L'actualité politique française et les préparatifs des élections législatives et présidentielles portent sur le devant de la scène le nouveau parti socialiste et son leader, F. Mitterrand. Le parti socialiste apparait de nouveau aux commentateurs bourgeois de droite et de gauche comme une des forces essentielles à un changement de politique en France, comme la force qui pourrait, pat'un jeu habile avec le PC et surtout avec ses électeurs, ‹ débloquer » le pays. Peu de temps, pourtant, s'est écoulé depuis le splendide échec de Defferre aux élections présidentielles de 69. * Rouge » écrivait alors (No 22, du 4 juin] : • La social-démocratie est la grande vaincue de la bataille. Elle qui fut l'une des principales forces électorales de la 3éme et de la déme République, elle ne réalise aujourd hui que 5 % des voix. De fait, il y a longtemps que la social-démocratie n'est plus qu'un codaure politique. Elle est morte, étouffée dans le corset de fer de l'Etat fort goulliste.. En Mai-Juin 68, la social-démocratie a clairement montré qu'elle n'était rien, sinon une étoile morte dont la lumière nous parvenait encore, au gré des élections. En mai 69, cette illusion même est dissipée.. Les voix socialistes se sont dispersées. Il est très douteux qu'elles se rassemblent à nouveau... ». De manière encore plus péremptoire l'éditorialiste du N° 25 ajoutait : • Selon des voix consolatrices, la débacle de la social-démocratie ne représente qu'un accident dû à un malheureux concours de circonstances. Des formations aussi enracinées dans l'histoire nationale que les socialistes et les rodicaux ne peuvent étre durablement laminées. La défaite est plus cuisante que profonde. Les beaux jours refleuriront... Ces paroles optimistes sont peut-être un baume apaisant pour les chairs meurtries de la gauche social-démocrate, mais elles ne sont en rien fondées. On peut affirmer au contraire que l'effondrement de la social-démocratie classique est un phénomène irréversible. Il s'inscrit dans le remaniement profond qui affecte toute la gauche et le mouvement ouvrier, conférent aux différentes formations politiques une physionomie nouvelle ».
UN PROGRANME SOCIALISTE POUR LA FRANCE
Les choses sont aujourd'hui moins claires, ou alors elles ont changé. Ainsi l'éditorial de e Rouge › N° 128 (16 octobre 71) est intitulé : e Mitterrand, une solution de rechange pour la bourgeoisie », et il note : • Au cas où la situation économique se dégraderait sérieusement, l'actuel mécontentement populaire tournerait à la crise sociale intense, alors la solution d'union de la Gauche préconisée par Mitterrand représenterait la solution de rechange la mieux adaptée : la seule solution de rechange suscep tible de canaliser de dévoyer et de désamorcer la mobilisation populaire ». Où est l'erreur ? Etait-elle d'enterrer trop vite la social-démocratie, ou est-elle aujourd'hui de lui pronostiquer, dans certaines circonstances un avenir gouvernemental ? Cette social-démocratie a-t-elle changé ? nos thèses sur l'effondrement définitif Seuls les imbéciles ne se trompent jamais. Mais il existe une autre catégorie d'imbéciles, plus pernicieux, ceux qui se trompent et ne tirent aucun profit de leurs erreurs.
