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La revue › nouvelle série n° 2

Révolution et contre-révolution dans le sous-continent indien

Luis Rafael · Quatrième Internationale, nouvelle série n° 2 · 15 avril 1972 · p. 15-20 · 5 538 mots

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par Luis RAFAEL

Le 20 février 72

L'année 1971 s'est trouvée marquée par l'embrasement d'une région décisive en ce qui concerne le rapport de forces entre classes à l'échelle mondiale : le sous-continent indien. Confrontés à l'intervention directe ou indirecte de presque tout ce que la planète compte de grandes puissances attachées au maintien du statu-quo réactionnaire, les militants révolutionnaires ceylanais et bengalis n'ont pu mener à bien leurs tâches de libération nationale et sociale; néanmoins un changement capital s'est produit dans leurs pays (de façon différenciée) au niveau de la maturation politique des masses ouvrières, paysannes et étudiantes, de leur prise de conscience et de leur engagement révolutionnaire. S'il est intéressant d'étudier ces événements, extrêmement déroutants pour beaucoup de militants anti-impérialistes, à la lumière de la théorie de la révolution permanente et de nos analyses des bureaucraties russe et chinoise, il nous parait plus important ici d'essayer d'en tirer deux enseignements, fondamentaux pour la révolution dans l'ensemble du sous-continent: 1) l'importance de la question nationale 2) la nécessité de fonder la stratégie de prise du pouvoir sur un processus de longue durée, plus précisément de guerre révolutionnaire prolongée.

L'IMPORTANCE DE LA QUESTION NATIONALE « La révolution socialiste peut éclater non seulement à la suite d'une grande grève ou d'une manifestation de rue, ou d'une émeute de la faim (...) mais aussi (...) à la faveur d'un référendum à propos de la séparation d'une nation opprimée. » Lénine Le Bengale Oriental Le Bengale Oriental, lié artificiellement au Pakistan Occidental par l'impérialisme britannique, sur la seule base de la religion musulmane, était totalement opprimé par la classe dominante ouest-pakistanaise. Sur le plan économique, les ressources tirées de l'exportation des matières premières agricoles (jute, riz, etc.) produites au Bengale, allaient enrichir les 22 familles - essentiellement penjabies - qui dirigeaient le pays et entretenir l'armée, ou servaient à l'aménagement de la province occidentale, au détriment des besoins immédiats (irrigation, protection contre les crues du Gange, industrialisation, etc.) de la vie économique du Bengale. En outre, la plupart des matières premières étaient envoyées au Pakistan Occidental pour y être traitées, puis revenaient à l'Est sous forme de produits manufacturés, processus couramment utilisé par l'impérialisme vis-à-vis des pays sous développés, facteur d'appauvrissement supplémentaire du Bengale. L'Etat pakistanais se trouvait aux mains des riches Penjabis. Alors que la population bengalie représentait 60 % des habitants du pays, l'administration et l'armée lui étaient pratiquement fermées (15 % de Bengalis dans la première, 10 % dans la seconde), et lorsque le premier leader de la Ligue Awami, M. Suhrawardy, accéda à la direction du gouvernement, ce fut pour y appliquer la même politique que ses prédécesseurs ; après, vint la dictature militaire. Enfin les dirigeants pakistanais tentèrent de briser la vie culturelle bengalie, qui, traditionnellement très riche, représentait un danger potentiel pour leur domination, en imposant l'urdu (parlé par 0 % de la population à l'Est) comme langue nationale. Dans un tel contexte, un parti qui saurait se faire le porte-parole des Bengalis dans leurs revendications de libération nationale, acquérrait à coup sür une influence de masse. Or, ce fut précisément là l'erreur la plus grave commise par la gauche bengalie de laisser ce terrain de mobilisation populaire à l'embryon de bourgeoisie autochtone représenté par la Ligue Awami. Le premier programme autonomiste fut avancé par la Ligue Awami, sous l'impulsion de l'un de ses fondateurs, Maulana Bhashani, en 1954. Ce programme en 21 points, de type démocratique bourgeois, permit au Front Uni d'opposition de battre la Ligue Musulmane aux élections. Le PC pakistanais, qui participait au Front Uni par l'entremise du Democratic Party, ne fit rien pour donner un contenu révolution16 naire aux revendications autonomistes. En 1957, Maulana Bhashani rompit avec la Ligue Awami et fonda le National Awami Party (NAP) sur une base démocratique et anti-impérialiste. Le PCP, toujours dépourvu de programme révolutionnaire, soutint la plate-forme petite-bourgeoise du NAP. Lorsque le rapprochement Chine-Pakistan se produisit au milieu des années soixante, le NAP, sur le conseil de la direction chinoise (Maulana Bhashani fit le voyage à Pékin), appuya le régime dictatorial du maréchal Ayub Khan avec l'espoir de le « pousser davantage dans le camp antiimpérialiste » et, la gauche se trouvant ainsi paralysée, la Ligue Awami n'eut pas de mal à apparaitre comme la seule force d'opposition rassemblant petits-bourgeois et prolétaires sur le programme autonomiste bourgeois dit « programme en six points ». Cependant, il serait faux de rejeter totalement sur la bureaucratie chinoise la responsabilité de cette situation car l'aile maoïste du PCP fit preuve d'une incompréhension flagrante de l'importance du sentiment national au Bengale, incompréhension qui l'amena en 1966 à prendre position contre le mouvement de masse qui se créa à la suite du meurtre par la police de vingt ouvriers au cours d'une manifestation pour le programme autonomiste. En 1967, le NAP et le PC scissionnent ; l'aile pro-Moscou, qui refuse d'appuyer Ayub Khan, ne donne aucune alternative révolutionnaire et se place à la remorque de la Ligue Awami ; l'aile Bhashani-maoïste s'oppose à la Ligue Awami, qu'elle qualifie de bourgeoise compradore, mais appuie le gouvernement réactionnaire, suivant en cela la position de Pékin. Ce n'est qu'après les événements révolutionnaires de l'hiver 1968-69, auxquels, contrairement à Bhashani, le PC maoïste ne prend pas part, qu'un mürissement politique provoque une différenciation entre le Parti communiste du Pakistan Oriental (EPCP, bientôt EPCP-ml) et le PC du Bengale Oriental. Alors que le premier, s'enfonçant dans le dogmatisme maoïste, rompt avec le mouvement de masse, le second comprend empiriquement la nécessité de former un pôle révolutionnaire alternatif à la Ligue Awami sur la question nationale bengalie. Au mois de mars 1970, l'un de ses meilleurs éléments, le camarade Mahbubullah, appelle, dans un meeting, les Bengalis à se mobiliser non pour l'autonomie mais pour l'indépendance, qui ne sera obtenue, explique-t-il, qu'au travers un processus de lutte armée menant à la révolution. Mais ceci vient trop tard. Mujibur Rahman a su capitaliser à son profit le mécontentement populaire. Bien que le programme de cet apprenti Tchang Kai Chek, qui s'octroie volontiers le titre de « rempart contre le communisme », ne corresponde qu'aux besoins de développement de la bourgeoisie bengalie freinée dans son essor par la classe dirigeante ouest-pakistanaise, bien que les revendications élémentaires des ouvriers et paysans soient ignorées par la Ligue Awami

