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Quatrième Internationale, n° 48 · mars 1971 · p. 42-51 · 7 634 mots

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LE HASARD ET LA NECESSITE de Jacques MONOD. (1).

Ayant fourni une contribution exceptionne le à la connaissance du matériel génétique de la matiere vivante, Jacques Monod essaie dans son livre de tirer de l'acquis scientifique des conclusions d'ordre philosophique sur l'homme, la nature, etc. Sa tentative est malheureusement orientée dans une direction que l'on ne peut qualifier que de réactionnaire, pas seulement parce que l'auteur s'attaque au marxisme (il le fait avec une méconnaissance surprenante de celui-ci). mais parce que son attaque contre le marxisme est le sous produit d'une conception non scientifique qui, elle-méme, est réactionnaire au plus haut point.

La matière vivante, dans sa diversité est formée à partir de protéines et d acides nucléiques, eux-mêmes formés à partir d'un nombre très réduit de radicaux chimiques :

« Ces très nombreux radicaux (d'acides aminés formant les protéines) appartiennent à seulement 20 espèces chimiques différentes qui se rencontrent chez tous les êtres vivants des bactéries à l'homme » (page 61).

Selon Monod l'existence dans la nature du phénomène d'invariance est très accusée Le changement, c'est à dire l'évolution, n'est que le produit du hasard. Le résultat d'une longue chaine de hasards est aujourd'hui l'homme qui vit seul avec ses problèmes face à une nature totalement indifférente à son existence et à son avenir.

A partir des considérations ci-dessus, Monod lance une double attaque en utilisant des catégories qui sont à cheval sur la biologie et la philosophie. Il s'en prend d'une part aux « vitalistes », c'est à dire à ceux qui expliquent la vie par un ou des principes surnaturels; Il cite plus particulierement le philosophe idéaliste à la mode pendant son adolescence, Bergson, aujourd'hui oublié sauf des professionnels de la philosophie. Il s'en prend d'autre part à ceux qu'il appelle les « animistes ». Il reconnait (pages 43 et 185) qu'il donne à ce te me une définition toute personnelle. Pour lu: sont « animistes » ceux qui partent de « l'hypothèse que les phénomènes naturels peuvent et doivent s'expliquer en définitive de la même manière, par les mêmes « lois » que l'activité humaine, subjective, consciente et projective » (page 44), ceux pour qui « l'histoire humaine prolonge l'évolution biologique, qui elle-même fait partie (1) Editions du Seuil, Paris. (1) Editions du Seuil, Paris.

de l'évolution cosmique » (page 45), et il condamne à ce titre en premier lieu Hegel et Marx Pour ne prendre que le marxisme. on notera d'abord que, reconnaissant l'unité profonde de la nature, de la matière vivante et de l'humanité, il ne prétend nullement que les mèmes « lois » les régissent.

Aux « vitalistes » et aux « animistes» Monod oppose ce qu'il appelle le postulat d'objectivité, et la connaissance scientifique deviendrait vérité objective sur la base d'une éthique :

« La connaissance vraie ignore les valeurs, mais il faut pour la fonder un jugement, ou plutôt un axiome de valeur. Il est évident que de poser le postulat d'objectivité comme condition de la connaissance vraie, constitue un choix éthique et non un jugement de connaissance puisque, selon le postulat lui-même, il ne pouvait y avoir de connaissance a vraie » antérieure à ce choix arbitral. Le postulat d'objectivité, pour établir la norme de la connaissance, définit une valeur qui est la connaissance objective elle-même Accepter le postulat d'objectivité, c'est donc énoncer la proposition de base d'une éthique : l'éthique de la connaissance. » (page 191)

Le marxisme étant l'objet principal de la critique de Monod, nous pourrons mieux saisir sa pensée en partant de ce qu'il en dit. H commence par le résumer en ce qu'il appelle une « vulgate » formulée en huit points (pages 47 et 48), Premiere observation : Monod, ayant sans doute quelques raisons de penser qu'on objectera que cette « vulgate » n'exprime pas la véritable pensée de Marx, immédiatement après l'avoir exposée, ajoute :

« On peut contester cette reconstitution, nier qu'elle corresponde à la pensée authentique de Marx et Engels. Mais cela est somme toute secondaire L'influence d'une idéologie tient à la signification qui en demeure dans l'esprit de ses adeptes et qu'en donnent les épigones » (page 48).

Propos d'une désinvolture d'autant plus inadmissible qu'ils proviennent d'un homme qui a des prétentions extrèmes de rigueur scientifique. Monod juge til par exemple la pensée de Darwin sur les nombreuses déformations qu'en ont faites des darwiniens depuis plus d'un siècle ? Juge t-il la pensée de Freud sur tout ce qui est présenté comme psychanalyse, sans parler des nombreux charlatans qui s'enrichissent en invoquant le nom de Freud ?

