Ecrire la biographie de militants est une façon d'écrire l'histoire du mouvement ou vrier qui est parfois loin d'etre la plus mauvaise. Nous voici en présence de deux biographies de parution récente. L'une, celle de Jaurés, couvre le mouvement ouvrier fran çais sous la Illème République jusqu'en 1914; l'autre, celle de Rosmer, dont la notoriété a été limitée méme de son temps, s'étend du début du XXème siécle jusqu'au début des années 60 (I). Ces deux biographies permettent de pénétrer dans le passé du mouvement ouvrier français que la guerre de 1914-18 et la Révolution d'Octobre ont bouleversé de fond en comble, d'en comprendre, en particulier, les faiblesses qui favorisèrent ultérieurement l'emprise du stalinisme sur lui. Jaurès a été incontestable ment la figure dominante du mouvement ouvrier et socialiste en France pendant plus de vingt ans. La biographie de J. Rabaut fournit plutôt une chronique de sa vie qu'une étude historique à proprement parler. Les faits y sont largement exposés; par contre, on n'y trouve guère de développements et de jugements critiques sur les idées, sur la philosophie de Jaurés. Il manque également dans ce livre une explication étendue du prestige et de l'autorité que Jaurès a exercés sur le Parti Socialiste et aussi, à un moindre degré, dans la Ilême Internationale, notamment à partir de la réalisation de l'unité socialiste en France de 1905, et ce bien qu'il n'appartenait pas au courant principal de la Ilème Internationale et qu'il avait en face de lui en France des hommes comme Guesde et Vaillant. On ne peut expliquer cette position dominante simplement par le 46 talent oratoire. L'assassinat de Jaures à la veille même du declenchement des hostilités de 1914 fit qu'au lendemain de cette guerre, tous les militants du mouvement ouvrier français aussi bien ceux qui s'étaient enfoncés dans l'U. nion sacrée et le réformisme que ceux qui rejoignaient alors l'Internationale Communiste - honoraient sa mémoire : dans la scission de Tours, les deux parties la célébraient. Pratiquement cela a eu pour conséquence d'écarter tout débat, toute étude critique sérieuse sur son rôle. Pour les générations d'après la guerre mondiale de 1914-18 qui n'avaient pas connu Jaurés, il était difficile de comprendre ce prestige et cette autorité, tant il y avait un hiatus entre gu qu'on pouvait lire de lui ce qu'on pouvait lire de lul traitait d'une époque revolue d'une part, et les exigences posées par les déchire ments du monde issu de la guerre, d'autre part. L'auteur, J. Rabaut, sans se livrer à un panegyrique de Jaurès, partage très visiblement ses con ceptions réformistes; c'est pourquoi il ne peut expliquer cette fascination exercée par Jaurès sur son temps. Le meilleur apport à ce sujet se trouve, à notre avis, dans un article écrit par Trotsky, grand connrisseur de l'histoire de la Illème République, a l'occasion du premier anniversaire de l'assassinat de Jaurés. Trotsky évoque la puissance de cet « éclectique de génie = qui ‹ alliait une extréme faculté d'abstraction idéaliste à une forte intuition de la réalité ». Le talent oratoire venait s'ajouter à ces qualités et donnait à Jaurès un contact inégalable avec les masses ouvrières. Le mouvement ouvrier français d'avant 1914 était dominé par Jaurès qui présentait alors le réformisme d'une façon brillante ; ni Jules Guesde ni Edouard Vaillant ne l'emportaient sur lui. Nous reviendrons plus loin, après avoir traité de la biographie de Rosmer, sur le mouvement ouvrier français d'avant 1914. Qu'une biographie d'Alfred Rosmer ait pu faire l'objet d'une thèse universitaire constitue d'une certaine manière un témoignage des progrés accomplis par le mouvement ouvrier. Mais le plus important, c'est que le travail ample et sérieux de Christian Gras constitue un apport considerable sur le syndicalisme revolutionnaire d'avant 1914 d'une part, sur les années de formation du Parti Communiste d'autre part - c'est-á-dire sur les deux premières parties de l'activité militante de Rosmer. La guerre de 191418 a provoqué plus particulièrement en France un bouleversement total du mouvement ouvrier ; le Parti Communiste - on le sait - y fut constitué par des militants venus de tendances et de courants différents. Dans l'histoire officielle du PCF ce fait n'est pas nié, mais l'accent est mis principalement sur le courant guesdiste du Parti Socialiste d'avant 1914, présenté comme le courant essentiellement marxiste, atteint de certains défauts qu'il aurait suffi de gommer ; le courant syndicaliste révolutionnaire est présenté par contre comme comportant d'irrémédiables tares. C'est avant tout Thorez qui a fait prévaloir cette version. L'histoire - la vraie - est beaucoup plus complexe. Il est certain que, dans la politique du PCF, on peut trouver ce qui apparait étre d'importants relents de guesdisme ; mais ils ne viennent pas en ligne directe des