Nous publions ci-dessous un dossier composé de trois articles consacrés à l'œuvre de Georg Lukacs. Dans ces articles s'expriment des divergences essentielles.
C'est là un débat qui ne fait que commencer et que nous poursuivrons dans cette revue ou dans d'autres publications.
Georges Novack a abondamment écrit dans le champ de la philosophie marxiste. Ses œuvres les plus importantes sont «L'origine du matérialisme », « L'empirisme et son évolution », « Une introduction à la logique du marxisme » et « Démocratie et révolution ». Pendant les cinquante dernières années, Georg Lucaks se trouva au premier rang de la philosophie marxiste européenne. La plus contreversée et la plus influente de ses œuvres volumineuses « Histoire et Conscience de classe » apparut enfin en traduction anglaise en juin 71, à peu près au moment où le fameux penseur hongrois mourrut à Budapest à l'âge de quatre-vingt-six ans. Ce livre a eu une histoire curieuse. Lucaks passa par trois phases en tant que théoricien marxiste. « Histoire et Conscience de classe » appartient à la première phase qui s'étend de la défaite de la révolution hongroise en 1918-19, à son abandon de la participation active à la politique du PC après 1929. La période suivante de sa production intellectuelle fut dominée et défigurée par la tyrannie totalitaire de Staline. Lucaks eut une plus grande liberté pour imprimer ses vues réelles dans les dernières années, de 56 à sa mort, bien qu'il eût à se souvenir des autorités du parti. Après sa parution à Vienne en 1923, « Histoire et Conscience de classe » fut condamné comme une déformation des doctrines marxistes par Zinoviev et Boukharine, au cinquième congrès de la Illème Internationale, en juin-juillet 1924. Le philosophe soviétique Déborine, parmi d'autres, montra que l'essai de Lucaks d'opposer Engels à Marx, le menait à l'idéalisme, qu'il rejetait à tort l'applicabilité de la méthode dialectique à la nature, aussi bien que la réalité objective de la nature indépendante de la connaissance humaine, et qu'il ne faisait pas une approche matérialiste de l'histoire de la société. Lucaks lui-même désavoua son livre après de nouvelles attaques en 1933, non seulement par soumission à l'inquisition stalinienne, mais parce qu'une réflexion plus approfondie, stimulée par la lecture de Lénine l'avait fait changé d'avis, et orienté ses vues sur certaines questions-clé plus en harmonie avec les positions des fondateurs du marxisme. Pendant ce temps, son travail semiclandestin jouissait d'une réputation sou- terraine parmi les intellectuels de gauche en Europe de l'Est et de l'Ouest, repoussés par la scolatique et le conformisme stérile de l'école stalinienne. Ceux-ci lui empruntèrent son mode d'interprétation quasihégélien, la séparation qu'il effectue entre Marx et Engels, son rejet de nombreux principes du matérialisme historique et dialectique, et utilisent ses hérésies, non seulement comme armes contre le dogmatisme stalinien, mais encore comme une garantie pour discréditer des vues authentiquement marxistes. Des existentialistes de gauche, comme Sartre et Merleau-Ponty ont été particulièrement assidus dans cette tentative. Au fur et à mesure que la déstalinisation de la vie intellectuelle s'accélérait en Europe de l'Est, de nombreux humanistes socialistes hétérodoxes en ont fait autant dans ces pays. Ils trouvèrent des échos en Angleterre et aux Etats-Unis où, après un certain retard, les dernières manies intellectuelles du Continent sont habituellement happées avec délices par les radicaux à l'éducation académique. Lukacs se plaignit de cet abus de sa version dépassée et erronée de théorie marxiste, mais ses protestations sont passées largement inaperçues. Son livre est trop commode pour ceux qui veulent « tailler la barbe à Marx » pour servir leurs propres intentions théoriques. « Histoire et conscience de classe » demeure une source d'inspiration privilégiée pour un assortiment de philosophes et de sociologues qui ont pillé ses pages pour y trouver des arguments contre les fondements matérialistes de la méthode marxiste. Le jeune Lukacs a été popularisé par les critiques du marxisme pour les mêmes raisons pour lesquelles beaucoup d'entre eux se déclarent si attachés au jeune Trotsky. Exactement comme les opposants du centralisme démocratique dans l'organisation du parti ont déterré les critiques d'après 1905 que Trotsky faisait des principes léninistes de l'organisation que Trotsky luimême a explicitement désavduées comme incorrectes à partir de 17, de même beaucoup des déviations que Lukac rejeta après plus mûre réflexion ont été affichées comme la véritable interprétation de la méthode marxiste. Pour être juste, il faut dire que les vertus aussi bien que les défauts de « Histoire et conscience de classe » ont été responsables de son attrait et de son influence. Lukacs était, selon l'expression de Stephen Spender, « un millionnaire du savoir ». Il se dirigeait avec une aisance consommée dans les couloirs de la philosophie occidentale, et traitait les problèmes contemporains de la pensée d'une manière puissamment analytique. Les professeurs de philosophie ordinaires paraissaient de vains provinciaux à côté de lui. Le contexte historique * Histoire et Conscience de classe » est le produit de ce qu'il appelle à juste titre son apprentissage du marxisme. En plus de sa place