Du 14 au 18 janvier a eu lieu à Caracas le Congrès de fondation du « Movimiento al socialismo » (MAS) (Mouvement vers le socialisme). Dans un long rapport, Pompeyo Marquez, qui a été élu Secrétaire général de la nouvelle organisation, a décrit aux congressistes.les vicissitudes de la crise interne du Parti Communiste Vénézuélien qui a culminé avec la scission de ce dernier et la formation du nouveau parti.
Dans les déclarations publiques qui annoncent l'entrée du MAS dans la vie politique sont énumérées les divergences qui poussèrent ses membres à se séparer du PCV et les points de la plate-forme de lutte actuelle. C'est en les examinant qu'on calculera la distance entre l'ancien et le nouveau parti — pas toujours bien grande, comme on le verra.
Le MAS a voulu caractériser dans une accusation l'échec du PCV : le dogmatisme. Il dit que les leaders du PCV ont été incapables de comprendre la réalité vénézuélienne, qui est très différente du schéma tracé par eux depuis
1936. Le MAS veut s'insurger contre le dogmatisme, et dans ce but il fait dans les « Thèses » que nous commenterons une analyse de la situation nationale. Cette analyse, qu'on peut considérer comme juste pour sa partie économique et sa façon d'envisager les classes sociales, conduit à la conclusion politique suivante : la contestation totale du capitalisme, prédominant au Vénézuéla ; ce faisant elle rompt, au moins en théorie, avec avec le postulat traditionnel du communisme latino-américain, qui dit que la révolution vénézuélienne doit être fondamentalement anti-impérialiste, mais pas anti-capitaliste. Cela veut-il dire que le MAS a adopté le principe soutenu par Téodoro Petkoff (seconde personnalité de l'organisation) dans son livre Socialisme pour le Vénézuéla : « A l'époque actuelle la révolution devient socialiste, ou ce. n'est tout simplement pas une révolution » ? Il faut chercher la réponse tant dans les Propositions de Thèses Programmatiques qu'a approuvées le premier Congrès du MAS, que dans la pratique suivie par ce parti.
La question précédente est étroitement liée à cette autre question : existe-t-il diverses étapes dans le processus révolutionnaire, ce que Petkoff nie dans son livre ; ce point est tout à fait décisif pour connaitre les divergences entre le MAS et le PCV. Les Thèses Programmatiques, comme la Bible, se prêtent à toutes les interprétations. Ces Thèses furent élaborées par une commission que présidait Pompeyo Marquez, et qui a pris pour base de son travail un Projet rédigé par le même Pompeyo Marquez en vue d'être discuté au sein du PCV avant son IVème Congrès, ce qui ne put se faire en raison de la scission intervenue. D'un côté, les Theses affirment : « 4. En tant qu'alternative au système de domination en vigueur, la révolution vénézuélienne a un objectif global : briser et supprimer la structure capitaliste qui en dépend et construire une société sans exploitation ni oppression ; pour atteindre ce but il faut chasser radicalement du pouvoir l'impérialisme et les vieilles classes dominantes et établir un pouvoir nouveau, levier décisif de la transformation sociale. 5 . L'accomplissement des objectifs finaux de la révolution ne peut être obtenu d'un seul coup, par un acte. Il suppose, au contraire, un cours de développement ascendant, tout au long duquel seront obtenues des conquêtes successives et, en termes généraux, qualitativement plus élevées ».
Cela est acceptable car, en fin de compte, la révolution socialiste ne peut se faire en une nuit, mais suppose au contraire tout un processus ininterrompu. Mais ces Thèses mettent en avant aussi vite une idée que son contraire. Voici ce qu'elles disent dans les deux paragraphes qui suivent immédiatement. Dans le premier: « Partant de cette idée générale il est possible d'affirmer que la marche des transformations révolutionnaires connaîtra des périodes ou étapes différentes, au cours desquelles se produiront les changements qui définissent la révolution, et grâce auxquelles celle-ci s'approfondira, se consolidera et se renforcera. ».
Et dans le second : « L'expérience des révolutions qui ont triomphé n'incite pas à penser, cependant, à un processus qui s'accomplisse à travers des étapes complètement distinctes et définies, qui se succéderaient dans un ordre rigoureux et obligatoire ».
Quand ensuite les Thèses essaient de
EME INTERNATIONALE concrétiser un peu, cela donne la prévision suivante : « Etant donné la structure économique et sociale du Vénézuéla, une tâche est tout particulièrement prioritaire à l'intérieur du cours général de la révolution ; c'est la liquidation de la domination étrangère et de ses bases fondamentales d'appui dans la société vénézuélienne. Partant, on doit concevoir ... comme une partie de premier plan du processus révolutionnaire global le passage par une étape anti-impérialiste, anti-oligarchique et anti-latifundiste, au cours de laquelle les tâches transformatrices se concentrent sur la rupture de la domination nord-américaine, la liquidation du pouvoir économique et politique des secteurs de la grande bourgeoisie à son service, le dépassement des restes d'arriération et la liquidation de la grande propriété terrienne, du latifundium ».
