Documents de la IVe Internationale

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La revue › nouvelle série n° 5 (n° 55)

Allemagne : après la victoire de Willy Brandt

Quatrième Internationale, nouvelle série n° 5 (n° 55) · 24 décembre 1972 · p. 8-10 · 2 810 mots

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Au premier abord, le succes électoral de la coalition socialiste-libérale apparait comme sensiblement plus marqué que prévu, en particulier le succès du SPD, qui non seulement est devenu pour la première fois plus fort que la CDU/CSU, mais a obtenu les meilleurs résultats électoraux de son histoire. Quels sont les facteurs généraux ? 1. * Le big business, le grand capital, a cette fois été trop loin » (réaction de Heinz Kühn, ministre-président de la Rhénanie du NordWestphalie, à la connaissance des premiers résultats). Cette constatation touche très probablement juste. Laissons de côté la question de savoir si les subsides électoraux ont réellement tant dépassé le montant des élections précédentes et si le SPD n'a pas lui aussi touché de fortes sommes venues de milieux industriels après les fameuses lettres où Nau demandait l'aumône ; ce qui est sür, c'est que le soutien électoral massif accordé par les entrepreneurs à l'Union Chrétienne a été manifeste et spectaculaire 8 comme il ne l'avait jamais été, les campagnes d'annonces publicitaires ayant en particulier frappé les esprits et contribué plus fortement encore qu'a l'époque d'Adenauer à faire apparaitre la CDU aux yeux de l'opinion publique comme le parti affiché du patronat. Les salariés, les ouvriers dits progressistes qui sont déjà sceptiques vis-à-vis du SPD, jusqu'à certaines couches marginales, qui oscillent entre CDU et SPD, en ont conçu le sentiment qu'il ne leur restait plus rien d'autre à faire que de voter SPD s'ils ne voulaient pas élire directement leur propre patron. A cela vient s'ajouter que les hurlements à la stabilité poussés par la CDU prenaient une note un peu macabre pour les salariés du fait que dans la discussion publique la question de l'inflation fut de plus en plus mêlée à celle du plein emploi. Si l'on mesure le résultat à l'image de marque de la CDU, apparaissant de façon spectaculairement manifeste comme le parti du patronat, le succès du SPD perd de son éclat. 2. • Si dans ces élections la lutte de classe a joué un rôle, ça a été une lutte de classe par en haut » (Heinz Kühn, ibidem). On ne peut être plus clair. Certes, le SPD s'est donné beaucoup de mal pour mobiliser les salariés en direction des urnes, mais à titre de * parti du peuple », c'est-àdire sur la base d'un « bien général » fictif, et non comme parti des travailleurs, à plus forte raison pas comme parti de classe. Il n'a pas répondu au déchainement de la campagne des patrons en lui opposant un point de vue de classe - si réformiste füt-il -mais en se présentant comme l'avocat d'un « bien général raisonnable », en énumérant tous les avantages que le patronat avait tiré du gouvernement SPD (et ce n'est pas faux) et en voulant persuader les salariés combien leur situation s'était améliorée (ce qui est faux). Sans compter le doigt levé pour rappeler aux patrons qu'ils devraient considérer qu'ils seraient bien obligés, de nouveau de collaborer en bons termes avec un nouveau gouvernement SPD et qu'ils auraient intérêt à ne pas se compliquer la tâche à eux et au SPD. La SPD n'a même pas relevé le gant lorsque la campagne patronale l'a provoqué en s'élevant contre les apparitions du chancelier et de ministres SPD dans les entreprises : Arendt s'est laissé renvoyer devant la porte close de la Maxhütte (qui appartient au trust Flick), sans même en faire un scandale. Brandt s'est déclaré prêt à discuter avec les patrons d'une renonciation pour le chancelier à venir, tenir des discours dans les entreprises en période électorale. 3. L'alternative Brandt ou Barzel-Strauss, de même que certaines répercussions du coup de Barzel en avril ont eu aussi un effet mobilisateur, en partie émotionnel, en partie politique. La participation au scrutin qui est à peu près unique en son genre à l'échelle internationale (plus de 91 %) est éloquente. Le fait que le « polarisation » se soit située à ce niveau bien plus qu'elle n'a été causée par des oppositions politiques brutales (d'où viendraient-elles, du reste ? ), est évident si l'on considère la phase finale de la lutte électorale et l'accueil fait par la population au résultat, qui ont été bien plus calmes et moins dramatiques que ce que beaucoup prophétisaient. Il ne pouvait assurément pas être question de la e lutte électorale la plus politique de toute l'existence de la République Fédérale ». 4. Le succès du FDP ne signifie pas que celui-ci soit effectivement une force sociale sérieuse, à plus forte raison qu'il ait réussi une « percée ». Dans les bastions du SPD (où le SPD a relativement peu progressé), il a en partie obtenu trois fois plus de deuxièmes voix que de premières voix, ce qui est un fait parlementaire entièrement nouveau. C'est-à-dire que par souci de sauver la « coalition socialiste-libérale » des centaines de milliers de sympathisants du SPD ont donné leur deuxième voix au FDP. Si donc le SPD était un parti de classe (ce que nous contestons) et que, même, la coalition socialo-libérale était un « front populaire » (ce que nous contestons à plus forte raison, il s'agirait d'un