La « vulgate » de Monod est dans une grande mesure une réaction au - « matérialisme dialectique » à la Lyssenko et à la Staline qu'on lur a enseigné pendant son passage au Parti Communiste. Mais il combat autre chose que ce que les mêmes staliniens les plus endurcis ont pu lui exposer. Dans le « marxisme » en 8 points de Monod, entre la matière et la pensée consciente, il n'est nulle part question de la société humaine et de l'activité laborieuse de l'homme comme moments fondamentaux dans le développement qui va de la matière inerte puis vivante à la pensée de l'homme. Monod se trompe aussi tout à fait quand il déclare que « pour Marx. l'histoire se déroule selon un plan immanent, nécessaire et favorable » (page 184) L'évolution qui est effectivement une combinaison éminemment dialectique de la nécessité et du hasard, ne répond à aucun «plan immanent », elle n'est pas le résultat d'un quelconque « projet » (nous verrons plus loin l'emploi abondant et abusif que Monod fait de ce mot). Mais, elle ne se produit pas d'une facon quelconque : il y a un sens, c'est à dire une direction, dans le développement de la nature comme de la société. Les lois ne sont pas le résultat d'un « projet »; elles ne sont pas dictées à la nature ou à la société; les sciences ne font que les découvrir

Monod reconnait - on s'en doute -l'existence de lois chimiques, physiques et biologiques; mais jamais il n'est question pour lui de lois historiques, de lois de développement des sociétés humaines, et il ne voit pas que la logique est une science s'efforçant de découvrir les lois du mouvement de la pensée humaine. Dans tout son livre, il n'y a qu'une phrase méprisante sur le matérialisme historique. L'homme n'y apparait jamais comme étre social et actif, c'est essentiellement un tube laboratoire où s'operent des réactions entre protéines et autres constituants chimiques plus ou moins complexes L'animiste qui s'ignore.

Avant d'examiner la nature de cette conception, il faut souligner d'autres traits de la pensée de Monod Il combat comme « animistes » ceux qui considèrent qu'il existe une unité, un développement (dialectique) qui s'étend de la matière la plus élémentaire aux formes raffinées de la pensée. Nous avons déjà dit qu'il s'agit d'une définition de l'animisme particulière à Monod. Le plus curieux c'est que Monod ne remarque pas que cette unité - qu'il reproche à des penseurs comme Hegel et Marx - existe aussi chez lui, mais sous une toute autre forme qui le conduit à l'animisme tel qu'il est couramment défini

Son point de départ, c'est le matériel génétique invariant auquel il attribue une propriété pour laquelle il a créé un néologisme, la téléonomie. Citons-le abondamment afın de ne pas dénaturer sa pensée :

# Toutes les adaptations fonctionnelles des êtres vivants comme aussi tous les artefacts faconnés par eux accomplissent des projets particuliers qu'il est possible de considérer comme des aspects ou des fragments d'un

ALE 13 projet primitif unique qui est la conservation et la multiplication de l'espèce. Pour être plus précis nous choisirons arbitrairement de définir le projet téléonomique essentiel comme consistant dans la transmission, d'une génération à l'autre, du contenu d'invariance caractéristique de l'espèce. Toutes structures, toutes les performances, toutes les activités qui contribuent au succés du projet essentiel seront donc dites « téleonomiques » ... » (pages 26-27).

« Téléonomie, notion qui .. implique l'idée subjective de « projet ». Rappelons l'exemple de l'appareil photographique: si nous adméttons que l'existence de cet objet et sa structure réalisent le « projet » de capter des images, nous devons de toute évidence admettre qu'un « projet » semblable s'accomplit dans l'émergence de l'œil d'un vertébré » (page 26).

* L'objectivité nous oblige à reconnaître le caractère téléonomique des êtres vivants, à admettre que dans leurs structures et performances, ils réalisent et poursuivent un projet » (page 33).

« Toutes ces performances téléonomiques des protéines reposent en dernière analyse sur leur capacité reconnaitre d'autres molécules » (page 60)

« Ces phénomènes prodigieux par leur complexité et leur efficacité dans l'accomplissement d'un programme fixé à l'avance, imposent évidemment l'hypothèse qu'ils sont guidés par l'exercice de fonctions en quelque sorte « cognitives » .. » (page 72)

• La structure achevée n'était nulle part en tant que telle, préformée. Mais le plan de la structure était présent dans ses constituants eux-mêmes .. L'information était présente, mais inexprimée, dans les constituants » (page

« Parmi les milliers de conformations repliées. en principe accessibles à la fibre polypeptidique, une seule est en fait choisie et réalisée » (page 107). Nous ne sommes pas en présence de locutions animistes courantes, comme chacun en prononce quotidiennement : « Qu'est-ce qui lui prend ? » quand l'auto ne démarre pas bien, " Ou s'est-il caché ? » quand on ne retrouve pas un objet Nous sommes en face d'une conception, non scientifique, de Monod, à savoir que dans le matériel génétique invariant il y a un « projet », que ce matériel « poursuit » ce projet, qu'une protéine « reconnait » d'autres molécules. est « guidée » par des fonctions « cognitives ». transmet une « information », etc .. C'est l'animisme tel qu'il est défini couramment mais exprimé dans un vocabulaire puisé à un jargon philosophique moderne plus ou moins valable.

Cette conception est aberrante. A la base de tout se trouve évidemment la matière Plus particuliérement, à la base de la matière vivante, se trouve le matériel génétique le plus simple Mais, dans ce matériel et dans les protéines les plus élémentaires, il n'existe pas de

« projet », d'« information », etc... comme dans la réalisation de l'appareil photographique il y a le projet de son constructeur, Il faut atteindre un niveau élevé d'organisation de la matière vivante pour qu'apparaissent chez

QUAT 44 certaines espèces une sorte de systeme nerveux susceptible d'éprouver des sensations.