La population bengalie apres la proclamation de l'indépendance du Bangla Desh : se libérer d'un oppresseur pour tomber dans les bras d'un autre ? et bien que celle-ci soit incapable - comme cela s'est vérifié par la suite - de mener à bien sa tâche d'émancipation nationale par peur du mouvement des masses qu'elle craint de ne pouvoir contrôler, Mujibur et son parti apparaissent comme les représentants du sentiment national bengali, d'autant que la gauche révolutionnaire boycotte les élections de décembre 1970. Un connait la suite, le développement du processus de révolution permanente au Bengale, la Ligue Awami révélant son impuissance face aux groupes révolutionnaires qui assumaient, sur le terrain, la direction de la lutte pour la libération nationale et sociale, et ne devant sa « victoire » - provisoire - qu'à l'intervention de l'armée indienne équipée et appuyée par la bureaucratie du Kremlin. Certes, dans les régions où intervenaient les révolutionnaires, la bourgeoisie bengalie et les propriétaires fonciers auront du mal à rétablir leur autorité, mais il n'en demeure pas moins que la radicalisation des ouvriers et des paysans peut connaître une certaine retombée dans ce début d'existence du Bangladesh indépendant. Les groupes révolutionnaires continueront leur combat, mais leur action au cours de l'année 1971 n'a pas permis d'annihiler la popularité dont Mujibur Rahman bénéficie grâce à leurs erreurs passées. Ceylan L'ile de Ceylan, aussi réduite soit-elle géographiquement, n'échappe pas au problème des nationalités. Outre le peuple cinghalais vit à Ceylan une population tamile originaire de l'Inde du sud, soit établie de longue date dans l'ile (les « tamils ceylanais »), soit massivement importée par l'impérialisme britannique au 19ème siécle pour servir de main d'œuvre bon marché dans les plantations sur lesquelles reposait l'économie de l'ile. Ces derniers, appelés « tamils indiens », furent dès l'origine en butte à l'hostilité des petits paysans cinghalais dépossédés de leurs terres par l'impérialisme qui y installait des plantations cultivées par la main d'œuvre importée. Les Britanniques faisaient d'ailleurs tout leur possible pour attiser cet antagonisme entre groupes ethniques : ici encore ils divisaient pour mieux régner, pour éviter l'émergence d'un mouvement anti-impérialiste unifié. Après l'indépendance, le gouvernement ceylanais prive les Tamils indiens de tout droit politique. Surexploités, dédaignés par les partis réformistes puisqu'ils ne votent pas, dépourvus d'organisations de classe et soumis à une répression féroce, ils seront la cible privilégiée de S.W. Bandaranaïke, le défunt mari de l'actuel premier ministre, fondateur du SLFP. En effet, entre le parti de la bourgeoisie, l'UNP, totalement inféodé à l'impérialisme, et la gauche représentée par le LSSP. S.W. Bandaranaike crée le parti de « Ceylan la Sainte » sur la base d'un nationalisme cinghalo-bouddhiste exacerbé, apparemment dirigé contre l'impérialisme britannique et ses laquais, en fait destiné à gagner les petits paysans, notables et petitsbourgeois cinghalais ainsi que le clergé bouddhiste, hostiles aux Tamils. Une fois de plus le mécontentement populaire est détourné contre la minorité ethnique, au plus grand bénéfice de la bourgeoisie dont S.W. Bandaranaike est un représentant aussi lié à l'impérialisme que son prédecesseur. La question tamile prend une autre dimension en 1970 avec l'émergence du JVP qui se développe dans les régions où ce SLFP, constitué en opposition plus ou moins déguisée aux travailleurs des plantations, trouve sa base électorale. Deux autres composantes de fa population ceylanaise constituent avec le prolétariat des plantations la base sociale de la révolution dans l'fle : le prolétariat urbain et la paysannerie pauvre, tous deux cinghalais. Et le J.V.P., formé majoritairement d'étudiants cinghalais et d'ex-étudiants au chomage, choisit d'intervenir prioritairement dans cette paysannerie du sud sud-ouest du pays, qui constitue la majorité de la population, paupérisée et privée de sa terre par la bourgeoisie ceylanaise et l'impérialisme. Il acquit par la suite quelque influence dans le prolétariat urbain, mais ne pénétra jamais le prolétariat des plantations et ne s'efforça pas de donner, par sa propagande, une éducation anti-chauvine aux secteurs des masses cinghalaises qu'il influençait.

