Des années durant, la stabilité des grandes organisations ouvrières traditionnelles et le monolithisme des partis communistes ont donné lieu à des comparaisons souvent peu intelligentes avec les scissions multiples chez les trotskystes. Bien des gens, notamment des centristes qui s'évertuaient eux-mêmes vainement à construire des organisations de masse, prétendaient alors que ces scissions étaient l'expression d'un vice interne du trotskysme. Dans les dernières années, le tableau a considérablement changé : on a quelque peine à suivre les scissions de groupes maoïstes, spontanéistes, etc., qui se sont formés dans le monde, cependant que les sections de la Quatrième Internationale connaissent de substantiels progrès. De plus, le monolithisme stalinien a été endommagé sans retour possible depuis le différend sino-soviétique; on enregistre de sérieux bouleversements dans des partis communistes au pouvoir (Tchécoslovaquie, Pologne, Yougoslavie), des scissions ouvertes même dans plusieurs autres partis communistes (Espagne, Grèce, etc.). Les scissions n'apparaissent donc plus comme un vice propre aux trotskystes. En vérité, l'histoire du mouvement ouvrier montre que celle-ci est, entre autres choses, aussi une incessante lutte de tendances et de groupements, qu'elle comporte et des scissions et des unifications, et qu'en réalité, s'il y avait vraiment un vice jusqu'alors inconnu dans le mouvement ouvrier, c'était ce monolithisme imposé à des formations ouvrières par la puissance d'un Etat ouvrier bureaucratisé. 48
Quant aux luttes de tendances, aux scissions et aux regroupements, s'ils ont une importance variable sur le plan général de la lutte des masses, ils sont rarement dépourvus d'une signification politique qu'il convient de comprendre. Cela vaut aussi pour la rupture qui vient de se produire entre l'OCI-AJS de France d'une part, et la SLL d'autre part, qui formaient l'essentiel d'un « comité international » dont l'objectif était de « reconstruire » la Quatrième Internationale, laquelle avait, paraît-il, été détruite par le « pablisme » (1). Nous avons expliqué à diverses reprises (2) qu'au lendemain de la guerre mondiale d'immenses problèmes nouveaux se trouvèrent posés, que des réponses différentes de la part des marxistes révolutionnaires et les effets de forces centrifuges considérables avaient causé une période de scission dans la Quatrième Internationale. Cette période avait cessé en 1963 lorsque les principales organisations trotskystes dans le monde aboutirent à donner des réponses identiques à ces problèmes nouveaux et se réunifièrent. Des groupes refusèrent de prendre part à cette réunification, ce qui permit à certains d'écrire qu'il y avait quatre organisations internationales prétendant à des titres divers au nom de Quatrième Internationale. Que les staliniens se livrent à des amalgames entre ces diverses formations pour combattre le trotskysme, cela n'a rien de surprenant. Mais que d'autres personnes, politiquement averties, commettent une telle erreur, c'est manquer d de jugeotte. En effet, il suffit de voir les choses telles qu'elles sont. En ce qui d concerne les « posadistes », même en n déployant beaucoup de bonne volonté, il • est impossible de les juger autrement que P comme une secte d'illuminés sans intérêt n politique. Les « pablistes » qui sont un groupe numériquement faible mais politie quement défini, n'ont plus rien à voir avec a la Quatrième Internationale : ils avaient renoncé à elle implicitement lors de leur d rupture, quand ils disaient se séparer des C « tenants endurcis d'un passé mort et sans avenir » (c'est au fond pour cela qu'ils n'ont pas voulu rester dans l'Internationale fi réunifiée), ils le reconnaissent à présent q explicitement en s'apprêtant à renoncer ir dans leur nom à la mention Quatrième L Internationale. Hors de la Quatrième Interu nationale, il n'y avait internationalement ci que:le « comité » commun de Lambert et q Healy, comportant deux organisations na• tionales aux dimensions appréciables, se e revendiquant du trotskysme, menant une n lutte farouche, virulente, contre la Quaf trième Internationale telle qu'elle est, et d prétendant en construire ou en reconstruire re une qui n'ait absolument rien de commun Ic avec le « pablisme ». Patatras ! Voici que d ce « comité international » se divise, que d Lambert et Healy se dénoncent en termes la non moins virulents que ceux avec lesquels P ils dénoncent la Quatrième Internationale, chacun trouvant même que l'autre a été infecté de « pablisme ». " A ce jour, les documents publics de cette c lutte sont les suivants: une déclaration signée Lambert, Lora, etc., du 12 octobre dernier ; une déclaration de la SLL, etc., du 24 octobre ; une réponse de Lambert du 21 novembre. Ces textes n'apportent pas une clarté complète sur les origines et le fond de cette rupture, mais on peut tout de même déjà y voir en partie ce qui les unissait jusqu'à présent et ce qui les divise. CE QUI LES UNISSAIT Leur unité a été longtemps assurée par une hostilité commune - qui n'a disparu ni chez l'un ni chez l'autre - envers la Quatrième Internationale. Mais d'où provenait cette hostilité ? Tous deux comme