(à propos de l'article de G. Novack « Lukacs as a marxist philosopher » publié dans
• International Socialist Review », janvier 72)
Il est tout à fait naturel que la mort de Lukacs suscite une appréciation de son œuvre et de son attitude. Il est encore pius naturel que son appréciation soit extrêmement critique de la part des marxistes-révolutionnaires, la carrière politique de Lukacs étant particulièrement honteuse. Mais l'appréciation de son œuvre maîtresse & Histoire et Conscience de classe » qui est faite par George Novack est elle-même discutable. Si, comme le dit Lukacs, "ce sont précisément les parties de mon livre que je considère comme théoriquement fausses qui ont exercé le plus d'influence », il faut expliquer ce fait plus précisément que ne le fait G. Novack. La renommée d'« Histoire et Conscience de classe » s'est étendue bien au-delà des cercles du mouvement communiste de l'époque pour une raison simple : c'est que louvrage apparaissait dans la tradition marxisnon pas en tant qu'il était marxiste, mais en tant qu'il renouait heureusement avec la dialectique. Certes, l'ouvrage de Lukacs est fortement imprégné d'idéalisme, dû, comme le remarque Novack, aux • préjugés hégéliens qu'il a acquis dans les milieux universitaires de l'Europe centrale », mais il a en commun avec les ouvrages de Marx ce que n'auront pas les épigones laborieux de la philosophie marxiste, de Plékhanov à Althusser : il se situe en continuité dialectique avec la pensée philosophique occidentale. // situe le marxisme comme ce qu'il est : la philosophie de la praxis au sens strict du terme, la philosophie qui peut penser la praxis et qui est un element de cette praxis. Un des apports essentiels de Lukacs, c'est de replacer le marxisme comme un dépassement de la philosophie traditionnelle et notamment de son plus beau fleuron: Hegel. Lukacs poursuit ce que Marx et. Engels avaient esquissé à plusieurs reprises : situer la théorie marxiste en continuité et en rupture avec le champ culturel, en montrer la nécessité et la validité. Lukacs dpère de façon inégalée l'analyse marxiste de la théorie marxiste, sa situation par rapport aux problèmes que se posait la philosophie occidentale; il s'agit là d'une analyse marxiste dans le domaine de l'idéologie, étant bien entendu que les présupposés matériels de cette idéologie et de la possibilité de son analyse ont été analysés par Marx lui-même. Tout ceci pour dire que l'article de G. Novack est injuste vis à vis de l'ouvrage fondamental de Lukacs. Cette injustice provient du fait réel qu'« Histoire et Conscience de classe » sert de référence à des courants anti-marxistes et idéalistes, ainsi qu'au fait que Lukacs s'est transtormé en suppöt du nue Lukars s'est transformé en sunnât o stalinisme. Ce ne sont pas là des arguments suffisants : tout ouvrage marxiste anti-stalinien peut servir de support à des idées antimarxistes étant donné qu'aujourd'hui encore le stalinisme et le marxisme se distinguent difficilement. Quant à l'itinéraire politique de Lukacs, il est parfaitement condamnable. Il est tout à fait correct du point de vue marxiste d'établir la liaison entre les positions theoriques et les posttions politiques d'un membre du mouve ment communiste international. mais les prises de position politiques erronées ne condamnent pas ipso facto les positions theoriques, ou alors nous retomberions dans le stalinisme philosophique. Ce qui n'est pas le cas heureusement. D'ailleurs, et contradictoirement, Novack inclut PLékhanov dans la continuité historique du marxisme orthodoxe, alors que les positions dudit se sont avérées de plus en plus douteuses jusqu'à être contre-révolutionnaires. Pourquoi cette indulgence (imméritée) pour Plékhanov et cette sévérité pour Lukacs? Ce qui est encore plus curieux et contradictoire, c'est que Novack semble réhabiliter le Lukacs de la maturité, qu'aucune mention n'est faite du rôle de valet de plume du stalinisme qu'a joué Lukacs pendant un temps et qu'enfin on considère le Lukacs déstalinisé comme un marxiste quasiment irréprochable, même si par ailleurs on mentionne ses positions politiques pour le moins douteuses. En fait, Novack prend pour argent comptant la préface de Lukacs dont on peut se demander si elle n'est pas simplement un moyen de se dédouaner aux yeux de l'inquisition post-stalinienne. Car enfin lorsqu'on affirme, comme le fait Novack, que Lukacs a désavoué son œuvre, non seulement par soumission au stalinisme, mais parce qu'il a changé d'avis et rejoint les positions des fondateurs du marxisme, on peut se demander si finalement le stalinisme n'est pas le gardien de /'orthodoxie du marxisme. Dire que le rejet d'a Histoire et Conscience de classe », sous la pression de la bureaucratie, est un acte de retour aux sources, c'est dire que la philosophie stalinienne est orthodoxe, est un parangon de l'anti-révisionisme, ce qui serait curieux de la part d'un marxiste comme Novack. En fait, Lukacs s'est mal déstalinisé et l'évolution qu'il a subie s'est faite non pas vers le marxisme révolutionnaire, mais vers certaines formes, d'ailleurs dépassées, de la pensée bourgeoise, comme la plupart des philosophes qui sortent de l'étouffoir stalinien. Sur le fond, Novack affirme plusieurs positions contestables : en ce qui concerne le matérialisme, il reproche à Lukacs de présenter le matérialisme français comme
