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La revue › nouvelle série n° 2

Débat : le P.C.F. veut-il du pouvoir ?

J.M. Freyssat · Quatrième Internationale, nouvelle série n° 2 · 15 avril 1972 · p. 42-45 · 3 766 mots

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L'article que nous publions ci-dessous aborde un débat qui, dans notre courant même, est loin d'être tranché. Il ne tient évidemment pas lieu d'analyse synthétique de tous les problèmes que pose la stratégie du PCF dans la situation politique nouvelle. Mais, tenu compte de ces limites mêmes, il pose un ensemble de questions et ouvre un débat qui, dans la période à venir, risque fort de se trouver au cœur des problèmes que les révolutionnaires auront à résoudre. Débat 42

L'offensive de propagande que le PCF a relancée autour de son programme de gouvernement relance elle-même, tant dans la bourgeoisie qu'au sein du mouvement ouvrier (ou à sa périphérie) la question des objectifs réels du PCF. S'il est vrai qu'il ne faut pas confondre ce que dit une organisation et ce qu'elle fait, et que le second élément est plus important pour une juste caractérisation que le premier, il n'en reste pas moins que ce que dit le PCF acquiert fatalement un poids objectif, matériel, ne serait-ce que par les capacités importantes qu'il continue à posséder (appareil, organisations de masse, système de presse, etc.) pour faire pénétrer ses perspectives chez les travailleurs. Notre analyse devra nécessairement s'exercer aux deux niveaux de ce qu'on peut entendre par « le pouvoir », le niveau gouvernemental d'une part, le niveau étatique de l'autre. Et ce d'autant que le confusionnisme ambiant, volontaire ou non, tant du côté du PCF que du côté des révolutionnaires, tend facilement à assimiler l'un à l'autre. Alors que pour l'un, la mise sur pied d'une équipe gouvernementale « populaire » (avec le politicien bourgeois Mitterrand) permettrait d'utiliser au profit des travailleurs un appareil d'Etat jusque là au service du capital, comme si la couleur politique des postérieurs assis dans les fauteuils ministériels suffisait à changer la nature de classe de l'armée, de la police, de la justice, et de la haute administration : pour les autres il ne saurait y avoir de gouvernement des travailleurs concevable avant l'instauration de la dictature du prolétariat, et une fois le pouvoir d'Etat bourgeois détruit. Cette dernière conception, mécaniste, simpliste, possède, de plus, l'inconvénient de ne présenter, face aux perspectives concrètes du PCF, qu'une réponse abstraite et lointaine, du type « révolution d'abord », sautant par dessus la difficulté qui est justement celle de convaincre les travailleurs, par les luttes qu'ils engagent (et en particulier les luttes politiques), de l'actualité de cette réponse. LE PROJET POLITIQUE FONDAMENTAL DU PCF EST-IL D'INSTAURER EN FRANCE UN SOCIALISME A LA BREJNEV ? Pour certains courants ultra-gauches, maoistes en particulier, qui analysent la société soviétique comme une société capitaliste, sinon féodale (les « nouveaux tsars »), ou même asiatique (1), le PCF, très à l'aise dans la société actuelle, ne vise qu'à en prendre les commandes et à la gérer au mieux des intérêts de la bourgeoisie avec laquelle d'ailleurs il tendra de plus en plus à s'identifier. Pour ceux qui parlent du « social-fascisme » du PCF, ils expliqueront sans doute que la bourgeoisie préfère pour l'instant se contenter du semi-fascisme de Marcellin et que c'est pour cela qu'elle n'appelle pas encore le PCF au pouvoir (ou qu'il y a finalement partage des tâches). La contre-argumentation politique est délicate face au délire logique de ces groupes. Pour d'autres, les courants libertaires traditionnels ou conseillistes, l'analyse est relativement différente et rejoint, paradoxalement ou non, les jugements habituels à la social-démocratie ou aux divers centrismes : le PCF voudrait instaurer en

