Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › nouvelle série n° 3

Congo : un coup à l'indonésienne

C. Gabriel Rodier · Quatrième Internationale, nouvelle série n° 3 · 15 juillet 1972 · p. 56-60 · 5 921 mots

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L'article qui suit analyse la stratégie de la gauche congolaise. Nous mettrons par ailleurs en lumière la véritable nature du régime e marxiste léniniste » de Brazzaville. Que Moscou et Pékin se soient empressés de trouver là un régime progressiste anti-impérialiste ne nous étonne guère quand on connait les motivations diplomatiques de ces régimes bureaucratiques. Mais que le PSU signe un communiqué commun avec le PCT et qu'il accepte à son congrès de Lille un message d'un régime de répression, voila qui est plus troublant. La mystification de Brazzaville doit être définitivement démontée. La répression atroce qui s'est abattue sur les militants de la gauche congolaise oblige les anciens partisans du régime à prendre une position claire. Dans le cas contraire, ce qui pouvait être interprété comme de l'ignorance apparaîtra comme de l'opportunisme complice. Les débats sur la révolution africaine n'en sont qu'à leurs débuts. Le retard historique de l'avant-garde africaine accentue la confusion. Le chaos engendré par la juxtaposition d'une société pré-coloniale en transformation et du mode de production capitaliste, importé par la force, une décolonisation contrôlée par l'impérialisme, le lent développement d'un prolétariat moderne nécesLE CONGO DE 1957 à 1963 En Afrique encore moins qu'ailleurs, une situation politique ne peut étre appréhendée sans référence à la situation dans l'ensemble de la région et même la situation internationale. La e réalité » des nations africaines et la domination continentale de l'impérialisme rendent caduques les analyses nationalistes qui réduisent leurs préoccupations au simple territoire national. Le combat des révolutionnaires africains n'a de sens que s'il refuse les cadres nationaux étriqués et imposés par l'impérialisme. La fusion des combats à travers le continent est une nécessité chaque jour plus importante. De la même maniêre les explications que l'on cherche pour tel ou tel phénomène local ne se trouvent que dans l'histoire de la domination impérialiste. Les fameuses particularités nationales ne sont 56 sitent une recherche extrêmement précise. L'attitude de certains courants politiques consiste à entrevoir le développement de l'avant-garde africaine avec les mêmes repères et les mémes critères que pour le cas européen. En fait le caractère fondamentalement spécifique du processus révolutionnaire en Afrique consiste dans l'apparition et le développement de l'avant-garde. Le mouvement nationaliste ayant été soit récupéré, soit écrasé, il n'existe plus de cadre organisationnel même minimum, facilitant une rupture avec la pensée nationaliste. La période des indépendances a montré les pièges et les obstacles que l'impérialisme a pu trop facilement disposer au travers du chemin des révolutionnaires africains. Une extrême confusion subsiste encore dans les rangs des révolutionnaires. L'arrachage à l'idéologie nationaliste se fait plus difficilement et les notions de front national et d'unité du peuple gardent une vigueur étonnante après leurs échecs histo riques ailleurs dans le monde. Le développement de l'avant-garde africaine doit être compris comme la combinaison de deux facteurs : - un cheminement empirique - l'absorption inégale des acquis du mouvement ouvrier international. La manière dont les militants perçoivent leur place dans le mouvement révolutionnaire international permet plus ou moins de brüler des étapes et d'étayer l'action révolutionnaire par un réel acquis théorique. Ainsi Amilcar Cabral puisa dans l'expérience cubaine et comprit la finalité socialiste de son combat ; d'un autre côté, le FROLINA tchadien reste très confus sur le contenu de sa lutte anti-impérialiste. Le cas que nous allons étudier relève de cette problématique. La gauche du PCT (1) a