« front populaire » dans lequel le « parti ouvrier » reproduit lui-même son « partenaire bourgeois dans la coalition ». La direction du SPD a visiblement apprécié le renforcement du FDP; sa fonction de paratonnerre à l'usage de la base même du SPD est de nouveau programmée. Bien entendu, il est incontestable que la FDP a aussi obtenu des voix qui e ne pouvaient s'imaginer Barzel chancellier », mais se méfiaient toujours du SPD en raison de sa tradition ouvrière et de ses relations étroites avec la bureaucratie syndicale, et voulaient, en votant pour le parti de Genscher, choisir une valeur süre. C'est-à-dire que la FDP doit manifestement son bon score à son choix d'une poursuite de la coalition avec le SPD. Dans les élections où cette question ne se pose pas, il perdra de nouveau ces électeurs. C'est ainsi qu'il a obtenu 10 % à Mannhein, alors qu'il échoue régulièrement à franchir la barrière des 5% dans les élections au parlement municipal. Si le SPD avait obtenu directement ces 3 à 4% de voix et que le FDP fût resté en-dessous des 5 %, le SPD aurait eu une nette majorité absolue de mandats (pas de voix), ce qui ne lui aurait pas du tout convenu dans la situation actuelle. 5. Frappante est la différence entre le sud et le nord. De toute évidence, Strauss a rempli une fois de plus sa fonction d'épouvantail dans les régions traditionnellement anti-cléricales, protestantes ou a-confessionnelles. Ce qui ne signifie pas que pour Strauss soit finie la partie où il joue le rôle de prétendant pour l'Etat fort. Mais sa réaction aux élections a laissé nettement voir de la résignation, et à terme la bourgeoisie trouvera sürement des prétendants plus appropiés, parce que plus facilement imposables, au rôle d'« homme fort » dans l'« Etat fort ». 6. Le DKP a dépassé nos prévisions les plus pessimistes. Présentant des candidats tout en prêchant qu'il s'agissait en dernier ressort d'empêcher un gouvernement Barzel-Strauss, il a fait de sa candidature une démonstration de faiblesse. Bien entendu, la faiblesse du DKP n'est pas en réalité aussi catastrophique que le sont ses résultats électoraux avec pas même un demi pour cent des voix - et les forces à gauche du SPD non plus. Il s'est rendu pratiquement inéligible pour l'extrême-gauche (sauf pour Spartacus), a mobilisé ses propres partisans pour le SPD et fait de son mieux pour faire comprendre aux ouvriers qu'il n'y avait pas d'alternative au SPD. Ce à quoi il a abouti, c'est que dans la conscience des travailleurs, le DKP ne joue aucun rôle comme alternative, même là où les résultats des élections aux conseils d'entreprise et en partie des élections communales permettent de conclure qu'il a une certaine base plébiscitaire. La conclusion, c'est que dans des élections nous ne devrions soutenir une force à gauche du SPD que si elle s'oppose sans réticences aux partis capitalistes de Bonn. Il va de soi que l'électorat NPD a été absorbé par la CDU-CSU, contrairement a ce qu'affirme la CDU selon laquelle il serait passé majoritairement au SPD - et que le NPD n'a mené qu'une campagne électorale d'alibi. On ne peut définir l'attitude des Jeunes Socialistes que comme une capitulation. Ils présentent la victoire électorale du SPD comme étant le succès dû à son orientation de e parti des travailleurs », alors que cette orientation - d'un point de vue politique et non sociologique -n'existe absolument pas, ce dont tout le monde pouvait se convaincre au cours de la campagne électorale - et, à force « d'avoir peur pour le gouvernement Brandt », ils ont en pratique totalement renoncé à leur ambition d'être les trouble-féte de la campagne électorale. Une fois de plus, la fonction des Jusos comme flanc-garde gauche du SPD s'est montrée avec une netteté sans pareille. 7. Notre première 1. Notre premiere impres impression, qui bien sür demande à être vérifiée, est que les « illusions de réformes » jouant en faveur du SPD, n'ont pas joué le rôle prépondérant dans les élections, que parfois nous leur avons attribué. Précisément dans le secteur qui a connu la plus forte mobilisation en direction des urnes et en taveur du SPD, celui des travailleurs syndiqués, les illusions ne sont pas grandes en ce domaine. On ne peut pour le moins exclure une influence souterraine du travail d'explication et de propagande de l'extrême-gauche, qui est devenu maintenant fort régulier. Appréciation des conséquences des élections De façon directe, l'issue du scrutin n'est pas nécessairement favorable aux révolutionnaires. Rien d'essentiel ne changera dans la politique gouvernementale actuelle, l'influence du FDP et plus précisément de l'aile Genscher est plutôt renforcée qu'affaiblie, le danger d'une répression des organisations révolutionnaires allant jusqu'a la nécessité de l'activité illégale existe toujours, d'autant plus que la formation d'une direction de classe de rechange constitue un danger bien plus pour le SPD que pour la CDU, étant donné qu'une telle direction ne peut gagner du terrain qu'aux dépens du SPD. Le SPD pourrait même lancer la répression contre la gauche radicale en-dessous du seuil qui signifierait une agression du mouvement ouvrier en