Quelle différence y a-t-il entre ce qui est dit dans ce paragraphe et la théorie officielle du PCV, à savoir qu'au Vénézuéla et en général en Amérique Latine, se déroule en premier lieu une étape démocratique bourgeoise de la révolution, ou démocratique-populaire, comme l'appelait là-bas Pompeyo Marquez ? Et à quoi ressemblerait cette première étape ? D'après ce que disent les Thèses, il n'est pas aventureux d'affirmer que le début de la révolution socialiste pour l'Amérique Latine a déjà trois miroirs où se regarder, qui sont le Pérou, la Bolivie et le Chili, car, à ces trois expériences, les Thèses confèrent le caractère d'exemples, et par ailleurs, en parlant du pouvoir révolutionnaire, les Thèses soutiennent : « La liquidation de la domination étrangère et de ses points d'appui à l'intérieur du pays exige la formation d'un gouvernement populaire et anti-impérialiste ».
Pour caractériser un groupe politique; il ne suftit pas de lire ses textes, surtout quand ils sont rédigés dans le style sybillin propre à Pompeyo Marquez. Car, en plus de la « dialectique » typique, on trouve dans les Thèses des choses tout aussi typiques qui font dresser l'oreille : «Il n'est pas possible, même à partir d'une conception scientifique rigoureuse, de l'anticiper (le cours du processus révolutionnaire) théoriquement et programmatiquement dans ses détails ».
Pour caractériser un groupe politique, il est nécessaire d'observer sa pratique quotidienne. Le 5 février eut lieu le premier meeting public du nouveau parti. A la tribune étaient présents, en tant qu'invités, les représentants des partis bourgeois d'opposition, URD, MEP et FDP, en plus des potiches indépendantes qui ont fait de leur indépendance une profession lucrative. Les voir assis là rappelait une phrase du message du MAS aux travailleurs : « Le MAS présente une image différente du réformisme et diu dogmatisme ».
Ce qui s'est dit à ce meeting, et qui a été répété dans son hebdomadaire, c'est que le MAs cherche à s'allier avec l'URD et le MEP pour participer aux élections de 1973, afin que « se créent les conditions pour une candidature de la gauche, anti-impérialiste et socialiste ». La direction du MAS s'est rendue compte que, de nouveau, les masses entrent en mouvement ... et veut stimuler ce mouvement grâce à une alliance avec les partis de l'opposition bourgeoise.
En réalité, les masses vénézuéliennes ne sont pas restées en sommeil durant les dernières années. Mais elles n'ont pas trouvé une direction politique qui canalise leur profond mécontentement, parce que jusqu'ici elles n'ont vu qu'un Luis Beltran Prieto qui, comme Bosch à Saint-Domingue, veut en finir avec les avec les vices de la bourgeoisie en exaltant la petite-bourgeoisie; ou qu'un Jovito Villalba, qui, après 35 ans de cabrioles politiques, n'a entrevu comme possibilité de réaliser ses secrètes et furieuses envies présidentielles que de déguiser son éloquence d'un radicalisme insincère.
Les vénézuéliens qui, en 1968, ont montré leur refus de cette démocratie corrompue qui gouverne en votant pour Pérez Jiménez, ne sont pas aujourd'hui 400 000 mais beaucoup plus. Ils se sont rendus compte que les partisans de l'ex-dictateur se trouvent très satisfaits de leurs traitements de sénateurs et de députés et de leurs pots-de-vin de conseillers municipaux; mais comme Pérez Jiménez vit hors du pays, ils supposent qu'il se trouve aussi hors du système qu'ils détestent. Et si ceux qui luttent vraiment pour le socialisme n'offrent pas à ces gens sans emploi une issue révolutionnaire, la tromperie persistera.
Il ne s'agit pas uniquement de ceux qui vivent en marge de la production et des villes. Si on veut construire le parti de la classe ouvrière vénézuélienne, qui n'a encore jamais existé, les accords et compromis ne peuvent être contractés qu'avec la classe ouvrière. La prise de conscience révolutionnaire des travailleurs, à laquelle aspire le MAS, ne pourra être obtenue tant qu'on cherchera à conclure des pactes avec la bourgeoisie, grande ou petite. La petite bourgeoisie, de même que la paysannerie et ceux
ONALE 29 qu'on appelle les marginaux, peut agir historiquement dans le sens de la révolution, mais seulement dans la mesure où elle admet que c'est la classe ouvrière qui a le rôle dirigeant, pour lequel elle doit s'organiser de façon indépendante.