Il faut aller beaucoup plus loin dans l'évolution des espèces pour qu'apparaissent des hémisphères cérébraux. || faut arriver chez l'homme pour que ceux ci aient pour fonction la pensée. Le terme « téléonomie » fabriqué par Monod élève certaines propriétés physiques, chimiques ou biologiques de la matiere au niveau de la téléogie qui caractérise le cerveau humain, c'est à dire sa capacité de concevoir un projet qui sera réalisé par l'activité de l'homme.

L'homme est un étre biologique - quel matérialiste, quel marxiste, pourrait le contester ! - et certainement dans ses gènes se trouve « quelque chose » qui est à l'origine de sa faculté de penser; mais ce n'est pas là que la pensée prend naissance. Elle est le produit non seulement d'un haut degré d'organisation de la matière vivante, mais aussi et surtout de la vie active et sociale de l'homme. Celui-ci n'est pas qu'étre biologique, il est aussi étre social, étre travailleur. Il est plus dangereux, il est faux - et réactionnaire - d'éliminer pratiquement ces deux caractéristiques fondamentales qui font sortir l'homme de l'animalité. Hasard et nécessité.

En dépit du titre, Monod n'accorde dans son livre qu'une place assez limitée à ces deux notions, et sur ce point aussi il fait preuve en matiere philosophique d'une faiblesse stupéfiante. Sa pensée unilatérale - non dialectique - se manifeste par exemple dans la phrase suivante:

« L'évolution n'est nullement une propriété des étres vivants puisqu'elle a sa racine dans les imperfections mêmes du mécanisme conservateur qui, lui, constitue bien leur unique privilege » (page 130).

En écrivant ces mots, Monod postule qu'il y a dans la nature « perfection » et « imperfection ». sur une base qui n'a absolument rien de scientifique Rien ne permet de dire que l'invariance est la propriété spécifique de la matière et l'évolution son «imperfection ». Toutes deux sont des propriétés de la matière et il n'y a d'« imperfection » que pour quelqu'un qui pense en catégories absolues et métaphysiques. Aussi bien l'invariance que l'évolution sont inhérentes à la nature comme à la société S'il n'y avait pas d'invariance, s'il n'y avart qu'évolution, on n'aurait rien de définissable, mais la chaos complet Les deux, répétons-le, sont aussi réelles l'une que l'autre Monod semble faire reposer ses définitions de

«perfection » et d'« imperfection » sur le fait que la nature ne conserve qu'un nombre infime des mutations qui se produisent :

« L'extraordinaire stabilité de certaines especes, les milliards d'années que couvre l'évolution, l'invariance du « plan » chimique fondamental de la cellule ne peuvent évidemment s'expliquer que par l'extrême cohérence du système téléonomique qui, dans l'évolution, a donc joué le rôle à la fois de guide et de frein, et n'a retenu, amplifié, intégré qu'une infime fraction des chances que lui offrait, en nombre astronomique, la roulette de la nature » (pages 137-138).

A la pensée de Monod, nous pouvons opposer celle d'un autre généticien éminent, prix Nobel également, d'une génération plus ancienne que Monod. Le professeur H.J. Muller, célèbre par ses travaux sur les chromosomes et les génes, a écrit en 1935 un livre, Hors de la nuit (2), dont nous citerons quelques passages,et qui, peut-on dire constituait, 35 ans par avance, une réponse irréfutable au livie de Monod :

• Durant des millions d'années, les forces chimiques aveugles ont dü agir et interagir pour former des composés organiques toujours différents et sans cesse plus compliqués, ainsi que des systèmes de composés. Ce fut un moment critique de l'évolution quand parmi ces combinaisons changeantes, il advint que se formèrent ces matériaux que nous appelons les genes. Les gènes sont eux-mêmes sujets à des altérations chimiques, internes et accidentelles, - les mutations. Parmi (les gènes mutables) qui se formèrent ... il en était relativement peu qui fussent aptes à survivre et à s'accroître; la survie et la croissance n'étaient que dans les cas exceptionnels où la mutation avait produit des gènes dont l'action favorisait particulièrement la croissance et la multiplication des gènes eux mêmes ou des systèmes organiques (protoplasmes) qui les contenaient ... En dépit du grand excès des variations préjudicielles, ce que nous appelons le progrès finit par se produire ... les variations défectueuses disparaissent dans la mêlée, tandis que survivent les variations accidentelles bienfaisantes ». (pages 28-30).

Il n'est pas question ici de « projet », d'a information » et d'autres propos animistes, mais de « forces chimiques aveugles », d'« altérations accidentelles ». de gènes

« mutables », etc •. Plus encore, il n'y a pas d'opposition absolue entre la fixité des radicaux génétiques (qui obsède Monod) et leurs altérations: Le fait que Muller, lorsqu'il écrivit son livre. ne disposait pas de l'apport scientifique de Monod, ne change rien à l'affaire

Revenons à la question du hasard. Monod distingue deux hasards : celui des grands nombres qui se pose quand un phénomène dépend d un nombre considérable de facteurs et dont la solution scientifique est donnée au moyen du calcul de probabilités, et le hasard tout à fait fortuit résultant de la rencontre de deux séquences de phénomènes tout à fait indépendants; il mentionne le cas d'un nommé

Dupont qui, marchant dans la rue, recevrait sur la tête un objet lâché involontairement par une personne travaillant sur un toit C'est, dit-il, cetype de hasard qui intervient dans les mutations qui se produisent dans les gènes

(page 128). Mais, quelques pages plus loin, il exprime le même point de vue que Muller savoir que ne se maintiennent que les rares mutations donnant des organismes supérieurs.

