 3,5 de main-d'œuvre

L'action syndicale se coordonne de plus en plus entre grandes et petites entreprises. Cette action, et la concurrence entre grosses boîtes et PME sur le marché du travail, entraîne une homogénéisation tendancielle des salaires, ce que nombre de PME ne peuvent supporter. Les faillites se sont donc multipliées depuis trois ans (9500 en 1970). C'est donc à une disparition progressive du « dualisme » de l'économie japonaise à laquelle on assiste aujourd'hui. On a vu le rôle joué par les PME dans l'accumulation du capital : baisse des coûts de production, surprofits sur les Zaibatsu, instabilité des investissements vers les secteurs où la productivité est la plus forte. La disparition du dualisme sape donc l'une des bases de la prodigieuse expansion japonaise depuis la dernière guerre. Pour maintenir leur compétitivité à l'étranger malgré les hausses salariales, les industriels ont choisi d'aug menter encore la productivité, ont procédé, en 1968 et 69 à des investissements très importants. Le résultat a été, dès le deuxième semestre de 1970, une surproduction des biens d'équipements et des biens de consommation durables, un encombrement du marché intérieur. Le Japon connaît donc en ce moment une phase de récession. La Keidanren estime qu'elle sera résorbée d'ici un an. B. La relance intérieure est-elle possible ? D'octobre 1970 . mars 1971, les profits nets de 362 sociétés cotées en Bourse ont diminué de 5,8 % par rapport au semestre précédent, ces baisses affectant surtout l'acier, l'électronique et l'automobile. Incapable de se reporter sur le secteur des biens de consommation où la productivité est plus faible, les grandes firmes ont patiemment attendu une reprise de la demande intérieure en utilisant leurs capacités de production pour augmenter les exportations. En 1970, celles-ci augmentent de 21 % par rapport à l'année précédente, de 25 % encore en 1971. C'est dans cette conjoncture que l'administration Nixon a décidé, en août dernier, le train de mesures qui devaient : a) relancer l'économie américaine (blocage des salaires) ; b) limiter les effets de la concurrence exercée par les importations (surtaxe de 10 %) : c) maintenir la suprématie de l'impérialisme US (inconvertibilité du dollar). Ces mesures atteignent de plein fouet le redressement japonais : le 15 octobre 1971 le gouvernement Sato dut signer un accord limitant les exportations de textiles japonais vers les Etats-Unis. Malgré les concessions de Tokyo, le yen fut réévalué de 17 % en décembre dernier, et le dollar dévalué de 8 % (9). Ceci n'empêche pourtant pas la balance des paiements japonaise d'être largement excédentaire et la pression sur le yen de se maintenir, créant un foyer d'instabilité permanente au sein du système monétaire international. Le gouvernement japonais tente maintenant d'assurer la relance par le repli sur le marché intérieur, et pousse le haut patronat dans ce sens (10). Il a pris des décisions à cet effet: augmentation des dépenses budgétaires et mesures stimulant la consommation. Le succès de cette tentative reste problématique. Si en effet les exportations ne représentent que 10 % environ de la production, elles jouent un rôle important dans l'accumulation du capital, elles sont le ballon d'oxygène de l'industrie lourde. On est en droit de se demander comment les Zaibutsu pourront se reconvertir, comment ils pourront orienter leur activité vers des secteurs où les perspectives de profit sont plus faibles que dans la métallurgie ou la pétrochimie. D'après des experts, les dépenses publiques engagées par l'Etat pour développer les logements, les transports et la recherche, pour lutter contre la pollution, ne devraient avoir qu'un rôle limité sur la hausse des investissements. D'autant plus que surgit une contradiction : se replier sur le marché intérieur n'a de sens que si intervient une hausse des salaires ; mais augmenter les investissements dans des branches où la productivité est faible implique la limitation d'une telle hausse. Pour modérer les revendications syndicales, le gouvernement et la Keidanren s'efforcent de propager dans la classe ouvrière une atmosphere de crise : « Les hommes d'affaires japonais sont obligés de prendre toute une série de contre-mesures dans le domaine du travail. Pour commencer, de nombreuses corporations s'efforcent d'introduire dans la tête des travailleurs un sentiment de crise. Elles exhortent leurs travailleurs à coopérer avec la direction pour éviter à leur compagnie de s'effondrer dans la sévère récession actuelle ». (Oriental Economist, novembre 1971). Dans la mesure donc où les possibilités de repli interne semblent limitées, les exportations devraient continuer à progresser. Pour atténuer leur excédent commercial à l'égard du monde capitaliste, il reste aux industriels nippons la perspective de se tourner vers les Etats ouvriers, Chine et URSS en premier lieu. Les lois de l'économie se heurtent ici à celle de la politique : cette restructuration du commerce extérieur du Japon ne peut se faire que très lentement par suite de sa dépendance vis-à-vis des USA, et de son rôle dans la stratégie planétaire. C. La défense des « intérêts vitaux » • Le Japon importe d'outremer des matières premières qu'il transforme sur son territoire en produits d'exportation ; son économie est donc presque entiè rement tributaire du commerce extérieur et le sera de plus en plus à l'avenir. Déjà 90 % du pétrole que nous utilisons vient du Proche-Orient en passant par l'Océan Indien et le détroit de Malacca.D'autre part les investissements que nous faisons à l'étranger pour mettre en valeur et obtenir des matières premières augmentent rapidement et nous serons dans la nécessité de protéger convenablement nos droits et nos concessions. Nous ne pourrons pas continuer à fermer les yeux sur l'instabilité qui règne chez certains de nos voisins et le problème de notre sécurité ne se limite plus aux iles principales qui forment notre territoire métropolitain » (déclaration de M. Kikawada, président de la Tokyo Electric Power (11). C'est dit (presque) sans fard. Le budget militaire ne cesse d'augmenter en dépit de l'article 9 de la Constitution qui affirme qu'« H ne sera jamais maintenu de forces terrestres, navales ou autre potentiel de guerre ». En fait, les « forces d'auto-défense » équipées d'un matériel ultra-moderne, comptent 260.000 hommes, la police210.000)11).Le patronat japonais est de plus en plus sceptique sur la capacité de I'US Army à défendre leurs intérêts. Le « choc Nixon » provoqué par le voyage à Pékin n'a pas arrangé les choses. L'augmentation des dépenses militaires est souhaitée par les Zaibatsu. L'industrie d'armements concentre en effet toutes les vertus : elle permet de maintenir les 28 profits tout en se repliant sur le marché intérieur sans provoquer pour autant une surproduction des biens de consommation: elle permet de développer les innovations technologiques indispensables pour obtenir de nouvelles hausses de productivité et compenser ainsi les hausses de salaire. Décidément, la mariée est trop belle... Seul le pacifisme des masses japonaises peut freiner l'orientation militariste de la politique économique, voire de la politique tout court. Ce sentiment pacifiste et anti-impérialiste s'est manifesté l'année dernière par de puissants mouvements d'hostilité à la politique US en Indochine. Le 19 novembre deux millions de grévistes protestaient contre le maintien des bases à Okinawa, des émeutes avaient lieu à Tokyo et Osaka. Le problème du réarmement japonais et, avec lui, de l'orientation future de la stratégie mondiale de la deuxième puissance capitaliste, doit en définitive étre posé dans le double cadre de l'évolution des rapports de force internationaux, et du rapport intérieur entre les classes sociales au Japon.

