Le camarade Abrahamovici soulève cinq problèmes importants au sujet de mes remarques sur l'évolution de la philosophie de Lukacs. Ce sont : la place de Plékhanov dans la tradition marxiste, l'évaluation du matérialisme français du XVIllème siècle, les rapports du subjectif et de l'objectif dans l'histoire, le statut de la dialectique de la nature et le rôle de la pratique dans la théorie marxiste. Voici mon avis sur ces LUKACS questions. Plékhanov et la philosophie La pensée philosophique marxiste pendant trois générations présente une continuité qui va de Marx et Engels (sans les séparer l'un de l'autre comme le faisait Lukacs à ses débuts) jusqu'à Rosa Luxembourg, defen Lénine et Trotsky en passant par Plékhanov et Labriola. Lukacs et ses disciples opposent à cette tradition une version du marxisme prétendûment mécaniste et positiviste, représentée par Engels, Kautsky et Plékhanov. Plékhanov a appris le matérialisme historise du que et dialectique à tous les marxistes qui
Sont dirigé la révolution russe. Il a exposé avec conviction et défendu avec force les principes phlosophiques du socialisme scientifique contre les idéalistes, les subjec tivistes, les positivistes et les éclectiques de son époque. Il exposa l'importance de la logique de Hegel dans la formation du marmate xisme trente ans avant Lukacs et bien mieux que lui, il l'intégra correctement dans la conception matérialiste du monde. Lénine a considéré ses œuvres philosophiques comme les meilleures dans l'acquis du marxisme international et a exigé qu'elles rialis soient comprises dans la liste des « manuels de base du communisme ». Trotsky écrit : « Plékhanov n'a pas créé le matérialisme dialectique, mais il en fut le représentant brillant, passionné et convaincu en Russie depuis le début des années quatrevingt. Et cela exigeait la plus grande pénétration, une large culture historique et une extrême audace dans la pensée ». me
A ceux qui tentaient de discréditer les apports théoriques de Plékhanov en s'appuyant sur des « égarements politiques » notoires en 1905, 1914 et 1917, Trotsky répliquait : « le grand Plékhanov, le vrai, nous appartient entièrement. Il est de notre devoir de redonner aux jeunes générations sa dimension intellectuelle dans toute son ampleur ». Ce sont des jugements plus valables que celui d'Abrahamovici qui qualifie Plékhanov d'épigone, c'est à dire de disciple borné et dogmatique. Plékhanov est un guide plus sür pour l'interprétation du matérialisme dialectique que le jeune Lukacs et même le Luckacs de la maturité.
La continuité matérialiste Mais alors qu'est-ce qui pousse Abrahamovici à présenter Lukacs plus que Plékhanov comme un maître de la théorie marxiste ? Cette évaluation erronée provient du fait que ses conceptions sur l'ampleur et le contenu de la philosophie marxiste sont plus étroites que le matérialisme cohérent de Plékhanov. Elles rejoignent celles des tenants de l'école de la praxis et des existentialistes marxisants qui, comme le jeune Lukacs, veulent restreindre le domaine du matérialisme dialectique aux phénomènes sociaux et historiques et évacuer les phénomènes naturels de son champ d'application. La grande force de Plékhanov fut son adhésion (sans réserves) à une conception matérialiste globale qui allait de l'évolution du cosmos à l'histoire des principales tendances en philosophie. Il avait une profonde connaissance des matérialistes français du XVIllème siècle. Il expliquait comment la philosophie marxiste, couronnant 2 500 ans de pensée matérialiste continuait dialectiquement les penseurs du siècle des lumières qui combattaient l'idéologie de l'ancien régime et prônaient la révolution démocratique bourgeoise. Il s'efforça de distinguer leurs positions matérialistes fondamentalement correctes et progressives des limites et erreurs dûes à l'état du développement historique (leur conception mécaniste et statique de la nature de la société, une théorie contemplative de la connaissance, une interprétation idéaliste de l'histoire). Dans « Histoire et Conscience de classe », Lukacs n'accepte pas cette critique dialectique des matérialistes français (et de Feuerbach), mais rejette les principes matérialistes que les précurseurs de l'époque bourgeoise avaient en commun avec le marxisme. Remarquer que Lukacs, par la suite, sur une série de questions décisives, évolua dans le sens du matérialisme de Marx, Engels et Lénine, n'est pas faire du stalinisme le gardien et le modèle du marxisme orthodoxe, comme le suggère Abrahamovici. C'est à mettre au crédit de Lukacs. L'ennui avec Lukacs, c'est qu'il n'a jamais totalement réglé ses comptes avec son passé philosophique et liquidé toutes les interprétations erronées de la méthode marxiste répandues dans « Histoire et Conscience de classe ».