(2) Traduit de l'anglais et préfacé par Jean

Rostand (Editions Gallimard, 1938).

C'est là un hasard qui n'a rien à voir avec celui de l'exemple du Dupont mentionné plus haut Que dirait Monod si, dans un nombre très limité de cas, au lieu de mourir, un Dupont voyait ses capacités accrues ? Le hasard dans les mutations ne provient pas de phénomènes extérieurs, il est au niveau du « mécanisme » intérieur qui produit la mutation favorable: Une philosophie réactionnaire.

Nous avons qualifié la conception de Monod de profondément réactionnaire. Pourquoi ? Les philosophies qui voient dans l'homme essentiellement un laboratoire où s'exercent des forces chimiques, physiques, biologiques, et qui ignorent ou sous-estiment le côté social et producteur de l'homme, contiennent en elles une logique socialement et politiquement réactionnaire. L'exemple le plus remarquable à notre connaissance est celui d'un autre biologiste, Alexis Carrel, dont le livre L'Homme cet inconnu est bourré de données scientifiques incontestables, mais pour qui l'homme n'était qu'un appareil de laboratoire, seuls quelques hommes exceptionnels étant doués de pensée d'origine surnaturelle.

Ce livre servit de Bible aux courants fascistes avant la guerre. Le racisme s'inspire d'une telle conception «biologique » de l'homme. les réactionnaires voyant les différences entre hommes essentiellement dans le sang ou la race, leurs « connaissances » étant basées sur ces notions d'un passé lointain et non sur la découverte du gène. Certes Monod n'est ni fasciste ni raciste. Mais la logique de sa philosophie conduit son raisonnement près de ces conceptions « eugéniques » qui ont fleur, sous le nazisme et devant lesquelles, à juste titre, il recule effrayé :

« Non seulement la génétique moléculaire moderne ne nous propose aucun moyen d'agir sur le patrimoine héréditaire pour l'enrichir de traits nouveaux, pour créer un « surhomme » génétique, mais elle révèle la vanité d'un tel espoir ... Le seul moyen d'« améliorer » l'espèce humaine serait d'opérer une sélection délibérée et sévère Qui voudra, qui osera l'employer ? » (page 180)

On comprend qu'il condamne les idées qui ont provoqué tant d'horribles expérimentations. Mais, dans sa philosophie « biologique » il ne trouvera aucun argument, aucun point d'appui pour résister à cet « eugénisme ». Il invoquera une « éthique ». Mais d'où pourrait-elle provenir ? Quelles seraient ses origines ? Dans la pensée de Monod, on ne peut que retourner infailliblement au matériel génétique et on reste ainsi enfermé dans un cercle vicieux.

La vérité est que l'homme, appartenant a la nature, appartient aussi à une « seconde nature », à une « nature dans la nature », à savoir la société où il exerce une activité laborieuse. C'est dans la civilisation ainsi engendrée que se trouvent les éléments (parmi lesquels les sciences) qui lui pemettent de dominer peu à peu et la nature et les contraintes sociales qui ont été engendrées par le niveau longtemps insuffisant des forces

IONALE 45 productives. Inutile de développer ici les données essentielles à ce sujet. Mais tournons-nous une fois de plus vers le généticien Muller. Celui-ci condamne les procédés « eugéniques » du genre préconisé par les fascistes en invoquant non seulement des raisons morales mais aussi leur caractere ¡liusoire. S'il y a des gènes de débilité mentale, explique-t-il, ils ne se trouvent pas seulement chez les débiles mentaux, mais dans un nombre d'individus normaux où ils ne sont pas dominants qui est trente fois supérieur au nombre des débiles mentaux (page 113). Il démontre qu'« il y a place pour un progrès génétique de l'homme, et non seulement en ce qui concerne l'intelligence, mais encore en ce qui concerne ces caractères de tempérament qui permettent le comportement social, coopératif. Et apres que la société dans son ensemble aura adopté un idéal ouvertement social et que les changements s'en seront ensuivis dans l'économique, l'éthique, l'éducation, il deviendra nécessaire d'utiliser tous les moyens matériellement réalisables vers cet idéal. Ainsi l'on reconnaitra comme il convient, pour la premiere fois, le désirable et le possible de la génétique, ainsi que le perfectible du milieu humain » (page 147). II précise certains de ces moyens « matériellement réalisables ». en suggére d'autres particulièrement audacieux, qui pourraient dans le cors d'un siècle ou deux, amener la majorité de la population à égaler en qualité génétique innée les grands hommes reconnus par l'histoire de l'humanité.