voulu combiner les acquis du léninisme à ce qu'elle croyait être « la réalité congolaise ». Cette stratégie ultra empirique l'a menée à sa perte. Faudra-t-il d'autres échecs de ce genre pour que disparaissent à jamais les illusions sur l'unité nationale face à l'impérialisme ? que e le produit final et le plus général de l'inégalité du développement historique s. Elles sont e la cristallisation des inégalités de formation a. Les traits spécifiques de l'économie nationale e constituent, à un degré croissant, les éléments d'une plus haute unité qui s'appelle l'économie mondiale ». Ils ne sont pas un « supplément aux traits généraux » du capitalisme mais e forment l'originalité des traits fondamentaux de l'évolution mondiale • (2). Les événements des quinze dernières années au Congo sont marqués par des facteurs directement issus de la domination coloniale. Brazzaville, capitale du Congo, fut aussi la capitale de l'AEF. A ce titre elle regroupait une grande part de l'administration coloniale européenne. Mais on sait aussi que pour des raisons de fonctionneun coup à l'indonésienne ment, cette administration se dota d'une couche de fonctionnaires autochtones peu rémunérés, d'autant plus importante que s'acoélérait le pillage du continent et qu'augmeritait la nécessité d'encadrer la population. Ainsi à Brazzaville, la petite bourgeoisie bureaucratique connut une rapide expansion. A travers le continent cette couche sociale, après avoir constitué les premiers courants nationalistes (RDA, NCNC...), devint le meilleur support de l'impérialisme et constitua les actuelles équipes dirigeantes fantoches. En 1971 on comptait près de 20 000 fonctionnaires sur une population de 900 000 habitants. Mais la conséquence de-cette position de capitale de l'AEF a été le développement volontaire par l'impérialisme de l'infrastructure scolaire nécessaire à la reproduction des petits fonctionnaires. Le Congo connait donc à partir de 1968 une scolarisation de 95% de la jeunesse. Ce taux est de très loin le plus élevé du continent africain. Le corollaire en est le rôle de la jeunesse dans ce pays - jeunesse qui par sa formation mais aussi par le chômage intellectuel et par la crise des débouchés est une couche perpétuellement effervescente et qui s'est trouvée au centre des événe ments de ces dix dernières années. En tant que centre de l'AEF, mais aussi grâce au port de Pointe Noire et au fleuve Congo, ce pays connait une classe ouvrière importante et un taux d'urbanisation élevé (35 % de la population dans des villes de plus de 10 habitants). habitants). En 1958, 50% des travailleurs se trouvent dans la filiale locale de la CFTC et 25 à 30 % à la CGT. La paysannerie constitue bien entendu la grande majorité de la population. De nombreuses différenciations la traversent en fonction de la propriété ou non de la terre, mais aussi en fonction de la culture réalisée quisest en Afrique un facteur important de diversification de la paysannerie. Les exploitations traditionnelles sont estimées à 500 000 ha en comprenant les zones de jachère (ce qui équivaut à 0,6 ha par habitant, citadins compris]. Le problème de la disponibilité de la terre ne se pose donc pas dans ce pays sous peuplé. Cependant la faiblesse des cultures vivrières (100 000 ha) par rapport aux zones de cultures indus- trielles montre que le sort des paysans congolais n'est pas différent de celui des autres paysans africains. Les cultures intensives imposées par l'impérialisme et produites pour l'exportation déterminent une grande partie de l'économie nationale. Les principales cultures industrielles sont le palmier à huile, le cacao, le café, le tabac, l'arachide, le coton, la canne à sucre et elles représentaient en 1967 pour la partie commercialisée une valeur de seulement 650 millions de francs CFA (3), ce qui bien entendu créa de fortes difficultés financières au gouvernement. Enfin, la production forestière constitue une des plus grandes richesses du pays avec 20 millions d'hectares exploitables. Aujourd'hui, environ 135 exploita-