Pour sür, nous ne devons pas étre comptés dans la première catégorie; táchons de ne pas l'être dans la seconde, en examinant les arguments que nous avancions en 69. La chose n'est pas de peu d'importance, ce n'est pas une question de politique académique : on a toujours intérét à calculer de très près les chances réelles des candidats aux postes de Kerensky ou d'Allende. 1) L'argument fondamental que nous avons employé en 69 était à la fois d'ordre économique et politique. (cf. l'éditorial de ‹ Rouge » N° 25 « Du nouveau à gauche =). On peut le résumer de la manière suivante : La social-démocratie classique est une force réformiste. Une force réformiste, pour durer, doit non seulement proposer des réformes, mais pouvoir présenter un certain nombre de réformes réalisées à son actif. Or, dans le cadre de l'Etat fort gaulliste, les socialistes n'ont évidemment pas pu réaliser eux-mêmes des réformes, ils n'ont pas pu non plus exercer des pressions suffisantes pour contraindre le pouvoir à accomplir des réformes dont ils auraient été les initiateurs et les propagandistes parlementaires. Oui plus est, disions nous, appés Mai 68, et-après la dévaluation, le pouvoir et la bourgeoisie française en général, ont vu leurs marges de manœuvres économiques et politiques se restreindre
PARTI SOCIALISTE
1872 - 1972 centenaire de Léon BLI dans des proportions telles, ils sont contraints de gouverner si près du vent, qu'il leur est impossible d'accorder quelque satisfaction que ce soit à un groupe de pression politique comme, par exemple, le Parti socialiste. Cette argumentation mélait les facteurs conjoncturels et les données fondamentales. L'impuissance des réformistes dans le cadre de l'Etat fort gaulliste avait d'abord été une donnée politique — en bref, la suppression du rôle du parlement les avait considérablement desservis - pour devenir ensuite dans notre esprit une donnée structurelle : à l'ère de l'impérialisme décadent, à l'époque de la remontée des luttes en Europe occidentale, les réformes étaient impossibles, partant, les réformistes devaient disparaitre en tant que force politique organisée. Nous avons vu assez rapidement - dés septembre 69 - ce que l'argument fondamental, « l'impossibilité des réformes » avait d'erroné sur le plan économique et de gauchiste sur le plan de ses conséquences politiques. Il n'y a que deux situations dans lesquelles la bourgeoisie n'est plus à même de faire des concessions partielles : l'une qui entraine à l'épreuve de force révolutionnaire, l'autre qui précède le recours au fascisme. Défendre cette thèse en 69, c'était d'une part surestimer les coups portés à la bourgeoisie sur le plan économique par la grande grève de Mai 68, c'était d'autre part risquer de se retirer des conflits partiels où la classe ouvrière était réellement engagée en annonçant que « ça ne réussirait pas », et en ne proposant qu'une perspective de généralisation qui restait bien souvent abstraite. 2) La description politique que nous faisions de la social-démocratie classique était plus fondée. Nos appréciations de la social-démocratie et du parti socialiste en particulier dépendaient dans une large mesure de l'expérience que nous en avions eu dans les années 50, quand beaucoup d'entre nous arrivaient à la politique, à la faveur des mobilisations contre la guerre d'Algérie. Il est très clair, sous Mollet, que le Parti Socialiste n'était qu'un parti de clientèle 38 municipale et législative (1). Il n'y avait guère de gouvernement sans Mollet, ses consorts ou ses comparses; l'origine ouvrière de ce parti de traitres se perdait, pour la nouvelle génération militante d'extrême-gauche, dans les brumes de la préhistoire. Ce phénomène a encore largement été amplifié pour ceux qui ont rejoint les révolutionnaires en 67 et 68. Cette organisation de notables vieillissants, de e cadavres politiques > distributeurs occasionnels de bu reaux de tabac, médiocres orateurs de comices agricoles, ne pouvait que susciter le mépris le plus profond de la jeune génération. La médiocrité dans les petites choses se joignait à la trahison absolue dans les grandes; ainsi Mollet faisait appel à De Gaulle ! Ainsi les