trotskystes, reconnaissent en principe la nécessité d'une Internationale marxiste révolutionnaire fonctionnant sur la base du centralisme démocratique à l'échelle internationale. Mais c'est là chez chacun d'eux une conception abstraite ; et entre cette conception et leur comportement réel, il existe une large marge. L'un et l'autre ont une dominante nationale dans leur élaboration politique parce qu'ils pensent en premier lieu en termes de tactique. Les analyses générales à l'échelle mondiale, ils ne les acceptent qu'aussi longtemps qu'elles ne perturbent pas la politique qu'ils ont déterminée à l'échelle nationale. Ce trait - déjà notable chez eux quand tous deux étaient encore membres de la Quatrième Internationale - n'a fait que s'accentuer depuis leur rupture en 1952-53. Dans une conférence internationale qu'ils ont tenue en 1966, ils ont enregistré ce trait dans une motion selon laquelle leur comité ne peut prendre de décision qu'à l'unanimité (3). Ils ne pouvaient accepter la réunification parce qu'ils y seraient en minorité; ne pouvant le dire ouvertement, ils dissimulérent leur hostilité fondamentale à l'existence d'un parti mondial susceptible de se mêler de leurs affaires « nationales » en dénonçant la Quatrième Internationale comme une organisation « pabliste ». Cela devenait avec le temps de plus en plus comique, car, s'ils attaquent constamment comme « pablistes » Mandel, Maitan, Frank, Tariq Ali, Hansen, Krivine, etc., ils ne disent jamais un mot des positions actuelles de Pablo. La farce est désormais devenue encore plus grosse, puisqu'ils trouvent du « pablisme » l'un chez l'autre. Il n'y a plus chez eux un quelconque contenu politique à ce terme : est pabliste qui se revendique du trotskysme et est en désaccord avec l'un d'eux. A côté de ce trait « national », ils ont aussi en commun la manière dont ils conçoivent la construction de l'organisation. Ils sont l'un et l'autre constamment à la recherche de trucs autour desquels ils peuvent faire du battage à la seule fin de recruter (4). D'où chez eux des slogans qu'ils mettent en avant souvent sans rapport direct avec la marche de la lutte de classes à un moment donné, mais sous une forme destinée à pouvoir faire du recrutement. Une des conséquences de ce mode d'opération est le fait, pour prendre comme exemple le cas des lambertistes, qu'ils sont passés, depuis
Mai 68 (où ils ont été totalement carents), à côté de grandes démonstrations de masse - manifestations sur le Vietnam où on ne les voit pas ; manifestations de Burgos où ils sont apparus tardivement, lorsque le PCF fut contraint de le faire à la suite des manifestations de l'extrême-gauche ; manifestations des lycéens pour l'affaire Guiot, etc. QU'EST-CE QUI LES DIVISE ? Ils avaient eu entre eux de fréquents désaccords, notamment en 1966, mais ils restaient unis. Il n'y a pas eu de rupture lorsque Healy a renoncé à défendre le dogme lambertiste des forces productives qui avaient continué à ne plus progresser après la deuxième guerre mondiale. D'où provient donc la crise qui a abouti à la rupture ouverte ? D'après le texte de Lambert du 21 novembre, les désaccords auraient commencé en 1969 quand ils décidèrent de préparer une conférence internationale de leur comité ; les divergences auraient pris de l'ampleur en 1970 -approximativement à l'époque où Healy s'adressa à la Quatrième Internationale pour demander à celle-ci l'ouverture d'une discussion avec la perspective d'une réunification éventuelle (5). C'est à l'occasion de leur rally d'Essen (début juillet 1971) que le conflit apparut publiquement, un amendement présenté par Healy à ce rally ayant été refusé par Lambert. Environ trois mois plus tard, la position prise par Lora pendant les événements de Bolivie précipitait la rupture ouverte. Sur la question bolivienne, Healy - toute outrance habituelle chez lui mise à part, comme la comparaison avec les ministres du LSSP ceylanais complices de la répres sion dans leur pays - critique Lora pour avoir eu une politique menchevique quand celui-ci espérait, comme il la lui-même écrit, que le général Torres armerait les ouvriers contre les autres généraux. Lambert répond que l'Assemblée populaire était « devenue, à travers l'intervention du POR-Lora, un organe de double pouvoir », « un organisme dans lequel s'est affirmée l'hégémonie du prolétariat de la base au sommet ». Comment des discours qui n'appelaient même pas les masses à s'armer ont-ils pu créer une dualité de pouvoir ? D'autre part, après la scission, Lambert a condamné Healy qui a accordé son « soutien critique » au « gouvernement bourgeois indien » (6) pour son intervention militaire au Bangla-Desh. On voit donc que Healy et Lambert se renvoient la balle, faisant échange d'opportunisme. Chacun voit les tares de l'autre. Mais ni le Bangla-Desh ni la Bolivie ne sont pour nos « nationaux-trotskystes » les causes déterminantes de leur scission. Bien que ces causes ne se trouvent pas non plus dans la politique de Lambert en France, il convient de mentionner ici la critique que Healy en fait dans son texte du 24 octobre et la défense qu'en fait Lambert dans son texte du 21 novembre, parce que l'opportunisme de la politique de