les socialistes et la guerre de richard gombin
Avis que le rot et eyalement le mouvement trotskyste donnent lieu à de multiples travaux d'historien, l'histoire de la social-démocratie française dans la période entre les deux guerres mondiales est un sujet peu couru. On se trouve face à une organisation qui accéda au gouvernement sur un mouvement de masse quelques années avant la guerre pour connaître, après celle-ci, une érosion quasi-permanente. Ceci explique peut-être le peu d'attrait provoqué par un sujet comme la social-démocratie française.
L'auteur du livre, R. Gombin, a limité son sujet à la politique étrangère, qui ne permet pas de saisir avec précision les liens du Parti socialiste avec la classe ouvrière et les classes moyennes et les raisons de leur détérioration, mais qui précise plutôt les rapports de ce parti avec le capitalisme français.
La politique du parti socialiste en France entre les deux guerres mondiales s'explique très simplément sur l'arrière-fond constitué par la politique et les perspectives du capitalisme français pendant cette période.Ce fut tout d'abord, après 1918, livresse de la victoire. Quelle ivresse ! Tous les problèmes allaient être résolus sans difficultés puisque « le Boche paiera ». L'ivresse dura longtemps en dépit de quelques ennuis de parcours ; même l'échec de l'occupation de la Ruhr en 1923 ne parvint pas à dégriser de larges couches de la bourgeoisie et de la petite-bourgeoisie françaises. Il fallut l'arrivée de Hitler au pouvoir pour qu'elles s'aperçoivent qu'une « victoire » qui avait coûté un million cinq cent mille morts et autant de blessés et d'infirmes était illusoire et que le capitalisme français, une fois le traité de Versailles déchiré quinze ans après avoir été signé, se trouvait devant le dilemme : ou bien refaire une guerre sans savoir avec certitude et à quel prix il pourrait reconquérir la position en Europe qu'avait assurée ce traité, ou bien s'entendre avec « l'ennemi héréditaire » mais en acceptant de se trouver au second rang par rapport à lui. Les débats de politique étrangère qui divisèrent le capitalisme français de 1933 à 1939 se situaient dans ce dilemme qui ne fut pas explicité en ces termes par ceux qui les menaient ; ils furent tranchés pour un certain temps du moins par 'invasion allemande de 1940.
Le livre de R. Gombin permet de voir comment la social-démocratie française refléta les tendances de son propre capitalisme dès que la scission de Tours fut consommée. Le Parti socialiste fut, certes, un peu moins enivré que la bourgeoisie française ; il ne voulut faire payer aux allemands des « réparations » que dans une mesure « raisonnable ». Les subtilités juridiques de Bium s'exercèrent très largement dans ce domaine. Après 1933, le Parti socialiste connut dans son sein des divergences similaires à celles qui divisèrent les partis bourgeois ; Il eut ses « munichois » et ses « anti-munichois ». La guerre et la débâcle de 1940 provoquèrent des déchirements de ce parti qui pesèrent fort lourd sur son avenir après guerre.
La partie du livre de Gombin consacrée aux tendances qui existaient au sein de la S.F.I.O. comporte quelques faiblesses. Tout d'abord relevons l'erreur commise quand il écrit : « L'alliance russe (il s'agit de la déclaration Laval-Staline de mai 1935) porte aussi un coup mortel au groupe trotskyste » (page 195). S'il est vrai que la déclaration Laval-Staline et, en liaison avec elle, la formation du Front populaire impliquaient l'exclusion des trotskystes de la S.F.I.O. dans laquelle ils n'étaient entrés que pour une brève période, il n'est par contre pas vrai qu'elle leur porta un « coup mortel » : les trotskystes sortirent de la S.F.I.O. plus nombreux qu'ils n'y étaient entrés. Par leur activité dans le Parti socialiste, ils gagnèrent des forces nouvelles, en premier lieu la Jeunesse Socialiste de la Seine, en dépit de l'intervention directe des dirigeants de la Jeunesse Communiste de l'Union Soviétique venus exprès à Paris pour dissuader les jeunes socialistes de se tourner vers le trotskysme et la I Vème Internationale.
