Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 50

Les perspectives politiques en Italie après les élections

Quatrième Internationale, n° 50 · juillet 1971 · p. 42-44 · 1 930 mots

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Bien que rejetant fermement l'épouvantail d'un coup d'Etat fasciste ou militaire, agité en guise de « justification » de leur ligne opportuniste par les partis ouvriers traditionnels, nous avons depuis longtemps attiré l'attention sur certains développements de la situation, qui peuvent devenir gros de dangers. Ces derniers mois, l'action des fascistes et des néo-fascistes a pris des dimensions extrêmement importantes ; elle a revêtu un caractère systématique et agressif qu'elle n'avait jamais pu avoir auparavant. Tout tend à indiquer que des groupes non négligeables d'industriels et de propriétaires fonciers ont décidé de faire un effort financier important dans cette direction; tout confirme que l'extrême-droite jouit de complicités toujours plus vastes au sein même de l'appareil d'Etat, dans la police et la magistrature. Les évènements de Reggio de Calabre et, dans une moindre mesure, d'Aquila (1) sont par certains aspects encore plus alarmants; pour la première fois depuis la fin de la guerre, des groupes fascistes ont réussi à exploiter, en leur faveur, et de façon hégémonique, des mouvements de mécontentement populaire dans les zones d'influence traditionnelle des partis de gauche. D'autres épisodes, pour être moins criants, ont également permis de noter une résurgence des thèmes et des organisations fascistes dans les couches petites-bourgeoises, épuisées et exaspérées par le prolongement de l'instabilité politique et sociale.

Les résultats des élections du 13 juin, qui s'insèrent dans ce contexte, tirent une autre sonnette d'alarme. Certes, ces élections partielles ont été essentiellement circonscrites dans le centre-sud, et les résultats de Gênes ne semblent pas s'inscrire dans la tendance affirmée en Sicile, à Rome ou à Foggia. Mais, même en tenant compte de cela, la tendance reste claire.

Les bureaucrates du PC font endosser la responsabilité du succès des néo-fascistes à la stérilité du centre-gauche, et à la politique d'ouverture à droite menée par la démocratie chrétienne dans les derniers mois. Il ne fait pas de doute que l'incapacité du centre gauche à réaliser ses projets réformistes est un des éléments principaux de la crise actuelle.

Certains lois récemment votées, comme celles sur les propriétés rurales et sur le logement (qui n'est pas encore passée au Sénat) sont des exemples parfaits de ces solutions de compromis pourri qui, sur le plan politique, ont un résultat diamétralement opposé à celui prévu.

Ces lois, vu leur inconsistance et leur caractère contradictoire, ne satisfont pas les classes qui devraient en bénéficier, si elles ne se mobilisent pas pour faire valoir leurs revendications face aux couches réactionnaires, qui ne perdront pas une occasion de passer à la contre-attaque. Un phénomème analogue a frappé les tentatives de réforme de l'enseignement, de l'université en particulier. Elles devaient satisfaire les exigences les plus élémentaires des étudiants, et n'ont fait, en réalité, que provoquer la résistance sordide des intérêts les plus réactionnaires.

Il faut ajouter que les bureaucrates dirigeant le Parti communiste partagent la responsabilité de cette politique, dans la mesure où ils lui ont fourni une couverture importante (ainsi l'abstention des députés du PC à la Chambre sur la loi sur le logement a été décisive pour la faire passer). Mais, fondamentalement le programme réformiste qu'ils avancent, surtout par l'intermédiaire des syndicats, a des inconvénients analogues à ceux du programme réformiste de centre gauche, dont il ne diffère pas qualitativement. (1) A Reggio de Calabre des heurts importants se sont produits à plusieurs reprises entre les manifestants et la police. Le prétexte de ces actions était le choix de la capitale régionale (Reggio de Calabre et Cantazaro s'opposant dans la compétition). participation de larges secteurs populaires à ces mobilisations ne peut être mise en doute. A la tête du mouvement, on a vu d'abord des éléments conservateurs du PSI, parti au pouvoir, et, de plus en plus nettement,

(2) La manifestation du 30 mai, qui a regroupé était organisée par les directions syndicales, « pour une politique de réformes dans le sud ». En fait, elle a été une démonstration de force du mouvement ouvrier contre les fascistes et les patrons.