LIBYE ALGERIE EGYPTE

NIGER TCHAD SOUDAN

NIGERIA

CENTRAFRIQUE CAMEROUE Teme

GABON CON C RWANDA ZAIRE TANZANIE BURUNDI

CABINDA

TLANTIQUE OCEAN

ANGOLA ZAMBIE tions totalisent 800 000 m3 de production avec 13 entreprises en produisant à elles seules 52 %. La production du Congo est donc sans équivoque une production tournée vers l'extérieur. Aucune différenciation des cultures depuis 10 ans n'a réussi à atténuer la dépendance de cette économie du marché impérialiste. Les cours mondiaux des cultures ont imposé à l'Etat congolais une politique financière catastrophique que la nature du régime a accentuée.

La décolonisation du Congo s'opéra comme ailleurs dans le continent à partir du jour où l'impérialisme disposa d'une couche sociale et d'une équipe politique à sa solde capable de gérer les intéréts capitalistes. En 1956 après que la loi cadre Defferre ait balkanisé l'AOF et l'AEF apparait l'abbé

Youlou sur la scène politique congolaise déjà bien occupée par Opangault (SFIO) et

Tchikaya. Youlou est pratiquement inconnu, mais à l'inverse d'Opangault, il ne cherche pas à sauvegarder l'unité de l'AEF, ce qui bien entendu va dans le sens de la politique de la France. Il fonde un nouveau parti, l'Union Démocratique de Défense des intérêts Africains ( 1) et remporte les municipalités de Brazzaville et de Pointe Noire. Youlou exploite à fond, de par sa vocation, le mouvement matsouiste (du nom d'André Matsoua, devenu héros mythique après son assassinat par les colons en 1942) (4). En 1958, Youlou est premier ministre dans un gouvernement présidé par Opangault et qui appelle à voter oui au referendum gaulliste. Après un tripatouillage en coulisse, PUDDIA de l'abbé politicien obtient la majorité à l'Assemblée, ce qui lui donne le droit de former un nouveau gouvernement. Mais le fait que Youlou soit un notable parmi d'autres, qu'il ne fasse pas l'unanimité des politiciens rendra impossible la construction d'un appareil d'Etat. Le clan Youlou se contentera de dissimuler les véritables gestionnaires, les Français. Le régime sera marqué par deux traits : - le tribalisme, à savoir une politique centrée sur l'ethnie Lari, dont Youlou est originaire, et qui est majoritaire à Brazza. - l'anti-communisme et surtout l'anti-lumumbisme qui trouvera appui dans la personne de Kasavubu du Congo Kinshasa qui appartient à la même grande famille ethnique (Bakongo). Enfin le régime de l'abbé LES «TROIS GLORIEUSES» ET LE Le 13, 14 et 15 août 1963, donc, une révolte populaire éclate. Plus ou moins organisés par les syndicats, plus ou moins spontanément mobilisés, des ouvriers, des chömeurs, des lycéens descendent dans la rue. Le mouvement prend une telle ampleur que le régime sombre et que chacun essaye de s'en tirer le mieux possible. Youlou fait appel à de Gaulle, mais celui-ci préfère ne pas relancer un régime qui de toute manière organise trop mal la domination néocoloniale. De plus la force de la mobilisa. tion populaire laisse prévoir qu'une intervention de l'armée française provoquerait une guerre civile prolongée. L'armée et l'administration sont décomposées. Face à cela, les directions syndicales, seules directions oppositionelles existantes ne posent pas le problème du pouvoir et alors que le terrain est libre, on va chercher un individu qui n'a pas participé au mouvement mais qui apparait comme un homme intègre puisqu'il démissionna en 62 du gouvernement. Cet homme est Massemba Débat. Il faut enfin ajouter que de toute manière à aucun moment il ne fut question de marxisme-léninisme et de socialisme scientifique. Les e trois glorieuses » (ce sera le nom donné par les congolais à cette mobilisation victorieuse) représentent une mobilisation de masse contre le caractère répressif du régime, contre la corruption et les scandales qui entourent le personnage de Youlou. Tout au plus peut-on dire que dans la jeunesse des mots d'ordre nationalistes donnaient un caractère un peu plus politisé au mouvement. Le verbiage socialiste qui apparaitra dans la presse et les discours officiels quelques semaines plus tard ne corne dispose d'aucune politique économique. Dans ce pays fortement urbanisé et scolarisé les deux forces qui vont contester ce premier gouvernement néocolonial sont les syndicats et les organisations de jeunes qui de leur côté dénonceront l'indépendance factice et le néocolonialisme. En 1963 est organisée à Brazzaville la conférence de rOCAM qui remplissait aussi une fonction de prestige pour le gouvernement. Pour ce faire, tout le grand luxe avait été déployé et les Houphouet Boigny et Senghor purent festoyer dans le grand apparat. Une seule note discordante marqua ces festivités et sans doute augura de l'avenir : Sékou Touré a la tribune fit un violent discours anti Youliste, dénonçant ce luxe alors que le peuple vivait dans la misère. Le prestige de Sékou Touré en Afrique était tel à cette époque que ce fut là un coup très dur pour le régime. En août de la même année, le gouvernement fit emprisonner des dirigeants du syndicat chrétien qui avaient dénoncé certains ministres pour corruption. Cette mesure va mettre le feu aux poudres et Youlou sera renversé par une mobilisation populaire. REGIME MASSEMBA DEBAT respondait aucunement à une participation des masses au pouvoir. Deux choses doivent étre maintenant analysées pour comprendre la suite des événements. D'un côté les forces politiques qui vont naître des trois journées d'août et de l'autre, les options politico-économiques du nouveau régime. a) La révolte des jeunes, alimentée par la crise des débouchés, est au centre des événements d'août. Auparavant existaient au Congo 30 à 40 associations de jeunesse essentiellement de nature confessionnelle (catho, matsouiste). Durant la mobilisation d'aoüt ces groupes trouvent un terrain d'unification dans la lutte contre le népotisme et l'impérialisme. L'Union de la Jeunesse Congolaise et les étudiants radicaliseront cette fusion. Enfin des étudiants venant de l'étranger (Ndalla, Noumazalay)

apportent la découverte du marxisme et la connaissance des combats révolutionnaires dans le monde (en particulier Cuba). Au cours des e 3 glorieuses » s'est done constitué un mouvement unique de la jeunesse congolaise (JMNR), regroupant diverses associations et organisations étudiantes. Ce mouvement est un mouvement de masse, sa ligne politique est extrémement floue, conséquence de son hétérogénéité. L'expression armée des JMNR (5) sera la « défense civile ». Le régime Massemba Débat extrémement faible du fait de l'absence d'un appareil d'Etat stable devra composer avec ce mouvement. Les perspectives des JMNR sont peu claires mais sa structuration para-