France un socialisme à la Brejnev comme l'ont si bien réussi avant lui ses confrères d'Europe centrale et orientale. Nous n'insisterons pas sur l'argumentation de la bourgeoisie qui a compris très vite l'utilisation qu'elle pouvait faire des mod: eles-repoussoirs en les identifiant au socialisme. En période de remontée révolutionnaire, quand l'aspiration au socialisme se fraye malgré tout sa voie, elle n'hésite pas alors à s'y convertir apparemment, à donner des leçons et à distribuer bons et mauvais points. Il est évident que la discussion entre les militants du PCF et nous n'a pas besoin de cet intermédiaire intéressé et qu'il ne sera jamais question de nous pencher sur les problèmes de la démocratie ouvrière ou du sort des libertés artistiques avec les bourreaux du peuple vietnamien ou leurs complices. CE QUI PEUT FONDER LA CROYANCE EN UN TEL PROJET La France socialiste telle que le PCF la voit, ou au moins la donne à entrevoir, avec quelques libertés formelles supplémentaires (c'est la « voie française »), ressemble, pour l'essentiel, à ce que nous connaissons de l'URSS ou des pays de l'Est : même exclusion radicale des travailleurs du pouvoir par absence des structures en permettant l'exercice (conseils ouvriers), pluralisme politique bidon (comme en RDA, Pologne, Hongrie, nous dit-on pour nous rassurer), armée permanente maintenue, hiérarchie florissante, contrôle « ouvrier » exercé par les syndicats, gestion laissant aux travailleurs du rang la portion congrue (là où on a nationalisé), etc. Des bureaucrates peuvent difficilement avoir une vision non bureaucratique de notre avenir (qu'ils voient d'abord comme le leur) ! Il est d'autre part difficile de ne porter que des critiques de détail, timides et vite rentrées (lorsque les scandales à l'Est sont tels qu'on ne peut garder le silence), et prôner une forme d'organisation sociale et politique fondamentalement différente : prôner la démocratie socialiste en France, la démoCratie des conseils ouvriers, serait, même indépendamment d'une critique explicite de l'URSS, une dénonciation radicale de la dégénérescence des Etats ouvriers (cf. un des aspects de la polémique sur l'autogestion). Outre ces éléments de programme et ces référents internationaux, le projet prêté au PCF semble étayé par la manière dont les partis staliniens d'Europe centrale se sont emparés du pouvoir lorsque l'occasion leur fut propice, et sur laquelle le PCF s'appuie parfois quand il veut donner des exemples « réussis » de conquête pacifique du pouvoir. Nous retrouvons d'ailleurs là un vieux débat qui est celui de l'exceptionnalité ou non du stalinisme (2), la possibilité ou non, pas conséquent, de l'extension internationale du stalinisme (comme société de transition) et de sa nécessité historique. LE MYTHE DE LA VOIE BUREAUCRATIQUE AU SOCIALISME A l'Est, les bourgeoisies ont été expropriées, l'impérialisme étranger expulsé et maintenu étroitement en lisière par le monopole du commerce extérieur, l'économie est planifiée et le profit n'est plus le moteur du système. Cette révolution sociale s'est-elle opérée à froid, progressivement, par le noyautage de l'appareil d'Etat, grâce à un gouvernement d'union populaire plaçant petit à petit des hommes aux postes-clé à partir desquels, au fur et à mesure que leur nombre grandit, ils mettent en place des réformes dont l'accumulation TS COMITI finit par produire un changement qualitatif (selon une bonne vieille loi de la dialectique) si pacifique qu'on se réveille un beau matin dans un pays socialiste sans même s'être aperçu du changement ? Ce conte de fées (ou ce cauchemar) n'a qu'un inconvénient, bien pratique pour la thèse que ceux qui le content veulent accréditer : il oublie la violence. Or celle-ci a été présente, en Europe de l'Est, de bout en bout du processus. D'abord sous la forme du nazisme démantelant les usines indigènes, expropriant au profit de l'impérialisme allemand la bourgeoisie locale, remplaçant des pans entiers des appareils d'Etats par ses propres forces militaro-policières. Ensuite sous la forme de la guerre mondiale avec ses dévastations, puis de l'écroulement total des structures mises en place sous l'occupation, directement ou indirectement (avec la bourgeoisie