D'autre part on ne peut vraiment considérer le groupe qui publiait le Combat marxiste comme relevant de la gauche social-démocrate, en dépit de quelques propos de gauche de sa chroniques politi de marx engels
Récemment, Maurice Dommanget, uans son Introduction du marxisme en France (1), nous montrait combien tardivement, lentement, à petites doses et à petits tirages, les œuvres de Marx et Engels avaient atteint le mouvement ouvrier français. Ceci explique bien des choses. Aujourd'hui que la grande majorité des militants se réclame du marxisme, et après les alentours d'un siècle de leur rédaction, ces œuvres comportent encore des continents mal connus, voire inconnus. La bonne foi marxiste des puissants mouvements qui se couvrent de cette étiquette est jugée par leur malthusianisme à l'égard des œuvres de leurs maîtres prétendus. En France, le Parti socialiste SFIO s'est signalé par une indifférence totale en la matière, comme à tout ce qui pouvait servir à l'éducation politique et théorique. Les Editions sociales, qui dissocient Marx et Engels contre leur vœu, publient à pas de tortue. Et si les œuvres économiques ont plusieurs bonnes 1 - M. Domanget - L'Introduction du marxisme en France (Editions Rencontre, Lausanne) et critique in IVè Internationale (n*39, septembre 1969)
part. C'était essentiellement un groupe d'un anti-communisme et d'un anti-soviétisme forcenés. Enfin, on ne peut expliquer la division dans la « Bataille socialiste » essentiellement par les divergences entre Zyromski et Marceau Pivert en politique étrangère. La tendance Pivert était hétéroclite dans ce domaine, tandis que Zyromski évoluait personnellement en direction du PCF.
Souhaitons que l'auteur du livre, R. Gombin, dont nous avons apprécié le court ouvrage qu'il a consacré à Mai 68, Le projet révolutionnaire, travaille sur l'histoire générale du Parti socialiste dans la même période ; nous ne doutons pas qu'il rectifiera les quelques erreurs mentionnées et qu'il mettra en lumière les raisons profondes qui provoquèrent: par la suite le déclin de ce parti.
Pierre FRANK. (1) Les socialistes et la guerre. La S.F.I.O. et la politique étrangère française entre les deux guerres mondiales (Edition Mouton, La Haye). co militaires éditions, leur isolement des œuvres politiques tend à perpétuer auprès de plus d'un l'illusion déformante que le marxisme est essentiellement de l'économie. De ce point de vue, la parution du tome | des Ecrits militaires (2), que complète provisoirement La Guerre civile aux Etats-Unis (3), corrige un grave astigmatisme politique.
Le premier titre pourrait tromper de deux manières contradictoires : 1) Aussi copieux que soient ces volumes, il s'agit pourtant de choix qui ne peuvent donner lieu à une lecture exhaustive, même des seuls problèmes militaires des époques considérées, que complétés par celle de la correspondance et des œuvres politiques telles qu'elles furent ubliées par les editions costes
.) Une partie seulement des textes rassemblé là ont droit au titre d'œuvres militaires au sens strict - il s'agit alors, la plupart du temps, d'écrits d'Engels qui s'y révèle un extraordinaire
2 - Marx et Engels - écrits militaires
Tome 1 (Editions de l'Herne)
3 - Marx et Engels- La guerre civile aux
Etats-Unis (10/18)
stratège, mais, malheureusement n'eut guère l'occasion d'exercer pratiquement ses talents ( la Commune aurait été une de ces occasions, mais « Engels ne put accepter l'offre de diriger les forces armées de la Commune, parce qu'à la première défaite il eût été suspecté d'être un agent prussien » or, dit-il, « aucun général ne peut remporter la victoire en gagnant toutes les batailles »).
Il est évident, toutefois, que, pour Marx et Engels, le militaire n'était qu'un aspect du politique et de l'économique et qu'isoler les textes purement militaires aurait été artificiel -dans la mesure où cela aurait été possible - et aurait donné une idée erronée de la place de ces préoccupations dans leur œuvre. Cette place, Roger Dangeville, éditeur, introducteur et annotateur remarquable des deux ouvrages, a parfaitement raison de l'affirmer essentielle, car non seulement c'est au niveau politique que les découvertes et synthèses historiques et économiques de Marx et Engels prennent leur sens ultime, et, d'interprétation du monde, deviennent instrument de sa transformation, mais encore, cette politique nouvelle, celle qui arme la classe prolétarienne et devient sa politique de classe, son arme, ne peut culminer que dans la violence organisée, la guerre de classes.
