Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 49

Une « vérité » qui ne la contient pas !

Quatrième Internationale, n° 49 · mai 1971 · p. 48-52 · 4 228 mots

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Nous avons eu un intense moment de joie en lisant - qui l'aurait cru ? - le No 551 de la revue lambertiste La Vérité. A la page 5 on y lit en effet :

« Nous considérons le stalinisme et son ombre portée pablisme comme des tendances réactionnaires du mouvement ouvrier qui, comme telles, sont entièrement habilitées, dans cadre de la démocratie ouvrière indispensable, à développer leurs vues réactionnaires. Nous ne considérons pas, pas contre, le faux ni les faussaires comme faisant partie du mouvement ouvrier ».

Passons sur « l'ombre portée pabliste du stalinisme », qui, dans le langage hermétique des lambertistes, désigne la lVème Internationale. De la part de gens qui répètent, semaine après semaine, les attaques staliniennes contre le « gauchisme » de la Ligue Communiste, qui, placés devant le choix entre le candidat stalinien partisan du Front Populaire et de la « démocratie avancée », et le candidat trotskyste Krivine qui défendait le programme de la révolution socialiste et de la dictature du prolétariat, se prononcèrent vaillamment pour le stalinien contre le trotskyste, ces mots semblent un tantinet comiques. Mais on sait que les lambertistes ne brillent pas par le sens de l'humour, sauf celui de l'humour involontaire.

Il n'en reste pas moins que La Vérité se prononce fermement contre les faux et les faussaires. Optimistes incorrigibles que nous sommes, nous avons cru un instant que tous les espoirs étaient permis. Les sectateurs de Stéphane Just et de Pierre Lambert seraient-ils donc prêts à en revenir au trotskysme, au marxisme révolutionnaire qui proclame fièrement que seule la vérité est révolutionnaire ? Hélas, trois fois hélas. Trois pages avant cette solennelle déclaration de principe, nous extrayons de la presse lambertiste cette perle exceptionnelle :

« Contre ce pronostic de Marx, l'attaque a été menée, au cours des vingt dernières années, par les théoriciens du « néo-capitalisme » de Mandel au PSU, ou du « capitalisme monopoliste d'Etat » chez les staliniens ... ils n'avaient d'autre but, comme leurs prédécesseurs, que de fonder leur pratique de réformisme sans réforme en prônant les « voies parlementaires vers le socialisme » et la « démocratie avancée » chez les staliniens, les #réformes de structures anticapitalistes » et l'impossibilité de la révolution prolétarienne en

Europe chez ce parangon de l'austrotrotskysme qu'est Mandel » (souligné par nous) (pages 2-3).

Laissons les « réformes de structures anticapitalistes » et le « contrôle ouvrier » pour une autre occasion, puisque les lambertistes nous promettent de nouvelles perles à ce propos. Mais qu'en est-il de l'impossibilité de la révolution prolétarienne en Europe proclamée par. Mandel, selon nos vilipendeurs des faux et des faussaires ? Nous n'avons que l'embarras du choix. En conclusion du 5ème Congrès de la IVème Internationale, réuni en octobre 1957, Germain rédige un Manifeste qui affirme notamment:

« Jamais le capitalisme n'avait mieux montré son rôle foncièrement réactionnaire dans le monde qu'aujourd'hui. Jamais il n'avait ainsi donné la preuve que tout progrès humain exige impérieusement sa destruction. Depuis dix ans, la science et la technique humaines ont progressé à pas de géant. L'automation, la multiplication des techniques industrielles nouvelles, l'utilisation productive de l'énergie nucléaire, voire demain l'utilisation productive de l'énergie solaire, permettraient de réaliser dans des délais relativement brefs le vieux rêve d'abondance de l'humanité. Débarrassés à tout jamais des soucis matériels, les hommes se lanceraient à la conquête de l'espace et des ultimes secrets de la vie, vaincraient les intempéries et les maladies, feraient fleurir les déserts et assureraient à tous les habitants de la planète une existence enfin à la hauteur de la grandeur humaine.

... Pour mettre les acquisitions de la science et de la technique au service de l'humanité tout entière, il faut abolir le système économique absurde qui subordonne la production au profit, et la consommation des larges masses aux revenus que veulent bien leur distribuer les maîtres des trusts et des monopoles. Il faut abolir l'exploitation de l'homme par l'homme et le système d'échanges internationaux basé sur des relations marchandes. Il fa ut mettre les moyens de production entre les mains de la collectivité, assurer le contrôle des producteurs sur les entreprises, dresser l'inventaire des besoins réels de deux milliards et demi de consommateurs et élaborer un plan mondial de développement économique et de bien-être » (Quatrième Internationale, nouvelle série, No de décembre 1957, pages 5-6).