socialistes, qui s'étaient fait une spécialité de la répression en Algérie comme en France, servaient de marche pied au Bonaparte et donnaient un bon coup de main aux ultras ! De plus, ils se permettaient, dans les parades électorales, de faire les plus grandes phrases sur la démocratie (2). Ils étaient des vestiges typiques du vieux monde. Rien d'étonnant à ce que nous ayons pensé en 68 que c'en était fini avec eux. Ceux qui parmi nous, avaient une plus longue expérience de la vie politique française nous mettaient en garde et répétaient que ces gens là ont la peau dure ; n'importe, il nous semblait que cette fois là avait été la bonne, et nous mettions la disparitions de la social-démocratie au rang des acquis de Mai 68. Le réformisme traditionnel s'en allait avec elle. Une ambigüité en moins. Nous commettions en cela trois erreurs. a) une première erreur, importante, consistait à identifier le réformisme avec la SFIO, et à faire de l'échec d'une organisation politique l'échec d'une orientation politique. b) Les événements de 58 et 68, le mépris que nous avions à très bon droit, pour la social-démocratie, nous masquaient qu'il y avait encore des secteurs de la population où ces sociaux démocrates tenaient le haut du pavé. (ainsi les enseignants avec la FEN). Notre peu de surface sociale et politique faisait que, confrontés à l'existence du PCF
JM avant tout, nous ignorions à peu près tout des réformistes qui se trouvaient au delà, dans le mouvement syndical par exemple. c) La troisième erreur consistait à ne pas bien voir la spécificité des phénomène électoraux dans le cadre démocratique bourgeois, et même dans le cadre de l'Etat fort. Aux élections présidentielles de 65, Mitterrand a eu 7 millions et demi de voix, en 69, Defferre en a eu un million. La différence n'est pas due à une régression importante des forces de gauche organisées, elle est due aux circonstances politiques. Inversement, on ne peut pas conclure. comme nous l'avons fait, de l'impossibilité de la construction d'un véritable parti socialiste, nouveau et dynamique, à l'impossibilité d'une victoire d'une équipe « de gauche » à des élections. Ce n'est pas la même chose. Les résultats électoraux ne se prévoient pas à l'avance, au prorata de l'influence des partis politiques organisés, surtout en ce qui concerne les élections présidentielles, vu l'utilisation qui est faite des mass-media. Mitterrand le sait très bien, lui qui table avant tout sur les présidentielles de 75. 3) Nous avons commis l'erreur d'identifier le réformisme traditionnel avec la SFIO. Or le réformisme est au moins autant le produit direct de l'idéologie bourgeoise dominante que l'expression d'une organisation politique « de gauche ». A la limite, le réformisme h'a pas besoin d'une organisation politique existant nationalement pour avoir des succès électoraux ; il suffirait d'une équipe de rechange, d'un contre-gouvernement réformiste se faisant entendre dans la presse, à la télévision, à la radio. Un parti ouvrier, une organisation révolutionnaire, ont besoin, pour se faire entendre, d'un réseau de militants dans les entreprises, dans les organisations syndicales, dans tous les milieux, parce qu'ils défendent et proposent une politique qui contredit directement l'idéologie régrante. En tant que mode de pensée le réformisme, au contraire, est une constante de la bourgeoisie libérale. Il est exactement aussi ambigu que les références à la révolution de 1789, aux grands principes démocrati ques. Il est diffusé nationalement et aux frais de l'Etat par la majorité du corps enseignant français par exemple. L'Etat fort gaulliste et néogaulliste n'a rien changé au fait que les cadres de pensée de l'Ecole sont globalement réformistes, au niveau, du moins, des exécutants de base. Le réformisme est une idéologie de rechange de la bourgeoisie avant d'étre une forme dégénérée d'expression politique de la classe ouvrière. Les classiques du marxisme le décrivent comme la pointe avancée de la pensée bourgeoise dans le monde ouvrier, ce qui signifie qu'il s'agit au départ d'une idéologie bourgeoise. En raisonnant comme si la fin des socialistes SFIO classiques signifiait la fin du