Cependant, la direction du J.V.P. affinait ses analyses et à la fin de 1970, un rapprochement au sommet s'établit entre le J.V.P., l'organisation révolutionnaire tamile de llanchelyan (le Young Socialist Front) et la section ceylanaise de la Quatrième Internationale, le LSSP(R), dont le secrétaire général, le camarade Bala Tampoe, dirige le C.M.U., l'un des syndicats les plus importants de Ceylan. R. Wijeweera, principal dirigeant du JVP. participa à des meetings de protestation contre la répression visant les Tamils avec ces organisations révolutionnaires, et c'est précisément cette convergence entre les représentants des trois forces fondamentales de la révolution ceylanaise, par delà les traditionnels antagonismes communautaires, qui poussa le gouvernement Bandaranaike à agir avec la sauvagerie que l'on sait, avant que l'alliance au sommet ne se transforme en unité organique. Mais le fait pour le JVP de n'avoir tenté aucun travail de masse dans le prolétariat des plantations conduisit ses militants à ne pouvoir obtenir une participation active des Tamils lors de l'insurrection, ce qui aurait influé de façon très importante sur les événements. Un problème clé pour la révolution indienne Dans les deux exemples que nous venons d'évoquer, est apparue l'importance pour les révolutionnaires de tenir grand compte de la question nationale. Ceci est valable pour l'ensemble du sous-continent indien. L'empire des Indes britanniques fut établi à la suite d'une unification forcée et inégale réalisée par l'armée coloniale au prix de l'écrasement des minorités nationales. Puis vint l'indépendance en 1947, accompagnée de divisions suscitées par l'impérialisme. Des nations, parmi les plus riches, furent coupées en deux parties, pour former le Pakistan et l'Inde. La combativité des masses était ainsi détournée dans un conflit réactionnaire très meurtrier et l'économie du Penjab et du Bengale durement touchée par la partition qui séparait les régions productrices des régions capables de traiter les matières premières ou équipées pour les exporter (cf.Bengale). Dans ce sous-continent où sont parlés 16 langues et environ 200 dialectes, la question nationale n'a jamais été résolue. Le fractionnement en une multitude de petites « nations », d'ethnies, de communautés linguistiques cultivant leurs particularismes, est l'héritage d'un passé non digéré par le capitalisme. Le Parti du Congrès s'est efforcé de maintenir les régions dans le cadre de l'Etat indien, mais il n'est pas parvenu à homogénéiser le pays et les tendances centrifuges existent toujours : incapacité de s'élever au-dessus des intérêts régioniaux particuliers, prégnance des senti-

