Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › nouvelle série n° 2

Luttes ouvrières au Sénégal

Quatrième Internationale, nouvelle série n° 2 · 15 avril 1972 · p. 24-25 · 1 927 mots

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Nous publions ici un texte de militants révolutionnaires du Sénégal. Il relate une grève qui éclata en novembre dans l'usine de raffinage de M'Bao. Secteur de pointe, symbole de l'économie néo-coloniale, cette entreprise fournit une grande part de l'essence consommée au Sénégal. Une grève dans un secteur de l'économie sénégalaise révèle les potentialités de la jeune classe ouvrière africaine. Le soutien à de telles luttes est un devoir pour ceux qui contribuent au développement de la révolution africaine. A Paris, alors que l'extrême-gauche française faisait ses preuves d'internationalisme en organisant la solidarité aux grévistes de la faim réunionnais et antillais, et alors que Pompidou faisait son voyage annuel en Afrique, il aurait été important, pour approfondir la dénonciation de l'impérialisme, d'élargir la solidarité aux travailleurs de M'Bao. Malheureusement l'AESEF (Association des Etudiants Sénégalais en France) a préféré minoriser son soutien et n'a pas appelé les organisations politiques françaises à son meeting. Nous le regrettons vivement, car la dénonciation du rôle du capitalisme français en Afrique passera par l'unité des révolutionnaires africains et français. N'ayant pu mêler nos voix à celles des militants africains, nous saluons ici la lutte des travailleurs de M'Bao et espérons que cette grève conjuguée au mûrissement d'une avant-garde au Sénégal contribuera à abattre le régime fantoche de Senghor. C.G.