-militaire leur donne une cohésion assez rare dans ce pays où les forces ont été traditionnellement faibles. La défense civile occupa donc la rue et les campagnes. Des jeunes en armes cadrillent le pays, faisant de ci de là la pluie et le beau temps avec d'ailleurs plus ou moins de bonheur. Enfin, issu lui aussi des journées d'août, le MNR (6) était un regroupement de notables, sans grande réalité, sauf sur le papier, du moins jusqu'en 65. Ce MNR contenait tous les stigmates de l'ancien régime et il n'aura d'autre préoccupation que de faire rentrer la jeunesse dans les rangs, de rebâtir un Etat fort permettant la stabilisation de la couche sociale qu'il représente : la petite bourgeoisie bureaucratique. b) Le régime va s'atteler à deux tâches : reconstruire l'appareil d'Etat et produire une pseudo planification économique afin de juguler les tendances e naturelles » de l'économie congolaise. Ces tendances sont essentiellement la paupérisation dans les campagnes et l'attraction économique des centres urbains. « Le main d'œuvre a tendance à quitter les exploitations agricoles au cours des dernières années. Pour renverser cette tendance, le plan quinquénal de développement 64-68 prévoyait un aménagement rural extensif fondé sur la création de coopératives » (Etudes générales sur les. économies africaines, FMI, 1968). II est clair que par là, le nouveau régime entendait aussi régler un problème politique : décongestionner les centres urbains: reprendre en main les campagnes ; limiter le plus,possible l'essor des villes génératrices d'agitation. Enfin comme dans bien d'autres endroits en Afrique, la réalisation d'un secteur commerçial d'Etat, devant permettre la nationalisation immédiate du commerce des produits agricoles d'exportation et la fin de la e traite a. La nationalisation de ce secteur de l'économie se heurte rarement à l'hostilité de l'impérialisme dans la mesure où les entreprises privées auxquelles elle se substitue sont traditionnellement en perte de vitesse, images de l'économie coloniale classique. De plus la régression de certaines cultures entrainait le désintérêt des capitalistes pour les entreprises de commercialisation correspondantes. exemple, les besoins mondiaux en huile de palme ont diminué progressivement à la fin des années 50, ce qui entraina pour le Congo une baisse de ces exportations (3 900 tonnes en 62 - 460 tonnes en 67). En fait la nationalisation du commerce d'exportation devient la base essentielle d'accumulation de la petite bourgeoisie bureaucratique qui est au pouvoir. Voilà pourquoi il est faux de ne donner que des raisons économiques aux faillites des entreprises d'Etat (détérioration des termes de l'échange, etc...). En avril 64 est créé l'Office National de Commercialisation des Produits Agricoles (ONCPA). En 1967 les dettes à cours terme étaient de 300 millions de francs CFA. En 68 un prét de 20 millions de francs CFA fut accordé pour l'envoi d'une mission d'assistance technique composée de deux experts du BDPA (entreprise dirigée par Barberot, membre du SDECE I). Rien n'y fera et l'office continuera à étre un gouffre financier. Il est donc clair que se pose le pro58 blème de la gestion démocratique du secteur nationalisé. Il faut donc aborder la nature de classe de l'Etat. Pas plus au Congo qu'au Ghana de N'Krumah ou en Guinée il ne suffit de nationaliser le commerce extérieur pour réaliser le socialisme. La période de transition dans une économie africaine nécessite le transfert du surproduit agricole au secteur national, mais ce transfert si on ne veut pas engraisser une bureaucratie d'Etat doit être l'ouvrage d'un Etat ouvrier démocratique. Dans le cas contraire, le contröle du surproduit social par l'Etat permet à ses composantes petites bourgeoises d'accumuler et de se développer en tant que bourgeoisie bureaucratique. Le régime Massemba Débat ne pouvait faire exception à cette régle. Bien entendu le pouvoir se réclama du • socialisme ». C'était là une réponse démagogique à la direction des JMNR qui appelait à la réalisation de la révolution. Jamais cependant les investissement étrangers ne furent menacés. Il faudra attendre 67 pour voir la nationalisation de la distribution des eaux et enfin l'orthodoxie financière subsista. Mis en place par un soulèvement populaire le régime vécut une contradiction permanente avec d'un côté la bureaucratie administrative inchangée depuis l'indépendance et les éléments radicaux liés aux JMNR. Massemba Débat trouva cependant un palliatif à cela en faisant des appels répétés contre les dangers de l'extérieur. Ces mobilisations et ces parades étaient sources de cohésion. Mais en 1966 la désillusion populaire va s'accroître. Le régime commence à reprendre en main les campagnes. Le MNR se renforce et tente de ranger les JMNR derrière lui en tant qu'organisation jeune. Le niveau de vie baisse régulièrement, la répression prend de l'ampleur, la corruption et la politique tribaliste engraissent les bureaucrates. cette désillusion populaire rejaillira d'ailleurs aussi sur les JMNR qui malgré tout apparaissent comme une aile du pouvoir. De plus, depuis 64-65 la direction ne contrôle plus toutes ses troupes et des éxécutions ou des ramassages abusifs d'impôts se font au nom de la « révolution ». En août 67 le MNR intervient dans les élections pour casser certains élus et entreprend une vaste campagne contre les JMNR. Au congrès de ces dernières, après le voyage de M.Débat à Paris, les orateurs se succèdent pour dénoncer le virage à droite du régime. Du côté des usines, le mouvement syndical unifié depuis 1964 au sein de la CSC (7) réclame des nationalisations. A cette heure, on parle de « socialisme bantou », de retour à la e société traditionnelle ». Le gouvernement met les ambassades communistes en garde quant à leur diffusion de littérature marxiste. On interdit tout affichage de portraits autres que celui du chef de l'Etat ! En janvier 68 Massemba