Nous publions ci-dessous une interview de cadres de l'organisation révolutionnaire grecque, le Mouvement du 20 octobre. Dans les phases les plus récentes de la lutte contre la junte d'Athènes, ce groupe s'est caractérisé par le dynamisme et l'efficacité de ses actions, au point d'apparaître comme l'une des organisations les plus prometteuses parmi celles qui luttent pour abattre le régime des colonels. Il est clair que nous ne partageons pas toutes les positions de ce groupe, que l'on pourrait laboration politique sur le role de la lutte armée dans la construction du parti et le caractériser sommairement comme pragmatiste et spontanéiste, et dont développement du mouvement de masse, mais aussi sur des problèmes comme le caractère de la révolution grecque ou l'internationalisme, est encore très faible quoique globalement correcte. La principale divergence porte sur les formes d'organisation. L'anti-stalinisme élémentaire de ce groupe joint à son pragmatisme et aux conditions de clandestinité, qui rendent difficile le fonctionnement centraliste-démocratique, font qu'il a tendance à rejeter la théorie léniniste de l'organisation, en quoi ils voient une menace de bureaucratisation. Il ne s'agit là que d'une tendance, mais elle risque évidemment, à terme, de devenir catastrohpique si un redressement sur ce point n'est pas opéré ; ne serait-ce que du fait du développement quantitatif du mouvement, par l'incorporation d'éléments hétérogênes, une telle théorie lui ferait courir de graves risques de sclérose bureaucratique ou d'éclatement. Ce groupe, à sa façon, témoigne à la fois de la force et de la faiblesse de la nouvelle gauche révolutionnaire ; il témoigne du décalage existant entre les énergies révolutionnaires, le courage et le dévouement militants, d'une part, et le niveau de conscience politique encore faible du mouvement révolutionnaire grec, d'autre part.
Q.- Quelles sont les origines de votre groupe ? Vos militants étaient-ils, en général, déjà organisés avant la constitution du « 20 Octobre » ? Sur la base de quelles expériences, de quelles analyses de la Junte et des forces politiques traditionnelles vous étes-vous regroupés ? R.- Il y a, dans le « 20 Octobre » des militants qui proviennent de presque toutes les organisations et tendances de gauche existantes avant le putsch du 21 Avril 1967. L'expérience de la pratique - avant et après le putsch - des organisations auxquelles nous appartenions, la façon dont, dès le début, elles ont conçu la lutte contre la dictature, tout cela a entraîné la constitution de groupes critiques, puis oppositionnels, qui, sur la base d'une orientation idéologique commune et d'une action immédiate, ont constitué le « Mouvement du 20 octobre », apparu pour la première fois publiquement le 20 Octobre 1969: Donc, dans notre cas comme dans celui de la plupart des organisations révolutionnaires agissant en ce 26
BRE moment, les militants sont généralement issus de la base des anciennes organisations de gauche. Q.- Quelle était cette orientation idéologique commune ? R.- On peut résumer ainsi nos appréciations politiques fondamentales. Nous sommes convaincus que la Junte fasciste est fermement installée, stable, et qu'il ne suffira pas d'une politique de pressions pour qu'elle disparaisse : il est impossible de changer la réalité sociale en Grèce par des moyens pacifiques. La décadence idéologique et organisationnelle de tous les partis traditionnels de gauche est irréversible. En entretenant des illusions sur les possibilités d'un « changement démocratique » pacifique, ils ne font, objectivement, que jouer le jeu de la junte. Par ailleurs, une intervention étrangère, qu'elle provienne du bloc Est ou Ouest, aurait pour résultat une nouvelle forme de dépendance.