guesdistes. On peut d'ailleurs y retrouver aussi des aspects qu'on croirait hérités de Jaurès ou de Vaillant ; ils le sont de provenance également indirecte. Ainsi la • démocratie avancée » est dans la ligne de Jaurès sur le socialisme vu comme l'épanouissement graduel de la démocratie bourgeoise. Le stalinisme, dans sa défiguration du marxisme, est retombé entre autres sur des positions menchéviques, kautskystes et, de ce fait, ‹ guesdistes =. Dans son histoire officielle, la direction du PCF omet notamment de dire que celui-ci doit d'avoir conquis sa place majoritaire dans la classe ouvrière en grande partie grice à des militants venus des courants syndicalistes révolutionnaires. Il est en effet difficile de parler d'un courant syndicaliste révolutionnaire bien défini ; l'individualisme étant une des caractéristiques des syndicalistes révolutionnaires qui n'étaient unis entre eux sur le plan des idées que par quelques thèmes très généraux. Dans sa biographie de Rosmer, Ch. Gras trace a grands traits l'histoire et les idées de ces courants dont Rosmer fut une des figures les plus éminentes. Au début du XXème siécle, les courants se revendiquant de la fidelité au marxisme combattaient dans la Ilème Internationale le révisionnisme soutenu théoriquement par Bernstein et ap pliqué pratiquement par MilJerand et toute une gamme de socialistes réformistes. En fait, en dépit de la lutte que Guesde et Vaillant menérent contre ces réformistes et en particulier contre Jaurés, toutes les tendances qui allaient s'unifier en 1905 se mainte naient dans une pratique électoraliste et parlementaire. C'est aussi qu'au début du siecle se formèrent, hors des organisations politiques socialistes, hors de la Ilême Interna-
Vivres tionale, des courants en grande partie, mais pas exclusivement, originaires de l'anarchie - qui firent de la CGT naissante leur milieu de travail exclusif. Ces courants, syndicalistes révolutionnaires et anarcho-syndicalistes, conquirent la direction de la CGT où cohabitaient également des guesdistes, des réformistes, etc. Les caractéristiques essentielar origine entiel tionnaire sont bien soulignées dans le livre de Ch. Gras. On ne peut parler du syndicalis me révolutionnaire comme d'une idéologie que certains auraient voulu mettre en ap plication. C'est un courant du mouvement ouvrier français - donc un courant politique dans le sens large du terme bien que ce courant se soit défendu de faire de la politique - qui a agi pratiquement autour d'un certain nombre d'idées ou de thèmes généraux plus ou moins précisement formulés, jamais systématisés. Le syndicalisme révolutionnaire fut essentiel. lement une pratique au sein des syndicats, une pratique anti-capitaliste, anti-parle mentaire et anti-électoraliste, anti-étatique, anti-militariste. Il préconisait l'action directe, la grève. La perspective était fournie par une idée abstraite (on a pu dire : mythique) de la grève générale, qui devait abolir le capitalisme et son
Etat, et faire place à une fédération de producteurs groupes autour de leurs lieux de travail. La base sociale de ce courant était constituée principalement par des ouvriers hautement qualifiés travaillant dans de petites entre prises, dans des ateliers, voire chez des artisans. Les syndicalistes révolutionnaires n'avaient aucune base théorique sérieuse : il suffit de lire leur adlabre célèbre Charte d'Amiens de Charte d'Amiens de dans le passé du mouvement ouvrier français
1906 pour constater ce fait. Leur ignorance du marxisme était totale ; il est vrai que le marxisme en France à cette époque se trouvait bien mal servi, mais cela ne suffit pas à expliquer l'aversion qu'ils a valent envers lui. En raison de Jeurs origines et des influences anarchistes qu'ils subissaient, les syndicalistes révo lutionnaires avaient une attitude totalement négative aussi bien sur la question du parti que sur celle de l'Etat. Sur ce dernier point, ils aboutissaient à une impasse d'où ils ne surent pas sortir ; car tout en niant l'Etat de manière anarchiste, ils voulaient obte nir de lui des lois sociales (temps de travail, suppression des offices de placement prives, et des conventions collectives. Les syndicalistes révolutionnaires péchaient aussi - ce n'est peut-étre pas suffisamment souligné dans l'étude de Gras - en matière d'organisation, en raison aussi de leurs origines anarchistes et de leurs traits individualistes accusés. Le courant qu'ils constituaient était informel. Ils se retrouvaient entre eux à l'occasion de la tenue de congrès, de meetings, dans des rédactions de journaux, mais ils ne formaient aucune organisation nationale, il n'y avait entre eux aucune discipline, aucun contrôle réciproque: l'e indépendance du syndicaliseme ; aboutissait là à l'indépendance de chaque milltant par rapport à tous et, de plus en plus, par rapport à la base de l'organisation syndicale même.
