« europe et amérique » et « où va l'angleterre ? » de leon trotsky
En un seul volume, deux rééditions (en fac simile) d'œuvres de Trotsky devenues rarissimes ; deux œuvres datées de 1924 à 1926 et bourrées d'enseignements de la plus vive actualité, précédées d'une préface de P.Naville qui fait le point sur l'évolution des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne depuis ce milieu des années vingt (1)
La première guerre mondiale avait bouleversé les rapports de forces entre les puissances impérialistes, et les Etats-Unis en surgissaient comme la première puissance mondiale. Trotsky écrit : « Ce qui, il y a deux ou trois ans, était encore dans le domaine des prévisions se réalise maintenant à nos yeux. Mais ce n'est que le commencement. La campagne du capital financier américain pour la conquête du monde ne commencera réellement que demain. » Il fait le point : « Les Etats-Unis ont placé des capitaux dans l'Amérique Latine qui, du point de vue économique, devient de plus en plus un Dominion de l'Amérique du Nord. Après l'Amérique du Sud, le pays qui a obtenu le plus de crédits est le Canada ; vient ensuite l'Europe. Les autres parties du monde ont reçu beaucoup moins. » ; enfin : « La lutte de l'Amérique et de l'Europe est avant tout une lutte pour la main-mise sur l'Asie. » Dans ces deux discours de 1924 et 1926, l'adversaire principal est désigné, et ses objectifs ; ses méthodes sont mises à nu • les Etats-Unis sont assurés de la suprématie dans le monde capitaliste. S'agit-il d'une « sorte de surimpérialiste », comme le dit Naville ? Oui, à condition d'employer le mot dans un sens tout différent de la conception kautskyste de superimpérialiste, combattue par Lénine dans L'Impérialisme, stade suprême du capitalisme. Pour Kautsky, il s'agissait d'une phase « d'union et non de lutte des impérialismes du amérique" t gleterre?" trotsky monde entier, une phase de cessation des guerres en régime capitaliste, une phase d'exploitation en commun de l'univers par le capital financier uni à l'échelle internationale ». (Lénine Oeuvres complètes, p. 92). Le point de vue de Trotsky, comme celui de Lénine, c'est qu'au contraire cette phase est celle de l'exacerbation des oppositions entre impérialistes : « Les Etats-Unis accaparent progressivement les actions qui leur donneront le contrôle du genre humain. Grande entreprise, certes, mais très risquée. Les Américains ne tarderont pas à s'en convaincre. » (E et A, p.69).« L'Europe dépend de plus en plus de l'Amérique, mais il en résulte que l'Amérique, à son tour, dépend de plus en plus de l'Europe » (p.91). « Plus les Etats-Unis mettent le monde entier dans leur dépendance, plus ils tombent eux-mêmes dans la dépendance du monde entier, avec toutes ses contradictions et ses bouleversements en perspective (..) cette puissance des Etats-Unis est précisément leur point vulnérable ; elle implique leur dépendance croissante à l'égard des pays et des continents économiquement et politiquement instables (...) leur débouchement à l'extérieur introduit dans leur régime économique des éléments de plus en plus nombreux du désordre européen et asiatique. » (pp. 92-93).
A partir de cette déduction théorique, Trotsky recherche l'antagonisme inter-impérialiste fondamental, et le trouve dans l'opposition entre les Etats-Unis et leur principal rival qu'ils sont en train d'évincer et de mettre à la portion congrue : l'Angleterre. Une critique superficielle verrait là une grave erreur de Trotsky : « La guerre éclatera fatalement, car l'Angleterre ne consentira jamais à être reléguée au second rang et à réduire son empire. A un certain moment, elle sera forcée de mobiliser toutes ses forces pour résister à sa rivale. Mais, dans la lutte ouverte, toutes les chances, autant qu'on en puisse juger, sont du côté de l'Amérique (p. 41). Les politiciens anglais, les plus expérimentés du monde en fait de politique internationale, jugèrent bien ainsi de ce dernier point, et c'est pourquoi ils ne firent pas la guerre aux Etats-Unis mais s'inclinèrent devant eux, leur cédèrent la place en se contentant de grogner comme les dogues à qui leur maître enlève le plat de pâtée de la gueule, et courbèrent le dos servilement, jusqu'à cette ultime capitulation de 1962, où un premier ministre conservateur, Macmillan, convoqué comme un valet aux Bahamas par le président des Etats-Unis, dut accepter l'accord de Nassau qui consistait pratiquement à enlever sa puissance atomique au Royaume Uni, livré ainsi définitivement à la « protection » américaine.