" la forme idéologique de la révolution bourgeoise », ce qui est une appréciation tout à fait marxiste (cf. les Thèses sur Feuerbach, particulièrement les thèses I, IX comme il recommande l'étude de Hegel, et X). Que Lénine en recommande l'étude n'indique que l'intelligence que Lénine a du marxisme comme théorie historiquement surgie de la société bourgeoise et non comme un dogme issu on ne sait d'où. // semble de plus que Novack ne fasse pas une distinction suffisante entre le matérialisme mécanique et le materialisme dialectique, puisqu'a plusieurs reprises il parle de matérialisme en général sans que l'on sache trop quel contenu a ce matérialisme. Un des grands acquis du marxisme a justement été de se distinguer du matérialisme statique pour montrer l'interaction entre le subjectif et l'objectif, la dialectique de la praxis : # la doctrine matérialiste qui veut que les hommes soient des produits des circonstances et de l'éducation, que, par conséquent, des hommes transformés soient des produits d'autres circonstances et d'une éducation modifiée, oublie que ce sont précisément les hommes qui transforment les circonstances et l'éducation et que l'éducateur a lui-même besoin d'être éduqué » (Illème thèse sur Feuerbach). Il est tout à Tait concevable que, dans la lutte qu'il mè ne contre l'idéalisme, Novack accentue l'aspect matérialiste brut du marxisme, en sous-estimant le contenu dialectique, ce qui est d'ailleurs conforme à la conception la plus couramment répandue par les déformations social-démocrates et staliniennes. mais cela peut receler du danger, notamment lorsque Novack affirme que « le matérialisme maintient que l'objectif (dans la nature ou la société) a une existence antérieure ou indépendante du sujet », ce qui serait marxiste s'il ajoutait que cette indépendance et cette antériorité sont ellesmêmes modifiées par le sujet, que d'ailleurs la distinction du sujet et de l'objet est ellemême un produit de révolution dialectique de la nature et de la société. Si l'onrefuse cette conception dialectique du sujet et de l'objet, on fait du sujet un étranger dans le monde matériel, un épiphénomène négligeable. C'est là, trop souvent, une conception que ron attribue au marxisme, alors que Marx souligne l'aspect créateur du suret, ainsi que les circonstances de son appar C'est là que l'on rejoint tout le problème de la dialectique de la nature : les reproches d'idéalisme adressés à Lukacs ne se comprennent que si l'on distingue absolument l'homme et la nature. Ur, la nature et l'homme sont deux aspects d'une même totalité dialectique. Du point de vue de la totalité, l'homme est naturel et la nature est humanisée: # l'histoire elle-même est une partie de l'histoire réelle de l'histoire de la nature, de la transformation de la nature en homme » (K. Marx, Manuscrits de 1844, page 96), on ne saurait présenter une dialectique de la nature qui soit distincte de la dialectique de l'histoire humaine. Aujourd'hui, par exemple, la transformation de la quantité en qualite, le passage en son contraire sont des phénomenes naturels d'origine sociale. Comme le démontre J.-M. Brohm dans sa préface au livre de Jakubovsky, # Les superstructures idéologiques dans la conception matérialiste de l'histoire », isoler la nature de la pratique sociale conduit à des affirmations métaphysiques et parler d'une dialectique de la nature n'a pas de sens puisque le terme de cette dialectique est la société humaine ; or une dialectique qui s'arrête à mi-chemin n'est plus dialectique. Affirmer que la dialectique de la nature est inséparable de la théorie marxiste, c'est se ranger du côté des staliniens, c'est encourager toutes les tendances qui font du marxisme un simple determinisme mecaniste. Dans ce sens, Lukacs, indépendamment de ses formulations, a eu raison de poser le problème. Noublions pas que la condamnation d'« Histo ire et Conscience de classe » date du Vem Congrès de /'IC, celui où Zinoviev tentait d'imposer au nom du léninisme un régime intérieur qui préfigurera celui du stalinisme. N'oublions pas non plus que l'« histmat » et la « diamat » sont des inventions des staliniens qui ont codifié, figé, déformé les acquis théoriques du marxisme. De fait, l'orthodoxie marxiste s'est constituée définitivement comme telle au moment où le stalinisme montait à l'horizon. Condamner Lukacs au nom d'une orthodoxie qui est, elle-même, problematique, c'est tinalement scléroser la théorie marxiste. Le marxisme révolutionnaire doit reconstituer, après la nuit stalınienne, en reprenant ce qu'il y a d'enrichissant dans le passé même si ces œuvres sont contestables. Novack se réclame de Plékhanov, pourquoi refuserait-il Lukacs ?