La mort de Lukacs a fourni l'occasion de nombreux articles s'efforçant de prendre la mesure de son œuvre. Nous publions ci-après deux articles comme contributions à une discussion sur ce sujet.
La très longue période historique que recouvre les activités politiques et surtout littéraires de Lukacs, la faible partie de son oeuvre écrite qui nous est accessible, rendent difficile de porter sur cette figure originale de la théorie marxiste un jugement un tant soit peu définitif. Sa pensée suivit un itinéraire extrêmement complexe, depuis la philosophie bourgeoise jusqu'à cette « ontologie marxiste » à laquelle il travaillait dans les dernières années de sa vie. Acquis au communisme par la Révolution d'Octobre, il se rallia après la mort de Lénine au stalinisme triomphant - même s'il ne se sentit jamais très à l'aise dans ce cadre -puis il le combattit. Il nous laisse de ce fait une oeuvre foisonnante, complexe et contradictoire, qu'il est impossible de cerner dans les limites de cet article. Il peut apparaitre gênant, pour
I - LA CONSCIENCE DE
Pour les révolutionnaires français, Lukacs, c'est d'abord le Lénine, et Histoire et conscience de classe. Dans ces deux ouvrages, dans lesquels nous voulons voir un enrichissement de la théorie marxiste, d'aucuns n'ont aperçu qu'une expression du « gauchisme théorique des années 20 », dont l'aspect essentiel serait « une surpolitisation de caractère volontariste » (1). Ce n'est pas un hasard si l'école althussérienne, dont le « structuralisme » pseudo-scientifique farouchement anti-dialectique interdit toute pratique politique conséquente, s'attaque à Lukacs. Ayant extrait de l'oeuvre théorique des grands marxistes quelques ouvrages dignes selon eux de figurer dans la noble sphère de la Science et de la Théorie pures, Althusser et ses disciples ont bien pris garde de les isoler de toute pratique, de les considérer « en eux-mêmes », rejetant ce « point de vue de la (1) Nicos Poulantzas, « Pouvoir Politique et Classes Sociales », P. 38.
rendre compte de l'apport de Lukacs à la théorie marxiste, d'isoler de l'ensemble de sa production quelques ouvrages clefs, laissant dans l'ombre quelques livres « regrettables » comme « La destruction de la Raison », apologie philosophique du stalinisme, surtout lorsqu'il s'agit d'un auteur qui insista plus que tout autre sur la nécessité de se placer « du point de vue de la totalité », et de ne considérer la théorie que dans sa liaison avec la pratique politique qu'elle fonde. Nous sommes conscients du caractère extrêmement partiel de cet aperçu sur la pensée et les positions politiques de Lukacs, mais nous pensons qu'il était plus intéressant de montrer en quoi Lukacs est « actuel », plutôt que de faire un panorama de sa vie et de ses livres. CLASSE ET LE PARTI totalité » qui selon Lukacs différencie fondamentalement le marxisme de la science bourgeoise. Sous couvert de dénoncer des déviations historicistes, Althusser, privilégiant la « structure », en vient qu'il le veuille où non à nier que l'histoire, le devenir de la société, la révolution soient « l'âme vivante du marxisme ». On comprend dès lors que, pour ce courant, Lukacs fasse en quelque sorte partie des ennemis à abattre : il se situe exactement à l'autre pôle, ne considérant et n'approfondissant les thèses marxiennes ou léninistes que pour autant que la théorie est « un guide pour l'action ».
a ) La théorie et les exigences de la période.
