Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › nouvelle série n° 5 (n° 55)

Crise et perspectives en Europe

Pierre Frank · Quatrième Internationale, nouvelle série n° 5 (n° 55) · 24 décembre 1972 · p. 5-7 · 2 888 mots

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Il y a à peine 10 ans, les apologistes du capitalisme prenaient l'Europe occidentale comme exemple pour déclarer que le marxisme était mort et le socialisme réduit à une illusoire utopie. Le «néo-capitalisme», la «société de con-. sommation» avaient, assuraient-ils , établi une prospérité durable et éliminé les contradictions qui avaient jadis affligé la société capitaliste. Parmi ceux qui voulaient rester fidèle à la cause du socialisme, sévissaient parallèment, des conceptions qui mettaient plus ou moins une croix sur les prolétaires des pays capitalistes d'Europe et ne voyaient plus la victoire du socialisme possible que par les seules luttes des masses des pays colonisés. Nous combattions alors de telles conceptions et de tels courants, expliquant entre autres que le boom économique n'était qu'une phase passagère dans le système capitaliste, que les contradictions de celui-ci n'avaient nullement disparu, que des signes de reprise des luttes commençaient à se manifester déjà dans la jeunesse, enfin que les travailleurs d'Europe occidentale quand ils reprendraient la lutte, partiraient à des niveaux plus élevés en corrélation avec les transformations qui s'opéraient pendant la période de « calme » comme cela s'était déjà produit dans le passé, nous écrivions: « Chaque fois le mouvement ouvrier européen, après une période d'assoupissement, a repris sa marche en avant (...) VIVE Après une période dans laquelle ce sont les effets démobilisateurs qui ont eu le dessus, nous nous trouverons dans une période où l'amélioration des conditions d'existence aura КОНСТРЕТ ЗАРОСЯ СЕРОГА produit des effets à long terme quant au point de départ et au contenu des luttes qu'aura à mener la classe ouvrière européenne et des effets à long terme quant à la transition au socialisme (...) Nous pouvons constater que la jeunesse en Europe, après avoir été longtemps indifférente, commence à sortir de l'état de léthargie politique dans lequel se trouvent encore les masses les plus larges (...) Les luttes, si limitées encore, qui se sont produites, ont montré que les travailleurs, surtout les jeunes, ne sont pas disposés à prendre les améliorations qui sont survenues comme un superflu dont ils pourraient à la rigueur se passer, mais comme le minimum qu'il faut conserver et accroitre davantage. Toute attaque contre ce minimum (que nous appelons confort par suite de l'optique des générations plus agées) et toute menace contre la sécurité de son maintien provoqueront des réflexes de défense même violents de la part des ouvriers qui donneront lieu à des prises de conscience politique très élevées ». (Quatrième Internationale

No 16, Juillet 1962)

A présent toute l'Europe capitaliste connait des luttes sociales qui ont une ampleur et une intensité rarement atteintes dans le passé pour la plupart des pays. Mai 68 en