réformisme, nous avons raisonné comme s'il s'agissait d'une idéologie ouvrière, qui a besoin, pour survivre d'être portée par une organisation. Certes, pour devenir une orientation politique crédible, le réformisme a besoin d'un relai ouvrier. Dans les conditions actuelles, ce relais ouvrier peut fort bien étre le PCF. sans pour autant que celui-ci se social-démocratise » en abandonnant ses caractéristiques staliniennes. Cela ne veut pas dire que le PCF « prendrait la place de la social-démocratie classique › comme nous l'avons écrit en 69 ; mais on peut très bien imaginer une situation dans laquelle le PCF, moyennant quelques concessions, servirait de caution ouvrière à une entreprise réformiste classique, cela s'est déjà vu bien des fois, c'est sa politique constante. Et c'est l'ambition exacte de Mitterrand, qui veut se situer exactement au lieu de rencontre du courant libéral démocratique bourgeois, « opposé au pouvoir personnel » et du réformisme ouvrier tel qu'il est incarné aujourd'hui par le PCF. Ce n'est pas une entreprise de tout repos cat le e réformisme stalinien s, même s'il est en dernière analyse aussi une concession à la bourgeoisie, n'est pas une émanation directe de l'idéologie bourgeoise loin de là. Pour le comprendre, il faut étudier l'histoire de la Troisième Internationale, de sa dégénérescence. En essayant de réunir autour de sa personne libéralisme bourgeois et e réformisme stalinien › ce ne sont pas de proches parents que Mitterrand se propose de convier à la fête électorale; l'un appartient au monde ouvrier, et l'autre au monde bourgeois, l'un regarde vers l'Est et l'autre vers l'Ouest, où vers la Suède plus à la mode. Mais ces très lointains cousins se sont déjà rencontrés en 1936, puis en 1945, et ils gardent l'un comme l'autre un bon souvenir de ces entrevues, même si l'une accuse l'autre d'avoir été cause de la brouille qui s'ensuivit dans l'une et l'autre occasion. Ainsi Mitterrand ne perd pas une occasion de rappeler les liens de la famille qu'il entend regrouper : • Le réformisme est en réalité pratiqué por le parti communiste, le parti socialiste, la Contention, et, ne lui en déplaise, en dépit Convention, et, ne lui en depiaise, en depi de ses rigueurs verbales, par le PSU. Les suis authentiques révolutionnaires dans l'action sont les gauchistes Refuser de l'admettre est hypocrisie. Il est facile d'objecter que le contenu des thèses de ces partis est récolationnaire: mais leurs méthodes, leurs démarches, leurs approches sont réformistes, car ils cherchent d convainere, selon les régles démocratiques classiques, la majorité du pays. Seuls les gouchistes qui rejettent le suffrage universel comme moyen principal de conquéte du pouvoir sont d'authentiques révolutionnaires, puisqu'ils jugent impossible la prise de conscience du plus grand nombre des citoyens dans une société conditionnée, ou tout est biseauté où tous les mécanismes
UN PURE:
Mitterrand et le maire de Suresnes sont faussés ». (un socialisme du possible, p. 12). Pour nous, nous ne ferons pas usage du même vocabulaire, mais sur le fond, la description de F Mitterrand nous parait assez réaliste. A ceci près qu'il ne s'agit pas du même réformisme dans tous les cas. En tout état de cause, l'argument que nous avons employé en nous gaussant des dirigeants sociaux-démocrates, « généraux sans troupes » était assez ridicule. Car certains de ces généraux là n'ont pas besoin de troupes à eux, ils manoeuvrent essentiellement avec celles des autres c'est ce qui différencie Mitterrand de Mollet. (Bien sür, le nombre de leurs partisans propres ne leur est pas indifférent, mais les combinaisons tactiques sont plus importantes pour eux). Ainsi, tout chef démuni qu'il soit, Mitterrand peut espérer mettre dans son jeu à la fois l'idéologie libérale, démocratique, légaliste bourgeoise. (c'est une force qui ne se calcule pas facilement en hommes et en vote, mais l'expérience chilienne montre que c'est une force considérable) et l'appui-même conjoncturel du PCF. La combinaison de ces deux forces, même si elle est temporaire peut être très puissante : c'est une autre question que celle de savoir si elle peut se réaliser.
