Porté à la connaissance de la grande presse le 9 février, sorti en collection « poche rouge » au cours de la dernière semaine du même mois, le manifeste de la Ligue a déjà suscité de nombreux commentaires. Pour les uns, journalistes libéraux, chroniqueurs quotidiens de la lutte de classes, le manifeste permet, en dépit de quelques outrances inévitables de la part de révolutionnaires, de décerner à la Ligue un label de sérieux et de crédibilité ; d'autres, cultivant avec une fausse ingénuité l'ambiguité érigée en raison d'être s'efforcent de ranger le manifeste sur le rayon où figurent déjà le programme du PCF, celui du « nouveau » parti socialiste, les documents du débat sur le socialisme CGT-CFDT....etc. Les choses sont pourtant assez claires : la complexité relative de la situation politique française, héritée de l'après Mai 68, prolonge un face à face de longue durée bourgeoisie-classe ouvrière ponctué de luttes dures et de signatures de contrats de progrés alternées. Le régime gaulliste ne cesse de s'user, épuisé par l'impuissance à répondre aux problèmes de fond posés par la combativité des travailleurs, des étudiants, des paysans, éclaboussé par les scandales qu'il engendre lui-même, divisé par la soif de pouvoir des coteries diverses que le « grand homme » n'est plus là pour cimenter. Les luttes ouvrières témoignent de la volonté des travailleurs de ne pas faire les frais de la rentabilisation - vitale pour la bourgeoisie - de l'industrie frnaçaise, dans le cadre contraignant de la CEE (RATP, Renault, SNCF, Batignolles...etc). Mais cette politique des directions traditionnelles du mouvement ouvrier n'est nullement de systématiser ces luttes qui surgissent sans leur impulsion et se mènent avec une aide minimale de leur part dans le meilleur des cas, sont désavouées, voire sabotées par elles dans le pire. Les dites directions ont les yeux fixés sur les législatives de 1973 et les présidentielles de 76. D'ici là, il ne s'agit pas de lutter ; il s'agit de regrouper des électeurs sur des revendications nombrables et tous azimuths dont on ne dit jamais, d'ailleurs, comment on pourrait les satisfaire. Mais, après tout, quelle importance, puisqu'il ne s'agit, dans ce toujours nouveau premier pas, que de porter un Nième « coup sévère » au pouvoir « abusif » des monopoles ? En quoi notre manifeste se distingue-t-il des programmes-catalogues-prospectus sus-cités ? 1) Instrument du combat quotidien des militants marxistes révolutionnaires, le manifeste a une fonction propagandiste : peindre à grands traits le socialisme que nous voulons; lui ôter le masque affadi et hideux dont la social-démocratie et le stalinisme l'ont affublé depuis des decennies. 2) Il est un instrument de combat actuel en ceci qu'il met en lumière la dimension stratégique de la construction du socialisme : au réformisme qui contrôle la majorité de la classe ouvrière, il oppose la necessité de la prise insurrectionnelle du pouvoir : aux illusions « centristes » des progrés in cessants du « travail de masse à la base », il rappelle l'acquis marxiste léniniste de l'indispensable crise révolutionnaire, moment privilégié qui permet au parti d'avant-garde de mener les masses à la destruction de l'appareil d'Etat bourgeois, condition sine qua non de la victoire. Au moment où parait le livre de François BILLOUX « Au temps où nous étions ministres », il nous importe au plus haut point de rappeler que « les grandes heures » du mouvement ouvrier français - le front populaire, le temps béni du « tripartisme » de 1945-47 - et la marche vers le socialisme ne sont pas assimilables. 