Il n'est pas difficile de comprendre pourquoi ces textes-là sont pour une large part demeurés inédits : tous les épigones, tous les traîtres commencent par rejeter les conséquences et les conclusions du marxisme, commencent par renoncer au renversement violent du pouvoir bourgeois et à l'instauration par la guerre civile du pouvoir ouvrier. Ils doivent donc occulter l'enseignement marxiste en ce domaine. Parmi ces semi-marxistes, de chaire universitaire et de colloque, ne citons que le plus éminent, L. Goldmann, sur les écrits duquel nous aurons à revenir (4), et qui, que comprenant parfaitement dans l'histoire les avantages de la révolution la plus radicale (la révolution française par exemple) à l'encontre de la voie lente des demi-mesures inachevées lla voie bismarkienne en est le type) et y voyant même un élément d'explication de la victoire ou non du fascisme (ce qui est sans doute d'un déterminisme abusif), n'en largua pas moins la perspective de révolution prolétarienne dans les pays avancés, en prêtant à Marx l'idée que celle-ci ne saurait être que la conséquence de la paupérisation absolue. Les Ecrits militaires prouvent que cette conception, très répandue, mais mal acceptable d'un homme d'une culture marxiste aussi étendue que Goldmann, ne peut qu'abusivement être attribuée à Marx et Engels qui fondent tout autrement la nécessité de la violence de classe et de la guerre civile : « Ce qui distingue la bourgeoisie de toutes les classes qui régnèrent jadis, c'est cette particularité : au cours de son développement, il y a un tournant à partir duquel tout accroissement de ses moyens de puissance économique - donc en premier lieu de ses capitaux - ne fait que contribuer à la rendre de plus en plus inapte au pouvoir politique. C'est que derrière la grande 4 - Lucien Goldmann - Marxisme et Sciences humaines (collection Idées, NRF)
IONALE 55 bourgeoisie, il y a le prolétariat ». (Engels, préface La Guerre des paysans), et, « le prolétariat ne peut conquérir son pouvoir politique - seule porte ouvrant sur la société nouvelle - qu'au moyen d'une révolution violente. Mais, pour qu'au jour de la décision, le prolétariat soit assez fort pour vaincre, il est nécessaire qu'il se constitue en parti autonome, un parti de classe conscient, séparé de tous les autres et opposé à eux. C'est ce que Marx et moi n'avons cessé de défendre depuis le Manifeste de 1848 » (Engels à Trier, 18.12.1889). Nous pourrions multiplier ces citations qui toutes prouveraient que c'est en tant que seule classe capable d'assumer le progrès de l'humanité, et capable d'abord d'en prendre conscience, que Marx et Engels assignaient au prolétariat la mission historique d'accomplir la dernière révolution sociale, voie la plus courte, la moins douloureuse et la plus efficace dans ses conséquences, pour résoudre une crise inéluctable de l'ensemble du système capitaliste. La perspective de la paupérisation absolue et de la misère, loin de dégager les éléments les plus favorables à la révolution, n'établit qu'un rapport qui la grève plus lourdement qu'elle ne la favorise en la précipitant, ainsi qu'il apparaît dans les nombreuses expériences des révolutions coloniales.
De même la dissociation de l'Europe et de l'Amérique du nord d'avec le reste du monde quant aux perspectives révolutionnaires est également une idée totalement antimarxiste. Marx écrit ainsi à Engels le 8 Octobre 1858 : « Comme le monde est rond, cette mission - la création par la bourgeoisie du marché mondial - semble achevée depuis la colonisation de la Californie et de l'Australie et l'ouverture du Japon et de la Chine. Dès lors, la question difficile pour nous est celle-ci : sur le continent la révolution est imminente et prendra un caractère socialiste, mais ne sera-t-elle pas forcément étouffée dans ce petit coin du monde? En effet, sur un terrain beaucoup plus vaste, le mouvement de la société bourgeoise est encore ascendant. » Que la perspective stratégique ait changé n'enlève rien à son caractère global, au contraire : parler de faillite locale de la perspective historique de • révolution prolétarienne est un non-sens du point de vue marxiste, qui n'avait pas besoin du mot d'Axelos pour être planétaire.