Révolution et contre-révolution dans le sous-continent indien ments séparatistes, nourries par l'attitude du pouvoir central se développant au détriment des intérêts locaux. Car la tâche « jacobine » du Parti du Congrès, celle de fonder la nation indienne, d'unifier le sous-continent pour le compte de la bourgeoisie, n'a pas été remplie ; le développement de la bourgeoisie et du capitalisme indiens n'a pas été suffisamment harmonieux et probant pour que la nation indienne se constitue par delà les particularismes locaux qui ont tendance à se développer alors comme exutoire aux difficultés croissantes. L'acuité de la question nationale dans le sous-continent résulte donc de l'avortement de la révolution bourgeoise dans lequel il faut voir la cause de l'aspect contradictoire du sentiment national des minorités. D'une part, il est rétrograde, tourné vers le passé, visant à situer la communauté en dehors du champ économique et politique « étranger » unifié par l'impérialisme et la bourgeoisie. Mais en cela, il est aussi un puissant ferment anticapitaliste ; en tant que produit d'une révolution bourgeoise, avortée et infaisable aujourd'hui, il peut prendre un caractère explosif, conduire à d'importantes mobilisations de masses, et, sous l'impulsion d'un parti révolutionnaire être le point de départ d'un processus de révolution permanenteAu contraire, si la révolution prolétarienne piétine, si les partis de gauche négligent ce terrain de mobilisation, le mouvement « national » se développe sur un terrain réactionnaire (par exemple dans le TamilNadu avec le D.M.K., dans la région de Bombay avec le nationalisme hindi de type fasciste, au Bengale oriental avec la Ligue Awami). Cependant, il faut comprendre que même dans ce cas la crainte instinctive d'une dynamique de révolution permanente est un frein considérable qui empêche ces partis bourgeois de mobiliser le prolétariat et la paysannerie contre le gouvernement oppresseur et l'impérialisme tant qu'une quantité suffisante de e miettes » leur est accordée ; et seulement lorsque, comme au Bengale Oriental, le développement de la bourgeoisie locale est totalement bloqué, celle-ci, pour tenter d'imposer un partage du pouvoir, doit susciter un mouvement qu'elle risque fort de ne bientôt plus contrôler. Le rôle des révolutionnaires est donc décisif dans ces mobilisations contre l'oppression nationale qui ne peut être abolie que par la libération sociale, mais justement la diversité des nationalités se concrétise dans la diversité des niveaux de conscience politique, de traditions de lutte anti-impérialistes et anti-capitalistes. Certaines régions ont une histoire riche en soulèvements contre la domination coloniale, d'autres ont connu de grandes émeutes paysannes ou l'action de groupes armés luttant soit pour leurs droits nationaux (Balouchistan, Nord-est de l'Inde), soit contre les grands propriétaires fonciers (région de Naxalbari). Dans les principaux centres 18 urbains, les traditions politiques sont très différentes, allant de la droite à l'extrême-gauche. Alors qu'au Bengale occidental et au Kérala les élections ont déjà porté au pouvoir des coalitions dirigées par les Partis Communistes Indien ou e Marxiste », d'autres régions ne connaissent ces partis qu'à l'état de groupuscules microscopiques. Aucun parti de gauche n'existe en tant que force nationale, mais par contre, on trouve, outre le P.C. Marxiste (essentiellement au Bengale occidental et au Kérala) plusieurs petits partis centristes locaux ( Lal Nishan Party dans le Maharashtra, Revolutionary Communist Party au Bengale occidental, Revolutionary Socialist Party aux pratiques éclatées suivant les Etats, etc...). Tout ceci montre qu'une révolution unifiée en Inde est pratiquement impossible. Sans vouloir faire de prophétie, on peut affirmer que la dynamique de la révolution indienne sera celle de l'éclatement du sous-continent dans un processus de longue durée au cours duquel, à partir d'un ou plusieurs foyers révolutionnaires, se recomposera une Inde unie et socialiste. L'absence, à l'heure présente, d'un parti capable de mener à bien une tâche d'une telle ampleur ne doit pas faire perdre de vue cette donnée stratégique, car précisément, la faiblesse actuelle du facteur subjectif impose absolument de concentrer ses efforts sur les maillons faibles de la domination bourgeoise, à savoir le Bengale occidental où la situation sociale est catastrophique au point que la bourgeoisie retire ses capitaux au lieu d'investir et où le niveau de conscience politique des exploités est le plus élevé, le Kerala, le Kashmeere, le Bangladesh où la Ligue Awami doit se protéger du développement des groupes révolutionnaires en faisant appel à l'armée indienne, Ceylan secoué par l'insurrection du J.V.P., où le gouvernement ne peut qu'accentuer ses attaques contre le niveau de vie des masses et les libertés démocratiques. Il va de soi qu'un tel cadre stratégique ne peut s'accomoder d'un quelconque chauvinisme limitant la lutte à l'intérieur des frontières de l'Inde, du Pakistan, du Bangladesh ou de Ceylan, mais doit au contraire dans une vision globale, tirer le meilleur parti du sentiment national des peuples artificiellement divisés, pour précipiter l'éclatement révolutionnaire des Etats bourgeois constitués. Cela peut être envisagé pour les Penjabis et surtout pour les Kashmeeris qui vivent séparés par la frontière indo-pakistanaise, et pour les Tamils peuplant le sud de l'Inde et le nord de Ceylan. C'est là le sens de notre mot d'ordre de Bengale Socialiste Unifié qui, refusant la séparation entre les deux Bengale et l'antagonisme Inde-Pakistan également réactionnaires, faisant jouer conscience nationale bengalie et conscience de classe dans une dialectique révolutionnaire combinant deux situations (à l'ouest et à l'est de la frontière) mûres à des degrés différents.