France et le « Mai rampant » italien ont été les manifestations les plus considérables de cette situation nouvelle et ces manifestations n'ont aucun caractère accidentel. Même les pays traditionnellement les plus tranquilles sont aujourd'hui englobés dans un bouillonnement social et politi- que: la Suède, longtemps présentée comme le modèle d'un « socialisme » du meilleur aloi...pour les capitalistes, connait de multiples grèves sauvages. Nixon se rendant en Autriche, pays de tout repos, depuis la fin de la guerre, est accueilli par une manifestation vigoureuse. En Irlande du Nord, après de longues années d'une paix semblable à celle des cimetières, sévit une situation de guerre civile ; des quartiers entiers dans les grandes villes n'ont pas été contrôlés pendant des mois par les autorités officielles hésitant longtemps à y envoyer leurs forces armées de crainte de provoquer un soulèvement de la population. Cet énorme changement de la conjoncture politique en Europe a sans aucun doute été stimulé par les luttes des peuples colonisés pour leur libération nationale et sociale, luttes qui ont trouvé un écho puissant parmi les jeunes générations en Europe. Mais la cause la plus profonde de.ce changement de conjoncture politique est l'arrivée à maturation de nombreuses contradictions de la société capitaliste , en premier lieu à la suite de la fin du boom économique prolongé que l'Europe capitaliste avait connu. A présent le capitalisme mondial voit son système monétaire international disloqué. gouvernants cherchent à éviter le chômage en recourant à l'inflation, mais l'inflation débor dante ne parvient pas à réduire le chômage. Le pragmatisme des penseurs bourgeois et petits-bourgeois s'est rapidement manifesté avec situation nouvelle: certains qui hier encore, célébraient la « croissance » économique en termes chaleureux découvrent subitement que celle-ci n'est pas un but en soi et qu'elle présente même des « dangers ». Aujourd'hui, comme hier, ils oublient la masse de ceux, nombreux, qui ont pas bénéficié de la prospérité. En outre, des crises éclatent aujourd'hui dans des domaines qui furent pendant longtemps quasiment immuables (enseignement, famille, églises etc...). Ces crises s'y manifestent maintenant avec une violence d'autant plus grande que les contradictions dans ces domaines se sont plus fortement exacerbeés. L'ampleur des mouvements présents en Europe occidentale est une conséquence du retard de la révolution socialiste qui avait frappé à la porte du vieux continent dès le début du siècle, retard provoqué par les politiques funestes de la social-démocratie et du stalinisme. Dégageons quelques traits généraux qui se manifestent à des degrès divers dans presque tous les pays d'Europe occidentale, notamment dans les plus grands de ces pays. Il suffit de regarder ce qui se passe par exemple dans les cinq principaux pays de l'Europe occidentale pour relever une prmière constatation d'une importance considérable, à savoir la crise de direction des puissances capitalistes . En France où le pouvoir de de Gaulle semblait inébranlable, ce fut la chute de celui-ci résultant de Mai 68 ; et depuis, Pompidou n'a pu établir un équilibre tant soit peu stable recevant même un coup à l'occasion du référendum du 23 Avril. En Italie sévit une crise quasi-chronique de gouvernement: la formule de centre-gauche ayant échoué et aucune autre formule ne s'offrant qui ait quelque chance de durer.En Grande-Bretagne, le gouvernement Heath est impuissant à améliorer fondamentalement l'économie : le sterling reste en crise ; les cheminots, les dockers etc... mettent en échec sa loi anti-syndicale. La direction travailliste n'apparait guère pour la bourgeoisie la solution de rechange, comme ce fut le cas quelques années auparavant. En Allemagne Fédérale, pays du « miracle économique », le gouvernement Brandt n'a plus de majorité parlementaire et les augures économiques ont peur du lendemain. En Espagne, le capitalisme conserve Franco uniquement par crainte de ce qui pourrait résulter de toute tentative de changement, tout en sachant cependant, que la succession de Franco est à l'ordre du jour. A ces crises de directions, le capitalisme ne peut apporter une solution de type fasciste comme en Grèce. Les 9 formations susceptibles de donner une telle solution ont à présent des forces réduites et une intervention trop forte de leur part risquerait de susciter des ripostes des masses qui seraient difficilement controlables . Aussi, le capitalisme exploite-t-il la menace des formations fascistes le cas échéant pour faire pression sur les directions ouvrières traditionnelles, mais c'est à cela qu'il limite le recours à elles. Quant aux tentatives de renforcer les structures étatiques et de créer des « Etats forts », elles n'ont donné à ce jour que des résultats limités et peu stables. La force principale du capitalisme en Europe à présent réside essentiellement dans la politique des directions traditionnelles politiques et syndicales du mouvement ouvrier, Social-démocrates ou staliniennes suivant les pays et dans la capacité de ces directions à maintenir un sérieux contrôle sur les masses. La combativité des masses travailleuses, leur prédisposition à la lutte aussi bien pour des revendications économiques que politiques est déjà considérable et va croissant. Elle se manifeste davantage dans le recours à des formes de luttes nouvelles