Dans les années qui précodèrent la guerre de 1914-18, la CGT traversait une crise sérieuse. Un certain nombre de militants syndicalistes révolutionnaires se regroupèrent autour d'une revue La
Vie Ouvrière, dirigée par Monatte, afin de mieux saisir la afin de mieux saisir la société et l'économie capitaliste et de trouver ainsi une issue à la crise de la CGTC, et c'est ce noyau de La Vie Ouprière qui, le premier en France, refusa l'union sacrée où avaient sombré en 1914 la direction du Parti Socialiste et celle de la CGT. C'est aussi lui qui se tourna le premier vers la Révolution d'Octobre, et qui entraina vers elle une vaste plélade de militants ouvriers (2). En se dirigeant du côté des bolcheviks, ces militants n'abandonnèrent pas l'emblee pour la prupart leu sostilité à la notion de part Des différenciations apparurent dès la formation de l'Internationale Communiste en 1919. Certains - les anarcho-syndicalistes plus particulierement - se lancèrent alors dans un anti-communisme qui les fit se retrouver rapidement aux côtés de tous les syndicalistes d'union sacrée, de collaboration de classe. Beaucoup d'autres adhérèrent au Parti Communiste. Certains, comme Monatte, hesitérent Jongtemps avant de rejoindre le Parti Communiste, pour le quitter peu après, , des que commença la bureaucratisation, et retourner à un syndicalisme qui devait en peu d'années les faire passer, eux aussi, dans le camp de l'anticommunisme. Comment expliquer le fait qu'un très grand nombre de ces militants, formes autrefois à une école particulièrement rebelle au commandement, succombèrent au stalinisme ? Le processus de dégénérescence des partis communistes fut assez long, dominé au début par les luttes au sein du Parti Soviétique que les militants dans leur grande majorité ne comprenaient guère. Certes E y avait, dans la « bolchevisation › qui inaugura i la dégénérescence stalinienne, le début de la bureaucratie mondébut de la bureaucratie montante; mais pour beaucoup de militants qui avaient compris la nécessité d'un parti centralise, cet aspect parut moins important qu'un autre, la prolétarisation - pour la première fois en France - des cadres du PC. Aussi celui-ci conserva-t-il une masse de militants ouvriers dévoués, combatifs, qui allaient assurer par la suite son incrustation dans la classe ouvrière. Dés 1925-26, de nombreux militants - y compris des militants syndicaux - quittèrent le PC, par petits groupes ou individuellement, mais ils le firent dans la confusion politique, pour des raisons politiques différentes et dans des directions différentes. La ‹ Sème période », par son ultra-gauchisme insensé, épuisa les plus combatifs des militants qui étaient restés dans le PC, ne leur laissa plus de forces pour apprécier correctement le tournant opportuniste du Front Populaire, surtout face à la victoire d'Hitler en Allemagne. Le mouvement de juin 36 permit aux milltants syndicaux du PC de trouver enfin la grande implantation de masse à laquelle ils aspiraient depuis longtemps. Aussi, loin de produire un sursaut de ces militants vers une politique révolutionnaire, Juin 36 les submergea de nouvelles couches ignorant le passé et acheva de les lier à l'apparei du parti. A la Libération, la collaboration de classe dans la Résistance fit que l'on ne trouvait plus guére de militants dans le PC capables de résister au réformis. me. Une partie de la génération de 1936 avait disparu. La direction Thorez allait aussi bientôt mettre sur la touche nombre de combattants de la Résistance. Des individus seulement avaient conservé dans leur for intérieur le passé
Vivres révolutionnaire tels Marty et Tillon, qui eurent besoin de plusieurs années avant de se dégager de la tourbe réformiste pour remettre au jour ce passé. De nouveaux courants révolutionnaires allaient renaitre dans la jeunesse sous l'impulsion des luttes des peuples colonises, et non sous l'influence d'Octobre 1917. Les militants syndicaux du PC ayant acquis une solide base dans la classe ouvrière, se sont montrés jusqu'en Mai 68 les moins affectés par les crises qu'a connues leur parti. Dans son livre, Ch. Gras à propos des deux premières parties de la vie de Rosmer, traite excellemment du syndicalisme révolutionnaire, de la guerre de 1914-18 où se situe