Si Lukacs, dans les années vingt, s'est attaché à l'analyse du processus de prise de conscience du prolétariat, ce n'est pas par « politisme » (envers de l'économisme).C 'est en fonction des exigences de la période : 1919, date du premier des essais qui composent Histoire et conscience de classe, c'est l'année du Premier congrès de la Ille Internationale, l'année de l'apogée de la vague révolutionnaire de l'après guerre en
+S QUA
Europe. Les années 20, commencement du reflux, sont aussi le début de la période de construction des partis communistes, des différentes sections de l'Internationale : car il ne suffit plus de lutter, il faut vaincre, et pour cela, créer les instruments politiques nécessaires. L'intérêt porté, à partir du
Deuxième congrès de l'IC, aux questions d'organisation, et qui se reflète dans les préoccupations de Lukacs, était en partie fonction de ce fait que la raison fondamentale du recul de la révolution européenne se trouvait dans l'absence de partis révolutionnaires solides, tels que le Parti bolchévik en Russie. Les écrits de Lukacs de cette période ne se séparent donce pas de sa pratique politique propre, au sein du
Parti communiste hongrois, et sont issus directement des problèmes qui se posaient alors au mouvement communiste international, et tout particulièrement hors de la Russie (2). Si
Lukacs se polarise sur l'aspect « subjectif », c'est en fonction de ce qu'il appelait
« l'actualité de la révolution ». Les conditions économiques étaient - et sont encore - mûres pour le passage violent au socialisme, et dès lors c'était bien les conditions « subjectives », à savoir la prise de conscience claire de ses tâches historiques par le prolétariat, la construction du parti qui étaient à l'ordre du jour. La révolution d'Octobre n'avait abouti à la mise en place du premier Etat prolétarien, contrairement à la Commune par exemple, que dans la mesure où Lénine avait forgé un parti solide, capable non seulement de jeter bas la vieille société, mais encore d'assumer la construction de l'ordre nouveau. C'était du niveau de conscience de la classe ouvrière européenne et de la force de son avant-garde organisée que dépendait l'avenir de la révolution mondiale.
b ) La réification
Dans ce cadre, un des sommets de la production théorique de Lukacs est son étude de la réification, comme phénomène fondamental de la société capitaliste. Partant de l'analyse marxienne du fétichisme de la marchandise, Lukacs en explicite les répercussions sur la conscience de classe de la bourgeoisie et du prolétariat. La réification, c'est la transformation des relations entre les hommes en relation entre des choses, constituant des systèmes de lois apparemment indépendants des premières, du fait même du mode de production capitaliste. L'homme s'oppose à son propre travail comme à quelque chose d'objectivité, indépendant de lui, et qui le (2) « La question de l'organisation d'un parti révolutionnaire ne peut etre développée organiquement qu'à partir d'une théorie de la révolution elle même. Ce n'est que lorsque la révolution est devenue la question du jour, que la question de l'organisation révolutionnaire fait irruption avec une nécessité impérieuse dans la conscience des masses et de leurs porte-parole théoriques ». (Histoire et conscience de classe, Remarques méthodologiques.... p. 337).
domine de ses lois. Lui même est « réifié », transformé en chose, dans la mesure où sa force de travail est une marchandise comme une autre. Dans la mesure où l'existence détermine la conscience, « de même que le système capitaliste se produit et se reproduit sans cesse économiquement à un niveau plus élevé, au cours de l'évolution du capitalisme, la structure de réification s'enfonce de plus en plus profondément, fatalement, constitutivement, dans la conscience des hommes. ». Cette conscience elle-même est réifiée, elle apparait à l'homme comme un ensemble de facultés, de propriétés qu'il « possède » comme des choses. Mais cette totale aliénation n'est pas vécue sur le même mode par le prolétariat et la bourgeoisie, du fait de leurs places respectives dans le processus de production. La bourgeoisie en tant que classe ne peut échapper à la structure réifiée de sa conscience et de sa pensée, sauf en se détruisant elle même. « La philosophie classique se trouve donc, du point de vue de l'évolution historique, dans une situation paradoxale : elle vise à surmonter en pensée la société bourgeoise, à éveiller spéculativement à la vie l'homme anéanti dans et par cette société, mais n'a abouti dans ses résultats qu'à la reproduction complète en pensée, à la déduction a priori, de la société bourgeoise ». Et ce, essentiellement, parce que la bourgeoisie, du fait de sa situation dans la société capitaliste, est incapable d'une vision totalisatrice, d'une vision dialectique des phénomènes, incapable de dépasser dans la praxis une pensée « pure », évoluant dans une sphère radicalement séparée de la réalité : c'est ainsi que le kantisme apparait comme la forme la plus achevée, mais aussi qui marque la frontière infranchissable, de la pensée bourgeoise.