Sujet et Objet Il est aussi nécessaire d'avoir une vision matérialiste correcte des relations entre le sujet et l'objet que d'avoir une conception dialectique de ces deux catégories. Cela commence avec le rapport entre l'humanité et la nature. Le monde extérieur a existé des milliards d'années avant l'humanité et est indépendant d'elle. D'un autre côté, l'humanité (le sujet) ne peut exister et n'existe pas sans la nature (l'objet), mais est un produit et une partie de son évolution sur terre. Cette objectivité scientifique et philosophique distingue le point de vue matérialiste de toutes les espèces de subjectivisme et d'idéalisme. Divers falsificateurs du marxisme essaient d'obscurcir cette distinction fondamentale en mettant en avant les interactions entre le sujet et l'objet dans le processus historique. Bien que la nature et le travail constituent deux côtés d'une seule totalité dialectique dans l'évolution sociale, toutes les modifications introduites par l'être humain dans la nature au cours de l'histoire ne peuvent cacher ou supprimer le fait que le monde extérieur a existé d'abord et qu'il est à la source de l'évolution. La conception matérialiste de l'histoire étend ce même principe de la primauté de l'objectif sur le subjectif aux phénomènes sociaux. L'existence, c'est à dire les conditions matérielles de vie et de travail, est première, la conscience est secondaire. Les facteurs objectifs, tels que le degré de développement des forces productives, la technologie et l'organisation du travail déterminent de façon beaucoup plus décisive le cours et les caractéristiques de l'histoire que la moralee, l'art, la religion, la philosophie et d'autres éléments subjectifs et spirituels. Le prédominance des facteurs objectifs sur les facteurs subjectifs a une immense importance aussi bien politique que méthodologique et théorique, parce que les activités, productions et consciences des peuples, des classes, des partis et des individus sont gouvernées par les conditions objectives de leur développement. Reconnaître et appliquer cette vérité est indispensable pour une orientation correcte dans la lutte de classes. Le camarade Abrahamovici craint qu'affirmer l'indépendance et la priorité des causes objectives ne fasse de l'humanité un « négligeable épiphénomène » et réduise à néant son rôle créateur. Le matérialisme marxiste a rencontré mille fois cette objection. Le déterminisme dialectique du marxisme évite l'unilatéralité des mécanistes. Il se base sur la réciprocité de la cause et de l'effet dans les rapports et interactions globales des événements. Au cours d'un processus, ce qui était à l'origine une conséquence peut devenir une cause de plus en plus efficace qui influence le phénomène qui l'a produite. L'hamanité, excroissance de la nature, en vient à modifier son environnement pour l'adapter à ses buts. Les idées et les programmes engendrés par des circonstances matérielles peuvent devenir de puissantes forces de changement si elles pénètrent les larges masses. Ainsi, le prolétariat, produit par le capital, peut détruire son créateur. Néanmoins, dans chaque processus, il faut distinguer quel élément ou ensemble d'éléments joue le rôle déterminant puisque, sauf cas exceptionnels ou épisodiques, la cause et l'effet ne s'affectent pas réciproquement à un degré égal. Les volontaristes qui assignent un rôle décisif à la volonté de l'homme dans le développement social ne donnent pas un poids suffisant aux conditions objectives et aux nécessitée historiques. Bien plus, ils maintiennent qu'insister, comme les matérialistes, sur la primauté des causes objectives, est une attitude mécaniste et mène à la passivité et au fatalisme. Le vrai révolutionnaire, croient-ils, fait toujours de l'énergie, de la conscience, de la volonté du subjectif l'essentiel de la théorie et de la pratique. Le matérialisme dialectique va de l'objectif au subjectif à la fois dans la recherche historique et dans la lutte pour la révolution prolétarienne. Il est également conscient que, lorsque les prémisses objectives sont mûres, la conscience, l'initiative et l'action des classes, des partis et des dirigeants peuvent devenir décisives et il agit en conséquence. De même que la connaissance scientifique de la nature dans ses applications technologiques peut transformer l'économie, de même la connaissance scientifique des lois du développement social acquise par les forces révolutionnaires peut changer la société et réorienter l'histoire. Est-ce que cela n'accorde pas une large place à la créativité de l'humanité vis à vis de la nature et au rôle créateur du sujet dans l'histoire et la politique ?