la période héroique de la vie de Rosmer, et des années de formation du Parti Communiste. Il donne ainsi à une partie du mouvement ouvrier français la place qu'elle meritait dans l'histoire et qu'elle n'avait pas encore reçue. La dernière partie de la vie de Rosmer, notamment en ce qui concerne ses relations avec Trotsky en exil et le mouvement trotskyste organisé, bien qu'etant correcte quant aux faits, reçoit une interpré tation que nous ne pouvons partager. Une fois venu au communisme, Rosmer lui resta fidèle toute sa vie. Dans la crise de l'Internationale Communiste, il s'avança d'abord avec prudence - ce qu'on ne peut lui reprocher : il n'était pas suiviste et les positions globales de l'Opposition de gauche soviétique ne furent vraiment connues en France que lorsque parvint la plate -forme de 1927. A la différence de la plupart de ses proches amis de La Vie Ouurière d'avant 1914, le stalinieme ne fit pas renoncer Rosmer aux idées qu'il avait 48 э22вg 91 206b acquises au cours des pre miers Congrès de l'Internatio nale Communiste et il ne re tourna pas au syndicalisme révolutionnaire. Mais, s'il avait compris la nécessité du parti révolutionnaire, il n'é tait certainement pas l'homme capable de contribuer à bätir un parti, surtout dans les conditions créées par les dégénérescences combinées de la social-démocratie et du stalinisme. Sa rupture politi que avec Trotsky pendant quelques années ne fut pas dúe a de soi-disant méthodes • zinoviévistes › - comme il l'a dit et comme Ch. Gras le cite - de Trotsky et du mouvement trotskyste. Nous n'avions, nous n'avons d'autres moyens que la force de nos adees et nous ne parvenons a elaborer notre politique qu'au travers d'apres luttes intérieures. Pour de tels débats aussi, Rosmer n'était pas plus arme que pour les problêmes d'organisation, tout au contraire. Ce n'est pas au e noyau » de La Vie Ouurière qu'il avait pu se former sur ce plan (le terme de e noyau › que ces hommes se donnerent eux - mémes est également symptomatique de leur horizon organisationnel). Quand Rosmer entra au Parti Communiste, il trouva une organisation déjà largement structurée. Aux fonctions dirigeantes qu'il remplit, il s'occupa d'orientation politique, mais ne fut pas un organisateur, même dans le sens le plus politique du terme. D'autre part, Il perdait considérablement ses moyens dans les luttes de tendance. Il était à l'aise dans une salle de rédaction, pas dans des debats, dans des Congrès. Certaines personnes, par exemple Treint - qui, certes, savait étre provocant et manœuvrier à souhait - le mettaient hors de lui ; des critiques dures lui faisaient quitter les réunions. L'expérience qu'il commença en 1929 avec la parution de La Vérité et la création de la Ligue Communiste (la première organisation trotkyste française) et dans laquelle nous espérions qu'il pourrait servir de pivot aux jeunes militants qu'il s'y étaient retrouvés s'avera audessus de ses forces. Il nous quitta tôt et ne put conserver avec lui un groupe même minime. A partir des années 30, il avait une position personnelle : il écrivait à La Révolation Proléfarienne de temps à autre, mais ne partageait pas les positions essentielles de cet organe; il était trotkyste sans appartenir au mouve ment trotskyste. C'est dans sa ‹ grange › de Périgny (dans la grande banlieue de Paris) que se tint le congrès de fondation de la Quatrième Internationale en 1938. Resumons Rosmer en quel ques phrases. A l'origine indi vidualiste anarchisant hostile au capitalisme, il rejoignit le syndicalisme révolutionnaire - le courant le plus combatif du mouvement ouvrier français d'avant 1914. II ne fut evidemment pas le militant ouvrier typique de de courant, mais il n'était également pas un intellectuel typique d'une bohéme anarchisante de l'époque. Il maintint un internationalisme intransigeant face à l'union sacrée. Il vint a un age relativement avance (il avait atteint la quarantaine) au marxisme à travers la Révolution d'Octobre et l'Internationale Communiste. Il fut un apport précieux pour les générations qui suivirent la première guerre mondiale. Mais il fallait plus, beaucoup plus, pour créer un parti révolutionnaire surtout quand, aux féaux du capitalisme en déclin, s'ajoutérent ceux engendrés par le stalinisme. Pour remplir les tâches