La période que couvrent les deux livres s'étend de 1848 à 1870, c'est celle de la formation des états modernes, c'est à dire celle où l'ordre bourgeois s'instaure dans l'Europe entière, où le capitalisme tend à s'assurer la totalité du pouvoir politique dans le cadre national le plus propre à son épanouissement. Au long de ces décennies, la bourgeoisie a encore en face d'elle de très puissantes forces de classe de l'ancien régime et, ainsi, il lui reste à jouer un rôle très positif. La compréhension de ce caractère de la période découle directement des conceptions théoriques de Marx et d'Engels. Cependant, ce ne sont que les sous-produits bâtards et mécanistes de leur pensée, sous la forme social-démocrate ou stalinienne, qui font d'une telle époque une étape au cours de laquelle les travailleurs devraient subordonner leurs intérêts à ceux de la bourgeoisie. Marx et Engels ne l'entendaient pas ainsi : dès la révolution de 1848-49, il leur saute aux yeux que, par elle-même, la bourgeoisie qui ne peut vaincre qu'en alliance avec la classe ouvrière et grâce à celle-ci (comme d'ailleurs déjàelle a vaincu dans la plus « classique » des révolutions bourgeoises, en France de 89 à 93), recule, apeurée devant cette classe, enfin consciente d'elle-même, dont elle craint les propres objectifs. Les journées de juin 48, dont on peut lire dans les Ecrits militaires de la plume d'Engels, le meilleur compte rendu jamais écrit, et le plus admiratif à l'égard des prolétaires parisiens, de leur héroïsme et de leur génie militaire, nous restitue notre première page de gloire authentique avec la critique précieuse des causes de sa défaite militaire et le nom de son stratège, Kersausie, dont Engels dit: « Ils peuvent le fusiller, mais nulle puissance au monde n'empêchera que dans les combats de rue, à l'avenir, on utilise les méthodes qu'il a inaugurées. Ils peuvent le fusiller, mais ils ne peuvent empêcher que son nom reste dans l'histoire comme celui du premier stratège des barricades.»
Ce n'est que parceque cette révolution, étendue à toute l'Europe est finalement partout vaincue malgré ses exploits, que la bourgeosie doit réaliser ses tâches propres, aidée seulement de ses substituts politiques et militaires, mais à pas de tortue, avec inconséquence, étroitesse, empirisme gros de catastrophes futures. Même la bourgeoisie américaine, plus jeune et plus énergique, souffre, sous leur forme infantile, de ces tares spécifiques. Le seul Lincoln échappera finalement au mépris que Marx et Engels ne ménagent pas aux représentants politiques de la classe dont la victoire sur les forces de la vieille réaction, féodale ou esclavagiste, est historiquement nécessaire au développement même du prolétariat révolutionnaire.
