La mort d'un penseur, d'un écrivain, n'est pas toujours la meilleure occasion de survoler son œuvre et d'en prendre la mesure. C'est particulièrement le cas de Georgy Lukacs, dont les derniers livres n'ont pas été traduits en français et dont les écrits inédits sont peut-être encore plus importants. Au fur et à mesure de leur édition - et surtout de leur édition en français - la discussion de la place et du rôle du théoricien hongrois se développera. Notons toutefois, comme amorce à ce débat futur, qu'il nous apparaît caractéristique que quasi tous les critiques étudient la pensée de Lukacs sans la mettre en rapport avec son adhésion au stalinisme, ou, en tous cas, sans montrer la cohérence de cette pensée et de cette adhésion, leur commune racine, alors qu'il nous semble falloir chercher jusque dans la pensée de Lukacs communiste des années 20 les failles qui entrainèrent sa capitulation et les limites de son dégagement à l'heure de la « déstalinisation ». En systématisant les bases théoriques de la conception léniniste du parti, Lukacs ne parvenait-il pas à une fétichisation du parti qui devait le précipiter dans le suivisme bureaucratique ? Le parti lukacsien est un parti idéal. Le Parti bolchévik était un parti réel, et la dialectique des rapports parti-classe n'est jamais réglée une fois pour toutes. Lukacs « léniniste » restait un philosophe dont la dialectique était celle des catégories. Son « oubli » de la révolution permanente n'était pas un malheureux hasard, c'était un refus de ses structures mentales à l'encontre d'une autre pensée : celle de la dialectique matérialiste authentique. Un tel point de vue permet de ne pas séparer le jeune du vieux Lukacs, les œuvres de jeunesse des œuvres de la maturité, les œuvres politiques des œuvres esthétiques. Les œuvres « regrettables » apparaissent alors comme un simple développement à la limite de la pensée lukacsienne. Loin de faire progresser le marxisme, la dialectique de Lukacs régresse vers Hegel dans les meilleurs moments, vers le simple mécanisme dans les pires.
Lukacs est-il toutefois un grand critique et un esthéticien marxiste? Comme il est troublant, de prime abord, de le voir rejeter totalement les plus grands écrivains contemporains, de Kafka et Joyce à Beckett et Brecht, ignorer quasi toute la poésie de notre temps (quitte à faire de la poésie une valeur de la prose romanesque) et élever le « réalisme » en un tel absolu que tout autre aspect de l'art lui demeure fermé à triple sceau.
En fait, comme esthéticien, Lukacs développe et achève (avec plus de finesse que ses devanciers) la critique « marxiste » étroite de Plékhanov et. Lafargue, c'est-à-dire une critique qui ne reconnaît à la littérature que des déterminants sociaux et n'est donc marxiste
QUA • qu'au sens où Marx disait qu'il ne l'était pas. Cette critique atteint ses meilleures réussites dans l'analyse des œuvres réalistes (ou à dominante réaliste). Ce qui n'est pas réalisme dans une époque où un auteur peut être ignoré, annexé de vive force (Hoffmann, Dante et « les Grecs » - sic -), et condamné comme tare. Tel est le cas - qui sera le plus sensible à des lecteurs français, pour Stendhal, auquel Lukacs préfère Balzac (1), essentiellement parce que les héros du premier, telle, par exemple, Mathilde de la Mole, du Rouge et le Noir, sont « héroïquement exagérés », « outrés ». S'il leur reconnaît tout de même un réalisme et une nécessité, ce sera l'exception, de non-typique, et la nécessité, purement littéraire, du contraste. Il lui échappe qu'au-delà de la critique sociale, Stendhal poursuit une recherche explicite, celle des voies du bonheur qui est aussi celle de comportements. De cette recherche, Lukacs ne perçoit que le relatif échec : la retraite « épicurienne » finale des héros positifs hors du monde actif, mais il ignore ou néglige l' « expérimentation » romanesque-réaliste en laquelle Stendhal révèle peut-être sa facette la plus moderne, son apport le plus riche d'avenir:
Run roman inachevé, comme Pour Lukacs, Lamiel, dont - fait significatif - il ne parle pas, est sans doute un roman raté, alors qu'on peut y voir l'essai le plus hardi en ce temps, de construction d'un « modèle » idéal-réaliste de femme. S'il est certain que jamais le problème social ne peut être résolu théoriquement en l'absence des conditions matérielles de sa solution pratique, il n'en est que plus saisissant de constater le haut degré d'approche de l'impossible atteint par Stendhal. La critique marxiste de la littérature, telle que nous la concevons, ne saurait ignorer de tels aspects de l'art littéraire dont Lukacs n'a cure.