collaboratrice), lors de l'effondrement du troisième Reich. La violence, enfin, est restée présente, d'un bout à l'autre, dans la reconstruction d'un nouveau système, sous la forme de l'Armée Rouge, en combinaison plus ou moins grande avec les forces de résistance locale, s'appuyant sur la pression des masses tout en la canalisant (et souvent même en le réprimant) pour porter les derniers coups à une bourgeoisie exsangue et à des appareils d'Etat qui n'étaient plus que des façades derrière lesquels l'armée soviétique et les bureaucrates qu'elle avait ramenés dans ses fourgons s'efforçaient de tirer toutes les ficelles. Qu'on ne voit d'ailleurs pas là une politique consciente et machiavélique d'extension de la bureaucratie. Celle-ci aurait préféré jouer le jeu de gérant loyal (3). Les transformations révolutionnaires qui ont été réalisées de façon militaro-bureaucratique à l'Est étaient beaucoup plus le résultat de la victoire remportée sur le fascisme par l'Etat ouvrier soviétique et la résistance ouvrière et paysanne dans les pays occupés, par le dynamisme des forces productives libérées par la révolution d'Octobre, que celui d'un plan cohérent de la bureaucratie stalinienne. Les forces ainsi libérées n'allaient pas peu contribuer à accélérer la crise d'un stalinisme qui, à l'époque, paraissait au faite de sa puissance. Dans cette opération, la bureaucratie n'a pu que retarder l'échéance. Grâce à elle, et avec la complicité de l'impérialisme US (à Yalta et Postdam) la révolution mondiale qui menaçait fut au maximum entravée : tout en permettant l'écrasement des luttes révolutionnaires à l'Ouest, la bureaucratie stalinienne donnait de nouvelles armes à l'anti-communisme en faisant tomber sur les Républiques-sœurs sa lourde chape (4). L'incompréhension des ultras-gauches devant ces événements éminemment contradictoires, érigeant leur propre isolement en principe d'explication, voyant le triomphe de la barbarie dans ce qui était le début d'un changement radical du rapport des forces, malgré et contre les bureaucraties (qui, comme chacun sait, sont moins fortes que les lois de l'histoire), fut le symétrique de celle qui amena nombre d'anciens révolutionnaires à s'adapter puis à s'aplatir devant des appareils contre lesquels il leur semblait que toute résistance devenait vaine. La bourgeoisie par la « guerre froide » manifestait ses craintes avec un sens de classe beaucoup plus aiguisé, quant aux conséquences d'un tel processus et de la nouvelle situation qui en découlait. L'essor de la révolution coloniale et la construction d'Etats ouvriers contre la volonté et les engagements explicites du Kremlin, en Yougoslavie, Albanie, Chine, Corée, VietNOTES (1) Le renouveau des recherches sur le mode de production asiatique a d'abord été utilisé par les staliniens contre la Chine, certains ultra-gauches, ayant ou non lu Wittfogel - qui fut le premier à avancer cette these dans l'entre-deux guerres -leur retournent maintenant la politesse. (2) « Combinaison FORTUITE (c'est à dire temporaire et exceptionnelle) de circonstances historiques • (Trotsky. En défense du marxisme). (3) Dans la mesure ou le pillage du glacis qu'elle opérait pour panser ses blessures de guerre le permettait (1). (4) « L'étatisation des moyens de production, avons-nous dit, est une mesure progressive. Mais son caractère progressif est relatif; son poids spécifique dépend de l'ensemble de tous les autres facteurs. Ainsi il faut établir avant tout 44 nam, Cuba, montraient quel était le sens réel des événements et la nature inchangée de la politique internationale de l'URSS : la contre-révolution en permanence. LE PCF SE DONNE-T-IL LES MOYENS DE SES FINS ? La psychanalyse nous apprend que les lacunes du discours sont souvent plus révélatrices que le discours lui-même. Passer sous silence l'utilisation des moyens militaires dans la transformation des rapports de production à l'Est et l'instauration d'un autre type d'Etat, c'est passer sous la table ce qui rend seul une révolution possible, quels que soient par ailleurs ses défauts ou ses déformations : la lutte armée, la violence (même s'il n'y a pas sang et mort d'homme). Quelle que soit la malformation congénitale de ces Etats ouvriers le fait qu'ils soient ouvriers, c'est à dire qu'ils aient été mis en place dans un processus d'expropriation économique et politique de la classe bourgeoise, a nécessité une incursion violente dans la propriété et contre le pouvoir capitaliste antérieur. Cette incursion, le programme du PCF ne la permet pas. S'il prévoit des nationalisations, par le rachat qui les accompagne il redonne aux capitalistes d'une main ce que l'autre leur a enlevé; s'il prévoit une planification en fonction des besoins des travailleurs, il ne se donne aucun moyen pour obliger capitalistes et technocrates à obtempérer : contrôle ouvrier et armement des travailleurs; en cas de résistance au gouvernement démocratiquement appelé au pouvoir et à ses mesures de nationalique l'extension du territoire de l'autarcie et du parasitisme bureacratique, accompagnée de mesures e socialistes » peut accroitre le prestige du Kremlin, engendrer des illusions sur les possiblites de substituer à la révolution prolétarienne des manœuvres bureaucratiques, etc. » (Trotsky. En défense du marxisme). (5) En particulier sur cette base de l'attachement indéfectible et inconditionnel non seulement à PURSS mais à la politique de ses dirigeants. On trouvait il y a quelques années, dans les questionnaires pour sélectionner les cadres, des questions du type : « quelle a été, ou quelle AURAIT éte votre attitude au moment du pacte germano-50viétique de 1939 ? ». On sait que l'essentiel de ce qui fut reproché à Marty fut de s'être défié des sation, sans doute celui-ci fera-t-il appel à la police de Charonne, aux CRS et aux garde mobiles (ou à l'armée de Massu) pour obliger les capitalistes à céder la place ? Non vraiment, tout cela n'est qu'apparemment cohérent. D'autant que n'ayant pas l'Armée Rouge à proximité ce sont les travailleurs qu'il faudrait armer. Ils l'étaient d'ailleurs en 44. On sait ce que furent alors les consignes du PCF. Sans doute, dans leur for intérieur, certains bureaucrates caressent-ils le rêve d'asseoir plus totalement leurs privilèges, sans doute certains, auto-intoxiqués par leur propre production idéologique finissent par croire à la possiblité d'avènement d'un socialisme finalement pas très différent de celui des discours dominicaux des prêcheurs réformistes, mais sans doute connaissent-ils aussi les risques d'une lutte de classes qu'on ne canalise plus toujours aussi facilement, sans doute ont-ils médité la fable de l'apprenti-sorcier débordé par les forces qu'il avait déchaćnées, et certainement ont-ils encore dans leurs oreilles les sifflets de chez Renault le matin de Grenelle et le rire de Cohn-Bendit fustigeant les « crapules staliniennes ». Ils savent que la prochaine fois ce ne sera plus ni 36, ni 45 ; que les pays capitalistes avancés ont une classe ouvrière autrement plus nombreuse, autrement plus cultivée, que la petite phalange prolétarienne russe noyée dans un océan de moujiks incultes en octobre 17; que la jeunesse n'est pas décidée à leur offrir éternellement des vacances sur la Mer Noire ; ils savent enfin que la montée révolutionnaire qui s'annonce touche indistinctement l'Est et l'Ouest et tout cela ne les encourage pas du organismes de sécurité soviétiques. C'est sur ce point, * pierre de touche de l'internationalisme prolétarien #, que fut surtout attaqué Garaudy. (6) « Pas plus que nous ne voulons donner à de Gaulle le chèque en blanc qu'il demande, nous ne cautionnerons aucune manœuvre tendant a substituer au pouvoir gaulliste un autre gouvernement qui ne satisferait pas les revendications des travailleurs en les déclarant dépassées, qui tiendrait tout autant la classe ouvrière et son parti a l'écart de la direction des affaires du pays, et discréditerait l'idée même d'une démocratie réelle et du socialisme en frayant la voie à un régime dominé par l'anti-communisme et inféodé à la politique américaine. Ce serait un retour au passé. » (communiqué du PCF, 28 mai 1968).