par un groupe Juste avant l'arrivée de Pompidou au

Sénégal, l'an dernier, l'UPS (Union Progresde militants révolutionnaires siste Sénégalaise), parti unique au pouvoir, du Sénégal expliquait que le « temps de la clémence » était terminé. L'UPS s'adressait aux étudiants qui menaient une lutte héroïque contre l'université néo-coloniale et qui refusaient de passer leurs examens partiels. Cette période marque un changement dans la politique de Senghor. Jusque là, le régime avait tenté d'apparattre comme le dépositaire de la démocratie en Afrique. II avait créé toutes sortes de « soupapes de sécurité », dont la dernière était le fameux club « Nation et Développement », grâce auquel il espérait canaliser le mécontentement, en montrant une volonté de dialogue. Il n'en était rien, bien évidemment. Seuls des hommes de la classe dirigeante pouvaient exprimer là quelques désaccords partiels avec le gouvernement. Rien de plus. Or en Mai-Juin 68, le régime dut faire face à un mouvement sans précédent des étudiants et des travailleurs. Le régime fut très longtemps menacé, et seule l'absence d'un 24 parti révolutionnaire permit à l'impérialisme de rétablir son pouvoir. Entre 1968 et 1971, Senghor s'aperçut bien que la répression féroce de 1968 n'avait pas suffi pour écraser la jeunesse sénégalaise. Au contraire, les discussions sur la fonction du mouvement étudiant donnèrent naissance à des groupuscules qui, bien que putchistes et spontanéistes, n'en marquaient pas moins un mürissement de l'avant-garde et une recherche empirique d'une solution organisationnelle. L'UPS, c'est à dire en dernière analyse, l'impérialisme, décida donc, avant l'arrivée du chef, de durcir sa politique répressive. Elle devait la durcir d'autant plus que la crise de l'économie sénégalaise ne laissa pas une grande marge de mancuvre. Depuis cette date, le nombre de prisonniers politiques augmente, l'un des derniers syndicats libres d'Afrique, l'UNTS (1), a été fortement réprimé, l'Union des Etudiants de Dakar interdite et les militants pourchassés. Dernièrement un militant des Black Panthers, transféré via Dakar aux USA, où il est condamné à mort, se trancha les veines pour empêcher son départ. Rien n'y fera, le poète président, le chantre de la négritude, le fera réexpédier aux USA. Une autre fois encore, un révolutionnaire brésilien, Tibério, fut expulsé sur l'ordre de Jean Collar, à la fois Français et ministre de l'Intérieur. Ainsi les militants sénégalais doivent aujourd'hui prendre très au sérieux les questions organisationnelles qui, seules, peuvent répondre à la répression fasciste du pouvoir. C'est dans ce contexte que les travailleurs de la SAR (Société Africaine de Raffinage) se mirent en grève. Cette entreprise est dominée par le groupe ELF-ERAP, avec aussi la participation de BP, Texaco, etc ... 10 % au gouvernement sénégalais. || est inutile d'expliquer longuement pourquoi la majeure partie des bénéfices est expatriée. Les revendications des travailleurs portaient sur : - les heures supplémentaires - le temps de pause - l'augmentation des salaires - la création d'une mutuelle. Devant le refus de la direction de satisfaire ces revendications, le syndicat lançait une grève d'avertissement de 48 heures les 22 et 23 novembre, juste avant le départ du directeur qui devait être remplacé par un Sénégalais. Le moment était bien choisi car un peu après le régime aurait pu faire croire que la cause était le changement de directeur. Au contraire, en déclenchant la lutte à cette période, les travailleurs espéraient que le futur directeur ferait pression pour hériter d'une situation saine. Pourtant, la réponse fut l'expulsion des délégués et les travailleurs décrétèrent alors la grève illimitée jusqu'à satisfaction des revendications et réintégration des délégués. Le gouvernement autorisa l'usine à recruter de nouveaux travailleurs afin de liquider le mouvement. Mais les travailleurs grévistes étaient qualifiés et le Sénégal ne regorge pas de travailleurs de ce type. Le pouvoir devait donc attendre plutôt un pourrissement de la lutte. La CNTS, syndicat jaune, consultait le gouvernement pour savoir comment briser la lutte. C'est alors que le patronat décida de faire venir des cadres français pour pallier cet arrêt de la production. Le gouvernment, décidé à ne pas laisser un précédent se créer, oublia bien vite la soi-disante africanisation des emplois ! Effectivement, depuis 1969, la classe ouvrière sénégalaise cherche sa voie, et la grève de M'Bao risque de la remobiliser. L'arrivée des Français permit au lobby de respirer car, dans certaines villes de l'intérieur, le super se faisait déjà rare. Les cadres français sont payés 300 000 FCFA, plus le logement, plus le restaurant, etc., alors qu'un travailleur sénégalais a à peine de quoi vivre. Le ministre du Travail tenta d'estomper le scandale en expliquant qu'il s'agissait de « stagiaires ». De tout temps les Africains allaient en France pour leurs stages, aujourd'hui c'est le contraire, quel progrès ! Ces fameux stagiaires rencontrèrent le syndicat et expliquèrent qu'ils avaient dû accepter cette offre en raison de leur absence de travail en France. Il n'en reste pas moins que le salaire moyen à la SAR (direction comprise) est de 40 000 FCFA et qu'ils y jouent un rôle de briseurs de grève. La grève fut malgré tout très peu popularisée. Le journal gouvernemental « Le Soleil » en parla une ou deux fois en deux mois, en faisant comprendre aux lecteurs que l'affaire n'aurait pas de