Mais la soumission volontaire de la Grande-Bretagne n'invalidait pas le pronostic d'une inévitable nouvelle guerre inter-impérialiste. La cause principale de la docilité anglaise fut le redressement de la puissance allemande. S'il était trop tôt, en 1926, pour deviner le renversement des forces qui n'allait être réalisé que dix ans plus tard Trotsky en percevait toutefois la possibilite : « Si, aujourd'hui, l'Angleterre se relève quelque peu, c'est au détriment de l'Allemagne ; demain ce sera l'Allemagne qui se relèvera au détriment de l'Angleterre » (p. 90). Cette indication, incidente, contenait toute la possibilité d'un pronostic différent, celui que réalisera l'histoire, mais qui confirma la thèse générale de l'œuvre Comme l'écrit Naville : « Il ne faut pas confondre pronostic et prédictions. Ni Marx ni Trotsky n'ont été des prophètes, armés ou non. Mais ils ont été beaucoup mieux : des analystes constamment appliqués à rectifier leur jugement lorsque c'était nécessaire, et qui laissaient à leurs successeurs le soin de formuler de nouveaux pronostics qui doivent connaître à leur tour, parfois, le démenti au moins partiel des événements. Mais sans de tels pronostics, c'est l'action elle-même qui serait interdite au révolutionnaire.»
Et l'action que les deux discours qui composent Europe et Amérique se propose d'impulser, c'est celle des prolétaires d'Europe, que l'écrasante domination américaine conduit à un statut semi-colonial, vers la seule issue positive : celle de l'unification socialiste soviétique de l'Europe.
Au cours des années 20, les bourgeoisies d'Europe faisaient encore fleurir les chauvinismes les plus myopes sur le fumier des champs de bataille de 1914-1918. Depuis la seconde guerre mondiale, I'« européisme » bourgeois s'est épanoui et a pris la forme des accords économiques - péniblement atteints et toujours remis en question - d'une partie de l'Europe sous le pavillon du Marché Commun.
ALE 53 Face à la démagogie de cet « européisme », le mouvement ouvrier traditionnel se partageait entre le suivisme chipoteur des réformistes et la récupération du chauvinisme (en même temps que des drapeaux nationaux) par les staliniens. Les groupes révolutionnaires étaient trop faibles pour porter sur le terrain de l'agitation la perspective alternative, des Etats-Unis prolétariens d'Europe. Aujourd'hui, le mot d'ordre reprend toute son importance et devrait être réintégré dans la pratique internationaliste de notre mouvement. Si les conditions étudiées par Trotsky dans l'annexe à Europe et Amérique, « De l'opportunité du mot d'ordre des Etats-Unis d'Europe », l'essentiel de l'argumentation reste juste. Aujourd'hui comme hier, « la révolution prolétarienne implique l'unification de l'Europe » (p.95).
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Où va l'Angleterre ? est un admirable ouvrage de propagande qui doit demeurer de la plus grande utilité pour l'éducation communiste du prolétariat anglais.
Là encore, le pronostic précis, celui de l'éclatement de la révolution anglaise dans un délai d'au plus quelques lustres, ne s'est pas réalisé. Mais cela n'enlève rien à la valeur de l'analyse, car sa conclusion est entièrement subordonnée à un facteur: « Le rôle et l'importance d'une direction juste du parti communiste, direction qui, au point de vue historique, est le dernier facteur mais qui, par l'importance, est loin d'être le dernier facteur de la révolution prolétarienne » (E et A, p. 14) ; et « Un parti communiste assez fort, assez lié aux masses pour tirer au moment voulu toutes les conclusions pratiques nécessitées par la crise en voie d'aggravation, aura-t-il le temps de se former en Angleterre ? Les destinées de l'Angleterre se résument en ce moment dans cette question » (Où va ..., p. 32).