Le prolétariat quant à lui, dans la mesure où ses intérêts de classe coïncident avec les intérêts et les buts historiques de la société, est susceptible de dépasser cette réification. « La perspective s'ouvre ici pour le prolétariat de percer parfaitement à jour les formes de la réification en partant de la forme dialectiquement la plus claire (de la relation immédiate du travail et du capital), en y rapportant les formes éloignées du processus de production en les incorporant ainsi à la totalité dialectique et en les comprenant». Sa connaissance de sa position dans le mode de production, débouchant sur une pratique, à l'encontre de. , la pensée bourgeoise, le rend capable de dépasser réellement la réification, en détruisant ses conditions matérielles. « Seule la conscience de classe du prolétariat devenue conscience pratique possède cette fonction transformatrice ».
c ) Conscience spontanée des masses et parti.
Voici donc posées théoriquement les conditions de possibilité de la subversion de l'ordre existant, et de la prise de conscience du prolétariat Si la réification, réalité immédiate nécessaire sous le capitalisme, ne « peut être surmontée que dans la tendance ininterompue et sans cesse renouvelée à faire éclater pratiquement la structure réifiée de l'existence, par une relation concrète aux contradictions se faisant concrètement jour dans l'évolution d'ensemble, par une prise de conscience du sens immanent de ces contradictions pour l'évolution d'ensemble », cet aboutissement ne se produit pas nécessairement, inéluctablement.
La prise de conscience du prolétariat n'est pas mécaniquement produite par la dialectique de l'évolution, qui ne fait qu'en créer les conditions objectives de possibilité. « L'évolution économique objective... ne peut que mettre entre les mains du prolétariat la possibilité et la nécessité de transformer la société. Mais cette transformation elle-même ne peut être que le résultat de l'action libre du prolétariat lui-même », laquelle n'est pas mécaniquement déterminée. C'est en ce sens que Lénine disait qu'il n'y avait pas pour le capitalisme de situation absolument sans issue, qu'il lui resterait toujours une solution économique, pour peu que le prolétariat lui laisse la possibilité de la mettre en pratique. Mais pour que caractère « latent et théorique » de la conscience de classe se fasse réalité et permette d'intervenir dans le processus historique, pour que la conscience spontanée de la classe ouvrière devienne conscience révolutionnaire effective, il faut la médiation d'une organisation, incarnation de cette conscience claire des buts et des intérêts du prolétariat:
Pd ) De Luxembourg à Lénine... Cette relation entre la conscience spontanée des masses et le parti révolutionnaire avait suscité, avant 17, des polémiques très violentes entre Lénine d'une part, Rosa Luxembourg et Trotsky de l'autre, et les différents textes de Lukacs sur la théorie de l'organisation rendent compte dans une certaine mesure de ces divergences. « Rosa Luxembourg a reconnu de bonne heure, écrit-il en 1921 (Rosa Luxembourg, marxiste », in Histoire et conscience de classe, p 63) que l'organisation est bien plutôt une conséquence qu'une condition préalable du processus révolutionnaire, de même que le prolétariat lui même ne peut se constituer en classe que dans et par le processus ». Et plus loin : « Car la force du parti est une force morale, elle est alimentée par la confiance des masses spontanément révolutionnaires, contraintes par l'évolution économique à se soulever, par le sentiment des masses que le parti est l'objectivation de leur volonté la plus intime, quoique pas encore entièrement claire pour elles-mêmes, la forme visible et organisée de leur conscience de classe ». De cette conception, qui certes ne nie pas le moins du monde la nécessité de l'organisation, mais
IONALE 49 surestime la conscience prolétarienne et les conséquences du développement organique,
Lukacs fera, à la lumière des positions de Rosa sur la révolution d'Octobre, une critique très sévère à partir de l'année 22. On peut penser que le reflux de la vague révolutionnaire de l'après-guerre en Europe, et en particulier l'échec des révolutions allemande et hongroise, du fait, en dernière analyse, de l'absence de directions révolutionnaires confirmées, l'ont poussé à se rallier au léninisme le plus strict, les faits ayant montré que la supériorité de Lénine avait été justement de considérer la révolution en marche du point de vue de l'organisation.