Débat révoque le premier ministre, Noumazalay, représentant de l'aile gauche chez les étudiants, alors que ceux qui sont au pays acceptent de taire encore certaines divergences avec le pouvoir, l'AEC (8) en France dénonce très violemment depuis 65 le virage à droite. Cette nouvelle génération va dans les mois qui viennent jouer un röle important. L'armée de son côté n'a pas évolué depuis l'indépendance. Ses cadres ont fait l'Indochine et l'Algérie. En janvier 66 une de ses fractions tente un coup de force sans doute pour briser définitivement sa concurrente : la défense civile. Dans cette tentative infructueuse on trouve... Ngouabi le grand ‹ marxiste léninistes d'aujourd'hui ! Diverses escarmouches vont se poursuivre entre l'aile droite et la gauche : le MNR va par exemple imposer à la tête des JMNR A. Hombessa malgré des élections d'un congrès. Au sein des JMNR, l'UGEEC (9) partie la plus radicale pousse à la rupture définitive. En juillet 68, période de soudure pour les paysans, période de vacances pour les scolaires, des jeunes venus de France distribuent les thèses de l'AEC au congrès de l'UGEEC. Ces thèses, produites par une organisation extérieure donc, moins compromise avec le régime, vont connaitre un grand écho et accélerer la rupture définitive entre les JMNR et le régime. A nouveau dans l'histoire du Congo la jeunesse s'apprête à jouer un grand rôle. Enfin en coulisse des officiers de l'armée, des intellectuels et une partie de la défense civile (Matoupa Polo, Bangou, Ikoko) établissent un consensus pour mettre fin au régime de M.Débat. Le coup d'Etat qui en résulte est donc dirigé par un groupe d'une extrême hétérogénéité. Est aussitôt créé un Conseil National de la Révolution où on dose les différentes ethnies pour éviter de futurs conflits. Dans ce conseil se trouve aussi bien l'extréme gauche que l'extrême droite avec par exemple Mouza Bakani. Les étudiants (UGEEC et AEC) reconnaissent le bien fondé du putsch puisqu'il met fin à la répression et rétablit les libertés individuelles. En novembre 68 des militants étudiants arrivent en France pour s'insérer dans le CNR. Le régime ne lésine pas sur la promotion. Missamou devient en quelques semaines secrétaire général de la CSC: Lekoundzou devient de son côté et aussi vite membre du présidium du CNR. Mais certains d'entre eux ne resteront pas et reprendront vite leur autonomie. Lekoundzou restera et deviendra ministre de l'industrie. Le CNR regroupe donc trois tendances elles-mémes fortement hétérogênes : - des officiers (Ngouabi, Raoul) - des intellectuels (Noumazalaye) - la défense civile. Le programme est très imprécis. On parle de e réajustement = du cours de la e révolution > (7). A aucun moment n'est précisé qu'elles étaient les erreurs précédentes puisque, de toute manière, chacun en a une idée différente. Le dénominateur commun à tous ces éléments reste en fait la lutte contre la politique tribaliste et policière de M. Débat. Rien n'est dit à propos de la politique de plus en plus proimpérialiste entre 66 et 68. Enfin et surtout les masses ne participent aucunement au putsch du 31 juillet et à ses suites. Durant l'été 69 divers remaniements auront lieu dans le CNR et seront décidés par le sommet, la défense civile est dissoute et des éléments s'intègrent au pouvoir. Ces décisions arrivent après un printemps agité : grèves ouvrières, luttes lycéennes. En août les JMNR qui tiennent leur congrès se démarquent nettement du pouvoir tant politiquement qu'organisationnellement. Le pouvoir décide alors de les dissoudre et de les remplacer par l'UJSC liée au régime et qui ne regroupera que la moitié de l'ancienne organisation. Toutes ces mesures prouvent qu'au sein de la coalition l'aile droite dispose d'un rapport de force favorable. Mais le mauvais coup perpétré contre les JMNR ne réussira pas pour l'un de ses sous-ensembles : l'UGEEC. Celle-ci proclame son autonomie et la nécessité d'une lutte radicale contre l'impérialisme français (10)(La banderole placée en travers du local de congrès dénonçant l'impérialisme français fut retirée par le pouvoir). En octobre 69 le bureau confédéral de la CSC est dissout, alors qu'a son 3 ème congrès la centrale syndicale appelait à la défense des intérêts propres des travailleurs, pour la garantie de l'emploi, contre le racisme, contre les patrons français. C'est alors qu'en décembre 69, brutalement, sans préavis est né le « Parti Congolais du Travail > proclamé comme avant-garde prolétarienne marxiste léniniste avec, à l'appui, drapeau rouge et Internationale. A la radio on se met à dénoncer « l'opportunisme, le carriérisme, le tribalisme » : on met en garde contre les écueils de droite et de gauche. Peu à peu d'ailleurs les attaques seront plus violentes contre le gauchisme et l'impatience petite bourgeoise. En fait tout cela traduisait l'inquiétude du pouvoir devant les mouvements populaires revendicatifs durs et traduisait aussi le compromis passé entre l'aile droite et l'aile gauche. Cela n'empêchera pourtant pas une grève générale des élèves contre la sélection en mars 70. En 1971, quelques mois après la nationalisation de la grande plantation de canne à sucre de Jacob, les ouvriers déclenchent des grèves contre des conditions de travail qu'ils jugent sans changement malgré leur nouveau statut de « propriétaires a. En mars à Pointe Noire éclate une grande grève des dockers. C'est l'armée qui est chargée de la répression. Ndalla, premier secrétaire du PCT appelle les travailleurs à prendre patience et à se ranger derrière le parti pour le « socialisme libérateur = (1). En octobre les grèves continuent et une manifestation lycéenne se solde par des blessés et au moins un mort. Tous ces mouvements attestent la vigueur du mouvement ouvrier congolais et de la jeunesse congolaise malgré la démagogie du pouvoir. Ces événements montrent également que la fameuse aile gauche du PCT cautionne la répression engagée par l'armée mée.