Geneviève ADAM le 25.6.72 (1) Supreme Command of the Allied Forces (2) Moins de 300 travailleurs - capital inférieur à 50 millions de yens. (3) Construction navale, machines-outiles, industrie électrique, radio et télévision notamment. (4) Le PS est le parti le plus important de la gauche japonaise, et le deuxiéme du pays aprés le parti conservateur dominant. Avec 25 % des voix, il a cinq fois plus d'électeurs que le Parti Communiste (5) Nouvelle Industrie Chimique Nitrique du Japon (6) Taux de profit moyen réalisé en Thailande par les industriels japonais: 25 %. Ph. Pons, dans le numéro des Temps modernes consacré au Japon (février 1969), écrit : « La politique d'investissement à l'étranger est analysable comme un « déplacement » du prolétariat national ». (7) Misant ici sur les fantastiques possibilités de la corruption. (8) Le rapport entre demandes et offres d'emplois dans l'industrie est passé de 1,6 en 1965 à 0,8 en 1969. (9) Ce qui veut dire que les marchandises japonaises se vendent aux USA 25 % plus cher qu'auparavant. (10) Voir à ce sujet /'interview de Shigeo Nogan, dirigeant de la Nippon Steel, dans le Nouvel Observateur du 29 avril 72. (11) Au lendemain de la guerre, on ne comptait que 75.000 policiers et les 8000 hommes de l'Agence Maritime de Défense.

chaine de montage dans une usine de motos.

Une erreur sur cette page ?