tout à faire quelques pas en direction du pouvoir. FAUTE DE L'ETAT, LE PCF VEUT-IL DU GOUVERNEMENT? Il est tentant de pousser le paradoxe jusqu'au bout et de tenter de démontrer que dans la logique bureaucratique pour laquelle rien n'est mieux que l'immobilisme - tout mouvement risquant de déranger les situations acquises - le PCF ne se soucie pas plus d'arriver un jour au gouvernement que de construire plus tard une France socialiste et ce, malgré ses affirmations tonitruantes. En fait pour comprendre la politique de la direction du PCF, il faut avoir en téte qu'elle est déterminée par trois facteurs : les intérêts de la bureaucratie soviétique qui l'a sélectionnée (5) et dont elle dépend matériellement et politiquement de manière prioritaire, les intérêts propres d'une partie de son appareil (qui sont du type des privilèges de toutes bureaucratie ouvrière dans un pays donné, et qui la lie à la société bourgeoise), enfin les intérêts et aspirations des masses qu'elle encadre et qu'elle s'efforce de façonner (non sans interaction), masses qui elles-mêmes peuvent avoir des préoccupations contradictoires selon leur appartenance sociale. Nous disons qu'en dernière analyse les liens avec l'URSS restent déterminants jusque là. Le plus bel exemple historique est la position à contre-courant qu'a prise le PCF lors du pacte germano-soviétique (non sans quelques hésitations) et qui y a provoqué la plus grande crise de son histoire (avec perte d'une partie importante de sa représentation parlementaire et de dizaines de milliers de membres). Ceci explique aussi l'approbation de la normalisation en Tchécoslovaquie malgré la perte de crédit que cela peut occasionner et l'entrave apportée au développement de l'Union de la gauche en France. S'explique aussi ainsi la soudaine violence avec laquelle Marchais attaque Pompidou lorsque celui-ci fait un écart en politique étrangère en direction des Américains, comme s'il s'agissait d'une question tout à fait vitale pour les travailleurs. Depuis 1926 et la politique du Comité anglo-russe, la logique de la bureaucratie stalinienne est d'utiliser les partis communistes du monde entier non pas comme instruments du renversement de la bourgeoisie dans les différents pays, mais comme instruments aptes à mobiliser les masses pour faire pression sur la politique étrangère des gouvernements de ces pays et internationalement, depuis 47, sur l'impérialisme américain, afin que ceux-ci aient avec l'URSS une politique de neutralisme, sinon de bon voisinage, sinon de collaboration amicale. La bureaucratie stalinienne ayant assis ses privilèges sur la base d'un certain rapport de forces à l'échelle mondiale, tout changement de ce rapport de forces la menace. Le fin mot de sa politique est le maintien du statu-quo: « le socialisme dans un seul pays ». Non seulement des partis révolutionnaires ne se justifient pas, des groupes de pression pour une politique non-agressive suffisent, mais des partis révolutionnaires seraient dangereux. Secondairement les PC doivent donc être à même de maintenir le statu-quo dans l'autre sens, c'est à dire de contenir les travailleurs de leur pays en cas de crise sociale. Tout l'art de direction des PC doit consister à ne pas être trop à contre-courant des masses pour ne pas en perdre le contrôle, tout en s'efforçant d'empêcher toutes les luttes qui se déclenchent d'entrer dans une dynamique révolutionnaire menaçante pour l'équilibre social, c'est à dire eux-mêmes et leurs chefs. D'où des divergences tactiques au sein des directions sur la meilleure manière de rester fidèles à Moscou dans ce qu'elle demande, ce qui peut amener, dans la période tourmentée que nous traversons, à des choix qui rompent, apparemment, avec la logique stalinienne (comme la réprobation de l'invasion de la Tchécoslovaquie), mais pour mieux, en dernière analyse, la servir. Le seul problème, mais il est de taille, c'est le côté dangereux d'un tel jeu qui n'a plus la rectitude d'antan et qui enfonce un coin supplémentaire dans l'univers des certitudes incontestables sur lesquelles reposait la confiance