Et plus loin dans le même texte, sous le titre « Pour un nouvel assaut contre les citadelles occidentales du capital » :

« C'est dire que, malgré la haute conjoncture, aussi bien en Europe occidentale qu'aux Etats-Unis, le mouvement ouvrier était de nouveau en mesure de porter des coups très durs sinon décisifs à son adversaire de classe ... Si ces occasions n'ont pas été exploitées, la faute en incombe non aux « conditions objectives » mais à l'impuissance et à la couardise des directions traditionnelles «socialistes » et « communistes », plus que jamais terrorisées par l'idée de devoir dépasser à un moment donné le cadre sacro-saint de la démocratie bourgeoise. Aujourd'hui, au seuil d'une nouvelle récession ... la lVème Internationale appelle les travailleurs de tous les pays capitalistes avancés à s'élever à la hauteur des possibilités socialistes ouvertes par l'agonie du capitalisme » (ibidem, page 10).

Trois ans plus tard se réunit le Gème Congrès mondial de la IVème Internationale. Germain rédige la résolution politique de ce Congrès où nous lisons notamment :

« La grande grève belge de 1960-61, qui s'explique notamment par un lent processus de maturation d'une large avant-garde au sein du mouvement ouvrier, a été déclenchée pour riposter à une première attaque contre le pouvoir d'achat des masses laborieuses. Par son ampleur et sa durée exceptionnelle, et les formes d'organisation et de lutte renouant avec les expériences les plus audacieuses du passé, elle a profondément ébranlé le pouvoir de la bourgeoisie et elle s'est transformeé en réalité en lutte pour la conquête de revendications transitoires, que seul le renversement du gouvernement réactionnaire et son remplacement par un gouvernement ouvrier, auraient pu arracher. Elle a montré les énormes réserves de combativité qui restent disponibles dans toute la classe ouvrière européenne et la nécessité urgente, pour les forces marxistes révolutionnaires, de conquérir au sein du mouvement des masses des positions et une influence telles qu'elles puissent disputer la direction aux réformistes et aux staliniens afin de sauver cette nouvelle vague qui s'annonce d'une nouvelle déception, sinon de nouvelles défaites.

... Le mouvement ouvrier doit montrer sa capacité de passer à l'offensive et d'organiser la lutte pour le pouvoir à travers une lutte pour des objectifs transitoires décisifs ... C'est la tâche des forces marxistes révolutionnaires de permettre, de par leur intervention audacieuse qui profite des développements objectifs et subjectifs maintenant considérablement plus favorables à des luttes d'envergure de la classe ouvrière, au prolétariat européen de surmonter le frein des directions réformistes même de gauche et d'organiser la lutte avec des méthodes et des revendications transitoires qui conduiront vers un mûrissement des conditions pour poser la question du pouvoir » (Quatrième

Internationale, nouvelle série, No 12, mars

1961, pages 20-21).

A ceux qui voudraient suggérer que ces lignes aient été conçues après l'expérience de la grève générale belge de 1960-61, signalons que dans la résolution « Tendances et perspectives de l'économie mondiale », également rédigée par

IONALE 49 Germain et publiée dans le No 11 de Quatrième Internationale (octobre-novembre 1963), nous lisons, en polémique contre la stratégie stalinienne de « coexistence pacifique » et de « compétition économique » :

« Seules des révolutions victorieuses dans les pays capitalistes les plus puissants peuvent, en définitive, rendre « évitable » une guerre mondiale nucléaire » (page 81)

En 1963 se célèbre le Congrès de réunification de la IVème Internationale, Stéphane Just et de Lamber sectateurs de réunification à

Sont refusé de participer. Germain est un des principaux auteurs du document de base adopté par ce Congrès, intitulé « La dialectique actuelle de la Révolution mondiale ». Le chapitre IV est intitulé : « La révolution prolétarienne dans les pays impérialistes ». Nous y lisons ce qui suit :

« Le mécanisme au travers duquel des situations prérévolutionnaires et même révolutionnaires, peuvent surgir dans le cadre des économies capitalistes relativement stabilisées des pays impérialistes occidentaux peut être brièvement exposé comme suit.