Le régime Ngouabi apparait donc clairement comme objectivement pro-impérialiste (11). Ce n'est pas la « bonne volonté » objective des militants de la gauche qui En fait il ne faut pas considérer le putsch du 31 juillet comme un changement qualitatif. Nous avons vu que M. Débat s'était donné pour tâche la reconstruction de l'appareil d'Etat et l'unification du Congo. C'est son échec partiel qui oblige Ngouabi à l'éliminer. La politique répressive du régime de 63 ne faisait que développer le mouvement antiautoritaire dans la classe ouvrière et la jeunesse. La gauche ne peut présenter un changement qualitatif du pouvoir. Au contraire en juillet 68 elle passe d'une alliance de fait à une alliance institutionalisée. La gauche a eu une politique eminemment réformiste et a voulu transformer le pouvoir de l'intérieur. Quelles sont les justifications que ces militants, aujourd'hui violemment réprimés donnent de leur attitude 7. Il est bon de les détailler car ce type de débat existe un peu partout en Afrique. Pour eux, tout se conçoit à partir des spécificités congolaises et la stratégie qui en découle n'a jamais été ouvertement expliquée aux masses (afin de ménager les autres éléments du PCT). En privé donc, leur pensée politique se résume à ceci : - l'impérialisme français est extrêmement puissant - Nous sommes encerclés par des pays hostiles (référence à Cuba) - Notre économie est extrémement faible et nous survivrions pas à un blocus. Par conséquent toute précipitation serait catastrophique. Il convient, aujourd'hui, de ne pas attaquer l'impérialisme frontalement. Il faut seulement se préparer à la bataille et pour cela : - e assainir » l'économie - développer le secteur d'Etat (12) - ne pas effaroucher les investisseurs étrangers - appeler à la production, à la discipline pour bâtir une économie forte - parallèlement e mener une lutte idéologique » intense, éduquer les masses dans l'esprit (7 ) de la Révolution Socialiste REVOLUTION PAR ETAPE OU REV La stratégie de la gauche congolaise a été largement éprouvée ailleurs dans le monde. Ressemblant étrangement à la théorie stalinienne de la révolution par étapes, et ne dépassant pas le cadre de pensée du nationalisme, cette stratégie est le fruit d'une incompréhension de ce qu'est l'impérialisme, du rapport avant-garde-masses et aussi et surtout du but à atteindre : le socialisme ! Espérer que les masses se politiseraient changea la nature du pouvoir. Il nous reste à analyser les motivations politiques de ces militants taxés parfois à tort de e guévaristes 3. Mais la droite attendait ce geste et l'avait même préparé avec l'impérialisme. Le matin des heurts, l'ambassadeur de France se trouvait chez le chef de l'armée, Yhombi. Apprenant des arrestations de militants, des éléments de l'armée prirent la radio et le camps de Maya Maya, mais le gros de la troupe et surtout les blindés mirent fin rapidement au soulèvement. Près de 2000 arrestations furent réalisées parmi lesquelles celles de Mandélé, Matoumpa-Polo, Matessa, Ndalla, Noumazalaye, Diawara qui furent emprisonnés, torturés voire exécutés sommairement. Une cour militaire à huis clos se constitua pour en finir avec ces « brebis galeuses ». Ngouabi préparait ainsi sa visite à Paris en tant que représentant de l'UDEAC (13) et la visite de Mac Namara à Brazzaville. La droite achève ainsi la liquidation du courant radical issu de la jeunesse radicalisée du début des années 60. Il lui aura fallu 11 ans. Ceci prouve l'instabilité du rapport de force pendant cette période. Pourtant en 11 ans l'expérience de la gauche congolaise se termine dans le sang. Le pouvoir fut extrêmement vulnérable, les mobilisations ouvrières et étudiantes se multipliaient mais à aucun moment on essaya de changer réellement le cours de l'histoire. - épurer le PCT des éléments réactionnaires - prendre progressivement le contrôle de l'armée en développant la conscience politique des troupes. Cette stratégie réformiste et gradualiste ne pouvait mener qu'à la même défaite sanglante qu'en Indonésie et au Soudan. Ngouabi a repris le flambeau de M. Débat dans le sens de la normalisation. Il a étouffé petit à petit la gauche. Celle-ci se sentant au bord du précipice, a voulu se dégager par un putsch, geste de désespoir politique. OLUTION PERMANENTE alors qu'on freinait leur mobilisation c'est ne pas savoir que les travailleurs s'éduquent dans et par les luttes. L'anti-impérialisme ne nait pas spontanément dans les masses. A partir de la révolte quotidienne contre le patron, les militants révolutionnaires doivent faire progresser le mouvement. La politique de la gauche menait donc à une impasse. Même chose pour le travail dans l'armée. En refusant la contestation de la hiérarchie et des privilèges financiers on ne pouvait apparaitre comme un pôle crédible.