Dans un livre récent (5), le versaillais Robert Aron se fait, Tartuffe moderne, défenseur de la Commune - dans ce qu'elle a d'archaïque et de dépassé - pour mieux pourfendre ce qu'elle a de vivant, sa postérité, au travers de la critique que Marx et Engels firent du mouvement ouvrier français sous le second empire, de ses chefs, et en attaquant leur analyse de la guerre franco-allemande de 1870. Cela avec les éternels mêmes bouts de citations toujours utilisées hors de leur contexte. L'« européen » Aron met en lumière le « chauvinisme français » de Marx : illusion d'optique de son propre chauvinisme français. Ce qui frappe au contraire dans les articles réunis par Roger Dangeville, c'est la première expression de l'internationalisme pratique, politique, dans l'abord des affaires mondiales, et européennes en particulier. D'un tel point de vue, tout sentimentalisme est exclu, toute démagogie, et la sévérité à l'égard du prolétariat français est à la mesure de ce qu'on attend de lui et de l'admiration qui lui est accordée chaque fois qu'il entre en lutte. Cette sévérité n'est pas moindre d'ailleurs quand elle porte sur d'autres 5 - R.Aron - Le socialisme français face au marxisme - (Editions Grasset)
peuples, à commencer par le peuple allemand. Elle use des mêmes mots et exprime la mêmme exigence (« Si...(l'Allemagne) trouve son unité sous la direction, ou mieux dans la caserne de la Prusse, c'est là évidemment un malheur, mais elle ne l'a que trop mérité »). Rien de comparable, il n'est pas inutile de le souligner, entre ce sens de la responsabilité historique d'une classe, c'est à dire de la sanction que l'Histoire lui inflige pour ses actes ou plus souvent pour son absence de réaction, avec la notion moraliste e répressive de « responsabilité collective » qui servit à tous les social-traitres pour couvrir chauvinement les actes ignobles de leur propre bourgeoisie à la fin de la Deuxième guerre mondiale. Au contraire de ce comportement, non seulement, le Second Empire est aussitôt abattu, Marx et Engels retournent leur position du fait que la guerre change de sens de classe et, du côté allemand, de guerre d'Unité nationale devient guerre impérialiste ; non seulement, comme il va de soi, ils saluent et soutiennent la Commune avec l'enthousiasme et l'admiration que l'on sait, mais encore luttent-ils, et avec les plus solides de toutes les argumentations, contre l'annexion de l'Alsace-Lorraine (l'annexion serait, écrivent-ils « le plus sûr moyen de transformer la guerre en une institution européenne, d'éterniser dans l'Allemagne moderne, le despotisme militaire, jugé nécessaire pour tenir en main cette Pologne occidentale, l'Alsace-Lorraine (...) C'est, enfin, le moyen le plus infaillible pour que la France et l'Allemagne se ruinent et s'entre déchirent mutuellement »). Mais, à moins d'être un chauvin comme Robert Aron, comment oublier qu'au cours de la période de plus de vingt ans qui a précédé - le coeur de la vie active de Marx - c'est la France impériale alliée à l'autocratie russe, citadelle de la réaction, épée levée en permanence sur l'Europe moderne, qui a représenté le danger principal, et c'est donc par une juste conséquence que Marx et Engels ont espéré la défaite de la France (c'est-à-dire de l'empire) et aussi de son insupportable esprit cocardier qui enlevait à ses « socialistes » toute compréhension des véritables problèmes de la révolution. Comprendre cela détruit aussi toute confusion simpliste entre la classe ouvrière et les leaders qui se considèrent - et peuvent être, hélas! — ses représentants. Pour la Commune, c'est à dire pour la cause ouvrière, il eût mieux valu en effet que certains de ses leaders aient été emprisonnés par l'ennemi avant l'éclatement de l'insurrection. Si nous comprenons Robert Aron, nous ne pouvons partager ses indignations, car nous, nous aurions désiré la victoire de la Commune, ce que nous chérissons en elle n'est pas son label flokloriquement patriotique.
•C'est la défaite de 1848-50 qui a obligé Marx et -Engels à se faire « conseillers » des bourgeoisies européennes dans leur lutte pour l'unité nationale, et ils l'ont fait avec une Compétence universelle qui stupéfie (les brochures anonymes d'Engels « le Pô et le Rhin » et « la Savoie, Nice et le Rhin », furent attribuées à un général prussien, comme ses articles sur la guerre de Crimée furent attribués en Amérique au général en chef de l'armée de l'Union, W.Scott), mais sans jamais perdre de vue l'objectif ultime du dépassement socialiste de la réalisation de l'unité nationale.
Pierre Frank, traitant naguère du livre de R.Rosdolsky (6), a souligné à la suite de cet auteur, la seule erreur que l'on puisse reprocher aux fondateurs du marxisme dans leur intervention politique de cette époque, à savoir la subordination des intérêts nationaux de certaines minorités à la construction des grandes nations bourgeoises. Il est vrai, toutefois, de souligner que Lénine, qui établit le principe du droit à l'autodétermination des minorités nationales, en saisit l'importance en tant qu'instrument de destruction du panslavisme réactionnaire que Marx et Engels envisageaient,eux, dans sa phase conquérante, dressant les peuples slaves arriérés contre les plus avancés, et alors qu'il n'existait aucun moyen de donner aux premiers une structure politique et des objectifs propres. L'erreur essentiellement était dans la perspective, secondaire par rapport aux tâches de l'époque.