UNE STRATEGIE A « DECISION LENTE » Le principal domino

Serait-il erroné de considérer l'Inde aujourd'hui comme le pays fondamental pour l'impérialisme dans la sphère de la révolution coloniale (en dehors du continent amé. ricain), celui où une défaite aurait vraisemblablement le plus de conséquences immédiates ?

Parlant de la « théorie des dominos » élaborée par les subtils criminels de Washington au temps de son prédécesseur Eisenhower, John Kennedy expliquait que la perte du Vietnam, si elle devait se produire, provoquerait rapidement celle des autres pays indochinois, mais que le principal domino, celui où il fallait à tout prix éviter un développement révolutionnaire, était l'Inde. Les intérêts économiques de l'impérialisme y sont-ils si importants? Non (et ils l'étaient encore moins au Vietnam au moment de l'engagement américain ) par contre, sa position géo-politique fait du sous-continent indien le pion principal de la domination impérialiste en Asie. Après l'instauration de la République Populaire de Chine, les armées pakistanaise et indienne, nombreuses et bien entrainées, constituaient un rempart contre une éventuelle extension révolutionnaire, et l'Inde était présentée comme un modéle de développement dans la démocratie, en opposition à la e dictature communiste ». Aujourd'hui, l'écart est tel entre le niveau de vie des masses chinoises et la misère inqualifiable dans laquelle se trouve la population indienne (malgré toute l'aide fournie par les U.S.A.) que personne ne songe plus à prolonger cette fiction. Désormais l'aspect verrou contre-révolutionnaire prime sur la façade démocratique. Avec la défaite US en Indochine, le développement de guérillas en Thaïlande, Malaisie et Birmanie et à l'ouest dans le golfe arabique, le sous-continent indien n'est plus tellement une base tournée contre la Chine qu'une position stratégique clé pour le reste de l'Asie encore sous emprise impérialiste (voir à titre d'indice le rôle joué par le Pakistan au Moyen-Orient où il a envoyé des cadres militaires et du matériel pour aider Hussein à écraser la résistance palestinienne, voir également l'alliance IndePakistan contre les révolutionnaires ceylanais). Le développement victorieux d'un processus révolutionnaire dans ce sous-continent indien peuplé par 700 millions de personnes, après I'U.R.S.S., la Chine et l'Indochine, signifierait pratiquement la perte de l'Asie pour l'impérialisme ; cela représenterait une fantastique rupture d'équilibre dans le rapport de forces entre classes à l'échelle mondiale, rupture d'autant plus décisive qu'elle se produirait dans un contexte historique marqué par une poussée planétaire de la révolution aussi bien dans les pays capitalistes que dans les Etats ouvriers sous domination bureaucratique, que dans les pays dits du Tiers Monde, poussée que l'on peut symboliser par les événements de 1968 (mai en France, puis mai rampant en Italie, Mexique, Uruguay, Pakistan, offensive du Têt au Vietnam, Tchécoslovaquie). Ce changement dans le rapport de forces entre révolution et contre-révolution est également craint par la bureaucratie soviétique qui sait quelles répercussions il aura sur le prolétariat d'URSS et des pays d'Europe de l'Est, prolétariat qui a déjà prouvé en 53, 56, 68 et 70 que la domination bureaucratique ne durerait pas indéfiniment. Toute victoire de la révolution affaiblit la bureaucratie et celle-ci en est parfaitement consciente. Ceci signifie en clair qu'une intervention politique puis militaire de l'impérialisme est chose quasi-certaine en cas de développement révolutionnaire dans le sous-continent indien, ou même de façon préventive et « exemplaire », et que la bureaucratie soviétique est elle-même prête à intervenir spécialement lorsque ses appendices locaux, les P.C., ne sont plus en mesure de jouer efficacement leur rôle contrerévolutionnaire. Enfin, sa récente attitude montre que la direction chinoise est également prête à soutenir matériellement et politiquement la contre-révolution au nom de ses intérêts bureaucratiques.