La conception enfermant l'homme dans sa nature biologique ne ontient pas plus de solution pour l'avenir qu'elle n'a d'explication scientifique du passé. Dans une telle onception, le socialisme tiré d'une « éthique » équivaut à une religion qui, condamnant l'homme sur cette terre à cause de sa qualité biologique, invariante sauf très rare hasard heureux, lui promettrait le bonheur dans un autre monde inexistant. Ce socialisme là ne peut avoir aucun écho. C'est le socialisme déduit des lois qui ont été dégagées par Marx de l'étude du déve développement des sociétés qui seul a une base de granite aucun doute, le fascisme a montré entre les deux guerres que la civilisation est encore bien fragile; sans doute des accidents ont pu encore se produire dans la toute première partie de la construction du socialisme, comme on l'a vu avec le stalinisme. Mais malgré cela, c'est sur cette base et sur cette base seule que se justifient les sacrifices qui sont demandés pour la cause du socialisme.

Comment se fait-il que le livre de Monod soit devenu un best-seller 7 Monod se déclare athée, il attaque Teilhard de Chardin, il est à la fois pessimiste et socialiste. Une telle mixture au fond n'est pas pour effrayer la bourgeoisie francaise. Elle ne croit plus guère à ses valeurs de jadis et n'a rien d'autre à mettre à leur place. Dans un monde ébranlé par une énorme poussée révolutionnaire, elle vit au jour le jour, et toute journée qui s'écoule est pour elle un jour de gagné. Après ces générations qui se révoltaient contre la misère, et la faim, voici celles qui se dressent contre la « société de consommation ». Où trouverait-elle une solution pour s'enrichir sans danger ? Or, voici

QUATRI qu'un prix Nobel (et la bourgeoisie française n'en avait pas eu à se mettre sous la dent depuis longtemps), homme de « gauche » par surcroit, conclut son livre en disant qu'il faut rejeter le marxisme:

• Le seul espoir du socialisme n'est pas dans une « révision » de l'idéologie qui le domine depuis plus d'un siécle, mais dans l'abandon total de cette idéologie » (page 194).

Un « socialisme » éthique ne fait pas peur à la bourgeoisie; elle a tant vu de « socialismes » de cet ordre qui n'ont jamais ému les masses ouvrières. Pourquoi n'utiliserait-elle pas un livre écrit par un savant incontesté ? Ce n'est sans doute pas ce que désirait Monod; mais, après tant d'autres, la lutte de classes qu'il ne saisit pas se saisit de lui. Gageons toutefois que son TROTSKY EN EXIL

De Peter Weiss.

Peter Weiss occupe une place à part dans le nouveau théâtre, et une place éminente. Depuis Brecht, dont il procède, il est un des très rares auteurs qui ont réussi à créer un théâtre politique lucidement engagé et d'une haute valeur poétique. La manière dont il a résolu le problème posé à son art par notre temps est à la fois originale et reliée aux traditions dramatiques les plus anciennes. S'il a qualifié l'Instruction d'oratorio, toutes relèvent d'une dramaturgie proche de celles de la tragédie antique et des mystères médiévaux, mais où le destin et les divinités anciennes ont cédé la place aux classes et aux forces politiques, c'est à dire aux vraies puissances souveraines qui dominent - inconsciemment ou plus ou moins consciemment - les volontés individuelles. Ses œuvres échappent ainsi à l'anecdote pour traiter des seuls grands conflits de l'humanité d'aujourd'hui. Son

Marat-Sade s'attaquait à la problématique de la révolution en général, mais souffrait d'opposer un Sade idéal à un Marat stalinisé, et idéalisant le stalinisme. Avec le Discours sur la ... guerre de Libération du Viet-Nam et le Fantoche lusitanien,

Weiss passait des problèmes abstraits de la révolution à leurs aspects concrets modernes. Ce cheminement ne pouvait que le mener à Trotsky, c'est à dire la

EME INTERNATIONALE livre ne fera pas long feu et que d'autres champions de l'anti-marxisme ne tarderont pas à lui succéder : Depuis plus d'un siécle, la liste des pourfendeurs du marxisme s'allonge de façon de plus en plus monotone.

Nous conclurons en regrettant l'absence, à notre connaissance, d'un livre qui examinerait d'un point de vue matérialiste et dialectique les acquisitions de la génétique. Car, parmi les acquisitions des sciences modernes, celles de la physique contemporaine et celles de la génétique sont probablement les plus susceptibles de faire progresser le matér alisme dialectique (pas le « diamat » des staliniens) et de mettre en lumière un déterminisme beaucoup plus riche que le déterm nisme mécaniste laplacien, qui a encore trop souvent monnaie courante

Pierre FRANK. figure tragique la plus parfaite de notre temps, en cela qu'elle est celle d'un homme qui - comme Lénine auparavant - subordonna entièrement sa vie au flux et au reflux du mouvement ouvrier, en connut les pires épreuves comme les plus hautes gloires, et devait polariser les plus grandes haines de toutes les forces de la réaction et devenir le drapeau vivant des ultimes résistances comme de la renaissance de la révolution.

Trotsky en exil (1), mise en œuvre des problèmes de la révolution mondiale concrète, fait parler à Trotsky, ses compagnons et adversaires, leur véritable langage (à l'avant dernière scène près).