LA GAUCHE : UNE LIGNE POLITIQUE REFORMISTE

LA GAUCHE : UNE LIGNE POLITIQUE REFORMISTE

Faute de porter le combat dans les masses, la gauche a été amenée à cautionner le train-train néo-colonial quitte à protester de l'intérieur contre tel ou tel scandale. Enfin, elle dut se taire alors que Ngouabi faisait incarcérer les réfugiés kamerounais en vue d'une expulsion sur demande de l'OUA (14) ; ce qui représentait une attaque directe contre l'UPC (15). Et c'est là que se découvre la grande erreur de ces militants. Accepter la répression contre L'UPC admise jusqu'ici au Congo, c'est ne pas comprendre dans quel cadre se situe son propre combat. D'un côté, on explique l'isolement du Congo et ses faiblesses pour justifier son propre attentisme, de l'autre on se coupe de la seule possibilité de briser cet isolement. Il est bien évident que quelques centaines de militants à Brazzaville et à Pointe Noire ne recommenceront pas tranquillement l'expérience cubaine. Mais c'est la fusion de tous les combats révolutionnaires de cette région de l'Afrique qui permettra à l'avant-garde de construire le parti révolutionnaire qui lui a manqué cruellement au cours de ces onze ans. C'est un front uni des organisations combattantes de toute la zone qui permettra de disperser l'impérialisme et de mener une lutte armée prolongée absolument inévitables. Il fallait donc au Congo proclamer son appui inconditionnel à lUPC, au MPLA d'Angola, aux étudiants de Kinshasa, il fallait abandonner l'illusion d'une transformation interne du régime. Toute lutte révolutionnaire en Afrique pose ce problème de l'unification des combats sans laquelle le cadre national étriqué rejaillit sur la propre conscience politique des militants et aboutit à la paralysie. En ne rangeant pas son propre combat au côté de celui des révolutionnaires kamerunais, la gauche du PCT a montré qu'elle était plus réformiste que e marxiste-léniniste 3. Elle a fait preuve d'une vision politique étriquée et nationaliste. Au Congo comme ailleurs en Afrique, élever sa pensée politique au-dessus des frontières créées par l'impérialisme, est un préalable pour une victoire. La meilleure preuve en est la lettre ouverte à Ngouabi que les militants de l'UPC ont distribuée au Congo pour protester contre les arrestations et les tortures. Ce geste éminemment correct a eu un impact important dans la population et a peut-être sauvé quelques têtes. Mais à la différence de Diawara et Noumazalaye, l'UPC n'a pas craint de fustiger le soi-disant socialisme du régime, ce qui l'a rendue plus crédible aux yeux des masses. Le régime congolais qu'il soit dirigé par Ngouabi ou par un autre va s'orienter de plus en plus vers la droite. plus en plus vers la droite. On expliquait On exoliquait dernièrement à Brazzaville, à qui voulait l'entendre, que les pays socialistes avaient déçu ! Il est probable par ailleurs que les libertés de manœuvres des organisations combattantes disposant de camps d'entrainement au Congo vont se réduire et les conséquences s'en feront sentir jusqu'en

