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La revue › nouvelle série n° 4

A propos du livre de Bon et Burnier « Classe ouvrière et révolution »

Quatrième Internationale, nouvelle série n° 4 · 15 octobre 1972 · p. 46-48 · 2 299 mots

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La thèse centrale de Bon et Burnier, défendue d'abord dans « Les nouveaux Intellectuels » (2) puis complétée dans « Classe Ouvrière et révolution » est que nous assistons à la naissance d'une nouvelle classe sociale - celle des techniciens - classe potentiellement révolutionnaire. Fantassins du développement scientifique et technique, les techniciens tiendraient aujourd'hui au premiers rangs des tranchées du progrés, les rôles traditionellement dévolus à la classe ouvrière par la théorie marxiste. Le premier livre de Bon et Burnier, conçu en grande partie avant Mai 68, se proposait de décrire l'évolution historique des intellectuels sommairement définis à l'aide d'une lecture rapide de Gramsci, comme « organisateurs des couches et des classes sociales » (la dimension politique essentielle de la réflexion de Gramsci sur les intellectuels, à savoir la théorie du parti, semble avoir échappé totalement à Bon et Burnier). Le second livre vise à confirmer et à conforter l'analyse en tentant de le mettre à l'abri d'une critique marxiste. Si Bon et Burnier pensent que l'ensemble de ces techniciens « nouveaux intellectuels » peut-être assimilé à une classe sociale en formation, et révolutionnaire de surcroit, il fallait qu'ils s'expliquent et précisent : 1) Ce qu'ils entendent par classe révolutionnaire. 2) Comment ils se situent par rapport à la théorie marxiste de la classe ouvrière. 3) Ce qu'ils pensent du mouvement ouvrier et de son histoire : qu'est devenue la capacité révolutionnaire de la classe ouvrière, manifestée en octobre 17 par exemple ? 46 a propos du livre de Bon & Burnier

4) Ce qu'ils pensent de Mai 68 et de la combativité ouvrière qui s'y est affirmée. En autres choses, c'est ce qu'ils font, avec un peu de duplicité et pas mal de naiveté dans « Classe ouvrière et révolution ». A la question de savoir ce qu'est une classe révolutionnaire, Bon et Burnier répondent par un maniement délicat des catégories d'« intériorité » et d'« extériorité » à la société globale : * Tout projet révolutionnaire désigne une force capable de boulverser l'édifice sociale. Il établit ainsi sa vraisemblance en dépassant le discours utopique. Il se heurte aussitôt à une contradiction : si cette force est partie intégrante de la société, comment pourraitelle mettre en cause un systéme qui fonde son existence ? Si elle lui reste extérieure, comment aurait-elle prise sur lui ? Ces paradoxes, dignes de ceux de Zénon sur le mouvement, ne sont guère admirables: derrière cette « dialectique » de l'intériorité et de l'extériorité se cache finalement l'idée toute banale que la classe ouvrière n'est plus révolutionnaire parce que totalement intégrée au. système bourgeois, « trop inférieure ». Selon Bon et Burnier, la transformation du travail industriel avec la taylorisation a abouti à la parcellisation de la classe ouvrière combative, formée d'ouvriers qualifiés. Le « travail en miettes » a émietté la classe ouvrière qui a perdu la conscience de son unité. Ayant perdu la conscience de son unité elle a perdu la conscience de son « extériorité ». « L'ouvrier déqualifié prend peu à peu conscience qu'une société nouvelle ne modifiera pas radicalement ses conditions de travail, et qu'il y sera soumis aux mêmes contraintes organisationnelles imposées par la grande industrie... (argument typiquement bourgeois qui justifie l'exploitation par la technique... c'est nous qui mettont la parenthèse et son contenu). Le prolétariat ne se dilue pas pour autant dans le corps social, mais la violence qui marque parfois ses grandes luttes ne s'inscrit plus dans une stratégie crédible de prise du pouvoir. L'idée du socialisme s'estompe dans le symbolisme ou disparaît progressivement de l'horizon politique ». Comme disait Sanguinetti, la révolution prolétarienne c'est du dix-neuvième siécle. La société industrielle a passé sa grande éponge sur le prolétariat. Le prolétariat luimême n'a pas été délivré mais sa conscience révolutionnaire (sentiment d'extériorité pour parler comme Bon et Burnier) a disparu. D'après Bon et Burnier, la classe révolutionnaire peut se définir à toutes les époques selon deux critères : 1) Elle doit jouer un rôle déterminant dans le processus de production (intériorité). 2) Et être exclue de tous les centres de décisions économiques et politiques (extériorité). Bon et Burnier nous expliquent que leur définitionfonetionne aussi bien pour la bourgeoisie de 1789, pour le prolétariat russe de 1917, que pour les techniciens actuels. Le critère pertinent pour distinguer les classes sociales ne serait plus celui de la possession des moyens de production, mais celui de la capacité de décision (le critère du « pouvoir » remplacerait celui de l'« avoir »). Bon et Burnier ne nous disent pas quel est « le rôle déterminant dans le processus de production », ils ne nous expliquent pas pourquoi ce rôle a été rempli en 1789 par la bourgeoisie, en 1917 par le prolétariat, en 68 par les techniciens. Nous voulons bien croire que les techniciens jouent un rôle important. Mais Bon et Burnier ne nous expliquent pas comment ce rôle est aujourd'hui structurellement déterminant. Ils en sont réduits à s'appuyer sur lesstatistiques des recensements pour montrer que le nombre de techniciens augmente considérablement plus vite que celui des ouvriers. Argumentation misérable. Les socialistes révolutionnaires démontraient que les paysans étaient cent fois plus nombreux que les ouvriers dans la Russie de 1917. La méthode suivie elle-même est plus que sujette à caution. Il faut avoir l'esprit métaphysique pour prétendre pouvoir fournir une définition de la classe révolutionnaire valable aussi bien pour les esclaves de Spartacus, pour la guerre des paysans, pour 1789, 1917 et Mai 68 ! La révolution bourgeoise, par exemple, n'est que formellement comparable à la révolution prolétarienne. la classe bourgeoise, avant de s'emparer du pouvoir possédait déjà les leviers économiques : le prolétariat doit s'emparer à la fois de la puissance économique et de la puissance politique. C'est une différence de si grande taille qu'elle interdit à elle seule la méthode choisie par Bon et Burnier, qui consiste à définir dans l'abstrait et a priori, toute classe révolutionnaire possible. La définition « intérioritéextériorité » dépouiléée de sa