VIIN nouvelles, il fallait se frayer la voie à travers beaucoup de tátonnements, de déchirements. Dans cette période, Rosmer ne pouvait plus directement prendre part à ce combat ; il donna son Histoire du mouvement ouvrier pendant la guerre et son Moscou sous Lénine. Nous ne lui en demandions pas davantage. Curieusement, Ch. Gras a retrouvé dans les archives d'un militants ouvrier de Longwy contemporain de Rosmer, Alfred Mougeot, qui participa avec nous au lancement de La Vérité en 1929, une lettre que je lui avait adressée en décembre 1934 après la rupture de Rosmer avec nous. J'écrivais à Mougeot que Rosmer était alors • un trés brave homme qui ne représente actuelle ment aucune tendance politique ›. C'est un jugement peut-étre quelque peu sommaire sur la dernière période d'Alfred Rosmer, mais auquel je n'ai essentiellement rien à changer. Il n'est pas possible d'évoquer la vie d'Alfred Rosmer et de sa compagne Marguerite sans mentionner la profonde amitié qui les lia à Trotsky et a Natalie. Cette amitié avait commencé dans les premières années de la guerre de 1914 a Paris. Elle ne cessa jamais, même si pendant quelques années il n'y eut pas de relations politiques entre eux. Les deux hommes étaient très différents à beaucoup d'égards, mais il y avait au moins un point commun entre eux: dans les rapports personnels avec les hommes, ils étaient en général réservés. Aussi leur amitié d'une solidité considerable n'éprouvait ni chez l'un ni chez l'autre le besoin de s'extérioriser et évidemment ne contenait pas le moindre grain de copinage. Les deux livres dont nous vo- dans le passé du mouvement ouvrier français nons de rendre compte plongent très largement dans le mouvement ouvrier français d'avant 1914. Ils permettent entre autres de voir à quel point celui-ci n'était pas préparé pour l'ère de guerres, de révolutions et de contre-ré volutions dans laquelle l'humanité allait entrer. Le Parti Socialiste était essentielle ment une fédération de comites électoraux, animée par un homme de grande valeur personnelle, intellectuellement doue, mais confiant dans un passage graduel de la démocratie bourgeoise au socialisme. Dans ce parti l'aile qui se revendiquait du marxisme avait pour animateur un grand propagandiste sectaire sur le plan politique et au marxisme très rudimentaire qui avait échoué dans son entreprise de faire un parti à la manière de la social-démocratie allemande, belge, etc... Le courant révolutionnaire qui réagissait contre l'opportunisme se trouvait hors du Parti Socialiste et de l'Internationale ouvrière, était privé de toute conception théorique tant soit peu valable, se perdait dans un tas de fariboles anarchistes et ses membres étaient dispersés dans une con fédération aux liens reláchés de syndicats de métiers plus que de syndicats d'industrie. En outre, ce mouvement ouvrier français n'échappait pas à la stagnation du capitalisme français dans la dernière partie du XIXème siecle. Avec la querre de 1914, ce fut la debácle, on s'enivra de patriotisme. Le réveil fut lent, triste. Heureusement la révolu. tion russe ranima les espoirs. Pour constuire le parti révolutionnaire, l'Internationale Communiste trouva en France des hommes individuelle ment valables mais pas une équipe ayant les capacités théoriques ou politiques nécessaires pour armer une direction. Quatre années s'averèrent un temps insuffisant pour commencer à construire cette direction. Le Parti Communiste ainsi créé fut entralné dans la dégénérescence de l'Internationale Communiste et ne se développa numéri quement que parce qu'il sup planta sur un plan réformiste une social-démocratie encore plus mal armée que lui. De ce parti ne sortit également pas en opposition au stalinisme un seul courant politique ment valable, et il fallut que Trotsky reprenne l'ouvre que l'Internationale Communiste avait commencée une dizaine d'années auparavant : lui aussi dut rassembler des individus sans communes expériences pour tenter de créer le courant vraiment marxiste révo Jutionnaire que le mouvement ouvrier français n'avait jamais posséde. C'est cette vue histo rique du passé qu'il faut avoir à l'esprit pour comprendre et apprécier aussi l'histoire du mouvement trotskyste en France.