La dialectique de la nature Abrahamovici, apparemment, nie qu'il y ait eu une dialectique de la nature distincte de la dialectique de l'histoire humaine. Une telle position méconnait la signification du fait que notre espèce est elle-même un produit du développement dialectique de la matière organique et inorganique. Le développement dialectique de l'histoire humaine surgit de cette dialectique de la nature cependant que le primate se changea en hominien et par suite le dépassa lorsque le travail humain créa au fur et à mesure les conditions de son développement ultérieur. Il est vrai que les deux sont étroitement intégrés dans le système marxiste qui consiste le mouvement dialectique de l'histoire comme un prolongement, à un degré qualitativement supérieur, de la dialectique de la matière mais aussi comme une rupture ou un fossé dans cette continuité parce qu'il se meut selon des lois différentes. Cependant, le nœud du problème ne concerne pas l'être et l'évolution des rapports entre les processus naturels et sociaux, mais plutôt le domaine de la nature elle-même. La nature connait une évolution prolongée avant l'apparition de l'humanité et de nombreux événements de l'univers se produisent aujourd'hui sans la présence et l'intervention de l'être humain. Quel est et quel a été le modèle logique de ces processus ? C'est la question. Le marxisme nous enseigne qu'ils se conforment à des lois dialectiques telles que la transformation et l'opposition des contraires, la transformation de la quantité en qualité et réciproquement, la rupture de la continuité dans la production de nouveautés, etc... Les sauts principaux d'un état qualitatif à un autre ont lieu aux limites de l'évolution quand un état de la matière se transforme en un autre plus complexe. A un certain moment, le processus chimique donne naissance aux processus biochimiques, puis plus tard physiologiques; le poisson se transforme en amphibie, puis en reptie. La transformation de la matière inorganique en matière organique, de l'être vivant en être humain ont été les exemples les plus marquants de transformations dialectiques dans la nature. Le camarade Abrahamovici présente deux arguments contre l'existence indépendante de la dialectique de la nature. Pour défendre Lukacs, il dit qu'il ne peut y avoir de distinction absolue entre l'humanité et la nature. Cela dépend quel côté de leurs relations l'on considère. Ce n'est vrai que pour l'humanité • humaine et sociale. Ce n'est plus vrai pour la nature avant l'avènement de l'humanité.
Il tente ensuite de renforcer cette approche anthropocentrique en affirmant que les cas de transformations de quantité en qualité sont des « phénomènes naturels d'origine sociale ». Le fondement de l'erreur réside dans cette phrase ambigüe. Les fondateurs du marxisme pensaient que la loi dialectique de la transformation de quantité en qualité caractérisait toute forme de mouvement. C'est, selon Engels & une loi générale du développement de la nature, de la société et de la pensée ». Ce mode de changement n'est pas principalement ou exclusivement un phénomène d'origine sociale, bien qu'il s'applique à la société et qu'il fût découvert et formulé comme une loi universelle de développement par certains logiciens dans des circonstances spécifiques, intellectuelles et historiques. Mais ces considérations ne nient pas son rôle autonome dans la nature, avant l'existence sociale et loin d'elle. Contrairement à l'affirmation d'Abrahamovici, la dialectique de la nature comme préalable et cadre de l'histoire, n'est pas de la métaphysique, comme disent les positivistes, ni une déformation du marxisme dérivée de la « diamat » stalinienne. C'est une conception partagée par Marx, Engels, Plékhanov, Lénine et Trotsky. La philosophie de la praxis Le jeune Lukacs et Karl Korsch ont rejeté ce point de vue. Récemment, ils ont été rejoints par un nombre croissant de marxistes « anthropologiques » et e humanistes » dont Marcuse, Lefebvre, Axelos, Fromm et nombre de philosophes communistes yougoslaves, tchèques et polonais. La plupart d'entre eux partagent une conception dialectique de la société, mais, avec les existentialistes (Heidegger, Sartre, MerleauPonty, Hyppolite), avec les pragmatistes américains comme Hook et avec presque tous les représentants