dans son développement personnel, ce livre vaut comme document historique. Malgré tous ses défauts, ce livre représentait l'effort original et indépendant d'un intellectuel doué, possédant à fond la culture hongroise avancée de son temps en Europe Centrale, pour transcender les limites de cette culture et s'approcher de la perspective marxiste. Cette première entreprise fut loin d'être une réussite, comme il le reconnut lui-même, et il n'obtint pas pleinement ce but, même à la fin, comme nous allons le voir. Cependant dans « Histoire et conscience de classe », grâce à son assise dans la philosophie classique allemande, Lukacs mit en valeur l'élément dialectique de la méthode marxiste qui avait été rejeté à l'arrière plan à l'époque où Kautsky exerçait sa domination sur la social-démocratie internationale. Lukacs fut le premier après Marx à insister sur l'importance des concepts d'aliénation et de réification dans la critique révolutionnaire du système capitaliste. Et contrairement aux déterministes mécanistes, il vit que les être humains actifs, travaillant, pensant et luttant n'étaient pas seulement les produits mais aussi les producteurs du processus historique de développement social. Vers la fin de son long et sinueux « chemin vers Marx », Lukacs donna une appréciation honnête sur le livre qu'il avait publié un demi-siècle auparavant. Cette réévaluation qui peut être considérée comme son jugement définitif sur ses mérites et ses défauts, est reprise en introduction à l'édition anglaise. C'est pourquoi, dans n'importe quel jugement synthétique définitif porté sur la valeur de l'œuvre, il est nécessaire de rapprocher le texte original de l'autocritique faite à partir de la position avantageuse que représente sa réflexion mürie en 1967. Le commentaire dans la préface nous présente ses idées réelles puisque les containtes les plus terribles de l'inquisition bureaucratique qui l'avaient auparavant obligé. à abjurer s'étaient alors relâchées. Bien que beaucoup de fervents du jeune Lukacs ne soient pas d'accord, les réflexions après coup n'ont pas moins d'intérêt pour ceux qui étudient sa trajectoire intellectuelle que ses idées antérieures plus largement connues. Ensemble, ils renferment le bourgeonnement et le fruit final de son évolution selon des perspectives marxistes. Qu'est-ce que Lukacs en est venu à considérer comme incorrect dans « Histoire et conscience de classe » ? Il commence par replacer le livre dans son contexte historique spécifique. Les essais furent écrits et révisés de 1919 à 1922. Pendant cette période il était affligé, dit-il, « de sectarisme messianique ». Il veut dire par là deux choses distinctes. Tout d'abord, il attendait alors une révolution prolétarienne imminente en Europe. En même temps il était un porte-parole des courants d'extrêmegauche qui étaient déchainés dans les premières années de l'Internationale communiste. Lukacs était venu au communisme avec une formation anarcho-syndicaliste qui influa sur son orientation des années 20. Lénine et Trotsky furent les premiers à combattre ces tendances aventuristes au 3ème congrès mondial du Komintern ; le premier écrivit sont fameux ouvrage polémique « le gauchisme, maladie infantile du communisme » dans le cadre de cette campagne. Il remarqua Lukacs et en fit mention spéciale, critiquant son volontarisme et son marxisme purement verbal qui ne tenait pas compte des circonstances historiques précises à ce moment de la lutte révolutionnaire. Ainsi les déviations idéalistes de Lukacs dans le champ le plus général du marxisme allaient la main dans la main avec la stratégie irréaliste qu'il préconisait alors à l'avant-garde prolétarienne. Ceci explique en partie la véhémence de la critique dirigée contre « Histoire et conscience de classe » au Sème congrès mondial. Des questions pratiques de stratégie et de tactique aussi bien que les perspectives de la théorie marxiste furent en débat dans la contreverse. De plus Zinoviev, le protecteur du leader du PC hongrois Bela Kun, avait un compte personnel à régler avec Lukacs concernant différentes propositions de réorganisation et de direction nouvelle du PC hongrois clandestin. Après avoir expliqué la genèse de « Histoire et conscience de classe », Lukacs en vient à porter un jugement sur les positions essentielles exprimées dans ce texte. Il est des plus sévères pour son point de vue méthodologique fondamental, qui, dit-il, « s'attaque aux racines même de l'ontologie marxiste ». « Histoire et conscience de classe » avance la prémisse que le marxisme est exclusivement une théorie de la société, une philosophie de l'histoire de l'homme. Cette mauvaise interprétation ignore et désavoue son rapport intrinsèque avec le monde extérieur. Il en arrive à convertir la nature en catégorie sociale, impliquant que c'est l'œuvre de l'humanité et même de sa conscience. Lukacs écrivit sans aucune réserve que « l'existence est le produit de l'activité humaine », affirmation valable uniquement pour l'existence sociale. Pour la dialectique ou pour toute forme de matérialisme, la nature a une existence obgective antérieure, indépendante et distincte de ses relations avec le genre humain qui est un produit et une part de la réalité matérielle. « Histoire et conscience de classe » renverse le véritable rapport entre la nature et l'humanité, comme le fait l'idéalisme.