Les derniers des Ecrits Militaires sont évidemment d'Engels qui survécut à Marx de 12 ans. Ils sont d'une lucidité prodigieuse , dont le caractère scientifique est ici parfaitement évident : c'est • à partir des traits négatifs, réactionnaires, de la « révolution bismarkienne » qu'Engels déduit ce que sera la guerre de 1914-18, dont dès 1849, il avait dessiné le front francais sur la base de l'étude des conditions de défense militaire de la France qui demeurèrent justes jusqu'au développement de l'aviation et des armes modernes. Il prédit en 1887 que « pour la Prusse-Allemagne, il ne peut plus y avoir d'autre guerre que mondiale, ou mieux, une guerre mondiale d'une ampleur et d'une intensité jamais connues. Huit à dix millions de soldats s'entre-égorgeront en vidant l'Europe de toute substance ... Les vieux états avec leur sagesse traditionnelle s'effondreront ; des dizaines de couronnes rouleront sur le pavé et personne ne daignera les ramasser. Il n'est pas possible de savoir comment tout cela finira, et lequel des belligérants sortira victorieux du combat. Un seul résultat est absolument sûr : tout le monde sera épuisé, et nous aurons les conditions pour la victoire de la classe ouvrière. Telle est la perspective : lorsque le système des surenchères mutuelles dans l'armement de guerre aura atteint son comble, il donnera inévitablement ses fruits. Voilà, messieurs les princes et les hommes d'état, où votre sagesse aura poussé la vieille Europe (...) Mais lorsque vous aurez déchainé les puissances que vous ne pourrez plus maitriser, les choses suivront immanquablement leur cours propre : à la fin de la tragédie, vous serez ruinés et la victoire du prolétariat sera ou bien acquise, ou bien elle sera finalement inévitable ». Que peut-on ajouter à une telle acuité d'analyse, sinon que les Goldmann oublient sans cesse aussi le rapport entre guerre et révolution.
Il y a encore beucoup à puiser dans le gros tome | des Ecrits Militaires et y compris en « stratégie prolétarienne » actuelle. Ce n'est 6 - P.Frank - « Friedrich Engels und das problem der geschichtlosen Völker » de Roman Rosdolsky - (in IVème Internationale juillet 1965)
certes rien enlever aux grands stratèges marxistes des temps modernes (Trotsky, Mao
Tsé Toung, Giap ...) que de dire que leurs grands principes sont déjà là et en particulier celui de la guerre de guerilla comme point de départ de la guerre révolutionnaire ( « Soulèvement en masse, guerre révolutionnaire, guérilla générale, voilà les seuls moyens dont dispose un petit peuple pour vaincre une grande nation, les seuls moyens permettant à une armée moins forte de tenir tête à une armée plus forte et mieux organisée » Engels, 1849)
Nous aurons l'occasion de reparler de La guerre civile aux Etat Unis à propos de la réédition de l'ouvrage de Trotsky Europe et Amérique (7) Contentons-nous de souligner qu'il s'agit d'un ouvrage essentiel à la démystification de l'histoire américaine, qui reste l'une des plus mal connues, et pas seulement en Europe ; les images d'Epinal se substituant d'autant plus solidement, à propos, à la connaissance objective, qu'elles disposent d'un support de diffusion unique au monde avec les films de western, réactionnaires, sudistes et racistes à 95% des cas (sauf erreur, par exemple, jamais western n'a pris pour sujet la « guerre du Kansas » et pour héros John Brown et pourtant, on imagine difficilement un plus beau sujet). Dans ces articles encore, Engels est prodigieux d'intelligence politico-stratégique, dénonçant plus d'un avant sa destitution par Lincoln le général traitre Mac Clellan et fournissant, dès les premiers engagements, le plan d'offensive qui eût été susceptible d'arracher la victoire la plus rapide dans une guerre qui traina plus de cinq ans. Déjà, c'est dans la question noire que Marx et Engels voyaient la solution des problèmes américains, et leur démonstration est irréfutable qui lie le refus de l'émancipation à la prolongation d'une guerre atroce et aux défaites, et les timidités, les demi-mesures d'émancipation aux graves problèmes politiques qui empoisonnent encore aujourd'hui la société américaine. C'est que, là aussi, Marx et Engels « conseillent » une bourgeoisie radicale, soutenue par le prolétariat et les petits fermiers libres, et que cette bourgeoisie craint, dans la plupart de ses représentants, plus ses alliés que ses adversaires. Même sur le terrain, apparence socialement nu, des Etats Unis, la apparence socialement nu, des Etats Unis, le révolution bourgeoise ne pouvait plus radicale au milieu du XIXème siècle.