L'incroyable alliance qui s'est formée au printemps dernier entre les U.S.A., la Grande-Bretagne, l'Inde, le Pakistan, la Yougoslavie, I'U.R.S.S. et la Chine, pour appuyer le gouvernement ceylanais dans son entreprise d'extermination du J.V.P. atteste la réalité de ce fait dont les militants révolutionnaires doivent tirer toutes les conséquences stratégiques. L'appui politique et militaire de I'U.R.S.S. à l'Inde et à la Ligue Awami, le soutien des Etats-Unis et de la Chine à Yahya Khan et le transfert d'une partie de la VIlème flotte U.S. du champ de bataille vietnamien au golfe du Bengale sont une autre confirmation. La fin de la démocratie bourgeoise Globalement, pas plus en Asie qu'en Amérique Latine, l'impérialisme ne peut se permettre le luxe d'une domination exercée par l'intermédiaire de gouvernements de type démocratique et les bourgeoisies locales elles-mêmes, lorsqu'elles veulent prendre certaines distances par rapport à l'impérialisme, n'ont d'autre choix que la répression. Les tensions sociales s'avèrent en effet trop fortes, les concessions économiques que peut accorder la bourgeoisie trop insignifiantes (lorsqu'elles existent), l'existence de mouvements révolutionnaires trop dangereuse à très court terme. Le sous-continent indien n'échappe pas à cette règle qui ne fait que traduire l'actualité de la révolution socialiste et le Pakistan, qui jusqu'en 1971 faisait figure d'exception avec son régime militaire, ne diffère plus guère sur ce point de Ceylan, de l'Inde ou du Bangla Desh. C'est en 1958 que le maréchal Ayub Khan établit au Pakistan la dictature de l'armée afin de pallier les carences d'une bourgeoisie trop faible pour s'imposer démocratiquement. La loi martiale, une constitution sur mesure, un simulacre d'élections et une armée qui gouverne pour les « 22 familles » et l'impérialisme en s'arrogeant des privilèges fabuleux (60 % du budget du pays servent à son entretien) : aucune équivoque n'est possible, sauf peut-être pour les maoïstes les plus aplatis. A l'heure actuelle, l'agitation résultant des mesures (hausse des prix, lock-out, répression, etc...) prises par la classe dominante à la suite de la guerre au Bengale, puis de la perte de cette province, a poussé l'aile dynamique de l'armée à chasser Yahya Khan pour le remplacer par Ali Bhutto, vainqueur des élections au Pakistan occidental en 1970. Celui-ci a pour rôle d'utiliser sa popularité pour contenir le mouvement des masses tout en restructurant l'économie du Pakistan qui se trouve désormais privée de sa principale source de revenus. C'est le sens des mesures démagogiques prises contre les « 22 familles » : s'octroyer une allure « gauche » en contraignant les riches capitalistes à rapatrier leurs capitaux et à les investir au Pakistan. Mais comme pour tout gouvernement fort de type bonapartiste, le succès de cette entreprise passe par la « paix sociale » que l'armée est là pour imposer si les illusions envers Bhutto s'évanouissent trop rapidement; et, pris entre les revendications populaires et les besoins de la classe dominante et de l'armée, le gouvernement sera de plus en plus amené à s'appuyer sur cette dernière. Au Bangla Desh, le socialisme dont se réclame le gouvernement de la Ligue Awami est une tentative de mystification des masses bengalies recouvrant la nécessité objective pour la bourgeoisie locale rachitique d'utiliser toutes les ressources du nouvel Etat pour s'affirmer sur le plan économique. Mujibur Rehman, grand pourfendeur du communisme, n'avait d'ailleurs pas attendu l'indépendance pour envoyer ses sbires assassiner les ouvriers révolutionnaires, même en période d'action « non violente ». Ensuite, pendant les combats contre l'armée pakistanaise, les Mukti Bahinis influencés par la Ligue Awami tiraient dans le dos des guérilleros révolutionnaires qui luttaient avec eux, ces mêmes guérilleros qui représentent maintenant le principal danger pour Mujibur Rahman car ils n'ont été ni vaincus militairement ni désarmés et ont au contraire développé considérablement leur influence de masse. Aidé par l'armée indienne, le gouvernement du Bangla Desh a pour but d'isoler et, si possible, d'écraser physiquement les groupes révolutionnaires. C'est même pourraiton dire la condition sine qua non de survie de l'équipe de Mujib car il est certain que la bourgeoisie indienne se donnera tous les moyens nécessaires, jusqu'à la main-mise totale sur le Bangla Desh, pour y briser tout développement révolutionaire. Réagissant avec toute la barbarie dont elle est capable, la bourgeoisie ceylanaise s'est empressée, face au danger, de rejeter toute apparence démocratique. C'est avec l'instauration d'un couvre-feu de 21 heures par jour, la censure, l'abolition des libertés d'expression et de réunion, et surtout avec les massacres à grande échelle, les tortures, les camps de concentration, qu'elle est parvenue à se maintenir au pouvoir. Aujourd'hui, non seulement les causes objectives des événements de 1971 n'ont pas disparu, mais les mesures prises par le régime de Bandaranaike pour faire face à une situation économique et politique catastrophique, n'ont fait qu'accentuer l'hostilité des masses ceylanaises à son égard. Le gouvernement se maintient au pouvoir par la répression. Et l'Inde ? Le seul des quatre pays à n'avoir pas vécu de graves évènements en 1971, celui qui a gagné la guerre réactionnaire contre le Pakistan, connaît une évolution dans un sens identique, quoique les délais soient différents. La bourgeoisie indienne est plus forte que ses voisines et le danger qui la menace est moins immédiat. Cependant, après la victoire militaire qui a accru l'importance politique de l'armée, la question se fait plus pressante de savoir si le Parti du Congrès d'Indira Gandhi saura intégrer (comme le P.C. indien) ou désintégrer le P.C. marxiste, son principal adversaire de gauche. La répression qui s'est abattue sur le mouvement naxalite, favorisée et même appuyée par le PCM, a atteint une ampleur considérable. La cible suivante est le PCM lui-même et, déjà, près de 500 de ses militants ont été assassinés par des hommes de main du Congress Party au Bengale occidental cette année. Il apparaît d'ailleurs que si Indira Gandhi ne se montre pas à la hauteur de sa tâche, une coalition de droite s'appuyant sur l'armée prendrait la relève, avec la bénédiction active de l'impérialisme US ravi de regagner toute l'influence partiellement perdue en Inde. Par conséquent, il serait dangereusement illusoire de fonder ses perspectives stratégiques sur une accumulation graduelle de forces dans un cadre démocratique, débouchant sur une épreuve de force de courte durée. S'il est absolument nécessaire de profiter au maximum des facilités offertes par la bourgeoisie en ce qui concerne les libertés d'expression et d'apparition publique, les garanties démocratiques, il peut être fatal d'y voir une donnée constante permettant un développement linéaire dans la légalité de l'Etat bourgeois. La répression, l'affrontement avec cet Etat, peuvent être déclenchés avec une violence inoute presque du jour au lendemain, et se prolonger (que l'on se souvienne de Ceylan : 10 à 15 000 jeunes assassinés, 15 000 placés en camps de concentration, où les assassinats co nourellivent) se poursuivent). 20