Le désaveu du matérialisme dans cet ouvrage est impitoyable. Lukacs caractérise le matérialisme des lumières que Lénine pressait les marxistes d'étudier, seulement comme « la forme idéologique de la révolution bourgeoise ». Lukacs citait de manière approbative le propos de son vieux maitre Richert, un néo-kantien, selon lequel le matérialisme n'est que du « platonisme renversé ». Alors que pour lui la dialectique est prolétarienne, il considérait la position matérialiste comme étant. essentiellement métaphysique et bourgeoise. Le Lukacs de l'age mûr, en affirmant la portée universelle de la théorie marxiste et l'obgectivité indépendante de la nature, se distingue explicitement de ces existentialistes de gauche comme Sartre, qui arrachent le marxisme à son fondement dans le monde matériel pris comme un tout, et essayent de restreindre son domaine, son contenu, et son intéret strictement au domaine de l'homme. En séparant l'évolution sociale de l'évolution naturelle ils réduisent le marxisme à une pure « anthropologie » séparée de l'ontologie. Pour couper en tranches le matérialisme dialectique de cette façon, les révisionnistes sont obligés de rompre la continuité dans la transmission de la théorie marxiste classique, le mieux exprimé dans les œuvres de Marx, Engels, Plékhanov, Lénine, Luxembourg et Trotsky. L'expédient qu'utilise cette tendance consiste à opposer Engels comme un prétendu tenant de l'empirisme, du scientisme et d'un matérialisme vulgaire ou métaphysique à Marx tel qu'ils le reconstituent. Bien qu'il ait été impossible de les opposer l'un à l'autre de leur vivant, ces falsificateurs ont trouvé le moyen de les séparer et de les opposer après leur mort. Ils dépeignent Engels, non comme le collaborateur intime de Marx et l'interprête le plus digne de foi du matérialisme dialectique qu'ils ont créé ensemble, mais comme le premier falsificateur, comme celui qui a défiguré la pensée marxiste. Ils accusent Engels qui est innocent de ces crimes de faire ce qu'ils accomplissent eux-mêmes réellement. L'attaque de Lucaks contre Engels sous cet angle a fait beaucoup pour populariser et sanctionner la déformation des relations entre les 2 fondateurs du socialisme scientifique. Quand il concède que le marxisme comprend une théorie générale de l'être allant au-delà de la société, il répare en partie sa tentative injustifiée de séparer les collaborateurs et leur synthèse philosophique. Conformément à sa redéfinition correcte du matérialisme, Lukacs dit dans la préface à la nouvelle édition que la version du marxisme dans « Histoire et conscience de classe », souffre d'un subjectivisme qui l'emporte sur tout. Le livre présente une conception abstraite et idéaliste de la praxis, parce qu'il omet ou méconnait le rôle central du travail, activité productive, comme le médiateur de l'interaction métabolique entre la société et la nature. « Histoire et conscience de classe » ne prit pas comme point de départ le travail, la donnée fondamentale dans la formation et le développement de l'humanité, mais un stade de l'histoire beaucoup plus avancé où les relations commerciales étaient en plein effet. En fait le livre restreint la partie du matérialisme historique à la société bourgeoise et à la lutte prolétarienne contre elle. « Le matérialisme historique dans sa forme classique signifie l'auto-connaissance de la société capitaliste » dit-il. En réalité la méthode marxiste couvre toutes les étapes successives d'organisation sociale à différents niveaux de développement économique, depuis la société la plus primitive jusqu'au capitalisme et au-delà. Aliénation et relation objet-sujet L'œuvre est spécialement célébrée pour l'importance qu'elle a accordé la première au problème de l'aliénation qui est devenu depuis une préoccupation de divers courants de philosophie modernes, de l'existentialisme au marxisme. Lukacs nous fait remarquer que « Histoire et conscience de classe » eut un profond impact dans les cercles de jeunes intellectuels; je connais toute une foule de bons communistes qui furent gagnés au mouvement par ce fait précis. Sans aucun doute, le fait que cette question marxiste et hégélienne était abordée par un communiste était l'une des raisons pour lesquelles l'impact du livre s'étendit bien au-delà des limites du parti ». Dans la même lancée le Lukacs de la maturité fait remarquer qu'il a traité le problème « en des termes purement hégéliens ». Il critique le texte original sur 2 points : la nature des relations objet-sujet et la confusion de l'objectivation avec l'aliénation ».
L'utilisation de la relation objet-sujet a toujours tracé une ligne de séparation de principe entre les points de vue matérialiste et idéaliste. Le matérialisme soutient que l'objectif (dans la nature ou dans la société) a une existence antérieure au sujet et indépendante de lui, que celui-ci renvoie à l'humanité vis-à-vis de la nature, à la vie intérieure des gens, ou à l'individu. L'objet et le sujet sont unis mais non pas identiques.