plus vigoureuses que sur le plan de leur politisation ; car tout en employant des formes de luttes plus radicales, elles restent encore dans leur grande majorité contrôlées par les organisations traditionnelles. Un exemple récent de cette situation et sur lequel on n'a pas encore beaucoup attiré l'attention, a été donné précisémement dans le pays où la montée ouvrière est encore la plus faible, à savoir l'Allemagne Fédérale. Lorsque la C.D.U. a voulu renverser le gouvernement Brandt par une manoeuvre parlementaire de son leader Barzel, des centaines de milliers d'ouvriers ont quitté les entreprises et manifesté dans les rues, alors que la directive du parti Social-démocrate et des directions syndicales était de ne rien faire. On assiste en fait à la première grève politique dans ce pays depuis des décennies, une grève politique que les travailleurs engageaient spontanément. Autre caractéristique très importante de la situation actuelle : cette montée sur le plan de la combativité ouvrière a suscité sur le plan politique la formation, à la gauche des organisations ouvrières traditionnellles, des courants révolutionnaires, plus ou moins fortement structurés selon les cas, qui parviennent à mobiliser des forces atteignant parfois des dimensions de masse. Les directions traditionnelles n'ont plus guère de prestige ni d'autorité sur les jeunes générations, qu'il s'agisse des étudiants, des lycéens et aussi des jeunes ouvriers. Ainsi existe, pour la première fois à l'extrême-gauche, une masse de jeunes et des organisations qui contestent la politique réformiste des sociauxdémocrates et des staliniens et qui sont susceptibles par leurs interventions de donner l'exemple de méthodes de luttes différentes de celles des réformistes, à des masses ouvrières qui elles-mêmes sont souvent très désillusionnées par les méthodes traditionnelles. Ce phénomène est plus accentué en France, en Italie, en Espagne, mais il est également perceptible dans les autres pays de l'Europe occidentale. En France par exemple , pour la première fois depuis la fin de la guerre, le PCF trouve sur sa gauche des formations qui sont bien plus que des groupes purement propagandistes. L'existence à l'extrême-gauche d'une masse en majorité jeune, échappant au contrôle des organisations traditionnelles, crée des conditions toutes nouvelles, plus favorables que jamais, pour oeuvrer à la formation de nouvelles formations et directions révolutionnaires. Rien dans la situation objective ne permet de penser que les capitalistes d'une part, la classe ouvrière d'autre part pourront résoudre rapidement leur crise de direction respective. Il en résulte que la perspective générale pour l'Europe occidentale est celle d'une situation de déséquilibre social pendant plusieurs années à venir ; des conflits de grande ampleur seront inévitable, passant d'un pays à l'autre, se stimulant les uns les autres. C'est dans ce contexte que se pose aux marxistes-révolutionnaires à la Quatrième Interna tionale et à ses sections européenes, la tâche fondamentale qu'elles se sont assignée à savoir la création de partis marxistes-révolutionnaires capables de guider des luttes de masse. La montée ouvrière à laquelle nous assistons en Europe occidentale est plus étendueque ce qui fut connu dans le passé, la poussée révolutionnaire en Europe centrale qui suivit la première guerre mondiale, la poussée de 1936 en France et en Espagne, la poussée de l'après-guerre de 1945-1948. Les années du boom qui étaient si tranquilles pour les capitalistes et les directions réformistes ont été des années pendant lesquelles s'est accumulé dans la classe ouvrière une énergie considérable. Mais il serait erroné de penser que l'énergie si grande soit-elle qui se libère à présent est illimitée. Il est impossible qu'à l'échelon de toute l'Europe occidentale, la classe ouvrière puisse être décisivement battue dans un seul round; mais, si plusieurs poussées ne donnent aucun résultat tangible, si de grandes vagues se poursuivent dans l'indécision et avortent les unes après les autres, alors cette combativité finira par s'épuiser et le capitalisme saura en tirer profit. On est encore loin de cela à présent, mais on peut néanmoins discerner des indices de la plausibilité d'une telle éventualité en Italie où la prolongation de larges vagues de grèves qui aboutissent à peu de choses avait créé temporairement un climat plutôt lourd pour le mouvement ouvrier. Les marxistes révolutionnaires se doivent donc d'exploiter à fond les possibilités plus grandes que jamais qui leur sont actuellement offertes pour donner une issue positive aux combats d'aujourd'hui. La radicalisation des masses s'opère d'une façon extrèmement inégale et différenciée : elle progresse beaucoup plus vite parmi les jeunes, elle apparait parfois plus vite dans des couches jusqu'alors inorganisées que chez les travailleurs organisés. La bourgeoisie et les directions réformistes cherchent à utiliser les décalages qui se produisent, si possible à les accentuer, à jouer sur les oppositions qui peuvent se manifester et à accentuer les clivages. C'est un domaine où les dirigeants staliniens en particulier s'adonnent avec ferveur, dénonçant les « gauchistes » auprès des travailleurs en utilisant avec un art consommé toutes les faiblesses de l'extrême-gauche et les erreurs politiques que peuvent commettre certains de ses courants. La progression