Il était impossible qu'elle se réalise en 68 aux élections législatives, puis en 69, aux présidentielles pour plusieurs raisons, et essentiellement parce que le mouvement de masse effrayait une bonne partie de la bourgeoisie libérale. C'était Defferre qui était candidat et non Mitterrand. S'appuyer sur le PC paraissait dangereux. Mais l'échec de 68 et 69 n'était pas l'échec du réformisme en tant que pensée politique. C'était l'échec du libéralisme bourgeois qui n'avait pas su se trouver un relais ouvrier. 4) Une appréciation un peu rapide de l'Etat fort gaulliste nous a souvent laissé ignorer la situation réelle du réformisme traditionnel. Sa déconfiture électorale n'a pas signifié sa disparition en tant qu'idéologie. Bien sür, les gaullistes se sont installés dans toutes les administrations. Bien sür, le renouvellement du personnel dirigeant a été extrémement profond en 58 et dans les années qui ont suivi, et il a atteint tous les postes de responsabilité essentiels. La fiction démocratique parlementaire a été gravement atteinte. Mais jamais le gaullisme n'est arrivé à susciter l'adhésion entière de l'ensemble de l'appareil politique du pays. (voir, en particulier les résultats des élec tions municipales). On peut même dire qu'il n'a pas réussi à s'assurer l'entière fidé lité de l'appareil judiciaire et des fonctionnaires d'autorité en général. Des grandes périodes en ont témoigné. Avec un peu de recul le gaullisme sous De Gaulle n'apparait pas comme un phénomène aussi massif qu'on l'a cru parfois. L'esprit de la démocratie bourgeoise fidèle aux principes de 89 n'a pas disparu. De Jaurès a Blum, il a été une constante du réformisme et il demeure comme tel, entretenu par les illusions du Front Populaire et de la Libération. Mitterrand entretient bien soigneusement ces clichés. Les grandes réalisations de la Convention... Le patriotisme des soldats de l'an Il et l'armée du peuple, la grande République Française, libre et généreuse, émancipatrice des peuples aimant d'un égal amour tous ses enfants, riches comme pauvres, mère du petit Bara et du petit berger Jupille, fille de l'Ecole publique laíque et obligatoire, ennemie du césarisme et du pouvoir personnel, elle a combattu aussi pour la commune de Paris en même temps qu'elle allait ‹ civiliser › l'Algérie... • Lorsque je disais : La république des citoyens » j'employais des termes que certains ont trouvé désuets • gauche, généreux, et fraternelle » par exemple... mais ils étaient compris par tout le monde... s. F. Mitterrand. Certes, voilà des termes extrémement désuets, et qui choquent l'odorat du révolutionnaire avec leur relent de radical-cassoulet. N'empêche qu'il s'agit d'une forme de l'idéologiedominante qui n'a pas encore fait son temps et s'il n'y a plus beaucoup de bourgeois qui y croient, ces professions de foi républicaine peuvent étre d'une efficacité électorale surprenante dans certaines occasions, parce qu'elles touchent une corde restée sensible dans « le peuple » et la petite bourgeoisie, en dépit du gaullisme, comme en dépit de Mai 68, en dépit des luttes de classe qui ont montré et montrent que la république n'était la mère que de quelques uns. Cette idéologie n'est pas coextensive à l'influence d'un parti réformiste, comme la SFIO, ou le nouveau PS ; elle est beaucoup plus large dans sa diffusion, beaucoup plus surprenante dans ses résurgences. Elle est présente du PSU aux radicaux, en passant par le PCF qui s'en est inoculé une bonne dose depuis plus de cinq ans. Elle recouvre l'électorat de Mitterrand en 65, et définit son électorat potentiel. le projet politique de François Mitterrand * L'opinion française, depuis les débuts de la Sème République, a oscillé entre deux poles. Tout en se fixant sur le premier qui était le gaullisme, elle tendait vers l'autre pôle qui était l'opposition de gauche 3... ‹ Or les Français sont ainsi faits que même si un quart d'entre eux votent pour le parti communiste, les trois autres quarts excluent catégoriquement l'hypothèse d'une société à direction communiste... S'il existe un noyau central cohérent et homogène dans le socialisme démocratique, il exercera un pouvoir d'attraction (la physique est proche de la politique) sur sa gauche et sur sa droite, c'est-a-dire sur les électeurs du marais et sur les électeurs communistes. Il équilibrera les éventuels progrès communistes et du même coup attirera des couches socio-professionnelles qui se reconnaissent dans la gauche sans aller jusqu'à admettre le système communiste s. F. Mitterrand e Un socialisme du possible 3. Ce texte résume à merveille le projet politique de F. Mitterrand. Celui-ci estime que : a) Ses chances électorales sont déterminées par la structuration de « la gauche » en France. b) Qu'elles reposent sur la possibilité de constituer un noyau e central cohérent et homogène » équilibrant les éventuels progrès du PC, point de ralliement des voix de la gauche sur sa personne. 5) Nous n'avons pas bien vu au départ ce qui fait la spécificité de ce projet par rapport aux perspectives de l'ancienne SFIO. Mitterrand compte d'abord sur les forces des autres, réduisant les siennes au rôle de noyau central organisateur. Mitterrand part d'abord de la situation de la gauche, vue d'en haut ; Mollet partait de la situation de la SFIO, de son implantation électorale, de son action dans les différents secteurs socio-professionnels (FO, FEN, etc).