L'idéalisme au contraire proclame qu'il n'y a pas d'objet sans sujet, ces deux aspects de laréalité sontinséparables et identiques en dernière analyse. Hegel, par exemple, dé peignit le processus dialectique de l'histoire universelle comme l'Esprit unifié à l'origine, ou l'Idée Absolue, s'introduisant dans la nature externe, faisant irruption dans la conscience, et passant d'un stade d'existence incomplètement subjective à un autre, jusqu'à ce que, au stade suprême de l'Esprit
Absolu, toute aliénation soit abolie par le retour de la conscience de soi sur soi. Là enfin l'identité première de l'objet et du sujet était pleinement réalisée. Dans « Histoire et conscience de classe » Lukacs a substitué le prolétariat à l'Idée logique de
Hegel. L'humanité est aliénée par la perte de son existence véritable, l'objet est opposé au sujet jusqu'à ce que le prolétariat arrive à la conscience de classe fournie par le marxisme. Par cet acte de connaissance, le prolétariat surmonte la disjonction entre le sujet connaissant et l'objet de connaissance et se libère, en même temps que le reste de l'humanité, de son état d'aliénation. L'identité du sujetobjet, incarné dans le prolétariat qui possède la conscience de classe, et créée par sa connaissance de soi, plutôt que par sa lutte révolutionnaire et sa reconstruction de la société, est comme le dit Lukacs : «une construction purement métaphysique qui est plus hégélienne que Hegel ». La conception idéaliste hégélienne de l'aliénation reposait sur l'adéquation de l'objectivation en et de l'aliénation. Suivant ses lumières, toute extériorisation d'un objet et d'une idée était une forme aliénée de son existence véritable. Pour surmonter l'aliénation, il était nécessaire de rejeter l'objectivité et d'absorber totalement cette forme fausse de l'existence à l'intérieur de l'identité sujet-objet que l'Esprit Absolu était destiné à réaliser à la fin de son effort. « Histoire et Conscience de classe » a transposé ce schéma idéaliste en termes sociohistoriques. Il aconvertiles réalisations de l'humanité objectivées dans la société jusqu'à l'avènement du prolétariat possédant la conscience de classe, en autant d'expression de l'activité aliénée enveloppée des réifications illusoires. Il ne faisait pas la différence entre les résultats de la pratique sociale qui maintenaient l'humanité et l'élévaient, et ceux qui dégradaient et déformaient les gens. En ce qui concerne l'objectivation, Lukacs en arrive à admettre que c'était «un phénomène naturel » qui procontion de par de inte duisait des relations aliénées seulement sous certaines conditions et par des voies spécifiques. Le travail forcé a une qualité aliénée, mais pas le travail libre, bien que dans les deux cas l'activité du travail assume une existence objective dans son produit. Ces socialistes humanistes d'aujourd'hui, qui voient la relation sujet-objet se manifester dans la praxis socio-historique comme le fin du fin de la philosophie marxiste, plutôt que comme l'une de ses composantes tombent dans le même piège subjectif que celui que le Lukacs de la maturité s'est dépétré L'objectif, c'est-àdire les conditions de vie du milieu, déterminantes, à la fois physiques et sociales, ne peut être avalé par les éléments du subjectif sans rompre avec le matérialisme et glisser à quelques fausses conceptions anthropocentriques et idéalistes de la réalité.
« Histoire et Conscience de classe » a d'autres faiblesses que celles qui sont discutées par Lukacs. Dans ce livre son raisonnement est mené à un niveau d'abstractions raréfiées qui entre rarement en contact avec les faits marquants de l'actualité historique. Cette fuite dans la « pensée pure » caractérise davantage le rationalisme que la méthode marxiste qui s'efforce de fondre les généralisations les plus vastes avec les données empiriques concernant les problèmes considérés. Cette façon de procéder (celle de Lukacs d'Histoire et Conscience de classe » apparait d'autant plus inadmissible si on la met en regard avec l'insistance ultérieure portée par Lukacs sur la nécessité d'insister sur la « spécificité » de la véritable pensée dialectique. Son affirmation selon laquelle « l'expérience scientifique estla contemplationă l'état pur » est un paradoxe creux né de son aversion pour le fondement matérialiste de la science et de la philosophie marxiste. Une science naturelle et sociale qui vise à changer le monde et ne se contente pas de le contempler, telte est la forme suprême de la pratique sociale, comme le reconnait le Lukacs de la maturité. La «pensée pure » et la méthode marxiste. Histoire et Conscience de classe » dit que l'a immédiatisme » c'est-à-dire le fait de s'en tenir aux apparences externes est la caractéristique essentielle et la limitation insurmontable du mode de pensée bourgeois. C'est là une affirmation trop générale et absolue : elle réduit à néant lesprogrèset réalisations formidables effectuées dans le domaine de ce développement scientifique. Les lois du mouvement de Gallilée et Newton ont révolutionné la physique en allant derrière les apparences des phénomènes pour comprendre et exprimer leur essence cachée. Les économistes classiques sont parvenus à la théorie de la valeur -travail en pénétrant dans le marché et les relations monétaires qui se manifestent comme des apparences dans la circulation des marchandises et en mettant en lumière certains des éléments déterminants dans le procès de production capitaliste. Sur ce point, Lukacs n'a pas su faire par manque de sens dialectique, la distinction entre les niveaux et aspects peogressistes et réaction- naires d'une formation sociale. Lukacs est davantage hégélien que marxiste lorsqu'il affirme que « la structure et la hiérarchie des catégories... sont les thèmes centraux de l'histoire ». Il y a là un renversement des relations entre les idées et les activités pratiques de l'humanité. La voie principale de l'histoire apparaît au travers des niveaux successifs des forces productives de la société qui s'incarne dans les modes de production allant du productivisme tribal à la transition du capitalisme au socialisme. * La structure et la hiérarchie des catégories » que celles-ci soient écqnomiques, politiques ou philosophiques sont des reflets conceptuels de ce procès historique. La méthode dialectique du marxisme n'est pas présentée dans « Histoire et Conscience de classe » comme un instrument logique pour analyser des structures en mouvement dans le domaines physique, social et intellectuel, mais davantage comme une sélection ou un système de catégories abstraites (totalité, réification) sur