Angola. De toute manière la combativité des ouvriers et des étudiants n'est que partiellement entamée. Un débat s'impose parmi cette nouvelle génération de la jeunesse congolaise pour entreprendre la construction de l'organisation d'avant-garde indépendante. II lui faudra faire pour cela le bilan de onze années durant lesquelles fut gâchée une énergie militante fantastique. La jeunesse congolaise est l'une des plus politisées du continent : l'avant-garde qui en naitra devra réaliser la fusion de ses luttes avec la lutte des travailleurs. Cette avant-garde, en proclamant bien haut ses buts révolutionnaires, rompra définitivement avec la stratégie de l'unité nationale contre l'impérialisme. Encore une fois, Ngouabi après Hussein en Jordanie vient de montrer aux tenants de cette théorie que l'impérialisme n'est pas un facteur d'homogénéisation de la e nation ». Au contraire la lutte contre l'impérialisme exacerbe la lutte de classe dans le pays. La lutte anti-impérialiste est une lutte anti-capitaliste et elle impose un combat simultané contre toutes les classes exploiteuses nationales. Nous concluerons par cette citation du I'UPC : e L'évolution contre-révolutionnaire en Guinée ou l'impasse du prétendu marxisme-léninisme du groupe Ngouabi ne sont pas nécessairement le fait des e trahisons › subjectives, mais témoignent avant tout, dans les conditions de nos pays, du caractère inéluctable de la transformation du pouvoir de la petite-bourgeoisie en pouvoir de la bourgeoisie bureaucratique à partir du moment où, dans le processus révolutionnaire démocratique (engagé au nom des masses populaires avec ou sans leur participation directe) il y a étouffement ou domestication de la classe ouvrière et stratégie strictement nationaliste de e construction du socialisme ». (16).

2 avril 1972 (17) SOUMS ABS Du Pauple LE CETTE OYE! ViTS Ces trois mots d'ordre illustrent le rapport entre le parti et les masses : + Soyez humbles, ne demandez pas trop ! ».

Notes (1) Parti Congolais du Travail 121 Citations in « Révolution Permanente ». L. Trotsky (3l 1 fr CFA : 0,02 frs français (4) Phénomène analogue au kibonguisme du Zaire. Les désillusions au sein de la jeunesse après le pourrissement du régime Ngouabi entrainent une remontée du matsouisme. (5) Les Jeunesses du Mouvement National Révolutionnaire (6) Mouvement National Révolutionnaire 171 Confédération Syndicale Congolaise [8) Association des Etudiants Congolais, organisation des étudiants résidant à l'étranger 19) Union Générale des Etudiants et Elèves Congolais (10) L'UGEE écrivait encore le 26.3.71 « Camarades, travailleurs malgré vents et marées prenez vos responsabilités afin d'accomplir vos täches historiques et exiger votre part » (sougligné par nous). 112) € Ainsi une économie nationale indépendanle est une économie essentiellement nationale, libérée de l'emprise impérialiste. l'économie nationale indépendante est la réponse à l'impérialisme à cette étape de la lutte où nous posons les prémisses de l'économie socialiste et où nous n'avons pas encore libéré notre économie a in Etumba No 176, journal du PCT contrôlé par la gauche. (13) Union Douanière et Economique d'Afrique Centrale. Regroupement économique chapeauté par l'impérialisme avec le Gabon, la République Centre Africaine, le Cameroun, le Congo et le Tchad (14) Organisation de l'Unité Africaine (15) Union des Populations du Cameroun (16) In = Résistance » Octobre 71 (17) Il est probable que contre les mobilisations populaires, Ngouabi tentera de rallier les anciens comme M.Debat. Cette nouvelle union fera long feu, d'autant plus que d'autres militaires atten dent le moment propice pour lui régler son compte et tenter à nouveau de stabiliser un Congo néo-colonial.

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