On ne saurait trop conseiller aux militants la lecture de ces deux tomes d'« écrits militaires » dont la large diffusion conditionnera d'autres publications de nos maitres dont nous avons besoin.
Au-delà de leur contenu explicite, ces Ecrits permettent également de mieux se pénétrer de leur méthode, et cela n'a sans doute jamais été plus nécessaire que maintenant, à l'heure où la lutte contre le marxisme prend la forme d'un pullulement de révisionismes, accueillis, cultivés et honorés par la bourgeoisie sous le nom de « marxisme ».
Michel LEQUENNE 7 - Léon Trotsky - Europe et Amérique, suivi de Où va l'Angleterre ? - (Editions Anthropos)
QUA 58 andrei voznesse
Les « Lettres Nouvelles » nous donnent enfin un recueil d'Andrei Voznessenski (1), l'un des plus doués des jeunes poètes soviétiques qui se sont précipités dans la brèche ouverte par la « déstalinisation » et qui sont devenus les cibles de la contre-offensive bureaucratique.
La poèsie n'existant que dans la mesure où un langage transmet des ondes de significations secondes, tierces, etc. - l'ampleur des ondes étant la mesure même de l'importance de la poésie - il est évident que tout régime qui broie la liberté et craint de ce fait les messages chiffrés ne peut la tolérer. L'argousin sait à quoi s'en tenir avec le roman, le conte ; il lui est facile d'y trouver de quoi flanquer l'auteur en camp de concentration. Le poète, lui, donne moins de prise, son ambiguité le défend. Le pouvoir le plus violent en est réduit à l'amener à se donner la mort. Si Voznessenski est encore libre et qu'il édite, c'est que la jeunesse s'arrache ses tirages à 100.000 exemplaires et que cela signale un changement du cours du temps.
Comme dans les trous des clarinettes les vents
(1) La poire triangulaire, Lettres Nouvelles
(Ed. Denoël)
Sifflaient à travers. les têtes trouées des poètes. Transperçant d'une flèche la violence et la bassesse La trajectoire du sifflement volait vers la postérité Et de son point final rejaillissaient les commencements.
L'ordre - le désordre - des temps est l'un de ses thèmes, ô combien actuel :
Les. pages de l'histoire étaient battues comme un jeu de cartes. Les hordes de Batou chevauchaient la Russie après la révolution industrielle.
Dénonciation essentielle. Mais ses voix sont multiples, ses accents couvrent toute la gamme, du cri tragique à l'humour (noir, bien entendu, il n'en est pas d'autre en notre temps). Il est le vrai fils de Maïakovski dont il rappelle non seulement les rythmes, mais l'élan et la gouaille, l'enthousiasme, le goût de l'ultra-modernisme et la haine des orbots, le cosmopolitisme et l'internationalisme, le. sens de l'amitié et celui de la haine vivifiante.
A lire avec l'espoir d'autres traductions, en particulier ceux des poèmes que le traducteur conteste sans nous permettre d'en juger par nous-mêmes.
M.L.
LIVRES RECUS
Maurice Dommanget - Eugène Pottier, membre de la Commune et chantre de l'Internationale
(EDI, éditeur, Paris)
A.V. Lounatcharsky - Théâtre et révolution (Maspéro éditeur, Paris)
Pierre Jalée - Letiersmonde en chiffres (Petite collection Maspéro)
Rosa Luxemburg - Le socialisme en France 1898-1912 (Belfond éditeur, Paris)
Daniel Singer - Prelude to revolution, France in May 1968 (Hill and Wang, New-York)
George Novack - Democracy and revolution (Pathfinder, New-York)
Guy Desolre - 50 ans de débats sur le contrôle ouvrier (Editeur la Taupe, Bruxelles)