Né des répercussions de la création en
1948 de l'Etat d'Israël sur les luttes de classe au Proche-Orient, le nasserisme, au projet fondamentalement empiriste, a dû dès lors se mouvoir au sein d'une contradiction essentielle, propre au nationalisme petit-bourgeois: comment développer l'assise économique de son pouvoir, comment restreindre par là-même le développement de la bourgeoisie nationale, mais en limitant toute velleite revolutionnaire des masses populaires. Cette peur historique des masses trouva un échappatoire dans la lutte contre le sionisme; cet appel à l'« Union Nationale », autour d'un objectif - la lutte contre Israël seul, la destruction d'un Etat possédant la plus docile, la plus organisée, la plus armée idéologiquement de toutes les armées impérialistes contribua à assurer la stabilité du régime, ainsi que le leadership de Nasser sur l'essentiel du monde arabe. Par la guerre des six jours, la défaite éclair de l'ensemble des armées arabes de Syrie, de Jordanie et d'Egypte, la preuve était faite qu'aucune victoire ne serait remportée sur l'Etat sioniste par une lutte armée conventionnelle, et surtout que la petite bourgeoisie était incapable de mener jusqu'au bout la lutte contre le sionisme. Cette dernière changeait de centre : un mouvement de masse puissant, sous de nouvelles formes organisationnelles, hors des armées classiques, montait sur la scène de l'histoire : la Résistance palestinienne. Jusqu'à la mort du Bonaparte, faillite et échec lamentables ne firent que se renforcer : du soutien à Hussein à la fermeture de la radio palestinienne, de l'acceptation du Plan Rogers au silence lors des combats de Septembre.
L'héritage de Nasser à ses successeurs est ce fardeau de contradictions, d'échecs et d'impasses. Les récentes luttes au sein de l'équipe dirigeante, la défaite du courant représenté par Ali Sabri, le coup d'Etat d'Anouar Al Sadate, doivent être replacés dans ce cadre. Dès la mort de Nasser deux courants au sein même de la petite bourgeoisie s'affrontaient : d'une part, ceux qui, comme Ali Sabri, voulaient garder la question israelo-palestinienne au centre de la politique égyptienne et, en ce sens, restaient fidèles au nasserisme classique ; d'autre part, ceux qui, représentes principalement par Heykal, rédacteur en chef d'Al Ahram, Mohamed
Fawzi et Zakariah Mohiedine, veulent en finir une fois pour toute avec la question palestinienne et aller au plus vite vers une paix globale, définitive avec Israel. Pour ce faire, seul un rapprochement des
Etats-Unis permettrait d'influer quelque peu sur la position d'Israel ; l'impérialisme américain de son côté, modifiant la stratégie employée trois ans durant, a compris qu'outre la tête de pont impérialiste, Israel, un deuxième pilier de politique devait être le nouveau pouvoir égyptien qui, avec les quelques miettes encore crédibles de la démagogie nasserienne, est un intermédiaire commode auprès d'une partie de la Résistance palestinienne, permettant d'atteindre plus rapidement la « paix négociée ».
Ainsi ne s'agit-il pas d'une lutte entre deux courants fondamentalement divergents, totalement contradictoires socialement et politiquement ; ainsi ne s'agit-il pas d'une lutte entre bureaucratie d'Etat d'un côté et bourgeoisie « nationale » de l'autre ; ainsi ne s'agit-il pas d'une lutte entre pro-américains et pro-soviétiques. Si le deuxième courant a vaincu, c'est que seul il offrait des perspectives au capitalisme d'Etat égyptien, donnait des solutions à sa crise. Les « durs », les puristes du nasserisme, étaient objectivement dépassés car, après la défaite de juin 1967 et, surtout, après celle en Septembre 1970 de la Résistance, aucune réédition de ce qui fit jadis la force du nasserisme n'est viable. Qu'ils aient été défaits, après avoir été au départ majoritaires au sein du C.C. de l'Union Socialiste Arabe, n'est donc pas surprenant. De son côté, Sadate, choisi après la mort de Nasser parce qu'il n'appartenait à aucun des deux courants, devant par la suite consolider son pouvoir, ne pouvait qu'aller vers la seconde position, la seule à offrir de nouvelles perspectives, la seule à seule à permettre de sortir du statu quo.
