Ainsi une partie de ping-pong aurait fait date. Ce n'est évidemment pas elle qui soudainement débloqué situation qui existait entre les Etats-Unis et la République Populaire de Chine. Des contacts avaient été pris depuis un certain temps dans les coulisses, et il fallait un prétexte public pour poursuivre le mouvement ailleurs que dans les chancelleries. Une page, a-t-on dit, a été tournée. Il ne faut cependant pas croire que les chapitres suivants vont se dérouler à un rythme rapide; les chances sont plus grandes que les développements resteront lents, peut-être même très lents, et par moment connaîtront des régressions partielles.
Sur le plan des Etats et des rapports entre Etats, nul ne peut objecter à la République chinoise d'avoir des relations diplomatiques, consulaires, commerciales, etc., avec les Etats-Unis, comme avec d'autres Etats capitalistes. La question qui se pose est de savoir les implications que de tels rapports auront sur la politique internationale du gouvernement chinois. Certains se demandent si l'attitude ouvertement contre-révolutionnaire récemment prise par les Chinois à l'égard du soulèvement du Bengale oriental (Pakistan oriental) ou leur attitude « neutre » à Ceylan - en fait favorable au gouvernement Bandaranaike - n'est pas en rapport direct avec les ouvertures entre Pékin et Washington, et par conséquent si celles-ci ne pourraient avoir des répercussions dangereuses à Hanoï.
En vérité, les dirigeants chinois n'ont jamais eu une politique révolutionnaire à l'échelle internationale ; ils ont dans leur différend Moscou condamné verbalement la politique de « coexistence pacifique », et leurs critiques en soi ont été fort utiles pour dévoiler la politique du Kremlin et démolir ce qui subsistait du prestige de Moscou comme centre révolutionnaire international. jamais cessé de suivre également, à leur manière, une politique de « socialisme dans un seul pays », c'est à dire une politique de puissance défendant ses intérêt: « nationaux » même aux dépens des luttes révolutionnaires dans le monde. Cela avait déjà été notable en Indonésie du temps de Sukarno. A l'égard du Pakistan, on peut dire qu'il n'y a pas eu innovation récemment ; les chinois avaient déjà soutenu le régime réactionnaire du prédécesseur de Yahia Khan, Ayoub Khan, tout simplement parce qu'il leur convenait que le Pakistan constitue un certain contrepoids à l'Inde avec laquelle ils ont des démêlés. Quant à Ceylan c'est un pays avec lequel ils font un commerce important et la lutte révolutionnaire dans ce pays ne les intéresse pas, c'est le moins qu'on puisse dire.
Mais qu'en sera-t-il du Vietnam ? Ne serait-ce que pour eux-mêmes, pour leur propre sécurité, pour leur influence dans la péninsule indochinoise, ils ne peuvent pas permettre une défaite de Hanoï. Leur attitude envers le Cambodge a témoigné d'une certaine différence avec celle des soviétiques. Toutefois il n'est pas impossible, il n'est pas exclu qu'ils cherchent à exercer, tout comme les soviétiques, des pressions pour faire accepter aux vietnamiens un compromis laissant dans le Sud du Vietnam une zone d'influence américaine. Mais jusqu'à présent l'aide matérielle chinoise aux vietnamiens n'était pas telle que leur pression puisse être si grande. D'autre part les vietnamiens ont montré, au cours des années écoulées, à côté d'une combativité et d'un héroisme hors pair, qu'ils savaient conserver leur independance à la fois à l'égard des soviétiques et des chinois. Et ils n'ont pas oublié la leçon de Genève de 1954 où, lorsqu'ils ont cédé à la pression conjointe des soviétiques et des chinois et passé un compromis, ils ont été obligés de se défendre contre une nouvelle agression impérialiste quelques années plus tard.
Le tournant qui s'esquisse dans les rapports entre la Chine et les Etats-Unis ne constitue pas (sauf par rapport à la période de « révolution culturelle » pendant laquelle la Chine avait cessé presque toutes ses relations avec les autres Etats) un changement de très grande importance chinois à l'égard des pays capitalistes. C'est plutôt l'inverse qui est vrai. C'est pour les Etats-Unis que le changement est considérable. Pourquoi Washington y procède-t-il ?
Il n'est nul besoin d'être averti des jeux de la diplomatie pour comprendre que l'attitude des américains, le refus de reconnaitre le pays où vivent plus de 700 millions d'hommes depuis environ 22 ans était une aberration. Elle était le produit de l'appareil qui se trouve à la direction de la plus grande puissance économique du monde, mais qui n'a qu'une toute petite jugeotte politique. Rappelons-nous que l'Union soviétique ne fut officiellement reconnue par Washington qu'en 1933 ! Il ne manquait pas, parmi les politiciens américains, quelques hommes qui comprenaient la stupidité de cette ignorance délibérée de la Chine, mais ils étaient totalement impuissants devant le « lobby chinois », c'est à dire des gens d'affaires intéressés à soutenir Taïwan. Cette ignorance de l'existence de la Chine n'a pas fait que nuire au commerce des Etats-Unis avec ce pays, elle a été désastreuse pour la diplomatie du State Department qui a été totalement incapable d'exploiter de la façon la plus minime le différend sino-soviétique, du simple fait qu'elle ne disposait pendant tout ce temps de la moindre ouverture du côté de Pékin. Si l'on pouvait avoir un doute sur ce point, il serait dissipé par l'attitude adoptée par Moscou dans la question. A première vue, étant donnée l'atténuation des tensions entre l'Union soviétique et la Chine sur le plan des Etats, certains ont pensé que Moscou verrait dans les suites de la partie de ping-pong un élément supplémentaire favorable à la « coexistence pacifique » et s'en réjouirait. Or, Moscou a eu l'attitude réservée, pour ne pas dire soucieuse, de quelqu'un qui se demande si on ne se prépare pas à lui jouer un mauvaistour. En fait, le tournant de Washington envers Pékin est la reconnaissance par Washington qu'il ne lui est plus possible de régler les questions internationales seulement entre les « deux grands ». Le jeu diplomatique international sera désormais plus ouvert.
La situation nouvelle qui s'esquisse ainsi entre les chinois et les américains aura cependant pour les marxistes révolutionnaires un aspect positif du fait que la nature de la politique chinoise apparaitra plus nettement pour ce qu'elle est réellement, ce qui aidera à la clarification politique.