lesquelles Lukacs bâtit ses constructions théoriques. Les catégories particulières qu'il favorise sont beaucoup plus mises en évidence dans ce livre que des lois dialectiques de l'être et du devenir telles que l'unité et la lutte des contraires, le changement de la quantité en qualité, l'interaction de la forme et du contenu etc... Lukacs traite le prolétariat et sa conscience comme une entité fixe, un absolu doté de caractéristiques permanentes, plutôt que comme une force sociale en évolution, soumise à un développement extrèmement contradictoire et inégal, qui, sur la base de son rôle déterminé dans la structure et le fonctionnement du capitalisme, est susceptible d'acquérir les caractéristiques les plus opposées. Selon les circonstances, cette classe peut passer d'un stade d'atomisation à un état économique et politique extrémement organisé, de la passivité non révolutionnaire à des dispositions révolutionnaires très énergiques. Dans des conditions objectives imposées de défaite politique et de récession économique, ce processus peut aussi temporairement évoluer dans le sens contraire. Il suggère que le prolétariat a seulement besoin de prendre conscience de sa nature sociale et de sa mission historique pour que la réification soit dépassée, bien que l'extraction de ce phénomène né de relations commerciales nécessite plus qu'une prise de conscience, elle ne requiert rien de moins que la transformation socialiste de la société. Il représente le prolétariat venant à la conscience de classe comme un agent libre, prêt à l'activité révolutionnaire, sans accorder tout leur poids aux conditions objectives déterminantes nécessaires pour franchir un pas décisif vers la conquête du pouvoir. Le point de vue unilatéral refléte l'ultra-gauchisme unilatéral reflète l'ultra-cauchieme hátori. unilatéral reflète l'ultra-gauchisme rhétorique que Lénine a critiqué. En fin de compte, son approche rationaliste se fait pour dans l'affirmation selon laquelle « La force de toute société est en dernier ressort une force spirituelle, d'où il résulte que nous ne pourrons être libérés que par le savoir » Ceci est au mieux une demi vérité trompeuse. Chaque fois que les ressources spirituelles et idéologiques des classes dominantes qui maintiennent les opprimés à leur traine sont épuisées leurs agents ont recours à des moyens plus matériels de répression, comme les guerres civiles et coloniales le démontrent. Ceci constitue l'ultime force - aussi bien que le talon d'Achille - de la domination capitaliste, que le contre-pouvoir organisé des masses révolutionnaires doit affronter et renverser. Bien que Lukacs aitcorrigé de nombreuses erreurs théoriques dans son exposé initial, son entreprise d'auto-critique est restée incomplète et a tourné court sur certains points essentiels. Il a réinstauré l'objectivité ontologique qui est la pièce angulaire de toute philisophie matérialiste, mais il a évité de se prononcer sur le processus dialectique ou non de la nature, sur le fait qu'il témoigne ou non des lois de sa logique. Le défaut est d'autant plus frappant que dans « Histoire et Conscience de classe » il était un des premier à reprocher à Engels d'avoir étendu la dialectique aux phénomènes surnaturels, en fonction du fait que « le processus dialectique se joue essentiellement entre le sujet et l'objet. ». D'après cette thèse, il ne tient aucune place dans les évènements de la nature. Parce qu'il est présumé que la dialectique n'a surgi qu'avec l'humanité, la transmutation physico-chimique de la matière inerte en matière vivante sur terre il y a quelques millions d'années ne peut étre classée comme une manifestation majeure de la loi du saut qualitatif produit par les changements quantitatifs qui l'ont précédé. La limitation du processus dialectique et de ses lois à l'histoire et à la pensée humaine viole le nomisme de la vision marxiste du monde, fondée sur l'unité matérielle du cosmos derrière toute sa diversité qualitative. Cette partition de la réalité n'est pas simplement contraire à la position prise par Marx, Engels et Lénine. Elle échoue face à cette question : que dévoilent les résultats des sciences naturelles, aussi bien que de l'histoire des sciences elles-mêmes, concernant le caractère le plus général des lois du mouvement et du changement dans le monde physique ? Selon la philosophie marxiste, les découvertes les plus récentes des sciences naturelles, comme les découvertes antérieures, - de la théorie de l'évolution inorganique et organique aux découvertes incomplètes concernant la physique des particules élémentaires - confirment la validité de la conception dialectique des processus naturels. A est évident que Lukacs, à la différence de Engels et Lénine, ne se sent pas à son aise face aux problèmes philosophiques posés par les derniers développements des sciences naturelles. Pour Hegel, les lois de la dialectique n'étaient que les lois de la pensée. Pour le marxisme, elles sont les lois qui embrassent le plus largement toutes les divisions de l'être : la nature, la société et la pensée. Pour les révisionnistes, cependant elles ne sont que des lois de l'histoire humaine. En évitent les conclusions qui découlent du caractère logique des changements dans les phénomènes pré-humains et extra-humains, Lukacs apporte aide et soulagement à ceux qui tronquent la philosophie marxiste, des existentialistes français aux néo-humanistes qui dénient la dialectique de la nature et essaient de réduire le marxisme à une théorie du développement social et du métabolisme nature-société, comme il le faisait lui-même « Histoire et Conscience de classe ».
Deuxièmement, Lukacs n'a pas abandonné son explication unilatérale de la génèse idéologique du matérialisme dialectique, par laquelle il a fait dériver d'une manière trop directe et exclusive la philosophie de Marx de celle de Hegel. Sur ce point, il ne tient aucun compte des médiations qu'il estime à juste titre essentielles pour utiliser la méthode dialectique.
Bien qu'il ait cessé de penser que le matérialisme était un fétiche bourgeois, il maintient dans sa préface que « Marx procède directement de Hegel » et que « Plekhanov et les autres (qui incluraient Engels et Lénine) ont beaucoup surestimé le rôle de Feuerbach dans la formation du matérialisme dialeotique ». Cette opinion ne contredit pas seulement à l'évidence les écrits du jeune Marx de 1843 à 1845, mais aussi le témoignage important de Engels qui a écrit « Feurbach et la fin de la philosophie classique allemande » pour démontrer leur dette à l'égard de cet emminent matérialiste allemand.