La théorie luxembourgiste erronée. de l'organisation procès, du parti comme fruit de la maturation révolutionnaire des masses, reposait sur une surestimation du caractère organique du processus historique, son « spontanéisme » était le fruit d'une conception mécaniste de la relation entre le développement des forces productives et la conscience de classe du prolétariat. Le propre de Lénine avait été de rompre totalement, en ce qui concerne la théorie de l'organisation, avec le fatalisme mécanique qui imprègne encore les écrits de Rosa Luxembourg. Il avait fondé sa conception du parti sur le fait que, d'une part, la conscience révolutionnaire du prolétariat n'est pas le produit mécanique de sa situation de classe, et que, d'autre part, la révolution socialiste n'est pas l'effet mécanique de la maturation des conditions objectives. Le propre de Lénine, et que Lukacs éclaire d'une façon remarquable, c'est d'avoir dégagé le pôle subjectif de la révolution, d'avoir créé l'instrument indispensable de la subversion de l'ordre existant, une organisation fortement centralisée des éléments les plus conscients du prolétariat, et seulement de ceux-ci. Cette organisation était non seulement le fruit du mouvement révolutionnaire des masses, mais encore et surtout son producteur. Si « l'évolution de la conscience de classe prolétarienne. . et celle du parti communiste sont... considérées sous l'angle de l'histoire mondiale, un seul et même processus,... leur croissance concrète n'apparait pourtant pas comme un seul et même processus, il n'y a même pas de parallèlisme direct ». Et encore « le parti communiste est - dans l'intérêt de la révolution » - une figure autonome de l a conscience de classe prolétarienne ».
La supériorité de Lénine sur Rosa et Trotsky, avant 17, et que Lukacs met en lumière dans ses textes sur l'organisation, est d'avoir compris la nécessité de la séparation relative du parti d'avec les masses, de n'y avoir pas vu une tare, tout en en comprenant les dangers, car « la séparation organisationnelle tranchée entre l'avant garde consciente et les larges masses n'est qu'un moment dans le processus unitaire, mais dialectique, de l'évolution de toute la classe, de l'évolution de sa conscience », mais un moment indispensable.
Gc ) Actualité du Lukacs. La façon extrêmement nette dont Lukacs synthétise la théorie de l'organisation, dont il définit la relation,. très complexe, entre la conscience spontanée des masses et l'apport extérieur du parti, et la dialectique avant-garde-masses fait de Histoire et conscience de classe et de Lénine un acquis extrêmement précieux du marxisme révolutionnaire, d'autant plus que, aujourd'hui, la remontée de la révolution mondiale met à nouveau ces problèmes à l'ordre du jour, et de façon de plus en plus urgente à mesure que les conditions objectives « pourrissent ». L'actualité de ces textes, écrits en 22, nous semble justifier la place que nous leur avons consacré dans ce court article, même si leur auteur n'est jamais revenu sur son désaveu de 1924. En 66, dans ses entretiens avec des professeurs allemands, il tenait toujours Histoire et conscience de classe pour un livre dépassé, en quelque sorte fruit de la conjoncture et irrémédiablement historisé. Il nous semble que les événements de 1968, au contraire - et tout particulièrement en ce qui
Il - LUKACS ET
Mais ces textes ont été écrits il y a près d'un demi-siècle, et depuis, beaucoup d'événements se sont produits, face auxquels Lukacs n'a pas eu l'attitude que ses réflexions des années 20 auraient permis d'attendre de lui. Par deux fois, en 24 et en 49, il s'est « auto critiqué », et n'est resté dans le Parti communiste qu'au prix du reniement de son oeuvre selon nous la plus importante. Qui plus est, il a consacré deux volumes (3) à l'apologie de Staline, au travers d'une critique unilatérale et mécaniste de la philosophie irrationaliste du XIXe et du début du XXe siècle. Ne se soumet-il pas, dans cet ouvrage, à la fameuse et simpliste théorie du « reflet », oubliant ces « médiations » sur lesquelles il avait tellement insisté auparavant ? Comment un dialecticien aussi éminent a-t-il pû se plier aux catégories figées, mécanistes, de la « théorie » stalinienne ? Pourquoi un léniniste aussi convaincu n'a-t-il pas rejoint l'Opposition de gauche, dont les thèses étaient la continuation authentique du bolchévisme ?