général, avec l'accord des syndicats; on sait que les congrès syndicaux voient apparaître de plus en plus fréquemment des motions demandant l'interdiction des groupes d'extrême-gauche. Le capital est parfaitement conscient de ce que, en dépit des passions soulevées, avec un gouvernement SPD-FDP ses intérêts sont en de bonnes mains. C'est ainsi que le • Handelsblatt » du 20/11 (dans une dépêche du 18/11) écrit : « Après le climat passionnel des semaines passées, la bourse allemande a attendu avec un calme étonnant l'issue des élections. En dépit de tout le scepticisme, qui avait prévalu jusqu'alors, s'était imposée l'opinion que, indépendamment de l'issue du scrutin, on pouvait pour le moins pour un certain temps voir l'avenir assez en rose... On se disait la plupart du temps qu'il était impensable que l'issue puisse ne pas donner à la bourse l'occasion de voir l'avenir avec confiance d'un point de vue ou d'un autre... Méme si la coalition actuelle est reconduite, il n'y a pas lieu de juger cela de façon négative, et ce pas seulement en raison de l'attitude de l'étranger. Dans les milieux boursiers, on part du fait qu'il n'y aura pas de majorité absolue du SPD et qu'une politique de tendance socialiste peut être empêchée par le FDP ». Dans la même edition, le « Handelsblatt » donne déjà à la une « connaissance du programme d'action du nouveau gouvernement », ceci dans un article du 18/11, donc la veille du scrutin, et indépendamment de la composition de ce « nouveau gouvernement ». Il y est dit noir sur blanc : • Après cette violente campagne électorale avec ses polarisations souvent artificielles, on verra maintenant que le programme gouvernemental de la nouvelle équipe, surtout dans le domaine de la politique économique et financière, est dicté par une série de contraintes objectives. Voici les mesures qui trouveront à coup sûr place dans le programme du gouvernement dès le lendemain du scrutin : L'inflation est le thème. numéro 1 pour le nouveau gouvernement, et ce thème sera traité en plusieurs chapitres, depuis les mesures de sauvegarde concernant la politique économique internationale en passant par une attitude un peu plus impérative vis-a-vis des partenaires sociaux... jusqu'à la politique d'accès à la fortune (sic I). Après l'abstinence (1) qui a prévalu jusqu'ici en matière de politique des revenus, l'Action Concertée sera réactivée sous une forme ou une autre et sera au moins utilisée comme occasion d'adresser aux partenaires sociaux des appels (!) à se comporter en gens raisonnables, appels énergiques conformément à la loi sur la stabilité et peut-étre aussi motivés à l'aide de données pouvant servir de points de repère (I). Le gouvernement sera obligé de corriger la garantie inconditionnelle de plein-emploi donnée avant les élections au moins en faisant la réserve qu'une mauvaise attitude (!) des partenaires sociaux pourra entraîner des réactions de... la Banque Fédérale et du gouvernement et que dans ces conditions une certaine pression sur l'emploi (c'est ainsi qu'on parle maintenant !) n'est pas exclue. ..En d'autre termes : l'instrument de la politique des revenus, qu'on a jusqu'ici, bien à tort, négligé (!) va reprendre de l'importance. ...Et enfin, la politique financière de l'Etat devra se soumettre à la nécessité objective (1) d'un souci plus marqué de la stabilité. Cela signifie que pour les années qui viennent un « réformisme » qui coûterait de l'argent (!), n'a que peu de chances, étant donné que le budget de l'Etat devra être établi avec beaucoup de prudence... Le gouvernement fédéral sera obligé de remiser des réformes coûteuses, qui de toutes façons n'auraient aucune chance d'être réalisées si l'inflation continuait... La grande réforme fiscale n'aura au cours de cette législature que peu de chance d'être votée en bloc, la nécessité d'une augmentation des impôts devant dominer la discussion à partir de 1974 ». Ce programme gouvernemental anticipé de toute évidence dans la perspective d'une victoire électorale SPD-FDP est logique et réaliste. Il serait souhaitable que tous les groupes de gauche aient sur la politique gouvernementale du SPD et du FDP les idées aussi claires que le journal du grand capital. Cependant l'issue du scrutin 10 pourrait - avec toutes les réserves d'usage - avoir quelques répercussions indirectement positives, qui relèvent à vrai dire de la spéculation et seront seulement esquissées ici : 1) La victoire de la coalition est si nette que l'argument suivant lequel il faut constamment « avoir égard au gouvernement Brapdt », ne prendra plus autant chez les travailleurs. Pour le faire croire, la bureaucratie devra faire état d'une menace suivant laquelle le FDP ferait éclater la coalition - il faudra certainement entendre cela bientôt et souvent. Mais cet argument n'a pas, de loin, l'efficacité de la menace d'une prise du gouvernement e à froid » par Barzel et Strauss, comme elle existait avant les élections. A force d'avoir trop recours à cet argument, il pourrait se révéler être un boomerang pour les deux partis, SPD comme FDP. 2) Par son attitude durant la campagne électorale, le patronat a provoqué les salariés.