La dépréciation injustifiée de la contribution de Feuerbach au développement du matérialisme moderne provient de l'habitude invétérée de Lukacs de minimiser les éléments matérialistes dans larrière plan et la structure du marxisme. Toute sa pensée est imprégnée de préjugés hegeliens qu'il absorba dans le milieu académique d'Europe Centrale de ses années pré-marxistes, bien que ce soit un peu moins prononcé dans ses œuvres plus mûres. Comme Ernst Bloch l'a remarqué spirituellement dans sa critique originale de « Histoire et Conscience de classe ». « Marx n'a pas remis Hegel sur ses pieds pour que Lukacs puisse remettre Marx sur la tête ».
Cette déviation était évidente dans sa croyance persistante que, comme il l'écrivit dans « Histoire et Conscience de classe », • la totalité concrète est... la catégorie qui gouverne la réalité ». Il tirait sa conclusion de la proposition hégélienne selon laquelle « la vérité est dans la totalité ». La recommandation de considérer toutes les choses 'et les événements dans leurs interrelations et comme les parties d'un tout, et de reconnaître que la totalité est première par rapport à n'importe laquelle de ses parties est un trait essentiel de la méthode dialectique. Elle est spécialement utile pour contrer l'approche morcelée et pluraliste des phénomènes tenue pour modèle et pratiquée par les empiristes, les pragmatiques et les positivistes.
Néanmoins, élle ne peut être érigée en concept central et suprême de la pensée marxiste, comme Lukacs le fit dans « Histoire et Conscience de classe » lorsqu'il écrivit « La catégorie de la totalité, la domination complète, déterminante du tout sur les parties, est l'essence de la méthode que Marx reprit de Hegel, et qu'il transforma, d'une manière originale, en fondement d'une science entièrement nouvelle ».
Cette union unilatérale du concept de totalité prééminent par rapport au reste à laquelle Lukacs a donné cours, a été saisie comme le talisman magique de la pensée dialectique par beaucoup d'autres théoriciens marxistes et quasi-marxistes, tels que Lefebvre, Sartre dans La critique de la Raison dialectique, qui tous subordonnent ou suppriment les aspects matérialistes du marxisme et le hegelianisent comme bon leur semble.
Entre parenthèses, Lukacs ignore sa propre recommandation pour la totalité dans la philosophie marxiste, lorsqu'il refuse d'accepter les connections impossibles à rompre qui existent entre la dialectique de la nature et la dialectique de l'évolution des relations entre la nature et l'humanité dans le développement historique de l'organisation sociale. Ce dualisme n'est toujours pas résolu dans son ultime position.
Finalement, Lukacs soutient la conception selon laquelle le marxisme n'est pas un corps de doctrines et de principes, ou un ensemble de conclusions vérifiées et vérifiables empiriquement, dérivées de leurs applications. C'est simplement et uniquement une méthode de raisonnement, une analyse critique, une vue partagée avec l'école de Francfort d'Adorno, Horkhumer, Marcuse - et même Sidney Hook. Il adhère à la définition de l'orthodoxie contenue dans le passage suivant de « Histoire et Conscience de classe ».: « Supposons que des recherches récentes aient prouvé une bonne fois pour toutes que chacune des thèses individuelles de Marx était fausse. Même si ceci devait être prouvé, tout marxiste orthodoxe « sérieux » devrait toujours pouvoir accepter de telles conclusions modernes sans réserves, et par là même rejeter chacune des thèses de Marx - sans être contraint une seule minute de renoncer à son orthodoxie ».
Quelle opinion stupéfiante, venant d'un matérialiste qui croit que la pratique sociale est l'épreuve de vérité, ou d'un dialecticien qui comprend l'unité de la forme et du contenu ! Si chacune des thèses marxistes sur le cours de l'histoire, telle que la lutte des classes considérée comme le principal moteur des sociétés civilisées, et toutes les conclusions du Capital, de la théorie de la valeur : travail, la double nature du travail, la source de la plus-value, la concentration et la centralisation croissantes du capital, à l'expropriation des expropriateurs, peuvent être démontrées fausses, à quoi sont-elles bonnes ? Une méthode qui, en philosophie, en histoire, en économie, n'est parvenue à aucune conclusion vraie, digne de foi et durable, et n'a conduit qu'à des erreurs, serait théoriquement indéfendable et sans valeur dans la pratique. Ceci ne fait pas de doute.
La conception selon laquelle le marxisme peut être réduit à un résidu méthodologique est purement idéaliste, reprise directement de Hegel - ou plus exactement, elle est une extraction unilatérale de sa pensée. La méthode par elle-même, sans contenu spécifique, n'a pas plus de réalité, d'efficacité ou de valeur qu'un esprit désincarné. C'est une coquille vide. Le corps de propositions qui forme la substance véritable du marxisme, tel qu'il a été augmenté et vérifié pendant les cent dernières années ne peut pas être aussi cavalièrement laissé pour compte. Il constitue le contenu essentiel et irremplaçable de son système de pensée, et fournit les guides de lecture de sa façon de procéder.