Certains, sans doute, trouveront la complexité du réel moins dramatiquement séduisante que des figures élevées à la puissance du mythe; mais, paradoxalement, ce qui risque de nuire à cette dernière œuvre, c'est précisément sa richesse, que les idées foisonnantes s'y entrechoquent selon un rythme qu'évite ordinairement le théâtre, voire s'y télescopent comme dans la scène du congrès de 1903 où Trotsky, en l'espace de deux ou trois répliques, de

« trique de Lénine » devient son critique

(1) Trotsky en exil, éd. du Seuil.

acerbe qu'il ne fut qu'un an plus tard. Le spectateur, profane de l'histoire du bolchévisme, risque fort de perdre pied de temps à autre, mais, en revanche, la restitution d'une vérité si soigneusement, longtemps et si bien occultée en incitera plus d'un à aller approfondir sur pièce ces moments épiques où se jouait, en fin de compte, le sort de toute l'humanité, dans de douloureux affrontements où ceux qui s'élevaient à sa plus haute conscience affrontaient ceux qui s'en révélaient incapables.

Peter Weiss s'est astreint à un véritable ascetisme poetique, se refusant toute facilité rhétorique, enchainant des phrases sèches, lourdes de sens, arrachées toutes vives à l'histoire. Le voilà le théâtre irrécupérable, étranger à tout compromis, réclamé et recherché par tant de créateurs auxquels Mai a donné une conscience aigüe des faux prestiges littéraires.

Parce que notre admiration pour Weiss est immense, nous nous devons de lui dire que sont travail souffre toutefois de défauts qui semblent d'ailleurs ceux de sa source principale, le Prophète d'I. Deutscher. Ainsi en va-t-il de l'interprétation de la cruciale année 1924 qui nous semble prendre trop pour argent comptant les critiques « diplomatiques »

« testament » de Lénine. Mais, surtout, le portrait d'ensemble de Trotsky se fausse par l'incompréhension de ce que fut sa conception la " défense inconditionnelle de l'URSS » qui amène Weiss à faire dire à l'exilé de Coyoacan, parlant de Siqueiros arrêté après son organisation de l'attentat du 24 mai 1940 : « Au fond il appliquait ma thèse : défendre l'Union Soviétique en toutes circonstances ». Mot invraisemblable (même si on le jouait dans le ton de l'ironie), monstrueux dans la bouche de Trotsky qui, précisément, considérait que la défense de l'URSS ne pouvait être assumée correctement que par l'aile bolchevik-léniniste (trotskyste) du Parti communiste soviétique, et devait culminer avec le renversement de bureaucratie thermidorienne. Dans la même scène, qui s'intitule « le testament » et se charge ainsi du plus lourd poids de signification, des propos tout aussi opposés à leurs véritables points de vue (et aussi à leur véritable tempérament) sont prêtés à Rosmer et à Hansen. L'idée que les « aveux » des procès de Moscou pouvaient servir la cause du communisme ou de l'Etat ouvrier en quoi que ce soit et qu'il était possible de balancer dans la question de

ALE savoir qui servait le mieux cette cause, des capitulards ou des inflexibles, complètement étrangère à notre mouvement, et, si possible, encore plus à Rosmer qui aurait été indigné qu'on la lui prête. Notre thèse a toujours été que l'aveu n'était que le terme d'une capitulation politique antérieure aux procès et révélant une incompréhension dramatique de la nature du stalinisme (2). Souhaitons donc que ces échardes -graves pourtant - soient arrachées par Peter Weiss avant que la pièce se joue et se rejoue. Il est aisé de vérifier ces erreurs sur textes (et de la bouche d'Hansen). Weiss qui a tâtonné, nous dit E.Fischer, et plusieurs fois récrit la fin du Marat-Sade, sait que ce sont par ces ultimes scènes que tout un drame prend son sens; il ne peut donc méjuger la portée de cette déviation.

Aussi importants que nous apparaissent ces défauts, il n'en reste pas moins que Trotsky en exil est une pièce courageuse, émouvante, qui fait le plus grand honneur à son auteur, lequel aura du mal à forcer lesoppositionsouvertes et sournoises et à se faire jouer, mais qui ne pourra que finir par s'imposer et triompher.

Michel LEQUENNE. (2) C'est une erreur de traduction qui féminise Liova, diminutif de Léon, prénom du fils de Trotsky, assassiné à

Paris par le Guépéou, ce qui entraîne un fâcheux contresens, mais l'erreur est de Peter Weiss - sur la base de quelle information ? — qui fait invoquer le Dieu d'Israël à Zinoviev condamné. L'homme était brisé, il est vrai, mais rien ne permet de penser qu'il ait pu perdre ainsi la raison.