Ce n'est pas par hasard si Trotsky revient à la charge sur cette « conditiondu parti » : « les qualités révolutionnaires du Parti communiste britannique - s'exerçant bien entendu avec une politique juste - se transformeront au fur et à mesure du développement de ce conflit (avec les chefs du Labour Party) en quantité génératrice de millions d'hommes » (p.173) ; et : « Le Parti communiste ne peut se préparer à son rôle dirigeant que par la critique impitoyable du personnel dirigeant du mouvement ouvrier anglais, en démasquant chaque jour son rôle conservateur, anti-prolétarien, impérialiste, monarchiste, ancillaire, dans tous les domaines de la vie sociale et du mouvement de classe. » A bien des signes, sans doute, pressentait-il la possibilité de ce qui se passa en mai 1926 (deux mois après qu'il eût écrit les derniers compléments de la deuxième édition de son livre) : « Dix jours de
QUA grève générale obligèrent l'Empire britannique à mettre un genou à terre. C'était une première manifestation de la crise du capitalisme britannique (qui) put se tirer de cette épreuve difficile, avant tout grâce à la trahison de la direction des syndicats anglais qui arrêta la grève générale et laissa les mineurs poursuivre la lutte pendant plusieurs mois » (P.Frank, La Quatrième • Internationale, p. 17). Or, un Comité des syndicats anglais et russe avait été constitué peu avant « sous le prétexte de travailler à la reconstruction de l'unité syndicale à l'échelle internationale ». La trahison de la greve par la bureaucratie des Trade Union « exigeait de la part des syndicats russes, la rupture immédiate du Comité anglo-russe et un appel aux travailleurs anglais, les invitant à se dresser contre leur direction. Mais, donnant comme objectif essentiel au Comité anglo-russe la « défense de l'URSS » conçue comme une tâche distincte de la lutte révolutionnaire des masses, Staline continua à maintenir l'existence de ce comité dont l'activité se réduisait, d'ailleurs, à des parlotes, pendant des mois et des mois. Lorsque les militants révolutionnaires du Parti communiste anglais et du mouvement minoritaire dénonçaient les dirigeants réformistes de leurs syndicats, ceux-ci avaient beau jeu de répliquer : « Ce n'est pas du tout l'opinion des Russes dont vous ne pouvez dire qu'ils sont des réformistes et des traîtres. Voyez comme ils sont unis avec nous dans un même comité ». Cette politique désarma et démoralisa le PC anglais... » (P.F. p.17-18). Cette affaire dans laquelle, pour la première fois, la fraction stalinienne dissociait et opposait le sort de l'URSS et celui de la révolution mondiale, et qui fut le premier grand conflit où l'Opposition de gauche rencontra un écho hors des frontières de l'URSS, fut mortel pour un jeune parti communiste travaillant dans les conditions d'un mouvement ouvrier chargé de ces chaînes idéologiques que Où va l'Angleterre mettait à nu. Il est fâcheux que P.Naville n'ait pas cru devoir mentionner dans sa préface ce tournant de la politique internationale de l'URSS, ni, par là même, ses conséquences.