N'importe laquelle des propositions particulières du marxisme, dans quelque domaine 'que ce soit, peut être remise en question, examinée de façon critique, modifiée et même écartée si les faits l'exigent. Le dogmatisme est étranger au matérialisme dialectique. Mais en posant pour hypothèse la possibilité de vider entièrement la définition du marxisme de son contenu concret, Lukacs ouvre la porte au scepticisme philosophique et au rejet des principes fondamentaux et des positions spécifiques qui distinguent le marxisme de toutes les autres écoles de pensée et lui donnent la force de la vérité qui peut donner tous ses fruits dans la pratique. La carrière politique de Lukacs
Cette critique s'est polarisée sur son œuvre la plus controversée, et ne traite pas de la totalité de ses études sur l'histoire et les problèmes de la philosophie, de la littérature et de l'esthétique, à propos desquelles il a exercé ses talents. En tant que penseur et humaniste dans divers domaines culturels, de la philosophie aux arts, Lukacs était loin en avant de ses contemporains. S'il n'apporta pas des réponses justes dans tous les cas, ses recherches éclairèrent la plupart des questions importantes qui sont discutées aujourd'hui par les philosophes marxistes.
Combien sa carrière politique fut ignominieuse, à l'inverse | Jusqu'en novembre 1918, il fut opposé à la révolution d'Octobre. Après avoir rejoint le PC hongrois, il fut ministre de l'Education du régime révolutionnaire désordonné qui s'effondra en moins de 6 mois.
Comme on l'a remarqué, il appartint à l'ultra-gauche du komintern au temps de Lénine et Trotsky. Il ne prit aucune position définie dans la lutte de fractions qui déchira le mouvement communiste international pendant les années 20 et qui décida de son orientation ultérieure. Il se guérit si bien de son ultra-gauchisme dans le milieu des années 20 qu'il bascula dans l'aile droite dont il ne s'écarta plus pendant le reste de sa vie.
Lukacs se retira de l'arène politique du parti en 1929, lorsqu'il découvrit que Bela Kun se préparait à l'expulser du PC hongrois comme « liquidateur ». Il renonça à lutter pour ses idées, présentées dans les « thèses de Blum » (son pseudonyme dans le parti) et. publia une abjuration, de manière à éviter le sort de son collègue philosophe Karl Korsch, qui fut expulsé du PC allemand en 1926. Il agit de même en plusieurs autres occasions par la suite, désavouant ou supprimant ses vues réelles de manière à rester dans les rangs staliniens et à échapper aux représailles. L'auto-justification qu'il offrit cinquante année plus tard fut que sa complaisance lui avait permis de « participer activement à la lutte contre le fascisme », bien qu'il ait été, de son propre aveu, en désaccord avec la théorie stalinienne du « social-fascisme » qui aida Hitler à venir au pouvoir. La seule façon de mener effectivement la lutte contre le fascisme, c'était d'aller contre la politique désastreuse de Staline, comme le firent les trotskystes. Mais du début à la fin Lukacs s'opposa consciemment et irrévocablement au trotskysme. Il fit l'apologie du « socialisme dans un seul pays » comme de l'une des plus grandes contributions de Staline, et accepta sans réserves la coexistence pacifique, la politique de fronts populaires et leurs conséquences. Il s'adapta à la politique cul54 turelle du Kremlin et se fit l'écho des calomnies lancées contre l'ensemble du peuple allemand dans sa propagande pendant la guerre. De retour en Hongrie en 1945, il continua à se consacrer à des recherches littéraires, et ne s'engagea pas dans la vie politique publique avant le XXème Congrès de 1956. Pendant les débats mémorables du Cercle Petöfi de Budapest, en juin de cette année, il se mit en avant comme un critique cinglant de la politique culturelle stalinienne dont il avait souffert. Emporté par l'élan du soulèvement des masses en 1956 comme il l'avait été en 1919, Lukacs s'associe aux communistes dissidents regroupés autour d'Imre Nagy, et entra au Comité Central lorsque Nagy devint premier ministre, assumant temporairement le porte-feuille de la Culture Populaire dans le nouveau gouvernement. A l'apogée de la révolte, le 31 octobre, il déclara dans une interview donnée à un journaliste polonais que « le communisme hongrois avait été totalement deshonnoré ». Après la répression brutale du soulèvement populaire, il fut emprisonné en Roumanie, mais autorisé à retourner à Budapest dès 1957. Il refusa de désavouer la révolte, et fut dénoncé à nouveau comme un révisionniste irrécupérable. Toutefois, Kadar, l'actuel premier hongrois, et lui, furent les seuls survivants parmi les dirigeants qui avaient fondé le nouveau Parti Communiste organisé par Nagy. Lukacs suivit ordinairement la ligne de moindre résistance. Bien qu'il ait reculé devant les pires abominations staliniennes qu'il condamna avec force dès que la déstalinisation le permit, il avait adhéré loyalement à la ligne politique du Kremlin. Dans le conflit sino-soviétique, il se rangea aux côtés de Moscou en dépit des critiques fondées que les maoïstes dirigérent contre l'oportunisme krouchtchévien. Bien qu'il ait admis que l'aliénation était intense dans les Etats ouvriers bureaucratisés, il s'opposa, sauf dans le bref interlude de 1956, à toute lutte de masse pour la démocratie so: cialiste. Il épousa la thèse de la convergence des pays post-capitalistes et des nations capitalistes industrialisées et fit même — que vous le croyiez ou non - l'éloge du « Brain trust » à la Kennedy « en tant que forme organisationnelle » supérieure à la « position spécifique de Marx et Lénine dans les pays socialistes ». A la fin de sa vie, il ne fit aucune déclaration publique sur l'invasion de la Tchécoslovaquie. Il en fut personnellement navré, et