LA «BOLCHEVISATION» DU P.C.F Voici un petit livre qui traite d'une opération, dite « bolchevisation », qui fut d'une importance capitale dans la dégénérescence de l'Internationale communiste et de ses sections. C'est le Vême Congrès de l'internationale communiste, dirigé par Zinoviev, qui la lança; elle devait conduire ceux qui la votèrent et la mirent en application tout à fait ailleurs qu'ils ne le désiraient : au lieu de construire des partis bolcheviks, ils mirent en route un mécanisme qui aboutit en fin de compte à faire des partis communistes des partis réformistes d'un type nouveau. Le livre de Jederman traite de l'histoire du PCF en la plaçant fort justement dans le cadre des développements internationaux et. plus particulièrement, soviétiques qui la conditionnèrent. Il souligne que cette « bolchevisation » comporta plus particulièrement en France, en raison des origines social-démocrates à l'époque encore insuffisamment extirpées du PCF, une double opération, à savoir une bureaucratisation et une prolétarisation de ses cadres. Pour un grand nombre de militants, notamment pour les militants ouvriers du parti, souvent issus du courant syndicaliste révolutionnaire d'avant la guerre de 1914-1918, c'était essentiellement la prolétarisation qui leur fut directement sensible; la bureaucratisation ne leur apparut pas comme le grand danger qu'il devait devenir. Le fait que Monatte et quelques autres leaders du syndicalisme révolutionnaire d'avant 1914 se soient opposés à la « bolchevisation » ne saurait cacher le fait que la plus grande partie des militants de cette provenance aient participé à la « bolchevisation ». A l'époque méme, on ne peut pas dire qu'ils l'aient fait par corruption ou réformisme; ils y voyaient l'élimination des tares social-démocrates et la construction d'une véritable organisation ouvrière; corruption et réformisme ont pénétré insidieusement et lentement dans le PCF avant de le gangrener définitivement.

D'autre part le livre de Jederman montre également fort bien que les opposants à la

Un livre qui paraît autour du 50ème anniversaire du PCF, en contribution à son histoire, mais que la direction du PCF se gardera de faire connaître. Plus encore, le préposé actuel aux problèmes coloniaux, Suret-Canale, a écrit un article 100 % stalinien contre lui. Pourquoi ? Précisément parce qu'il est avant tout un recueil de documents du PC, de ses leaders, de ceux qui dirigérent travail

(1) Editions Maspéro : Livre rouge .

. (1923-28) De Jederman (1). « bolchevisation » étaient d'une grande faiblesse politique. La plupart d'entre eux glissèrent également vers le réformisme, soit en rejoignant la social-démocratie soit en prenant la voie droitière particulière au mouvement ouvrier français, celle de l'« indépendance du syndicalisme ». C'est ce qui explique pourquoi le mouvement trotskyste en France qui fut formé par les membres du Parti Communiste ne fut pas créé comme un produit direct par une aile ou une tendance lors d'une des nombreuses crises, mais par un rassemblement de militants individuels autour de Trotsky en 1929, pour fonder le journal La Vérité, quand les groupes oppositionnels précédents avaient disparu ou s'effondraient. Les conditions de création du mouvement trotskyste en France expliquent pour beaucoup les difficultés qu'il devait ultérieurement rencontrer à former une organisation stable. Dans le livre de Jederman, un point mérite quelques observations. L'auteur souligne que la question de la cellule « organisme de base » du parti fut longuement discutée. Il est tout à fait vrai que les droitiers du parti firent beaucoup de bruit sur cette question. Mais il faut dire aussi que pour les opposants de gauche, à l'époque, c'était aussi un problème difficile. Il faut se replacer dans la situation du mouvement ouvrier d'avant Juin 1936, où même les sections syndicales n'avaient pas droit de vie. Les cellules d'usines, numériquement très faibles, dont les membres changeaient fréquemment et dont l'existence était fragile, n'étaient pas propices à la discussion et à l'élaboration politique. Nombre de militants se repliaient sur les cellules de rues. Instrument d'intervention dans les entreprises, les cellules d'usines étaient alors impropres à assurer la vie politique, et de ce fait, favorisaient la domination de l'appareil parti. Quand, après Juin 1936, les conditions existérent pour que les cellules aient sur le une stabilité minima, le PC avait cessé depuis plusieurs années d'être un parti révolutionnaire.

De J.Moneta (1).

colonial. Ces documents permettent de suivre les changements de position de ce parti au cours social-démocratie œuvrant à rejeter les tares de de son existence parti issu de la celle-ci, parti révolutionnaire, puis parti stalinisé qui subordonne (et même sabote)

notamment en Afrique du Nord, puis au

Viet-Nam, et de nouveau en Afrique du Nord - la lutte anti-impérialiste pour servir les besoins de la diplomatie du Kremlin. L'auteur n'a écrit qu'un commentaire assez succint pour situer les documents dans leur contexte historique, et

LA POLITIQUE COLONIALE DU P.C.F. (1920-65)

LA POLITIQUE COLONIALE DU P.C.F. (1920-65)

marquer les procédés staliniens pour « justifier » au nom du marxisme les trahisons multiples. Il mentionne également comment la direction du PCF à diverses reprises a tronqué ses propres textes antérieurs pour se présenter en ami de toujours des peuples coloniaux Parmi les nombreux documents qui illustrent ce livre, citons tout particulierement la déclaration de Laval-Staline de mai 1935 qui inaugure le grand tournant « patriote » du PCF. le discours de Thorez sur « l'Algérie, nation en formation » de 1937, la dénonciation des « actes de terreur individuels» de novembre de Michaël LGWY.