Cette attitude politique profondément erronée ne fut pas propre à Lukacs; d'autres écrivains brillants, comme Brecht, Sartre dans une certaine mesure, la partagèrent. Elle partait de l'idée fausse qu'il n'existait pas de choix possible, qu'il fallait rester à l'intérieur du stalinisme, tout en pressentant les carences et (3) La destruction de la Maison - L'Arche.
concerne les essais sur l'organisation, lui redonnent une importance très grande, et qui devrait inciter les militants révolutionnaires à l'utiliser mieux. Les trotskystes peuvent être frappés par le fait qu'il ne parle quasiment pas de Trotsky, simplement cité une fois en passant. Mais, pour notre part, nous voyons dans le Lénine une éclatante confirmation de la validité de la théorie de la révolution permanente. La façon dont Lukacs présente, à la lumière d'Octobre, la théorie léniniste de la révolution constitue comme « preuve » du ralliement implicite de Lénine à Trotsky, à partir d'avril 17: son interprétation de la théorie de la transcroissance de l'étape démocratique de la révolution en étape socialiste ressemble à s'y méprendre aux theses que défendait Trotsky depuis 1905. Surtout, le Lénine, tout comme les Remarques critiques sur la critique de la révolution russe de Rosa Luxembourg, atteste la capacité de Lukacs à considérer les théoriciens de la révolution du point de vue de la totalité, c'est-à-dire du lien entre leur principe et leur pratique politique. Ce faisant, Lukacs a su dégager, ce qui est infiniment positif pour les révolutionnaires d'aujourd'hui, la quintessence du bolchevisme.
LE STALINISME les crimes, et que c'était là seulement que l'on défendrait les intérêts de classe du prolétariat. Cette politique était fondée sur la croyance « naïve » qu'il serait possible, au sein même du stalinisme, de louvoyer, de faire passer quelques idées par des canaux détournés. De fait, tous ces intellectuels se trouvaient extrêmement mal à l'aise dans le carcan de la théorie et de la politique staliniennes. Ils étaient incapables de mesurer politiquement l'ampleur de la régression opérée par Staline, d'analyser clairement les fondements et la portée du phénomène, et il leur fut par là même impossible de rejoindre les. rangs de l'opposition, extrêmement faible, et qui tentait d'endiguer le raz de marée de la réactionstalinienne. Ce qu'ils ne virent pas, c'est que non seulement ils se réduisaient à l'impuissance, mais surtout ils cautionnaient l'entreprise stalinienne, redonnaient, par leur situation d'intellectuels, un brillant que, l'idéologie débile de Staline n'aurait jamais eu sans eux, et que, de faisant, ils contribuaient à abuser les masses, sous prétexte de rester dans leurs rangs.
L'attitude politique de Lukacs et de nombre d'autres intellectuels était donc vouée à la faillite, et eux-mêmes le comprirent, un peu tard il est vrai pour la plupart. Il faut, écrivait
Lukacs en 57, « rompre d'abord, de façon décisive, avec le dogmatisme de Staline et de la période stalinienne... en découvrir la cohérence systématique, les fondements méthodologiques, les conséquences pratiques, et dénoncer de la sorte tout ce qui l'oppose au marxisme léninisme » (Préface à « la signification présente du réalisme critique »). Il faudrait voir jusqu'à quel point Lukacs lui même a rempli ce programme, quelle est la portée et quelles sont les limites de sa critique du stalinisme.
Après un départ philosophico-politique foudroyant, Lukacs s'est donc égaré dans le marais stalinien, n'ayant pas échappé aux pressions du milieu et à l'atmosphère étouffante de la bureaucratie. Il ne s'agit pas de minimiser cette attitude. Simplement, une fois écrites et livrées au « public », les oeuvres théoriques vivent d'une vie propre, indépendamment des errances de leurs auteurs, et ce qu'il importe aujourd'hui de retenir de Lukacs, à notre avis, ce sont les armes théoriques qu'il nous fournit pour affronter les tâches révolutionnaires de la période.