Pierre FRANK 27-03-72
AUGUSTE
BLANQUI
(au début de la Illème République)
de Maurice Dommanget. Avec une tenacité inlassable, Maurice Dommanget poursuit, à un age bien avance, son œuvre remarquable sur l'histoire du mouvement ouvrier français, en écrivant des livres abondamment documentés. Dans cette œuvre, on ne saurait trop célébrer les pages qu'il a consacrées à Auguste Blanqui, de qui Marx disait qu'il était • la tete et le cœur du parti prolétarien en France ». Avec le • livre qui vient de paraitre, Dommanget a finalement couvert - nous semble-t-il - toute la vie de Blanqui, le consacrant aux dernières dix années de celui-ci. • Dernière prison et ultimes combats a, tel est le sous-titre de ce livre. Dernière prison, cette gedle lugubre de Clairvaux qui existe encore, où André Marty fut également enfermé et dont il a encore été question il n'y a pas très longtemps. Arrété en octobre 1870, Blanqui - dont la condamnation n'était pas régulière, même du point de vue du code et de la justice bourgeoise - y arrive le 17septembre 1872 et n'en sortit que le 10 juin 1879; # avait 74 ans et avait passé 37 années de sa vie en prison. Ces longues années à Clairvaux, Blanqui les traverse comme il a toujours fait en prison, se soumettant à une auto-discipline rigoureuse, se consacrant à l'étude et ne tolérant aucun manque d'égards de la part des autorités. Sur ce dernier point, il sera mieux traité à Clairvaux qu'il ne l'avait été ailleurs, mais c'est au fond parce que les autorités pénitentiaires craignaient qu'il ne meurre en prison. Et surtout à partir du début de l'année 1878, le mouvement ouvrier français, récupérant de la saigné de la Commune de Paris, s'efforce de le libérer et d'obtenir l'amnistie pour les Communards. Dans ce livre, Dommanget décrit cette remarquable campagne d'élection visant à faire sortir Blanqui de sa geôle, les résistances et les refus méme de céder la place de la part de candidats qui espéraient étre élus, les doutes du début quant au succes de cette campagne, et enfin l'élection de Bordeaux qui plaça le monde politique d'alors dans l'embarras le plus grand. A peine libre, Blanqui consacre ce qui lui reste de forces pour faire campagne afin que soit votée l'amnistie en faveur des Communards. Ce sera sa dernière bataille; par contre, sa tentative de création d'un quotidien Ni Dieu, ni maître ne pouvait qu'échouer, les temps n'étaient plus ceux que Blanqui avait connus même à la fin de l'Empire. Mort le 1er Janvier 1881, ses obsèques - le 5 janvier - allaient donner au prolétariat parisien l'occasion de sortir en masse dans la rue, pour la première fois depuis la Semaine sanglante. On estime qu'environ deux cent mille personnes participèrent à la manifestation que furent ses obséques. Blanqui et ce qu'on appelle le • blanquisme » font désormais partie de l'Histoire. Pas d'une histoire e neutre », car il n'y eut pas de luttes sérieuses entre réformistes et révolutionnaires au sein du mouvement ouvrier français et même international qui n'aient vu quelque opportuniste reprendre sous une forme ou sous une autre les calomnies et les infámies qui ont assailli Blanqui de son vivant. Par son œuvre sur la personne et les idées de Blanqui: Maurice Dommanget a octupe un poste de combat dans la lutte pour la révolution, contre le réformisme.