Bien que premier secrétaire du Nouveau parti socialiste, F. Mitterrand n'a pas, de son parti, une idée qui différe fondamentalement de celle que JU.SS se fait du parti radical : c'est une machine à destination électorale, destinée à un type d'élection bien précis; les présidentielles. Comme
JJ.SS se propose de rassembler tous les
Deferre et Loo, adjoint au maire de Marseille réformateurs, qu'ils soient au PS, au parti radical ou au centre, Mitterrand se propose de rassembler tous les socialistes et les démocrates, qu'ils soient au PC, au PS ou chez les radicaux. En tant qu'il est dominé par la personnalité politique de F. Mitterrand, la fonction politique assignée au nouveau PS est différente, très différente de la fonction assignée à la SFIO traditionnelle, ainsi nous avons eu tort de parler d'un e replatrage › de la SFIO. Comme Mitterrand concevait les clubs de la Convention des Institutions Républicaines comme un outil de rassemblement des socialistes, il conçoit, cette première étape achevée, le nouveau PS comme un outil • de para pour le rassemblement de la gauche. Cette conception instrumentale de l'organisation politique est très loin de la conception Mollettiste, dans laquelle la SFIO devait peser de son propre poids, non seulement pour e équilibrer » la gauche, mais parce qu'elle était elle-même l'élément essentiel de toute conquête du pouvoir. Vu les forces dérisoires de la SFIO dans la dernière période, la stratégie Mollet relevait de l'utopie ; ainsi la stratégie instrumentale de Mitterrand correspond mieux à la réalité des forces du réformisme organisé, comme elle correspond à la modification profonde du système politique introduite par l'élection du président de la République au suffrage universel. 6) Ceci montre bien ce qu'il faut mettre sous le terme de e rééquilibrage ». Il ne s'agit pas pour Mitterrand d'implanter en profondeur dans le pays une force politique, nombreuse et organisée, qui puisse contrebalancer la force de frappe militante du PCF. C'est une utopie absolue. A partir de quoi le nouveau parti socialiste se lancerait-il dans cette entreprise ? Une chose est de réussir éventuellement une campagne électorale, c'en est une autre de faire que les jeunes, les travailleurs décident de consacrer leur temps, leur argent et leur enthousiasme au nouveau PS ! La dessus, les déclarations d'intention ne sont que des rodomontades plus ou moins hypocrites. Ainsi, l'implantation du nouveau PS dans les entreprises est certainement loin d'atteindre les chiffres qui ont été annoncés, et qui restaient modestes. (un millier d'ouvriers organisés sur les entreprises mêmes): vriers organises sur les entreprises memest : il y a gros à parier que les employés municipaux font l'essentiel de ce millier là). Le flirt avec certains dirigeants, ou ex dirigeants de la CFDT n'a pas eu de résultats chiffrés appréciables. La FEN est boudeuse. Ses grands hommes sont Mollet ou Savary. Les Etudiants Socialistes ont à plusieurs reprises annoncé une conférence nationale de l'ensemble de leurs membres, où e l'on verrait ce que l'on verrait ». Elle ne s'est, à notre connaissance jamais tenue, ou, si elle s'est tenue, elle est passée inaperçue: Les étudiants socialistes sont une invention de l'UEC, qui a eu besoin de quelques potiches pour meubler le bureau national de l'UNEF-Renouveau. Pour ce qui est du rééquilibrage militant en profondeur, Mitterrand parait mal parti, aussi bien, ce n'est pas son but essentiel. Il l'a clairement indiqué, quand il a adressé la parole aux élus socialistes : c'est bon pour les gens du CERES de parler de sections socialistes d'entreprise, ce sont • Les élus qui doivent constituer le premier corps de bataille pour se socialisme démocratique, il faut qu'ils se sentent mobilisés, etc ». Faute d'organiser des grèves, on harangue les vieux merles. Mais cela est encore loin de faire le poids. Alors Mitterrand tente de suppléer à ces manques par ce qu'on pourrait appeler le rééquilibrage des coups de