Les millions de subsides versés à la CDU tiennent une grande place dans les discussions à l'intérieur des entreprises. Ceci joint au résultat sans équivoque des élections peut avoir une influence positive sur la combativité dans les luttes à venir - même contre la volonté de la bureaucratie. 3) Les forces centristes, centre gauche, démocratiques radicales et libérales qui se sont engagées avec tant de véhémence pour la coalition socialo-libérale durant la campagne, se sentent naturellement renforcées par l'issue du scrutin, ce qui pourrait se traduire par une disponibilité accrue à lutte; pour la défense des droits démocratiques. L'« atmosphère » politique, pour parler en termes vagues, pourrait de ce fait être un peu plus favorable pour l'extrêmegauche. 4) Par ailleurs, la victoire de la coalition n'est pas assez écrasante pour qu'elle soit insensible à la pression venant de la base, avant tout celle des syndicats. Elle ne peut pas - en tout cas pas avant un certain délai - exiger de la bureaucratie syndicale plus que ce que celle-ci peut exiger de ses membres, alors que syndicats et bureaucratie se sont si fortement engagés pour ce gouvernement. La déclaration du chef de l'IGM, Loderer, suivant laquelle «une abstention volontaire en matière salariale serait impossible à accepter », va dans ce sens. 5) Le point de friction perpétuel qu'est le FDP, le détachement des travailleurs vis-àvis des illusions de réformes, l'exacerbation de la concurrence internationale et la situation économique difficile amèneront l'exacerbation de luttes qui ouvriront à la gauche révolutionnaire des conditions de travail favorables dans la classe ouvrière malgré l'hégémonie politique de la social-démocratie.

19.11.72

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