s'opposait à l'intervention, mais il ne s'éleva pas contre publiquement de peur, dit-il, «d'être associé à l'hystérie anti-socialiste ». I ne protesta pas davantage contre l'exclusion de Soljenitzyne de l'Union des Ecrivains, bien qu'il ait beaucoup apprécié ses romans. Réconcilié avec le régime de Kadar, mis en place après l'écrasement de la révolte de 1956, il retourna au PC comme l'un de ses ornements les plus honorés. Sa carrière suivit pour beaucoup la même trajectoire que celle d'llya Ehrenburg, qui de la même manière, à force de manœuvres et de chance, réussit à échapper au peloton d'exécution, accueillit avec soulagement la destalinisation et mourut de sa mort naturelle dans sa vieillesse. Elle témoigne des ravages que l'époque stalinienne fit subir aux esprits les plus éminents qui avaient été gagnés à la cause du socialisme. La conformité de a chéorie et de l'action La terrible pression mentale, morale et physique que le système stalinien pouvait faire peser, et qui brisa tant de gens, ne suffit pas à justifier la voie de capitulation prise par Lukacs. Il y a une conformité entre certaines caractéristiques de ses théories et sa ligne d'action. En accord avec son approche extrêmement abstraite de la nature du prolétariat dans * Histoire et Conscience de classe, Lukacs esquissa une conception du rôle du parti d'avant-garde qui fut plus élaborée dans sa brochure « Lénine », publiée au début de 1924. II voyait le parti comme l'« incarnation tangible de la conscience de classe du prolétariat », qui avait pour tâche de préparer activement et d'organiser la révolution, au lieu d'attendre passivement qu'elle survienne. Ce schéma de la théorie léniniste de l'organisation, représentait une avance considérable sur la social-démocratie, et même sur les insuffisances des idées de Rosa Luxembourg. Toutefois, Lukacs projeta dès lors sans discernement sa vision du parti idéal comme « incarnation tangible de la conscience de classe du prolétariat » sur le parti communiste russe, indépendamment des circonstances. La situation réelle de l'Union Soviétique et l'Internationale Communiste après. Lénine ne correspondaient en rien à ses descriptions. Cet adversaire du fétichisme, vice bourgeois, succomba à une forme maligne de fétichisme. En dépit des crimes commis par l'appareil stalinien, il s'accrocha à l'illusion selon laquelle les sommets de l'Union Soviétique et les dirigeants du PC russe demeuraient fidèles au programme de Lénine et à la cause du socialisme international. Fixant son attention sur la continuité formelle qui existait entre le parti de Lénine et celui de Staline, il ne sut pas, comme des millions d'autres, reconnaître que l'organisation bolchévique s'était changée en son contraire, comme la social-démocratie avant elle. Ce parti qui avait servi la classe ouvrière et qui l'avait faite avancer vers ses buts socialistes, s'était perverti sous Staline en agence dominée par une bureaucratie privilégiée qui avait trahi les intérêts du prolétariat. En fétichisant le PC de Staline, Lukacs abandonna l'essence critique de la méthode dialectique. En refusant de voir l'énorme disparité qui existait entre ses prétentions et sa conduite, et de tirer les conclusions découlant nécessairement de cette contradiction, comme le fit Trotsky, il ignora la priorité que le matérialisme marxiste accorde aux faits de l'expérience dans la lutte des - classes. Les écarts de ce dialecticien vers le formalisme et le fétichisme sont les maillons qui relient ses habitudes de pensée et sa pratique politique dans les trois phases de son évolution. « Histoire et Conscience de classe », dit Lukacs 50 ans plus tard, fut un amalgame trêmement contradictoire d'idées surgies de tendances qui entrèrent en conflit en lui-même lorsqu'il changea de point de vue de classe au milieu d'une crise mondiale. Voici une saine appréciation de cet ouvrage célèbre. Un demi-siècle plus tard, beaucoup d'autres jeunes intellectuels se trouvent dans une situation semblable. Ils rompent avec les conceptions et les valeurs du monde bourgeois et son « académisme pernicieux » pour rentrer dans les rangs anti-capitalistes. Ceci les oblige à reconstruire leur perspective théorique antérieure en accord avec les doctrines authentiques du marxisme. Beaucoup de ceux qui ont adopté des positions plus ou moins révolutionnaires en politique, en économie, en sociologie, s'arrêtent à mi-chemin et persistent à s'accrocher à des idées non marxistes en philosophie et en logique. Ils doivent encore poursuivre la tâche ardue de remplacer leur idéologie petite bourgeoise antérieure par une idéologie prolétarienne scientifique sur toute la ligne. Certains font appel à @ Histoire et conscience de classe » comme à une autorité pour couvrir leurs conceptions erronées de la méthode de pensée marxiste. L'autocritique de Lukacs devrait leur faire remarquer que ces essais sont pleins d'interprétations fausses. Il se désespérait de ce que « ce sont présisemment les parties de ce livre que je considère comme théoriquement erronées qui ont eu le plus d'influence ». Cet ouvrage, c'est aussi l'avertissement qu'il est souvent plus facile de diluer et de défigurer les enseignements du marxisme que de les assimiler pleinement et de les appliquer pour féconder des pensées ultérieures. Lukacs se défit de beaucoup de ses erreurs de jeunesse en philosophie à l'aide des écrits de Lénine. Puis il devint un disciple de Staline, dédaignant la continuation du léninisme dans le mouvement trotskyste. Si la nouvelle génération d'intellectuels révolutionnaires peut éviter les erreurs pour lesquelles Lukacs et la classe ouvrière mondiale ont payé un prix si élevé, la philosophie comme la politique marxistes auront tout à y gagner.
le 16 octobre 1971