nous d'eugène
Publié dans sa traduction française en 1929, Nous autres (1), enfin réédité est de ces livres qui sont plus connus de réputation que lus, c'est-à-dire fort mal connus. Sa réédition permettra de bien le situer comme étape de la littérature utopiste, et contre-utopiste, celle où l'homme projette son avenir imaginaire ; elle
Nous donnerions une idée erronée de ce livre si nous nous limitions à en souligner les aspects historiques. La place nous manque pour. citer comme il le faudrait maints passages lourds d'enseignements pour nos luttes actuelles. Mentionnons seulement les développements sur la nature et la stratégie de la greve générale (p. 11) ; la politique de provocation destinée à permettre la répression et à intimider les chefs réformistes qui usaient de vieilles lois pour exclure les communistes et les faire arrêter (p. 111),; l'invention du syndicalisme « cadres » comme instrument de la division du mouvement ouvrier (p. 155); les développement sur le centrisme, très éclairants pour comprendre, par exemple, un parti comme le PSU (p. 164 et suiv.) ; il faut en passer... Comme toutes les œuvres de Trotsky, celles-ci sont d'une richesse inépuisable.
Nous ne saurions mieux conclure qu'avec cet avertissement lancé aux réformistes anglais et que nos pseudo-communistes locaux feraient bien de méditer, ceux d'entre eux du moins qui prennent au sérieux l'éternel renvoi de la lutte final au lendemain : « On ne peut bercer de jour en jour les masses avec le verbiage de la transition pacifique, indolore, légale, parlementaire, démocratique, au socialisme, puis les appeler, à la première pichenette sérieuse, à la résistance armée. C'est la meilleure façon de faciliter à la réaction la défaite du prolétariat. Pour se montrer capable d'une résistance révolutionnaire, les masses doivent être préparées matériellement, ainsi que sur le terrain des idées et de l'organisation. Elles doivent comprendre l'inéluctabilité de l'aggravation de la lutte des classes et de sa transformation en guerre civile dans une phase donnée ».
Quand Trotsky écrivait ces lignes, il avait déjà été écarté bureaucratiquement de la direction du parti bolchévik, mais les deux livres que nous venons d'étudier étaient publiés par les éditions de l' Humanité.
(1) Europe et Amérique, Où va l'Angleterre? préf. de P.Naville, (ed. Anthropos). autres zamiatine permettra de juger correctement sa postérité, et d'abord ce 1984 que l'on accuse si souvent de n'être que son plagiat, quoiqu'Orwell n'ait jamais caché çe qu'il devait à Zamiatine tout en le dépassant dans son œuvre d'autant que le Roman de Quat'sous peut dépasser /'Opéra des gueux.
Dans Littérature et Révolution, Trotsky a donné Octobre comme ligne de partage des eaux littéraires. Ce n'était pas arbitraire ou illusion, mais au contraire expression de la compréhension la plus profonde des livre). Seuls des réactionnaires, spiritualistes impénitents, ont pu et peuvent imaginer dissociation et contradiction de ces deux aspects du développement de l'humanité. Le fait qu'ils soient toujours très nombreux aujourd'hui n'enlève rien à l'absurdité de la thèse. Zamiatine précise son rousseauisme décadent en faisant du gros des adversaires de l'Etat unique de tels « retournés à l'état de nature » qu'ils sont velus comme les animaux parmi lesquels ils vivent dans la jungle. Quant à leurs chefs, c'est une « élite naturelle », non déterminée par des intérêts de groupe ou des caractères de classe particuliers, mais seulement par des qualités personnelles. Et si cette opposition n'a aucun autre programme que la « liberté » abstraite, sa victoire, qui reste possible à la fin de l'œuvre, ne peut annoncer qu'une spire d'un « éternel retour» caractéristique du scepticisme petit-bourgeois, caractéristique du scepticisme petit-bourgeois, et dont Semprun préfère la révolution infinie à la révolution permanente.