«classe ouvrière & révolution» peau structuraliste s'exprime à peu près comme suit : a) Ce sont les mécontents qui font les révolutions (extériorité). b) Mais pour qu'ils puissent réussir, il faut qu'ils soient puissants et efficaces (intériorité). Ce qui est passablement tri vial. Pour Bon et Burnier, la classe révolutionnaire est celle qui fait preuve de sentiment révolutionnaire. Font preuve de sentiments révolutionnaires ceux qui sont exclus de la société « post-industrielle ». Bon et Burnier estiment que dans le Capital, Marx démontre bien que la classe ouvrière est la classe exploitée. Ils ajoutent qu'il ne s'ensuit nullement qu'elle soit révolutionnaire. Althusser est passé par là : pour Bon et Burnier, les œuvres du « jeune Marx » qui mettent un signe égal entre « classe victime de l'exploitation capitaliste » et « classe révolutionnaire » relèvent de la métaphysique hégélienne (ils ne s'aperçoivent pas que leur propre définition de la classe révolutionnaire relève de la métaphysique aristotélicienne). La classe ouvrière est à la fois exploitée à proprement parler, elle est manipulée, mais elle n'est pas intégrée. La preuve de cette « extériorité » de la « couche technicienne » réside dans lé caractère anti-autoritaire de son idéologie. Mais le processus subjectif de la prise de conscience des couches étudiantes et techniciennes en reste à ses débuts.« Les manifestations du refus sont multiples et contradictoires, des chemins de Katmandou à la route de Flins. La naissance d'un radicalisme étudiant, la résurgence des courante irrationnalistes. irrationnaistes, les expériences de vie collective et la libération sexuelle, le mysticisme des religions orientales. L'usage du hachich et des hallucogènes , le psychédélisme, la presse paralléle et l'apparition des mouvements underground expriment une même volonté de résistance à la société d'oppression ». Mais on voit bien que le chapeau est truqué, d'où ils vont faire sortir le lapin : la nouvelle classe révolutionnaire. Le tout se reconnaissant dans le surhomme selon Jerry Rubin : « Le marxiste superplanant, le bolchevik psychédélique... Il pratique la défonce militante ». Nous avons bien de mal à voir dans cette description l'idéologie et les « modèles » des masses étudiantes, et ces pauvres techniciens ne s'y reconnaitraient pas du tout. Bon et Burnier ne nous disent pas mot d'ailleurs sur le passage du refus à la révolution, de l'« extériorité » au renversement de l'ordre existant. L'assmilisation rapide des étudiants et des techniciens (les étudiants forment l'aile marchante de la couche technique) laisse pantois. La démonstration de Bon et Burnier grince à toutes ses articulations logiques. On ne sait pas à les lire, si la théorie marxiste est historiquement dépassée, parce que la Révolution d'Octobre a épuisé les tâches historiques du prolétariat (on se situerait alors aprés Marx) ou si elle est théoriquement non avenue parce que même en 1917, la classe ouvrière n'aurait pas participé que de très loin à la révolution, le parti ensemble d'intellectuels s'étant substitué à elle dans cette tâche.