Milan, le 12 juin, tous les d'extrême-gauche compris la section de l'Internationale ont organisé une manifestation de 30 000 personnes en soutien à la lutte des travailleurs pour des logements décents, et pour protester contre l'intervention de la police contre les écervelés qui avaient occupé quelques logements pour se réfugier ensuite à l'Université.

débouché réformiste alors que la crise profonde de la société poseenne rend possible et exige une Leur contradiction fondamentale est toujours de mouvement ouvrier un perspective révolutionnaire. C'est pourquoi les opportunistes du PC ne peuvent se soustraire eux-mêmes à l'accusation de stérilité; ils ont renoncé à la lutte révolutionnaire contre le système capitaliste, mais ils ne peuvent pas davantage traduire en pratique leur politique réformiste. Dans cette situation de vide sur le plan politique, il était presque inévitable que commencent à se dessiner des tendances au reflux.

Les manœuvres de division de la démocratie chrétienne, loin de représenter une « erreur » ou un engagement tactique, ne constituent que la réponse à une exigence précise de la classe dominante dans cette phase de la lutte. Ce n'est pas pour rien qu'il y a quelques jours, des arguments analogues ont été formulés par le secrétaire de la démocratie chrétienne, Forlani, et patrons des usines de Lombardie. L'objectif prioritaire pour la bourgeoisie et le gouvernement, c'est le retour à la « normale », en premier lieu le rétablissement de l'autorité par les patronale dans les entreprises qui permettrait un progrès plus régulier de la production. Si cet objectif n'est pas réalisé à relativement court terme, la crise sociale et politique s'aggravera et les tendances à la décomposition sociale s'accentueront ; nous le répétons : il est nécessaire pour la d'éviter ce danger, et ce n'est pas seulement une question d'opportunisme électoral qui a déterminé les positions les plus récentes de la direction démocrate chrétienne. classe dirigeante Les élections du 13 juin ont mis en lumière, surtout en Sicile, à Rome et dans la province de Foggia, l'existence de groupes de capitalistes et de propriétaires fonciers prêts à soutenir les néo-fascistes pour atteindre leurs objectifs, et ont révélé que des couches importantes de la petite-bourgeoisie, populaires dans les zones socialement et économiquement en crise, sont urbaine et certains prêts à offrir couches aujourd'hui une base de masse à cette manœuvre.

Quelles sont les perspectives dans l'immédiat ?

L'hypothèse d'un élargissement de la base gouvernementale avec une ouverture en direction du PC devient encore moins probable que par le passé. Au contraire, la situation est changée en ce qui concerne l'éventualité d'un bloc orienté à droite. Depuis le 13 juin, les organisations fascistes et parafascistes se sont renforcées, elles chercheront évidemment à faire peser toujours plus leur poids d'instrument de répression et d'attaque réactionnaire en marge de l'appareil « légal » d'Etat. Mais le poids du néo-fascisme a aussi augmenté sur le plan politique et parlementaire. Dans le contexte actuel la démocratie chrétienne sera poussée à utiliser de plus en plus cet apport et à le mettre dans ses tentatives conservatrices, contrebalancer les incartades éventuelles des socialistes, soutenues par les communistes. Il est significatif que le leader fasciste Almirante ait fait des propositions dans ce sens, sitôt connus les résultats des élections : il exhorta les siens à faire preuve de sens des responsabilités, et à ne pas s'abandonner à des démonstrations de joie susceptibles de provoquer des incidents. Il est à peine besoin d'ajouter que la complicité dont jouissaient les néo-fascistes dans l'appareil d'Etat risquent d'accroftre encore l'expansion électorale du MSI. Pourtant les conditions pour un changement de cap de la démocratie chrétienne vers la constitution d'un bloc de droite n'existent pas aujourd'hui. Pour cette raison, la coalition de centre-gauche apparaft encore comme la seule solution possible, et la seule voie de sortie, et ce d'autant plus que les revers électoraux de la démocratie chrétienne ont été compensés en partie par les resurais des socialistes, des sociaux-démocrates et des républicains. Mais les conflits s'aiguiseront ridemment dans le centre gauche. Les socialistes, par exemple, vont être contraints de réagir a inforcement de l'extrême-droite, mais dans une direction opposée à celle que prendi inévitablement la démocratie chrétienne.