suite. Après 60 jours de silence, « Le Soleil » se remit pourtant à en parler. Que s'était-il passé pour qu'une interview du ministre du Travail soit nécessaire ? La veille il y avait eu un meeting ! Le gouvernement faillit refuser l'autorisation, puis le COMACICO fit des complications pour louer une salle de cinéma. Après tout cela, il restait peu de temps pour appeler les gens au meeting. II se tint pourtant le dimanche 23 janvier avec plus de 200 ouvriers et un fort contingent de flics en civil. La majorité des présents était pour la continuation de la grève. Le délégué de l'UNTS en profita pour dénoncer le gouvernement. Le délégué CNTCS (2) ne s'est attaqué qu'au ministre du Travail, en demandant sa révocation. Son attitude fit bien rire car chacun savait qu'ils seraient tous deux prochainement opposés lors des élections législatives. L'UNTS fut la plus claire et la plus radicale. Mais malgré cette mobilisation, il est clair que la lutte des travailleurs de la SAR ne pouvait déboucher que si, face à l'intransigeance du gouvernement, elle sortait de son isolement. Or, à part une collecte faite par certains militants, rien d'autre de concret n'a pu être fait. Les revendications sont d'ailleurs aujourd'hui réduites à la réintégration des travailleurs et des délégués. Mais il ne reste plus que 17 postes à pourvoir pour 127 ouvriers licenciés, et le patron peut ainsi poser ses conditions. Les travailleurs réembauchés perdront leurs droits antérieurs et peut-étre aussi une partie de leur salaire. La question qui se pose aux révolutionnaires est la suivante: une telle grève peut-elle aboutir ? La réponse tient à l'efficacité de la solidarité, seule capable de briser l'isolement. Or du côté syndical, aucune force ne peut ou ne veut s'en charger. La CNTS, syndicat jaune, a un secrétaire général qui est aussi ministre de la formation des cadres; la CNTCS ne dépasse pas le mot d'ordre de négociation. L'UNTS est complètement baillonnée, ses moyens d'informations sont saisis depuis l'an dernier, et les patrons épurent leurs usines des militants de ce syndicat. La conjoncture actuelle ne permettra certainement pas le débordement des appareils par la base comme en 1968. En 1968, l'occupation du campus, la baisse prodigieuse du niveau de vie, avaient permis cette mobilisation. Aujourd'hui, les luttes comme celle de la SAR sont directement dépendantes de la capacité d'intervention des révolutionnaires. Le mouvement étudiant connaît aujourd'hui un débat sans précédent à propos de la construction d'organisations politiques. Les insuffisances des organisations de masse étudiantes ont conduit nombre de militants à poser en termes nouveaux la nécessité du parti. L'an dernier, en effet, l'UDES (3) a été incapable de donner des perspectives claires pour continuer la lutte. Mais ce débat est resté trop souvent scolastique. Nous pensons, au contraire, que l'avant-garde organisée se construira à travers une pratique militante et que les discussions sur la nature du parti et sa stratégie se méneront de pair. La grève de la SAR était un moyen unique de sortir des préoccupations universitaires, de se servir du mouvement étudiant pour intervenir dans la classe ouvrière. Le fameux front étudiants-travailleurs ne se fera pas en attendant que les travailleurs viennent aux étudiants. Si nous pensons, à juste titre, que le mouvement syndical a été écrasé en partie, il faut faire vite si l'on ne veut pas aboutir à une classe ouvrière totalement désorganisée et éparpillée. Le débat sur l'organisation d'avant-garde doit donc déboucher au plus vite sur une pratique militante. Il n'y aura pas plus de recette sénégalaise qu'il n'y a de recette vietnamienne ou française à la construction du parti. Les dispositions tactiques en fonc tion de la réalité du pouvoir au Sénégal ne remettront pas en question la nécessité d'une ligne politique homogène et d'une organisation léniniste. Le pouvoir pourri de Senghor cro t aujou d'hui que sa flicaille restea toujours efficace. Depuis 1966 le mouvement étudiant n'a cessé de se politiser et toutes les répressions, même si elles ont arrêté brutalement le mouvement, ont toujours permis un mürissement. Chaque mobilisation apporta son cortège de questions que les étudiants apprirent à résoudre. Nous en sommes à l'ultime question : le parti ! L'impérialisme sait tout celà. Il se hâte de construire des universités dans toutes ses néo-colonies pour briser celle de Dakar où se retrouvaient toutes les nationalités. Le pouvoir de Senghor redoute aussi cette crise perpétuelle de l'économie néo-coloniale. Sa nouvelle diplomatie d'ouverture vers la Côte d'Ivoire est une tentative de résoudre à l'échelle de l'Ouest africain les contradictions des économies nationales. Le licenciement de 3000 travailleurs aux Carrières du Cap Vert, puis la grève à la SAR, inaugurent peut-être une nouvelle période d'instabilité politique. Il incombera aux militants révolutionnaires d'en profiter. Le peuple sénégalais ne sera libre que le jour où le pouvoir de l'impérialisme aura été abattu par la force. (1) Union Nationale des Travailleurs Sénégalais. L'un des derniers syndicats libres d'Afrique. Le gouvernement provoqua une scission pour tenter de construire son syndicat fantoche, la CN TS, (Con fédération Nationale des travailleurs Sénénalais) (2) Confédération Nationale des Travailleurs Croyants de Seneyal, proche de la CF IC trançase (3) Union des Etudiants Sénégalais.

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