gueule. Au moindre froncement de sourcils de Marchais, dés que la plume de Salini ou d'Andrieu crache un peu de travers à son sujet, ce qui est assez fréquent, le voilà qui tonne, et tente de faire revenir à l'horizontale la balance des mots durs, dénonçant les pressions intolérables des e commissaires politiques » les fluctuations des e amours variables » du PCF, histoire de se faire un peu respecter. Mais cela n'est que du vent remué. Cela pèse d'autant moins lourd que Mitterrand n'est pas le secrétaire général adjoint d'une formation homogène, mais qu'il ne dispose pour aller à la bataille, que de troupes désunies. L'élément essentiel dans le rééquilibrage, c'est le PCF lui-même, dont l'intransigeance actuelle ne doit pas faire illusion comme nous l'avons rappelé dans « Rouge,» ( février-mars 72 ). Mitterrand se trouve sur la trajectoire que le PCF s'est fixé vers la démocratie avancée, il peut donc compter sur son souten au moment électoral décisif. Le problème, pour Mitterrand, c'est de ne pas apparaitre comme l'otage du PCF et aussi de ne pas l'être pour pouvoir attirer des voix sur sa droite dans le « marais ». Plus ces voix du marais seront nombreuses, moins Mitterrand sera accusé par la droite d'être un otage du PCF et plus il aura d'autres voix... ainsi il a intérêt à multiplier les ouvertures discrètes de ce côté, quitte à s'attirer temporairement quelques réprimandes du PCF. C'est pourquoi il n'a participé que de loin à la rédaction du projet de programme du nouveau PS, tout en dénonçant publiquement ses aspects aventuristes. 7) Celà, c'est ce que Mitterrand se propose de faire du nouveau PS, et qu'il fait en réalité, parce qu'il a presque le monopole de l'apparition publique. Mais qu'en est-il des différents courants du PS lui-même ? Peut-on dire que si le nouveau PS est très différent de l'ancienne SFIO par le projet politique qui le traverse, il est resté le même sur le plan de sa composition ? Au moment du congrès d'Epinay, nous avons dit que cette réunion ne ferait que e ramasser les morceaux autour d'une formation moribonde, minée par ses multiples éclatements et ses défaites électorales ». Si l'essentiel du PS est toujours bien constitué par les vieilles troupes de la SFIO, nous avons un peu sous-estimé le rôle des clubs et de la Convention des Institutions Républicaines dans l'affaire. On le verra par un retour en arrière. Nous avions l'habitude en 66, 67 d'opposer le réformisme traditionnel de la SFIO, au nouveau réformisme technocratique • du PSU par exemple. De fait, la création du PSU en 1960, par fusion du PSA de Savary, de l'UGS (Martinet, Mallet, Bourdet) des comités d'action démocratique (Mendes France) et Tribune du communisme (Poperen) avait créé de sérieux ennuis à la SFIO (au lendemain de sa constitution le PSU comptait 16 000 membres). On comprend mieux ce qui s'est passé à Epinay quand on constate que la majorité des membres fondateurs du PSU se retrouve aujourd'hui au nouveau PS. Le réformisme traditionnel de la SFIO a reçu une bonne injection de réformisme « technocratique ». Cela n'a évidemment pas transformé le nouveau PS en PSU version 1960, mais cela a suffi à faire bouger un peu les positions traditionnelles. Le nouveau dosage est encore mal équilibré, voir les débats autour du programme. Mais cela suffit à faire que le nouveau PS soit quelque chose de différent de la SFIO des années 50. Cette hétérogénéité permet à Mitterrand de jouer au sein de son parti le même jeu d'arbitrage et de balance qu'il veut jouer dans la gauche, mais cela n'est pas une garantie de solidité. 8) Un des éléments essentiels de la stratégie de Mitterrand est l'intérêt pour e ces couches socio-professionnelles qui se reconnaissent dans la gauche sans aller jusqu'a admettre le système communiste ». Le PC organise les e couches ouvrières a et amène ses voix à Mitterrand; le nouveau parti socialiste attire pour son compte les couches moyennes qui ont le e coeur à gauche » sans aller jusqu'au communisme.