Ceci ne gêne pas Bon et Burnier. Ils ne choisissent pas entre ces deux interprétations, parce qu'elles sont équivalentes quant à leurs conséquences. Dans l'un et l'autre cas, il résulte que le marxisme est aujourd'hui une idéologie des nouveaux intellectuels, qui leur permet de revendiquer le pouvoir pour eux, et éventuellement de l'obtenir en faisant semblant de lutter pour un prolétariat mythique, inexistant en fait comme force politique déterminante. La renaissance du marxisme est pour eux une perversion idéologique de la lutte des couches techniciennes et intellectuelles, qui, par modestie et fausse honte, n'osent pas d'emblée s'affirmer comme classe révolutionnaire. Le marxisme serait la ruse des intellectuels modernes, et la dictature du prolétariat visée par la nouvelle extrême gauche serait en fait la réalisation technicienne du vieux réve platonicien de la dictature des philosophes. L'idéalisme de l'interprétation politico-sociologique de Bon et Burnier frappe à chaque détour. Finalement, les intellectuels ont toujours mené le monde. Les intellectuels libéraux d'abord : Bon et Burnier font de la boutade sur la Illé République, « République des professeurs », une vérité, comme si les intellectuels libéraux étaient alors le pouvoir. Et Bon et Burnier de démontrer que les avocats, les médecins et les professeurs formaient la quasi totalité du personnel politique de la Illé. Soit, mais pas comme avocats, médecins ou professeurs, mais d'abord comme hommes de paille de différents intérêts économiques, capitalistes et colonialistes ! Aspects des choses que Bon et Burnier oublient de mentionner. Dans ce cadre de compréhension, il est tout naturel que ce soient aujourd'hui les technocrates, demain les techniciens qui soient au pouvoir. De même il est naturel, dans ce schéma idéaliste d'identifier la « conscience d'extériorité » la volonté révolutionnaire et la capacité révolutionnaire. Seulement, chez Bon et Burnier cet idéalisme est dissimulé derrière l'emploi abusif du terme d'« intellectuel organique » emprunté à Gram Sci. Parce que l'on est dans une situation comparable à celle que Lénine décrivait avant la révolution de 1917, et qui fait que l'esprit des temps contraint les interprétations les plus idéalistes à se parer des plumes de paon du vocabulaire marxiste. Gramsci décrivait les intellectuels comme organisateurs de leur classe, et non comme de simples idéologues (ainsi les clercs du Moyen Age, les instituteurs sous la Illé République Française, modelaient la société). Mais Gramsci était marxiste et l'ensemble du processus était évidemment déterminé chez lui par les rapports de production. Bon et Burnier gomment les rapports de production : le terme d'organisateur prend alors un sens absolu. La lutte de classes disparait et cède la place au conflit entre les nouveuax intellectuels organisateurs des couches techniciennes anti-autoritaires, et les technocrates organisateurs du Vlème Plan. On comprend comment cet idéalisme rejoint chez Bon et Burnier la fausse rigueur althussérienne et cohabite avec l'admiration pour le & Capital » « œuvre purement scientifique ». Bon et Burnier nient que la classe exploitée soit nécessairement révolutionnaire. « Il n'y a pas de

VLyres rapports », mais il y a des révolutions, et l'histoire avance. Il faut alors chercher le moteur de l'histoire ailleurs que cans la classe ouvrière « intégrée ». Nous reconnaissons volontiers n'avoir pas cerné jusqu'ici d'une manière satisfaisante le problème politique posé par l'évolution des couches considérées. Bon et Burnier nous aident au moins à une chose. Ils montrent par eux-mémes quel type d'idéologie limite peut être secrétée par ces « couches nouvelles » et singuulièrement, celles qui sont liées à l'université, conscientes de leur importance jusqu'à s'auto-proclamer classe révolutionnaire en formation. Bon et Burnier montrent comment malgré une volonté apparente de rigueur, une telle tentative est contrainte de recourir à l'idéalisme le plus flou, mélant les thèmes réformistes classiques (Jaurés avait raison contre Marx) et les thèmes ultra-gauches de la révolte anti-autoritaire. PS Nous livons à l'interprétation des lecteurs, ce passage de Bon et Burnier sur Mai 68. C'est du meilleur cru : « Dans la France de Mai 68, la lutte révolutionnaire prend ses sources à l'université, non dans les usines. Loin de provoquer ou de diriger le mouvement, le prolétariat et ses organisations adoptent une attitude comparable à celle des paysanneries de 1789 et 1917: appoint décisif aux groupes révolutionnaires, ils ne se constituent pas en 'avant-garde d'un' mouvement qui leur échappe dans sa genèse comme dans la radica4E

«classe ouvrière & révolution» lisation de ses objectifs. Dans un premier temps, ils accordent leur appui à la commune étudiante, et désorganisent l'appareil étatique et industriel par leur grève revendicative. Il retirent ensuite leur soutien, et négocient séparé. . ment avec la classe dominante. Faut-il une nouvelle fois attribuer ce comportement à un égarement passager et à la trahison des chefs communistes ou admettre, après le long silence des prolétariats occidentaux, un glissement profond du centre révolutionnaire dans les sociétés industrielles développées? » Bon et Burnier n'ont simplement pas vu ce qui s'est passé dans les usines en MaiJuin 68 !

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