numérique de l'extrême-gauche se. fait surtout parmi les jeunes générations qui ont politiquement rompu avec la social-démocratie et le stalinisme parcequ'elles en ont compris le rôle traitre. Mais dans ces couches jeunes et inexpérimentées, la politique traitresse des directions traditionnelles suscite souvent par réaction le spontanéisme organisationnel, l'ultra-gauchisme et des manifestations infantiles, tout particulièrement à l'égard du mouvement ouvriertel au 'il est, celui-ciétant identifié à tort avec ses direc tionsréformistesRien ne servirait mieux le capitalisme et les directions réformistes de tout acabit qu'une politique qui faciliterait des opérations de division dans le sein des masses travailleuses. L'avant-garde ne peut se substituer au gros de la classe ouvrière dans la lutte pour le renversement du régime capitaliste, elle peut et doit la faire progresser non seulement par une propagande appropriée mais aussi - car aucune propagande ne sera efficace sans cela - par des luttes qui soient exemplaires quant aux méthodes employées, aux objectifs fixés et à la capacité de direction. Rien ne serait plus illusoire et plus néfaste que de tenter de construire pour ainsi dire un autre mouvement ouvrier avec les inorganisés ou que de s'en remettre à la simple spontanéité du mouvement des masses pour abattre la régime capitaliste et de jeter la suspicion sur toute forme d'organisation permanente comme le syndicat. Ce serait commettre des erreurs d'autant plus grandesque les organisations de masse sont à présent pleines de contradictions, qu'un nombre croissant de travailleurs prête une oreille plus attentive à la critique des vieilles directions et est réceptif comme ce ne fut jamais le cas aux idées révolutionnaires, sans toutefois renoncer en rien - et à juste titre - à la défense des conditions de vie présentes. Une double tâche se pose donc aux marxistes révolutionnaires. D'une part, s'enraciner dans la classe, en particulier dans ses organisations de masse que sont les syndicats, y faire pénétrer les enseignements essentiels des luttes passées pour la conquête du pouvoir ( mots d'ordre de transition, organismes de dualité de pouvoir, autodéfense et armement des travailleurs, etc...) à la faveur des luttes présentes : d'autre part, réduire le plus possible les manifestations et courants infantiles au sein de l'extrême-gauche et y gagner l'hégémonie politique. Tenu après 68, le gème Congrès Mondial de la Quatrième Internationale avait discerné les caractéristiques générales de la nouvelle. et fixé comme orientation fondamentale, plus particulièrement aux sections européennes de l'Internationale, de transformer les sections, groupes essentiellement propagandistes, en formations capables de mener des actions et d'intervenir comme directions dans certains secteurs de la lutte de classe. Depuis lors, ces sections ont opéré de sérieux progrès sur cette voie ; mais ces progrès très appréciables sont encore loin de correspondre aux exigences de la période et dans l'accomplissement de leurs tâches, se sont posés à elles des problèmes nouveaux. # est évident que sortir d'une activité essentiellement propagandiste pour devenir un facteur intervenant dans les luttes, appelant à des manifestations et à des actions, nécessite à chaque instant une appréciation aussi correcte que possible des possibilités, variables non seulement d'un pays à l'autre mais aussi d'une région à une autre, d'une ville à une autre. Il faut savoir le faire avec des forces encore minimes, savoir par conséquent choisir les lieux et les formes d'interventions. Il faut le faire en tenant compte également des dangers qui guettent des organisations révolutionnaires, suffisamment renforcée pour alerter les capitalistes, leur Etat et les directions réformistes de tout acabit, mais encore trop faibles pour que la répression bourgeoise ou bureaucratique ne puisse avoir dans certains cas des conséquences sérieuses. Les progrès accomplis à travers l'Europe sont pleins de promesses pour le mouvement trotskyste ; l'épreuve décisive qu'il avait à subir au cours des dernières années, trouver les forces jeunes qui lui permettraient de sortir de sa coquille propagandiste, il l'a franchie presque partout avec succès, et il peut désormais aller de l'avant avec une confiance accrue. Nous avons depuis de nombreuses années souligné la forme qu'avait prise la marche de la révolution mondiale, combinant la révolution coloniale transcroissant en révolution permanente, la révolution politique dans les Etats ouvriers et la révolution prolétarienne ( classique pourrait-on dire ) des pays capitalistes économiquement développés. La première se poursuit sans perdre d'élan, malgrè quelques lourdes défaites, la deuxième avance inexorablement en dépit de la violence de la répression bureaucratique, troisième en redémarrant après une vingtaine d'années d'apathie politique a montré qu'elle disposait en Europe occidentale d'une puissance comme elle n'en a jamais eu de pareille dans le passé, qu'elle avait aussi, en plus de son contenu anti-capitaliste, pour la premiere

Tois, un certain contenu anti-bureaucratique. De ce fait, les années qui viennent seront celles où le mouvement trotskyste dans cette partie du monde pourra effectuer la percée effective que les conditions objectives lui avaient jusqu'alors retuse

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