C'est essentiel à comprendre pour voir à quoi correspond le projet de programme socialiste actuellement en discussion.
La SFIO de Mollet se fixait pour but formellement, « l'organisation du monde du travail pour la lutte des classes a. (déclaration de principe de février 46). Le nouveau PS mise sur les voix ouvrières du PC et se fixe pour but non pas méme l'organisation mais • l'attraction » des couches moyennes. Cela correspond mieux à la réalité et aux possibillités... Et même là, la concurrence du PC est forte. Le congrès d'Epinay a marqué une nouvelle étape dans l'évolution de la SFIO, entamée au congrès de Tours. La SFIO, organisatrice du réformisme ouvrier dans les années 30, a connu encore un sursaut à la Libération, du fait du rôle joué par certains de ses membres dans la Résistance ; de 47 à 68 elle s'effrite de manière continue, perdant son audience ouvrière ; en 68, nous avions raison de la voir disparaître dans sa forme traditionnelle. La SFIO classique est morte, ce qui lui succède est une nouvelle forme de réformisme, qui a évidemment encore moins de liens avec la classe ouvrière organisée, et dont la réalité, presque exclusivement électorale reste le fait du PCF et des traditions libérales bourgeoises à la fois.
9) Nous avons eu le tort de confondre la disparition de la SFIO avec l'échec inéluc.
table de toute opération politique réformiste semblable à celle que Mitterrand se propose de mener. Cela ne veut pas dire que l'on puisse prédire le succès de Mitterrand, loin de la l
Si on peut penser que les voix du PC ne lui feront pas défaut, a moins d'événement extraordinaire, cela reste insuffisant pour assurer la réussite. Beaucoup de choses dépendent des circonstances politiques dans lesquelles les élections seront abordées, et en particulier de la manière dont le régime actuel fera face à ses difficultés.
Ces erreurs que nous avons commises dans l'appréciation politique nous ont enseigné que les phénomènes électoraux étaient souvent difficilement prévisibles (voir le referendum du printemps 69 l), et qu'en tout cas, ils ne se laissaient pas cerner de manière mécanique en comptabilisant les voix susceptibles de se reporter sur telle ou telle formation politique. Waldeck-Rochet et Guy Mollet (1) Cette appréciation est largement confirmée par les historiens de la 4eme République. Ainsi Philip Williams * La vie politique en France sous la 4eme République ». • En 56, la réputation d'intégrité de la SFIO avait deja largement souffert ; certains collaborateurs de ministres socialistes s'étaient trouvés compromis dans les grands scandales, depuis les trafics sur les vins d'Algérie en 1946, jusqu'à l'affaire des généraux en 1950. En outre, les socialistes, lorsqu'ils reprirent le pouvoir en 56, distribuaient plus de postes et de prébendes à leurs partisans qu'aucun parti français n'avait osé le faire depuis longtemps... Sur le plan local, les socialistes faisaient de l'administration plus que de l'opposition. Un ancien député socialiste constate que, dans les grandes villes où le maire appartenait à la SFIO, les nombreux adhérents du parti constituaient en fait une « mutuelle des agents communaux ». En 1957, les socialistes estimaient avoir 60 000 conseillers municipaux, soit, d'après les chiffres publiés, plus de la moitié du nombre des adhérents du parti ». (2) On pourrait allonger la liste sans fin. Rappelons-nous simplement que Mollet se permit de citer Marx pour justifier l'intervention de Suez.