Après une première période d'expansion économique rapide nourrie essentiellement par les préparatifs de guerre, par les besoins de reconstruction ... en Europe et au Japon, et par la grande vague de révolution technologique fouettée à la fois par la reconstruction et les préparatifs d'une nouvelle guerre mondiale, les économies des pays impérialistes sont entrées maintenant dans une période où les forces d'expansion s'épuisent lentement et où la concurrence entre les pays impérialistes nouvellement équipés s'exacerbe ... Cette concurrence ... renforcera la tendance inévitable à la diminution du taux de profit moyen ...

En réaction à ces tendances, la classe capitaliste cherchera périodiquement à améliorer ses positions dans la lutte concurrentielle par une diminution du taux d'accroissement des salaires réels, par un blocage des salaires, ou même en tentant de diminuer les salaires réels dans les pays impérialistes où les ouvriers jouissent des salaires relativement les plus élevés. La riposte du prolétariat à ces attaques peut mener à de grandes luttes qui tendront à s'orienter vers des situations prérévolutionnaires et même révolutionnaires, à condition que la classe ouvrière ou au moins une grande avant-garde ait suffisamment de confiance en soi pour mettre en avant la solution socialiste face à la voie capitaliste de direction de l'économie et du pays •..

Ceci n'est évidemment qu'un schéma général dans lequel il faut inclure diverses variantes particulières : la possibilité de la classe ouvrière réagissant violemment à une tentative de limiter ou de supprimer ses droits politiques et syndicaux fondamentaux ... la possibilité d'une rapide réaction à une crise financière ou politique brusque ; la possibilité d'une opposition de masse à une tentative de lancer une nouvelle guerre coloniale ou à des préparatifs généraux de guerre, etc. La question essentielle pour les marxistes révolutionnaires est de lier le programme du socialisme révolutionnaire aux masses par une série de

QUA revendications transitoires correspondant aux conditions spécifiques de chaque pays et par l'existence de liens intimes avec le mouvement de masse » (Quatrième Internationale, No 19, juillet 1963, page 25).

Au 8ème Congrès mondial qui se réunit fin 1965, Germain présente une résolution intitulée « L'évolution du capitalisme en Europe occidentale et les tâches des marxistes révolutionnaires », où nous lisons notamment ce paragraphe :

« Contrairement à tous les réformistes et néo-réformistes et à nombre de courants centristes influencés par eux à la périphérie même de l'avant-garde révolutionnaire, la IVème Internationale répète avec force que la prospérité capitaliste, loin d'avoir résolu « tous les problèmes économiques », laisse subsister suttisamment de contradictions économiques, politiques ou sociales dans la société capitaliste pour rendre objectivement possibles des luttes révolutionnaires qui au renversement du régime capitaliste et à la conquête du pouvoir par le prolétariat. Les contradictions qui subsistent au sein même de cette prospérité et l'instabilité fondamentale de cette prospérité qui débouche périodiquement sur des récessions nationales ou internationales, et les attaques périodiquement inévitables que la bourgeoisie doit déclencher contre le niveau de vie et contre les syndicats les plus combatifs des travailleurs, créent des conditions propices à l'éclatement de. luttes qui, sous l'influence d'une avant-garde large au sein du mouvement de masse, peuvent être transformées en combats offensifs pour la conquête de revendications transitoires débouchant sur une situation révolutionnaire et l'instauration d'organes de dualité de pouvoir » (Quatrième Internationale, No 27, février 1966, page 65).

Finalement, dès le début de la grève de Mai 1968 en France, Germain rédige un appel du Secrétariat Unifié aux travailleurs de France et d'Europe qui s'intitule : « Vivent les barricades de Paris ! En avant pour la révolution socialiste en Europe » (No spécial de Quatrième Internationale, mai 1968).

Le moins qu'on puisse dire, c'est que la bête noire des lambertistes avait de la suite dans les idées. Tous ces textes reflètent une même analyse, une même perspective, dont la vérification en décembre 1960 en Belgique, au • printemps 1965 en Grèce, en Mai 68 en France, pendant le « mai rampant » en Italie, ne doit plus être soulignée. Peut-on caractériser toutes ces citations comme cherchant à démontrer « l'impossibilité de la révolution prolétarienne en Europe » ? Non. Ces citations démontrent-elles pas que Germain-Mandel s'en imperturbablement à prédire la possibilité et même l'inévitabilité de révolutions socialistes en Europe, malgré la croissance évidente des forces productives ? Oui, elles le démontrent. Que représente dès lors l'affirmation que Mandel a fondé sa pratique sur « l'impossibilité de la révolution prolétarienne en Europe » ? Elle représente un faux pur et simple, un faux et une calomnie.