résultat final ne peut être qu'une orientation plus à droite, étant donné que la consolidation des républicains et des sociaux-démocrates correspond à un renforcement de l'aile modérée. Il est sianificatif que le journal patronal de la Fiat, qui se situe à l'avant-garde du centre gauche, et a flirté à l'occasion avec le réformisme, ait rappelé à l'ordre, dans son commentaire des élections, la gauche de la démocratie chrétienne et les socialistes, en affirmant « qu'on ne gagne pas des voix avec tant de discours et de gestes orientés vers la gauche ».

Cependant il faut se garder d'avoir des réactions trop pessimistes, essentiellement parce que les luttes de ces derniers mois et de ces dernières semaines, à Fiat et à Zanussi ont démontré que la vague ouvrière ne s'est pas retirée, et que les travailleurs des secteurs les plus puissants et les plus avancés ne sont pas disposés à voir disparaître avec l'augmentation des prix et une régionalisation qui augmente les disparités, les conquêtes des années 69-70 ; ils ne sont pas disposés à rentrer dans le rang, à se soumettre à nouveau à la hiérarchie patronale, ni à céder à la menace du chômage. Ils sont prêts à continuer la lutte pour une autre organisation du travail et à consolider les rapports de forces acquis lors des trois dernières années. Tant qu'ils ne seront pas battus ou joués sur ce terrain, l'heure de la victoire des conservateurs ne sonnera pas, et le régime n'en finira pas de se désagréger. l'extrême-gauche à Milan le 12 juin (2), sont autant d'éléments qui permettent de dire qu'il Des manifestations comme celle du 30 Mai à Rome, et la mobilisation puissante de existe de larges possibilités de répondre avec succès à l'attaque des conservateurs et des

Mais il faut préciser les conditions de cette victoire possible. La première est que les luttes en cours et les luttes futures soient menées avec une vision globale de la situation et du rapport de forces. En d'autres termes, il est indispensable de faire tout ce qui est possible pour que les luttes aient un résultat positif, qu'elles soient comparables en partie à celles de Fiat et de

Zanussi. Il n'est pas moins indispensable d'éviter de multiplier les conflits et de provoquer des explosions sans se soucier des débouchés ou des résultats possibles. Des luttes trop prolongées ou trop rapprochées les unes des autres provoquent des phénomènes d'usure et d'exaspération, sur les conséquences desquels il n'est pas besoin de s'étendre dans le contexte actuel. L'exigence d'une stratégie basée sur des revendications à caractère transitoire, à dynamique anti-capitaliste, est encore plus évidente. Les thèmes que nous avons avancés à maintes reprises, sur le contrôle ouvrier, la question du logement, l'échelle mobile et les prix, restent à l'ordre du jour, et il est encore plus important que les travailleurs se défendent face à chaque attaque patronale, et à chaque déformation bureaucratique des organismes démocratiques nés dans les luttes. Face aux agressions fascistes et réactionnaires, il faut se libérer de tout réflexe sectaire et comprendre la nécessité d'une politique de front unique, qui doit inclure évidemment, s'il veut correspondre à sa définition, les syndicats, et aussi les partis opportunistes. Si la gauche révolutionnaire se dirige dans ce sens, elle n'aura pas seulement évité une évolution dangereuse, dont elle aurait été la première victime, elle apparaítra en même temps aux masses ouvrieres comme porteuse d'une solution effective de rechange, sur la voie de la construction du parti révolutionnaire léniniste.

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