Nous sommes d'accord avec le MAS sur le fait qu'aucun marxiste révolutionnaire ne peut se permettre la légèreté de ne pas profiter de la conjoncture électorale pour faire connaîre aux masses la voie et les moyens de mener à bien la révolution. Mais précisément pour cela, il faut « présenter une image différente ». Les masses vénézuéliennes sont écœurées des partis qu'elles connaissent (PC, MEP, URD, FDP, PND); et ceux qui se proclament les ennemis irréductibles du système établi viennent nous servir cette fable que nous devons « nous rapprocher ... des secteurs les plus progressistes et les plus conscients de la société et de la politique du pays ». Que se rapprochent de ces secteurs ceux qui ne croient pas à la possibilité de construire un parti de masse qui n'ait pas d'attaches avec l'ordre existant.
Le contraste entre les idées de la gauche du PCV, que développait Petkoff dans ses deux livres, et celles du centre que défendait Pompeyo Marquez dans son projet de programme pour le PCV, nous faisait paraitre logique que le second évolue vers une entente avec la droite du parti (celle qui est restée à l'intérieur) jusqu'à ce qu'il prenne sa place, et que le premier rompe définitivement avec le
C'est le cas, pour le moins, du premier de ces deux livres qui condamne résolument l'invasion russe en Tchécoslovaquie. Les Thèses du MAS la condamnent-elles ? Absolument pas. Les Thèses ne mentionnent même pas l'invasion par son nom, puisque l'unique référence que nous y trouvons tient en ces quatre mots : « Les événements de Tchécoslovaquie ». Et la bureaucratie des Etats ouvriers ? Petkoff n'est pas parvenu à résoudre le problème de sa nature, du moins avait-il reconnu l'existence de cette couche privilégiée et oppressive. Pour le MAS, il semble que la bureaucratie soviétique n'existe pas plus que l'invasion de la Tchécoslovaquie.
Pour Marquez, le pire des péchés est l' « anti-soviétisme », dans lequel tomberaient non seulement les ennemis de l'Union soviétique mais aussi les critiques du régime buraucratique et policier qui tient le peuple russe sous le joug, parmi lesquels se trouve Petkoff. Comment se fait-il que lui et ceux qui semblaient le suivre acceptent de faire partie d'un mouvement dont la
QUATRI déclaration de principe est à peu près la même que celle du vieux parti avec lequel ils ont rompu ? Sommes-nous en présence d'une capitulation ou sommes-nous ignorants d'une lutte interne qui doit conduire à cette rupture que nous jugions inévitable ?
Il y a des additions qui ressemblent à leur contraire, comme celle de Teodoro Petkoff et de Pompeyo Marquez. D'après des informations qui nous viennent de l'intérieur de ce parti, le signe du MAS semble être le moins (1). On nous a fourni ces chiffres pour un cas concret : dans la section du PCV du quartier de Catia à Caracas, il y avait 200 militants ; avec la scission, seulement 35 sont restés dans le PCV, et à peine 15 ont rejoint le MAS. Les 150 qui restent n'ont pas abandonné la lutte politique, continuent le combat, mais se retrouvent en dehors des deux organisations. Et cela s'est passé, suivant diverses proportions, dans toutes les sections.
Le MAS n'a rompu qu'à moitié avec le PCV. Ce n'est pas pour rien qu'à son meeting de présentation, le portrait de (1) Jeu de mots intraduisible : MAS en espagnol veut dire « plus ».
EME INTERNATIONALE Gustavo Machado voisinait avec ceux de Lénine, Ho Chi Minh, et d'autres leaders mondiaux sur le panneau qui apparaissait derrière la tribune. De vieux dirigeants staliniens vénézuéliens sont passés à la direction du MAS, Pompeyo Marquez en tête. Se démarquant du régime autoritaire et personnaliste que Guillermo Garcia Ponce, sur des recommandations étrangères, voulait implanter dans le PCV, et rendus à l'évidence de la décomposition mondiale du stalinisme, ces hommes se sont séparés de l'ancienne organisation sans avoir changé leurs idées staliniennes. Comme l'Eglise catholique après le Concile du Vatican, ils ont libéralisé leurs rites, ils ne disent déjà plus leurs messes dans la langue morte du stalinisme ; mais dans la langue sans citations de Staline qu'ils utilisent aujourd'hui, ils continuent à répéter les mêmes oraisons.
Le MAS n'est pas le parti dont a besoin la révolution vénézuélienne. Ce n'est pas pour rien que beaucoup de ceux qui ont abandonné le vieux foyer du PCV n'ont pas franchi ses portes. Mais ce parti dont la nécessité se fait sentir est en gestation au Vénézuéla, et en face de lui, le MAS apparait comme une tentative par trop pusillanime.