Ceci n'est évidemment qu'un schéma général

Mais il y a un mais. Les sectateurs de Stéphane Just et de Pierre ne parlent pas de textes, ils parlent du but. Ici, la méthode de faux, usages de faux et calomnies systématiques acquiert toute sa signification « historique ». La filiation éclate au grand jour.

Trotsky écrit-il jour après jour, contre les ennemis de la révolution d'Octobre et les confusionnistes de toute sorte, qu'il faut défendre I'U.R.S.S. contre l'impérialisme ? Qu'importe : ses écrits ne sont qu'un camouflage pour cacher son véritable but : la restauration du capitalisme en U.R.S.S. Mandel écrit-il jour après jour que, malgré toute la croissance, toute la « prospérité » apparente du néo-capitalisme, une révolution socialiste est possible et inévitable ? Qu'importe : ses écrits ne sont qu'un camouflage pour cacher son véritable but : fonder l'impossibilité de révolutions socialistes en Europe, et empêcher Stéphane Just de construire la lVème Internationale et de diriger le prolétariat mondial jusqu'à la victoire finale.

Cette méthode de raisonnement ne se rencontre ni chez Marx, ni chez Lénine, ni chez Trotsky. Elle a un auteur bien connu. Faut-il donc conclure qu'en mimant la politique des staliniens, les sectateurs de Just et de Lambert en sont amenés fatalement à mimer aussi leur méthode :

« Nous considérons le stalinisme et son ombre portée ... comme des tendances réactionnaires du mouvement ouvrier qui, comme telles, sont entièrement habilitées, dans le cadre de la démocratie ouvrière indispensable, à développer leurs vues réactionnaires. Nous ne considérons pas, par contre, le faux ni les faussaires comme faisant partie du mouvement ouvrier ».

Quel magnifique auto-portrait involontaire les éditorialistes lambertistes ont donc tracé ici ! Qu'attend le Comité Central de l'O.C.I. pour chasser de ses rangs les auteurs de ces faux et calomnies vulgaires ?

S'attaquer à Mandel, passe encore. Mais s'attaquer à Marx.... La motivation des lambertistes n'est pourtant pas plus difficile à démonter que leur argumentation. Comme tous les sectaires, sont des opportunistes, conscients de leur inclinaison au péché, qui tremblent de succomber une fois de plus devant la tentation : si l'on admet que les forces productives n'ont pas cessé de croître, on devrait abandonner toute perspective de révolution socialiste mondiale. Puisqu'à aucun prix, nous ne désirons abandonner cette perspective, il faut donc proclamer que les forces productives ont cessé de croître.

En vain leur expliquera-t-on l'ABC : il n'y a aucun lien mécanique entre un déclin des forces productives et la possibilité d'une révolution sociale ; ni la grande révolution française ni la révolution russe d'Octobre n'ont été précédées par des époques historiques marquées d'un déclin des forces productives; ce qui rend possible une période de révolution sociale, c'est le conflit entre le développment des forces productives et les rapports de production existants. Lorsque Marx écrit qu' « une formation sociale ne disparaît jamais avant que soient développées toutes les forces productives qu'elle est assez large pour contenir », il s'agit exactement de la même chose : car une période de révolution sociale se manifeste précisément par l'impossibilité croissante de la formation sociale à contenir les forces productives qui se développent en son sein; d'où l'instabilité générale et permanente, la possibilité de brusques revirements et d'explosions, même en pleine prospérité, etc. Nos sectateurs, qui tremblent devant leurs rêves coupables, s'en tiennent à leurs formules, plus simplistes et plus rassurantes, comme de pieux croyants à la magie des incantations. Même s'ils se ridiculisent en niant l'évidence ...

C'est leur droit. L'erreur, même comique, est compatible avec la démocratie ouvrière, dirions-nous en citant notre source nouvellement préférée, La Vérité. Mais ce qui n'est pas leur droit, c'est de falsifier Marx. Or c'est ce qu'ils sont amenés à faire.