Les deux courants, certes à des degrés divers, étaient partisans de reprendre le dialogue public avec les Etats-Unis. Si la bureaucratie soviétique, conformément à sa politique contre-révolutionnaire de coexistence pacifique, a intérêt au maintien du statu quo — et fut donc par là-même plus proche du premier courant - elle s'est très bien accommodée de la victoire de Sadate. Ce dernier a du signer — ce que Nasser avait toujours refusé — un « Traité d'amitié » entre l'Egypte et I'U.R.S.S., c'est-à-dire un pacte liant indéfectiblement les deux pays. Le capitalisme d'Etat égyptien ne peut oublier combien l'industrie lourde et soutenues par l'Union l'armée Soviétique depuis 67. La signature de ce sont pacte prouve également la faiblesse congénitale du nouveau pouvoir, incapable de mener jusqu'au bout ce qui semblait sa seule perspective politique, la recherche d'une paix définitive passant le rapprochement avec l'impérialisme américain. Il met aussi en évidence la responsabilité de l'Union Soviétique dans le maintien d'une relative «solidité» du pouvoir égyptien, et combien Sadate devra ménager, s'il veut tenir en place, Brejnev et Cie.
Les militants révolutionnaires des pays arabes doivent voir dans la crise au sommet de l'Etat égyptien une nouvelle de la faillite du nationalisme petit-bourgeois, Ce dernier - ou ce qu'il preuve en reste - cherche aujourd'hui clairement à en finir avec la question palestinienne qui, malgré la défaite de septembre, reste porteuse de tous les espoirs de la première manifestation de la révolution arabe. La dynamique de la Résistance dépassait les objectifs qu'elle s'était fixée à l'origine, elle tendait à un bouleversement social des pays frontaliers d'Israel, à partir desquels elle devait combattre. Dépassant limites d'une lutte strictement palestinienne et anti-israélienne, objectivement avant-garde de
Révolution arabe, elle restait subjectivement enfermée dans les cadres étroits du nationalisme petit-bourgeois.
Rompant pourtant avec ce dernier par le simple fait qu'elle tentait d'organiser, de créer un réel mouvement de masse, menant la lutte contre l'impérialisme loin des armées traditionnelles arabes, sa direction majoritaire conservait les mythes charriés par le nasserisme : l'«Union Nationale»› la croyance en un rassemblement de forces sociales contradictoires contre un même objectif, l'affirmation d'un répit de la l'affirmation d'un répit lutte de classe au sein des pays arabes au profit d'un « but supérieur », l'illusion que seul Israël pourrait attaquer et enfin l'impasse d'un combat univoque contre l'Etat d'Israël seul, négligeant les l'impérialisme. masquaient l'analyse mécaniste septembre, la réalité contradiction principale - contradiction secondaire, ainsi que l'emprise de la petite-bourgeoisie sur la lutte révolutionnaire du prolétariat et des paysans du Proche-Orient, fut révélée lorsque définitivemnet se disloqua le Front arabe sacro-saint. Depuis, le cours droitier de ses morceaux éparpillés ne pouvait que s'accentuer : du coup d'Etat d'Assad en Syrie à celui d'Al Sadate, et à l'Union Syrie-Lybie-Egypte-Soudan, caractérisée par un pacte prévoyant une aide mutuelle en cas de soulèvement révolutionnaire. Cours droitier, d'autant plus que toutes les forces vives de la Résistance palestinienne ne sont pas liquidées, et qu'un débat s'amorce au sein d'éléments de gauche, issus de divers mouvements de résistance, se regroupant à partir d'une critique radicale des anciennes directions. Quelle que soit sa confusion, ce débat est positif car il
Run pas vers la construction d'avant-gardes révolutionnaires organisées constitue au Proche-Orient.
Car ce carcan petit bourgeois imposé aux aspirations révolutionnaires des masses populaires arabes ne pourra être définitivement brisé qu'avec la construction de noyaux révolutionnaires, étape vers celles d'organisations communistes révolutionnaires. Seule l'organisation révolutionnaire permet de rompre avec le poids du radicalisme petit bourgeois, de garantir l'autonomie du prolétariat. Il ne s'agit pas d'une
" formule éculée », mais bien de l'instrument indispensable à la rupture totale et définitive d'avec le nationalisme arabe dans ses premières manifestations, dans son incapacité et son impuissance à libérer le Proche-Orient de l'exploitation impérialiste sous toutes ses formes.