du militant de base. C'est dans ce cadre aussi que peut s'expliquer l'aide de l'URSS à Cuba et au Vietnam, juste assez pour que la trahison n'éclate pas de manière trop voyante dans les masses et que l'URSS et les PC gardent suffisamment de crédit auprès d'elles pour que l'encadrement au service de leur politique puisse se maintenir, juste assez pour avoir un moyen de chantage efficace sur des directions dont l'indépendance est considérable et les possibilités de contagion immenses vu le prestige acquis, pas sufisamment de toute manière pour permettre par cette aide de déserrer l'étreinte. Si le gouvernement français garde une politique de bonne entente avec l'URSS (le voyage de Brejnev en était un des éléments probatoires), une orientation extérieure relativement indépendante de l'impérialisme US, il n'est aucunement nécessaire de le renverser, surtout avec les risques révolutionnaires qu'une telle opération représente. Même à froid, si tant est que cela soit possible, des problèmes subsistent : qui garantit une orientation non pro-américaine d'un gouvernement Mitterrand dont les attaches sont connues ? Les hésitations des rédacteurs du programme du PS sur la question de l'Alliance Atlantique n'ont pas du tout été appréciées par le PC. Il sait d'autre part que Mitterrand est à l'école de

Mendes-France, qu'il souhaite lui tenir la dragée haute, l'utiliser dans une opération dont il espère garder de bout en bout la direction. Mai 68 a été un révélateur impitoyable à ce propos. Les pièces ont été disposées comme par anticipation, les acteurs se sont mis en place : Mitterrand avec Mendès-France essayant de jouer les révolutionnaires contre le PCF (opération Charléty), s'appuyant sur la CFDT, et lançant l'idée d'un gouvernement provisoire, extra-parlementaire même (pourquoi pas ? ) où quelques strapontins seraient donnés au PCF. Celui-ci répliquant par la mise en avant du slogan (qu'il ressort aujourd'hui, après trois ans d'éclipse) : « gouvernement populaire » sur lequel il manifeste avec la seule CGT le 29 Mai, se décidant à politiser aun port premoriques un mouvement, un peu tard d'ailleurs, et avant tout pour faire pression sur les éventuels partenaires « démocratiques » pour qu'ils lui donnent une place un peu plus en rapport avec ce qu'il représente. Vu le type d'écho qu'eut en URSS dans la presse officielle le mouvement de Mai, il n'est pas évident que le PCF ait cherché sérieusement à abattre celui que « les aspects positifs de sa politique extérieure » rendaient si précieux (6). Il n'en reste pas moins qu'un développement révolutionnaire allant au-delà des limites atteintes en Mai n'était pas à exclure et que, d'autre part, il était évident que la crise ne faisait que s'ouvrir, par conséquent, à ce moment-là, comme aujourd'hui le PCF se devrait de prévoir les pires éventualités (pour lui) et proposer une perspective crédible et dynamique, donc attractive, susceptible d'offrir une solution de rechange au gouvernement en place, solution qui soit le dernier rempart de l'ordre bourgeois en France. Cette solution a été expérimentée dans les périodes chaudes de 1936 et 1945. Les hésitations pour la mettre en avant en 1968, les difficultés de sa mise en place aujourd'hui, prouvent, qu'au-delà du changement de rapport de forces entre les organisations traditionnelles, de nouveaux éléments perturbent le champ politique, des éléments que ni la bourgeoisie, ni les directions traditionnelles ne contrôlent : la nouvelle avant-garde que nous avons aidé à lever et que nous travaillons à rassembler.

J.M. FREYSSAT N.B. Si nous expliquons ici que nous ne prenons pas au sérieux le PCF dans sa volonté d'instaurer le socialisme (y compris dans la conception bureaucratique qu'il en a) nous ne voulons pas dire qu'il n'est pas sérieux de critiquer ce pseudo-socialisme. Il est au contraire important d'en montrer l'inconséquence et l'irréalisme comme le faible pouvoir d'attraction et de contribuer à saper ainsi des justificatifs purement idéologiques de la politique du PCF.

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