3) La fonction propagandiste du manifeste n'est point la seule : il s'agit pour nous de concrétiser dans la classe ouvrière, dans le milieu enseignant, dans la jeunesse étudiante et lycéenne, les progrès de l'audience que les marxistes révolutionnaires ont acquise sur le champ politique global : il s'agit de donner à nos militants et à ceux qui, déjà, luttent à leurs côtés, un support programmatique pour le présent et le court et moyen terme. Comment lutter pour de meilleures conditions de vie et de travail et contre l'intégration du mouvement ouvrier à l'Etat ? Comment unifier les travailleurs sur des revendications qui leur permettent de passer à un stade supérieur de leur combat ? Que rôle peuvent jouer les luttes du secteur éducation nationale dans la crise actuelle du régime ? Voilà quelques unes des questions qui se posent à ceux qui se réclament du socialisme, de la Révolution ; elles se posent à nous ; nous tentons de leur apporter un certain nombre de réponses. Certaines font partie de ce que nous considérons comme des acquis essentiels et intangibles du marxisme révolutionnaire - pas de socialisme sans révolution, pas de révolution sans parti d'avant-garde, pas de parti révolutionnaire sans implantation dans la classe ouvrière organisée - ; d'autres ne sont encore que des éléments de débat qu'il revient à l'ensemble des camarades de prendre au mot, de discuter fraternellement avec nous et avec d'autres. On comprendra, par exemple, en lisant le paragraphe sur l'école dans la société de transition ou le chapitre sur la libération des femmes la différence qu'il y a entre le manifeste et une résolution politique de congrès, essentiellement axée sur l'analyse de la situation et la définition des tâches qui en découlent pour les militants. Dans le second cas, il s'agit d'un texte proposé à l'intérieur de l'organisation politique qui l'adopte - ou non après amendements éventuels - et qui le considère comme référence politique avant le prochain congrès. Le manifeste, lui, se veut plus modeste et plus ambitieux à la fois : certaines de ses parties, prises à l'instant comme exemple, ne se veulent que des bases de discussions; mais celles-ci, pour être fructueuses, peuvent et doivent être larges et ouvertes, déborder de beaucoup le cadre limite des militants révolutionnaires actuels. L'extrême gauche révolutionnaire en France ne cesse de se transformer : depuis que la JCR, l'UJCML et le mouvement du 22 Mars sont nés en 1966-68 dans le double contexte de la crise du stalinisme et de l'agonie de l'UNEF, n'a-t-on pas assisté à l'éxaspération à la division, à l'impuissance progressive des groupes maoïstes ? Comme à l'effacement des « spontanéistes », absents des récentes mobilisations universitaires ? Le PSU, paralysé par ses ambiguités programmatiques tondamentales, et par la fascination ressentie par sa direction pour l'unité de la gauche, et par ses structures organisationnelles héritées de la social-démocratie, a beau se proclamer le « premier parti révolutionnaire d'Europe » (!), il est dans l'incapacité de jouer un rôle d'importance dans la période à venir. A preuve le fait que ce parti proposait, il y a quatre mois, rien moins que dix campagnes à ses propres militants et à d'éventuels alliés : combien a-t-il commencé à en réaliser ? Quant à l'AJS-OCI, repoussoir de tous les révolutionnaires, parasite des mobilisations à l'université et étrangère, sinon hostile, aux autres, elle organise implacablement des rassemblements pour un gouvernement ouvrier...tout en votant dans la Fen pour la social-démocratie ( le courant « Indépendance et Démocratie »)...au nom du Front Unique Ouvrier ! Ainsi sans chercher à nous faire prendre pour les anges exterminateurs purs et durs de la révolution triomphante, nous pensons que nos acquis et nos combats, nos propositions et nos débats ne peuvent rester étrangers à ceux qui veulent abattre ce régime pour construire le socialisme...avant la fin du millénaire ! Etre clair sans sectarisme ! Discuter tout en agissant ! Organiser en mobilisant ! Voilà ce que la rédaction, la diffusion et la discussion de notre manifeste devrait, entre autres choses, permettre.
La revue › nouvelle série n° 2
Pourquoi un manifeste ?
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