Dira-t-on que le « biais » par lequel le roman finit par apparaître prophétique ne peut-être un accident, et qu'il a fallu que Zamiatine trouve dans la réalité soviétique des années 20 au moins les germes de sa dénonciation du collectivisme uniformisateur jusqu'à l'inhumain, qu'aux yeux de certains le stalininisme (et le fascisme) réalisèrent comme une épouvantable esquisse d'un avenir possible de l'espèce, variante de l'alternative « socialisme ou barbarie » ? Aucun moment de l'évolution de l'humanité n'est chargé de potentialités univoques. Tout adversaire d'un régime est capable de découvrir en lui des virtualités régressives. Tout le problème est de savoir quel est le degré de probabilité de la réalisation de ces virtualités. En écrivant Nous autres, Zamiatine n'exerçait pas ue extralucidité sur le bureaucratisme à l'état naissant, il ne fisait qu'actualiser l'anticommunisme classique, à base misanthrope, qu'exprimait autrement, au même moment, la Fabian Wells, son maitre et pair en science-fiction sociale, lequel pourtant saura montrer plus d'optimisme au compte de l'avenir humain, dans Mr Barnstaple chez les hommes-dieux.
Il reste que Nous autres fut interdit à la publication en URSS. N'est-ce-pas la preuve que, dans l'hostilité philosophique, déjà les bureaucrates se sentaient dénoncés? Pas de doute que la violence de la censure n'ait été plus clairvoyante que la dénonciation littéraire. Pas de doute non plus que c'est cette censure qui était contre-révolutionnaire et non le livre, car - on ne le dira jamais assez - toute œuvre d'art qui s'oppose (et n'est pas pur et simple appel à la guerre civile) révèle un danger qui, autrement, grandit souterrainement, et permet la réplique. Si Nous autres avait été publié en URSS, il eût pu être l'occasion de mises au point des écrivains, voire des théoriciens communistes, sur l'avenir à construire et ses voies, et, bien que négativement, il eût joué un rôle dans la lutte sur le front culturel. II n'eût, en revanche, garanti de rien, car son abstraction n'en faisait qu'une médiocre arme anti-bureaucratique, et il était si peu de nature à empêcher Staline de dormir que celui-ci permit à son auteur de sortir d'URSS à l'heure où les opposants trotskystes remplissaient les isolateurs.
conséquences nécessaires du tournant de l'histoire. Déjà, ces se manifestaient clairement en R le reste du monde retardait su stalinisme n'allait pas tarder à l'URSS elle-même et à contribue des eaux », mais la frontière de une sûre clef de jugement des moins des œuvres à conscient politique et sociale - que leur révolution prolétarienne.
Trotsky classait Zamiatine pa d'en-deça d'Octobre. Ce critère d pas celui du préfacier de 1 Semprun cans doute parce au' plus grand conséquences ussie alors que • Octobre. Le faire régresser r au « mélange neure, et c'est œuvres - du e signification . rapport à la rmi les auteurs = Trotsky n'est Nous autres, il est lui-même
J.Semprun, sans doute parce qu'il est lui-même un romancier d'en-deça d'Octobre, d'eaux troubles, et qui, à cause de cela, tente désespérément d'associer, en usant d'un rapprochement physique circonstanciel, Zamiatine à Ignace Reiss, et Nous autres aux Notres d'Elisabeth Poretski (2), livre, celui-ci, authentiquement d'au-delà d'Octobre.
Bien que Nous autres ait été inconnu de Trotsky (au moins alors qu'il écrivait Littérature et Révolution), le roman n'a rien qui eût été susceptible d'incliner son jugement de l'auteur : comme les précédentes œuvres de Zamiatine, elle se situe aussi en-deça d'Octobre ; non pas, cependant, comme écrit contre-révolutionnaire - elle est bien trop abstraite pour cela - mais antisocialiste.