Q.- Comment expliquez-vous que, jusqu'à ces derniers temps, la police n'ait pas réussi à vous frapper, alors que la plupart des autres groupes, surtout les groupes traditionnels, étaient durement touchés ? R.- En effet, les forces traditionnelles ont eu, jusqu'à présent, les plus grandes pertes, contrairement aux nouvelles forces révolutionnaires qui, d'ailleurs, à l'exception d'un ou deux groupes, sont apparues systématiquement et activement sur le terrain vers le début de 1971. Nos pertes relativement légères sont directement liées à notre forme d'organisation ainsi qu'au caractère du travail politique que nous faisons : notre organisation est décentralisée, les noyaux du « Mouvement du 20 Octobre » qui agissent sur le terrain sont strictement cloisonnés. C'est une règle absolue. Par ailleurs, dans la mesure du possible, les militants sont soumis, avant qu'ils ne commencent à mener une action, à une sélection et à une formation rigoureuses. Enfin, jusqu'à présent, nous avons évité d'avoir une action politique ouverte qui aurait eu pour conséquence le repérage des militants par la Sûreté de la Junte. Q.- Comment définissez-vous les objectifs de votre lutte, le caractère de la révolution grecque ? R.- Les objectifs de notre lutte se résument en cinq points : - Renversement violent de la Junte - Abolition de la monarchie - Non-appartenance à des alliances militaires impérialistes - Anéantissement du système capitaliste par une lutte armée - Centres de décision et moyens de production aux mains du peuple travailleur révolutionnaire. Le caractère de la révolution ne peut être décidé qu'au cours de la lutte; c'est l'affaire de toutes les forces révolutionnaires et pas d'une seule organisation ou de certains « spécialistes ». En même temps, nous essayons de développer notre organisation, notre position idéologique, ainsi que notre présence politique sur le terrain. C'est-à-dire que nous essayons de poser les bases pour le fondement de l'avant-garde du mouvement révolutionnaire en Grèce. Nous sommes partis de zéro et nous avons encore un long chemin à faire. Q.- Quel rôle peut avoir l'émigration - et notamment les 320.000 travailleurs grecs d'Allemagne - dans le développement de la gauche révolutionnaire et de la révolution grecques?
R.- Nous sommes persuadés qu'une base arrière ne peut pas être consituée à l'étranger avant que le mouvement populaire ne se soit développé dans notre pays. Nous avons déjà créé des noyaux chez les immigrés en Allemagne, mais notre effort principal se dirige vers la Grèce, afin de faire évoluer le mouvement là-bas, sur le terrain. Q.- Quelle a été jusqu'ici votre action, et quelles sont vos perspectives ? R.- La situation en Grèce en ce moment, en aucune façon ne peut être considérée comme une situation révolutionnaire ou pré-révolutionnaire. Il n'y a pas de mouvement populaire fort et organisé. Les actions menées jusqu'à présent sont nécessaires à ce stade de la lutte, pour plusieurs raisons : 1) Elles constituent la meilleure contrepropagande possible en réponse à la Junte quand elle parle de sa toute-puissance et de l'« amour » du peuple grec pour elle. 2) Elles démontrent la possibilité d'existence d'organisations clandestines, et dissipent le mythe de l'infaillibilité du mécanisme répressif. 3) En liaison avec la propagande à petite échelle que nous parvenons à mener, elles favorisent la prise de conscience et le rassemblement des forces progressistesdans la lutte contre l'obscurantisme, l'oppression et l'exploitation. 4) Elles distinguent notre action de celle des anciennens formations politiques qui visent comme but maximum le retour à la situation d'avant le coup d'Etat et se contentent de déclarations de salon sur leur opposition active à la Junte, sans avoir pourtant ni les intentions ni les moyens d'y parvenir. 5) Elles aident les masses à prendre conscience de ce fait historique que les changements sociaux ne sont possibles que par la révolution. Comme le précise un tract distribué en octobre à Athènes par nos camarades arrêtés, notre action «... n'a pas seulement pour but d'informer sur nos positions et notre activité, elle est un appel à la lutte. Un appel à la création de nouveaux groupes de résistance qui lutteront pour le changement socialiste en Grèce ». Dans la mesure du possible, nous chercherons toujours à subvenir à nos besoins sur le terrain, en Grèce, où la lutte est essentiellement menée. C'est notre réussite sur le terrain qui nous permettra de nous développer davantage à l'étranger, et pas le contraire. Q.- Comment vous situez-vous par rapport aux divers courants du mouvement ouvrier, par rapport aux diverses organisations révolutionnaires, en Grèce et dans l'émigration ? R.- Nous n'avons jamais eu l'impression que c'est nous qui représentons ou qui sommes les « leaders » du mouvement sur le terrain. Ce n'est qu'à travers la collaboration de tous les mouvements révolutionnaires qu'on pourra résoudre tous ces problèmes. L'obtention de cette collaboration figure parmi les objectifs de notre travail. Comme base de cette collaboration, nous exigeons une orientation idéologique commune, hors des formations traditionnelles, et une action menée et revendiquée dès aujourd'hui en Grèce. Quant à notre position envers le mouvement ouvrier international, nous en sommes solidaires et nous cherchons la solidarité de tout mouvement révolutionnaire, antifasciste. Mais nous n'intervenons pas dans leur politique quand il s'agit de la façon de mener la lutte dans leur propre pays, et tant qu'ils ne cherchent pas à nous imposer un certain type de lutte en Grèce.