Pour démontrer que leur conception des « forces productives qui ont cessé de croître » relève de l'orthodoxie la plus pure, ils citent un extrait des « Grundrisse » (Fondements de la critique de l'économie politique) de Marx. Le VOiCI :

« Les forces productives matérielles déjà présentes, déjà élaborées sous la forme du capital fixe, comme le pouvoir de la science, comme la population, etc., en bref toutes les conditions ... de la reproduction de la richesse, c'est à dire l'enrichissement de l'individu social - que le développement des forces productives suscité par le capital lui-même dans son développement historique arrivé à un certain point, le capital, c'est à dire le travail salarié, entre dans le même rapport avec le développement de la richesse sociale et des forces productives que les corporations, le servage, l'esclavage, et est nécessairement arraché comme une chaîne. La dernière forme de servage que prend l'activité humaine, celle du travail salarié d'un côté, du capital de l'autre, est alors dépouillée, et c'est le résultat même du mode de production correspondant du capital ... Dans des contradictions acérées, des crises, des crampes, s'exprime l'inadaptation croissante du développement productif de la société à ses conditions présentes de production. L'anéantissement violent du capitalisme, non par des rapports qui lui seraient extérieurs, mais comme condition de son propre maintien, est la forme la plus frappante sous laquelle avis lui est donné d'avoir à s'en aller et à céder la place à un stade supérieur de la production sociale » (page 635 de l'édition allemande).

A ce texte, certes difficile mais pas obscur, les éditorialistes de La Vérité (que le papier est patient !) ajoutent le commentaire suivant, vraiment remarquable :

« Contre le pronostic de Marx, l'attaque a été menée, au cours des vingt dernières années, par les théoriciens du « néo-capitalisme » de Mandel et du PSU, ou du « capitalisme monopoliste d'Etat » chez les staliniens. Confondant délibérément la notion marxiste de forces productives » - que le texte que nous venons de citer éclaire d'ailleurs en les définissant comme la capacité d'

« enrichissement de l'individu social » - avec celle du montant de la production ou du taux

IONALE 51 d'accumulation du capital ; annonçant à sons de trompe que nous vivions une nouvelle phase de « croissance impétueuse » des forces productives, ignorant,comme un élément négligeable, le rôle titanesque nouveau du militarisme, qu'avait déjà mis en lumière Rosa Luxembourg, dans l'absence de crises majeures de l'économie capitaliste depuis trente ans ... ils n'avaient d'autre but, comme leurs prédécesseurs, que de fonder etc ... » (voir fin de la citation plus haut) (pages 2-3).

Commentaire remarquable disions-nous, car nous sommes en présence de quatre faux dans une seule phrase, véritable record mondial de la falsification !

1 ) « Ignorant comme un élément négligeable le rôle titanesque nouveau du militarisme ». Faux manifeste : voir l'extrait cité plus haut de la « Dialectique de la Révolution mondiale ». On pourrait en citer une dizaine d'autres du même acabit.

2) « Contre le pronostic de Marx » : mais le texte que nos imprudents lambertistes se sont empressés de citer, sans le lire attentivement, n'est pas du tout un pronostic: c'est une analyse des crises périodiques de surproduction, il s'applique à la situation contemporaine de

Marx autant qu'à celle d'aujourd'hui. Il fait partie d'une section des Grundrisse consacrée à la chute tendancielle du taux de profit, qui se manifesté notamment, pour Marx, dans les crises périodiques et dans le mécanisme de destructions périodiques de capitaux pour conserver le mode de production capitaliste.

Pour Marx ces crises périodiques, dès le milieu du 19ème siècle, sont le memento mori du mode de production capitaliste. Si nos pauvres lambertistes avaient lu attentivement la dernière phrase de leur propre citation (qui se réfère explicitement à l'anéantissement périodique du capital comme condition de son propre maintien), ils auraient compris de quoi il s'agit et auraient évité cette énorme bévue.