On lit, dans le texte, de présentation de l'éditeur que le roman « peut apparaitre aujourd'hui à nos yeux comme doué d'une portée qui, dépassant de loin la réalité du monde soviétique, vise des risques que l'on peut dire universels, et dont nos sociétés occidentales n'ont fait que commencer ces dernières années, semble-t-il, à prendre massivement conscience ». Jean Rostand écrivait, dans ses Pensées d'un biologiste : « Il n'est guère, en science, d'erreur si grossière qu'elle ne doive, un jour, par quelque biais, apparaître prophétique ». Il en va de même en littérature. La contre-utopie de Zamiatine est, dans son fond, une satire vulgaire de la perspective communiste comprise comme un univers de robots. Ses traits de ressemblance avec la société stalinienne (ou avec un autre système totalitaire) sont fortuits, ne tiennent qu'à l'omniprésence d'un Bienfaiteur tout-puissant, et à la volonté étatique de contraindre les contradictions de la vie et de la pensée, trait commun à tous les absolutismes. ce qui, en revanche, contredit a un quelconque prophetisme du livre, c'est que ce communisme de marionnettes est donné comme ayant tout de même réussi à atteindre un très haut degré de développement scientifique et technique, voire réalisé une sorte d'harmonie sociale. Et que l'on n'objecte pas que ce monde se situe à 1 000 ans en avant de nous ; ceci, au contraire, ne fait qu'aggraver la contradiction entre la régression psychique et le progrès matériel (ce dernier, d'ailleurs, vu de façon très timide, et déjà en partie dépassé quarante ans après le
La double filiation de Zamiatine permet de mieux saisir encore les limites de cette œuvre. II y a en effet un zamiatinisme de gauche et un de droite. Celui de droite fleurit avec le Meilleur des mondes d'Huxley, véritable sous-produit de Nous autres, en cela qu'il n'y ajoute rien, mais supprime au contraire le dernier filet d'espoir d'une révolte victorieuse et culbute de satire de la société collectiviste qu'il se veut en caricature involontaire du présent capitaliste.
Le zamiatinisme de gauche, c'est d'abord 1984 (3). On ne peut plus aujourd'hui éviter de penser que si Isaac Deutscher, entre autres, a assomé le pauvre Orwell sous l'accusation de plagiat, c'est moins par admiration de Nous autres que par la volonté de combattre un livre qui lui semblait apporter de l'eau au moulin de l'anticommunisme pendant la guerre froide. Une oeuvre ne peut, cependant, être jugée en fonction de ses lectures abusives. Orwell n'est pas plus responsable de sa lecture anticommuniste que Nietzsche de sa lecture nazie... ou Lénine de sa lecture antitrotskyste. En fait, 1984 transforme Nous autres, et, de l'œuvre anticommuniste fait une œuvre antictalinienne, de l'alerte creuse au péril collectiviste une dénonciation fulgurante du péril bureaucratique. Orwell emprunte il est vrai personnages, péripéties, situations et décors à Zamiatine ; mais il refond et transmute tout : l'avenir millénaire, pessimiste au compte de l'humanité, devient un demain, une menace sur nos têtes contre laquelle il faut réagir; le monde quasi harmonieux, qui justifierait par l'absurde la déshumanisation, fait place à un univers sordide, grimé de contre-vérités de propagande ; le stupide ingénieur robot « communiste », D 503, mute en le très vivant et très déchiré Winston Smith ; 1330, la rebelle machiavélique, que Zamiatine s'empêcher de peindre avec misogynie, se transforme en l'héroïque Julia, parce femme plus capable d'oser et de résister à la réification totale, et qui prend l'initiative d'entraîner Winston ; les rapports des deux couples passent d'un lien sordide à une des plus belles passions des lettres modernes qui permet à Orwell de développer le thème de l'hostilité du stalinisme au fondamental de tous les sentiments humains : l'amour ; l'omni-présence policière étatique, si dérisoire dans le livre russe, s'impose dans l'anglais et nous étreint d'une angoisse insupportable ; la trahison. enfin, obtenue, dans Zamiatine, d'un pantin disloqué par lobotomie, est arraché, chez Orwell, aux deux amants à la fois, par une destruction sadique de ce qui vaut plus que la vie, la dignité, au terme d'un travail sur la conscience dont nous savons le réalisme, et qui, en cela, nous salit tous, malgré l'échec qu'il a subi sur plus d'un. Plus de grimaces comiques, plus de bouffonnerie chez Orwell, c'est, porté à l'absolu, l'expérience vécue du stalinisme. Et si le rayon lumineux semble chez lui se faire plus ténu que chez son devancier (on ne saura pa si Goldste in-Trotsky existe encore ou n'est plus qu'un mythe) au moins ce faible espoir reste-t-il celui de la révolution socialiste authentique.