Insurrection ou guerre de longue durée ? Le processus éclaté de la révolution indienne, la répression et les risques d'intervention extérieure ne permettent pas de penser la stratégie révolutionnaire dans le sous-continent indien en termes d'insurrection, c'est-à-dire de changement décisif rapide dans le rapport de forces entre classes à la suite d'un soulèvement armé plus ou moins généralisé. L'exemple du J.V.P. est éclairant. Nous savons qu'au sein de cette organisation deux tendances opposées coexistaient ; l'une optait pour l'insurrection armée, l'autre pour la guérilla. Les événements ont montré que la première avait emporté la décision ; quels étaient ses arguments? L'étendue réduite de l'ile, la faiblesse de l'appareil répressif ceylanais (armée n'ayant jamais combattu, mal équipée, effectifs réduits) pouvant permettre une victoire rapide ; enfin, après les premières attaques du gouvernement en mars 71, l'idée que le seul moyen d'éviter l'écrasement et la destruction de l'organisation résidait dans le fait de lancer tous les militants sans plus attendre dans le combat direct contre le pouvoir. Les arguments donnés ci-dessus semblaient justes au point que pendant les premiers jours de l'action, la bourgeoisie paniquée dut laisser le terrain au J.V.P. et ramener ses soldats dans les villes, notamment Colombo, pour s'y protéger. Oui, mais les camarades du J.V.P. ne disposaient pas d'un armement suffisamment fourni et perfectionné ; oui, mais le J.V.P. avait négligé l'importance de l'aide contre-révolutionnaire extérieure ; oui, mais le prolétariat urbain et les ouvriers tamils des plantations ne se soulevèrent pas. Ce fut l'échec. Or, précisément, une guérilla prolongée peut permettre de se lancer dans l'action révolutionnaire armée en état d'infériorité militaire, et de modifier le rapport de forces petit à petit. La guérilla, mal équipée au début, prend ses armes à l'adversaire ; elle peut résister longtemps (la topographie de Ceylan s'y prête à merveille d'après l'avis d'un commandant cubain) et permettre pendant ce temps l'intervention de militants dans toutes les couches opprimées de la population en vue d'obtenir leur participation au processus révolutionnaire. Aiguisant les contradictions du régime, polarisant la vie politique de l'fle, une guérilla lancée en réaction de survie aux attaques du gouvernement aurait eu beaucoup plus de chances de mobiliser - à moyen terme - le prolétariat urbain dérouté par l'action insurrectionnelle et provisoirement paralysé par la répression ; elle aurait pu permettre une jonction - à la suite d'un travail de masse demandant des forces et du temps, mais favorisé par les contacts avec la YSF d'Ilanchelyan - avec le prolétariat des plantations; facteurs absolument décisifs pour la victoire.