3) Marx définirait le développement des forces productives sous le capitalisme comme

« capacité d'enrichissement de l'individu social ». Extraordinaire conclusion, extraordinaire apologie du capitalisme ! Marx n'aurait jamais pensé qu'on lui attribuerait un jour une telle énormité. Ce qu'il dit, c'est que le développement des forces productives matérielles déjà élaborées sous la forme de capital fixe, comme pouvoir de la science, comme population, etc., crée les conditions de l'enrichissement de. l'individu social. Mais ces conditions ne seront, d'après Marx, réalisées que par l'abolition du capitalisme, l'avènement du socialisme. Loin d'identifier

« forces productives » et « enrichissement de l'individu social » sous le capitalisme, Marx proclame que les deux s'excluent mutuellement sous ce mode de production, non seulement au

20ème mais même au 19ème siècle. En veut-on la preuve ? Voici ce que nous lisons dans ces mêmes Grundrisse :

« Dans quelle mesure il (le capital), alors qu'il a tendance à accroitre les forces productives de façon démesurée, uniformise, limite, ete en meme temps egalement ia force productive principale, l'homme, voilà ce qui n'a pas sa place à cet endroit-ci » (page 325).

Les lambertistes connaitraient-ils si peu Le Capital qu'ils ignorent que Marx a accusé le capitalisme de son époque (et non seulement celui de la notre) d'user, de saper, de manière destructive, les deux bases de la richesse, la nature et les hommes ? Les voilà amenés dans cette position inconfortable, où il leur est devenu impossible de défendre leur thèse absurde sur la stagnation des forces productives, sans embellir le capitalisme du 19ème siècle et, chemin faisant, falsifier outrageusement la pensée de Marx.

4) Marx rejetterait l'identification des forces productives avec le « montant de la production » ou « l'accumulation du capital ». Mais Marx nous donne dans les Grundrisse, à des dizaines d'endroits, une définition précise des forces productives : il les identifie avec la productivité du travail, qu'il fait dépendre essentiellement du capital fixe (donc de l'accumulation du capital ! ). Au début de la citation que les infortunés éditorialistes ont eu le mauvais goût d'appeler à l'aide de leur dogme absurde, Marx affirme: " Les forces productives matérielles déjà présentes, déjà élaborées sous la forme du capital fixe ». Mais les Grundrisse contiennent tout un long passage (de la page 239 à la page 249) consacré au problème des forces productives et de leur accroissement, et nous n'avons que l'embarra du choix pour les citations : page 242 : « La valeur du capital ne croît donc pas dans la même proportion dans laquelle s'accroit la force productive, mais dans la proportion dans laquelle l'accroissement de la force productive, le multiplicateur de la force productive, divisent (signifie ici « réduisent ») la partie de la journée de travail qui exprime la part appartenant à l'ouvrier ». page 246 : « Plus le capital est déjà développé, plus il a déjà créé de surtravail, et plus terrible (sic) doit être la manière dont il développe la force productive, pour pouvoir assurer sa propre mise en valeur même dans des proportions réduites ... ». page 247 : « Comme tendance illimitée à l'enrichissement, il (le capital) tend vers un accroissement illimité des forces productives et le suscite effectivement. Mais d'autre part, tout accroissement de la force productive du travail ... représente un accroissement de la force productive du capital, et du point de vue actuel, elle n'est force productive du travail que dans la mesure où elle est force productive du capital ».

Et puis cette belle phrase de la page 636 que Marx écrit en anglais : « II s'ensuit que le plus haut développement de la force productive, ensemble avec la plus grande expansion de la richesse existante, coïncidera avec la dépréciation du capital, la dégradation de l'ouvrier, et un épuisement plus prononcé de ses pouvoirs de vie ». Vous avez bien lu, pauvres exégètes lambertistes: le plus grand développement des forces productives correspond pour Marx, sous le capitalisme, avec une dégradation de l'ouvrier, non seulement aujourd'hui, mais dès les origines du capitalisme, et dès l'époque de Marx.

Cessons de citer. La thèse selon laquelle une augmentation de la production, un accroissement de la productivité du travail, un bond en avant de l'accumulation des capitaux, pourraient signifier une stagnation ou un recul des forces productives, était est et sera totalement étrangère à la théorie marxiste. La pratique selon laquelle on peut falsifier les textes, ceux de Marx ou ceux de Mandel, calomnier les adversaires politiques, leur attribuer des opinions que non seulement ils n'ont jamais professées mais qu'ils ont même systématiquement combattues pendant vingt ans, est contraire aux principes élémentaires du marxisme et de la démocratie ouvrière. Aussi longtemps que les militants de l'OCI ne rappelleront pas à l'ordre ceux qui s'adonnent à ces pratiques staliniennes, leurs efforts pour construire un mouvement révolutionnaire resteront stérilisés. Ils doivent avoir bien peu de confiance en leurs propres opinions pour s'abaisser à ces pratiques, à mettre au pilori systématiquement et à bannir du mouvement ouvrier.

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