Le livre de Zamiatine est bien celui d'un « émigré de l'intérieur » (important que cet ex-bolchévik ait quitté le parti en ... 1917) ; celui d'Orwell est d'un militant vaincu mais aui frappe encore avec le tronçon d'arme qui lui reste. Orwell dénonce d'autant plus efficacement qu'il a percé à jour la physiologie du stalinisme. Ses « Principes du novlangue » dénudent jusqu'au squelette la pratique du double langage, expression de la contradiction fondamentale d'un système dont la réalité est à l'opposé de ses principes avoués. Orwell, pourtant, n'a pas perçu que cet équilibre instable dénonçait un édifice parasitaire, a -historique, et n'y a pas vu l'impossibilité de sa durée. Du moins son anticipation ne s'engageait-elle pas pour un avenir lointain, et ses trois super-Etats contiennent-ils une perspective de déséquilibre que l'Etat unique de Zamiatine rendait peu vraisemblable.
Semprun préfacier esquisse une théorie de la littérature nécessairement hérétique à l'égard de tout pouvoir. Généralisation un peu simple ! Elle oublie que le pouvoir révolutionnaire est lui-même hérésie en face des forces encore dominantes du capital impérialiste. Il y a donc hérésie et hérésie, l'une se trouvant vite conservatrice et alliée des forces de réaction. La théorie de Semprun à ce corollaire : « cette contradiction objective (de la littérature avec le pouvoir) n'a jamais été reconnue, sinon par accident ou tactique provisoire et pragmatique aux moments de repli, par aucun pouvoir révolutionnaire du XXème siècle ». Littérature et révolution, pourtant cité, il est vrai de manière ambigüe, au début de la préface, prouve le contraire et nous ne sommes pas prêts à accepter la moindre équivoque à ce sujet à l'heure où le castrisme se souille de l'affaire Padilla. Pour combattre les « doctrinaires de gauche », en enveloppant, sans s'en donner l'air, Jdanov et Trotsky dans la même réprobation, Semprun est trop fraîchement déstalinisé, et son œuvre trop peu hérétique. amiatine n'est pas un héros, et son œuvre n'est pas un phare. Son mérite est plus modeste.
Les utopies et les contre-utopies - c'est leur intérêt pour le critique marxiste - trahissent toujours l'absence d'une issue théorique réaliste pour leurs auteurs et la classe de ceux-ci. Chez Zamiatine, l'absence d'issue est celle de la petite-bourgeoisie timorée qui n'ose prendre le chemin du franchissement des abîmes. Chez Orwell, il s'agit, nous l'avons dit, d'un désespoir, celui d'une période de recul du mouvement ouvrier, mais qui, par sa dénonciation, espère encore. Les deux écrivains sont, à des titres différents, des victimes du stalinisme. Mais c'est de sa passivité que le premier aurait pu être sauvé par les progrès d'une révolution à laquelle il ne participait pas ; le second a lutté et a été écrasé. Cette différence est décisive.
1) E.Zamiatine, Nous autres, ed. Gallimard.
2) E.Poretski, Les Nôtres, « Dossiers des Lettres nouvelles », ed.Denoël, et notre critique, in Quatrième Internationale, No 39.
3) G.Orwell, 1984, ed. Gallimard, et Livre de Poche.
LIVRES RECUS. Ch. Baudelot, R. Establet : L'école capitaliste en France (Maspéro éditeur) E. Lussu : Théorie de l'insurrection (Maspéro éditeur) V. Ernst : Impérialisme au Moyen-Orient (EDI éditeur, Paris) Il Manifesto (Le Seuil éditeur, Paris) Jacques Sadoul : Notes sur la révolution bolchévique (Maspéro éditeur) Victor Serge : L'An I de la révolution russe (petite collection Maspéro) Maurice Dommanget : La Commune (Editions la Taupe, Bruxelles) I. Deutscher : L'enfance de Lénine (Payot éditeur, Paris)