Au contraire, le choix de se préparer dès 1970 pour une lutte armée prolongée permit au Parti Communiste du Bengale oriental (E.B.C.P.) de diriger dès le début la résistance ouvrière aux armées pakistanaises (par exemple dans le premier port du pays : Chittagong), puis de se rabattre vers les campagnes pour impulser la guérilla et instaurer un embryon de pouvoir populaire dans les régions qu'il avait libérées, suivant le modèle vietnamien. Ce modèle vietnamien évoqué ici permet de souligner la nécessité vitale du parti révolutionnaire pour diriger la guerre de classes. Le J.V.P. n'était pas un parti structuré, régi par le centralisme démocratique. Cela fut lourd de conséquences, car en l'absence de vie politique démocratique, il fut extrémement sensible aux pressions spontanéistes révolutionaristes de beaucoup de ses militants (ce qui se reflète dans son choix stratégique) et très probablement par un manque de centralisation, les militants ouvriers du J.V.P. à Colombo ne reçurent pas de consignes au moment de l'insurrection (d'après ce que l'on peut savoir). Nous avons vu que le cours de la révolution indienne passerait vraisemblablement par l'éclatement de l'Etat bourgeois actuel. La conséquence directe en est une concentration de la violence réactionnaire sur les foyers révolutionnaires et le caractère constant de cette répression militaire. C'est-àdire que le processus révolutionnaire ne sera pas unifié et court en durée, mais au contraire diversifié et prolongé, et là encore l'existence d'un parti léniniste s'avère indispensable pour l'élaboration stratégique, le travail de masse compris de manière à faire jouer dialectiquement le poids des classes sociales dans la nouvelle répartition des forces politiques du pays, l'organisation de ces masses sur le plan politique dans un premier temps, politique et militaire par la suite, la direction de l'action. Pour toutes les raisons indiquées ci-dessus, la victoire de la révolution sera obtenue à la suite d'une longue guerre de classes, d'un processus à décision lente, même si de brusques flambées révolutionnaires, spontanées et la plupart du temps désespérées, se produisent dans certaines villes ou régions rurales, car d'emblée la situation militaire sera très défavorable (ne serait-ce qu'à cause d'une intervention extérieure) et il faudra progressivement modifier l'équilibre des forces. Ceci implique la nécessité de concevoir la structuration du parti, l'intervention dans les diverses classes sociales, le travail de masse et le type d'éducation à donner aussi bien aux militants qu'aux exploités touchés par la propagande du parti, dans cette perspective stratégique. L'année dernière vit la révolution indienne faire ses premiers pas. Le chemin sera long, parsemé de difficultés, d'échecs. Il n'en est que plus vital de tirer à chaque étape la leçon des événements passés, de confronter les choix stratégiques à l'expérience des faits. La victoire est aussi à ce prix

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