Inversement Balzac pourtant loué comme le plus haut classique réaliste, est tancé de son « légitimisme », pris comme une catégorie coupée de son activité d'écrivain (2). Lukacs peut écrire : « Balzac ne voit pas cette dialectique du développement objectif de l'économie. En tant que glorificateur légitimiste de la grande propriété aristocratique, il lui est impossible de la voir ». Jugement idéaliste qui inverse la causalité véritable : c'est parce que Balzac ne pouvait pas voir l'issue du développement objectif de l'économie (en somme parce qu'il ne pouvait pas être Marx) qu'il ne pouvait pas être révolutionnaire en dépit de l'aigu de sa vision, ou, plus exactement, en raison d'elle, et que son « réalisme » étendu de l'art à la politique, en faisait un réformiste, en l'occurrence un légitimiste modéré. Lukacs ne dépasse pas en l'expliquant le constat de l'opposition en Balzac de l'artiste réaliste révolutionnaire et du politique conservateur, il n'y voit pas un cas particulier de la situation de tout véritable (1) G. Lukacs, Balzac et le réalisme français, Maspéro éd. (2) On pourra voir un reflet de la coupure établie entre l'œuvre lukacsienne et sa vie politique de grognard stalinien.
artiste - de l'art comme activité sociale spécifique - dans son rapport avec la classe bourgeoise au pouvoir. Restant sur la position mécaniste de la littérature « reflet », il méconnaît la nature du conflit qui oppose la bourgeoisie à l'art, en ce que la classe productrice de marchandise ne peut accepter qu'un art marchandise, un art-pacotille, donc un non-art, d'où le conflit croissant inévitable entre les artistes et leur propre classe. Faute de cette compréhension, Lukacs ne pouvait comprendre le drame d'artistes aussi différents que Flaubert, Proust ou Joyce et, a fortiori, leur art, donc la valeur de leur art.
Par un paradoxe ordinaire à toute démarche non-dialectique, le mécanisme lukacsien débouche sur ce qu'il prétend détruire : la critique de goût. Cette esthétique (telle du moins qu'on peut la déduire des essais, en attendant l'œuvre dernière et inachevée) n'est fondée ni sur une sociologie de la littérature, ni sur une éthique révolutionnaire mais sur des canons préétablis avec lesquels Lukacs n'est même pas conséquent. l. Deutscher, dans la remarquable étude qu'il a consacré à « Lukacs critique de Thomas Mann » (3) a bien montré avec quelle habileté le philosophe combinait ses inclinations les plus subjectives avec la ligne stalinienne des périodes droitières en même temps qu'avec ses concepts théoriques. Un tel poids de la subjectivité se manifeste aussi dans une prédilection pour la littérature allemande qui lui fait adopter deux poids et deux mesures à l'égard des mêmes manifestations littéraires (ainsi, par exemple, quand il critique les pseudo-solutions sociales imaginées par Balzac au problème de la terre, le grand spécialiste de Goethe oublie de mentionner la même aberration en pire, dans les Affinités électives).
Tout ceci constaté, il est évident que seuls des non-marxistes peuvent sacrer une telle œuvre critique « application la plus brillante du matérialisme dialectique et historique à l'esthétique » (J.M. Palmier, Le Monde).
Est-ce à dire que les œuvres de Lukacs sont à jeter aux oubliettes? Non pas, certes. Nous pourrons en apprendre pas mal de choses, et y compris de ses erreurs. Mais il faut comprendre que si Lukacs jouit d'un tel prestige, c'est du fait de l'énorme retard pris par le marxisme en quarante ans d'anémie sous la dalle stalinienne. Il n'y a pas de ciel de la théorie, et aucun homme ne peut élaborer une œuvre théorique correcte en vivant une pratique opportuniste. Tout au contraire, la théorie est le domaine qui n'admet pas la moindre concession, le moindre aménagement, la moindre diplomatie, et où toute déviation accuse sa courbe en se développant et retombe en erreur grave. De ce fait, aucune lecture de Lukacs ne nous paraît pouvoir être fructueuse si elle perd de vue qu'il s'agit d'un homme qui portait volontairement le joug de la « double pensée ».
Michel LEQUENNE (3) In L'enfance de Lénine et autres essais Payot éd.