de la philosophie académique occidentale, ils pensent que la dialectique de la nature est une excroissance hégélienne qui n'a pas de place dans une explication scientifique du monde et qui devrait disparaître d'une vraie philosophie. Au contraire, malgré leur répulsion devant le dogmatisme bureaucratique et le terrorisme intellectuel, de nombreux philosophes et scientifiques soviétiques de premier plan tels que Fock, Blokmintsev, Omelianovskie et Alexandrov en physique, Schmidt et Ambartsumian en cosmogonie et cosmologie, Oparinine en biochimie et B. Kedrov en histoire des sciences, ont volontairement adopté l'interprétation matérialiste dialectique de la nature et utilisent ses idées et méthodes pour traiter de difficiles problèmes théoriques des sciences conteporaines. On peut apprendre plus de leurs positions et de leurs démarches que des imitateurs du jeune Lukacs (pour un compte rendu de leurs œuvres, voir « Science et Philosophie en Union Soviétique » par Loren R. Graham - New-York. Alfred A. Kuopf, 1972). Abrahamovici définit le marxisme comme « la philosophie de la pratique au sens stricdu terme ». Le marxisme, certes, accorde à la pratique sociale une place exceptionnelle et spécifique dans la conception de l'histoire et dans la théorie de la connaissance. La pratique, les activités des hommes pour changer la nature et leurs propres rapports, est le point de départ, la base et le but de la connaissance. Les activités productives forment et transforment les relations humaines et engendrent l'ensemble de la culture. La pratique et l'expérimentation de chaque jour, dans la science comme dans l'industrie, fournit le suprême critère de la vérité ou de la fausseté de toutes les idées et jugements: En même temps, la pratique humaine n'englobe pas le tout de la réalité et la base objective de la dialectique lui échappe. Les activités sociales productives échappent aux relations réciproques par lesquelles l'humanité utilise, modifie et maîtrise l'environnement et se transforme. Ces relations n'apparaissent qu'au moment où le travail nous a élevé au-dessus du singe. L'indépendance de la nature et l'inévitable dépendance de l'homme par rapport à elle, postulat fondamental de toute forme de philosophie matérialiste des Grecs à Marx, c'est ce que les disciples de l'école de la pratique essaient de masquer ou de rejeter. Pour nous, le développement de l'humanité, au travers de la pratique sociale créatrice et progressive et de la théorie scientifique qui s'en dégage et qu'elle valide, est le couronnement de l'évolution du monde matériel. Comme l'écrivait Trotsky dans son article sur la mort de Tolstoi en 1910 : « Comme base de l'univers et de la vie, nous ne connaissons et ne reconnaissons que la priorité de la matière, obéissant à ses lois internes. La société humaine, comme l'être humain individuel, n'est pour nous qu'une particule de l'univers, soumis à des lois générales ». Apparemment, le camarade Abrahamovici et moi ne sommes pas du même avis sur la situation philosophique actuelle dans les milieux socialistes et les tâches qu'elle entraîne. En philosophie comme en politique, je vois trois tendances qui luttent les unes contre les autres au milieu de la confusion considérable provoquée par la désintégration du monolithisme stalinien. Il y a les tenants toujours puissants de la déformation stalinienne du marxisme. Des variétés bigarrées de révisionnisme, éclectisme et subjectivisme, et les véritables représentants de la méthode matérialiste dialectique. Les confusionnistes du second groupe essaient de mêler ce dernier courant avec le brouet stalinien afin de barrer la route à la clarté marxiste et assurer leurs propres erreurs. Pour cette raison, le camarade Abrahamovici, en mettant l'accent sur la dialectique matérialiste sous tous ses aspects, s'égare s'il croit que le danger principal est l'alignement sur les déformations staliniennes du marxisme. Il est bien plus dangereux de faire des concessions au courant de pensée nourri par « Histoire et Conscience de classe » qui ignore l'ancrage de la philosophie marxiste dans le monde réel, refuse la dialectique de la nature et tente de substituer toutes sortes de présupposés non matérialistes aux positions marxistes authentiques.
George Novack 1er mai 1972 59