Au début de son livre La théorie de la Révolution chez le jeune Marx (1), Michaël Lowy exlique dans une note qu'il partage avec Althusser « la conception générale des œuvres de jeunesse de Marx comme une « longue marche théorique », et l'hypothèse d'une « coupure épistémologique » à la hauteur des « Thèses sur Feuerbach » et de I'« Idéologie allemande ». Mais il prend soin de préciser que selon lui cette « coupure » est aussi politique, et que sa lecture du « jeune Marx » est profondément différente de celle co AVient dinsiste pour montrer interet d'Althusser. C'est sur ce point qu'il du livre de Lowy par rapport aux productions récentes sur la formation de la pensée de Marx.

Dans un article de 1960 intitulé Sur le jeune Marx (Pour Marx, page 47), Althusser explique qu'il faut voir dans la longue marche de Marx hors de la nuit idéologique du néo-hégelianisme « moins un rôle de formation théorique qu'un rôle de formation à la théorie », vers une sorte de « degré zéro » de la Science, de coupure radicale (il ne taut surtout pas penser en termes de dépassement: le concept est par trop hegelien) ou Marx devient Marx. C'est en termes de «changement d'élément » faut « changement de terrain », qu'il penser la coupure, et par la même rejette-t-on ce qui la précède dans le néant de l'idéologie. Cette appréhension de la démarche marxienne de son point de départ jusqu'aux années 40 a conduit Althusser à fausser totalement le marxisme, à l'amputer, sous prétexte de purete heil de core e pureté théorique, de son côté proprement Théorie e, ton detriment de simente a-historique, révolutionnaire. (1) Maspéro Editeur • Paris -

IONALE 49 1954 contre ceux qui déclenchèrent la lutte armée en Algérie ... Par l'énorme documentation qu'il apporte sur la politique d'un parti communiste ayant une large base de masse, dans un pays qui était à la tête d'un grand empire colonial, ce livre éclaire crüment la politique stalinienne dans un domaine exceptionnellement important.

Il doit étre lu aussi bien par les militants révolutionnaires français aux prises avec le PCF que par les militants des mouvements révolutionnaires des pays coloniaux et semi-coloniaux.

Le livre de Lowy, au contraire, se situe dans une perspective totalisatrice, et nous permet d'appréhender ce qui fait l'unité profonde de l'œuvre de Marx. L'aspect sous lequel Lowy saisit la genèse du marxisme - la rencontre de Marx, intellectuel hégélien, avec le prolétariat de son temps — lui permet de nous donner de la problématique marxienne un cadre d'approche global, dans lequel des études comme celle de Mandel sur « La formation de la pensée économique de Marx » viennent s'intégrer comme des compléments. « L'hypothèse du caractère potentiellement révolutionnaire et communiste du prolétariat est le trait d'union, la liaison organique entre la théorie politique de Marx et sa sociologie, économie, philosophie de l'histoire, etc. » (page 32). Cette perspective autorise deux conclusions : d'une part la coupure n'est pas a proprement parier une « coupure épistémologique ». Les Theses sur

Feuerbach et L'Idéologie allemande ne marquent pas seulement le passage de

Marx de l'idéologie à la science, mais bien plutôt une prise de conscience, au terme d'une longue maturation théorique, du rôle révolutionnaire du prolétariat, et de

Marx lui-même comme son représentant.

D'où l'importance de la révolte des tisserands silésiens dans ce processus.

« C'est l'insurrection des tisserands qui a, d'une certaine façon, « déclenché » chez

Marx le processus d'élaboration théorique qui aboutit en 1846 à la rupture définitive avec toutes les implications du jeune hégelianisme, y compris

Feuerbach » (page 99).

La deuxième conclusion, corollaire de la première, c'est l'unité profonde de la théorie et de la pratique de Marx, abusivement séparées par Althusser. En effet, la conséquence immédiate de la prise de conscience par le jeune Marx du rôle révolutionnaire du proletariat au travers de la révolte des tisserands silésiens, c'est le début d'une activité politique systématique et organisée. En

LA THEORIE DE LA REVOLUTION CHEZ LE JEUNE MARX

LA THEORIE DE LA REVOLUTION CHEZ LE JEUNE MARX

45, dit Engels, Marx avait complètement construit théorie matérialiste de l'histoire ... Mais notre intention n'était nullement de chuchoter, au moyen de gros volumes, ces nouveaux résultats scientifiques aux oreilles du monde « savant » ... Nous avions l'obligation de donner à notre conception une base scientifique. Mais il ne nous importait pas moins de gagner à notre conviction prolétariat européen, à commencer par celui de Allemagne. Des que nous eúmes tout tiré au clair, nous nous mimes a "ouvrage. ) cite Dar Lowi 'oeuvre de Marx ne se réduit donc pas au seul Capital, on ne sépare pas le « scientifique » de l'idéologique ou du « politique » comme le bon grain l'ivraie, et la théorie révolutionnaire de Marx ne prend son sens que par la pratique révolutionnaire qu'elle fonde.

L'intérêt du livre de Lowy, c'est de montrer que cette unité dialectique de la théorie et de la pratique révolutionnaires dans l'œuvre de Marx est issue précisément de ces années de réflexion idéologie ambiante, is comprach ti pendant arrachants le rôle du prolétariat dans la société et dans la révolution à venir. Le saut qualitatif qui s'opère dans les années 44-45 constitue donc bel et bien un « dépassement », en ce sens que cela même qui est radicalement nouveau dans la conception révolutionnaire de Marx s'éclaire par le processus dont elle est issue.

La théorie de la révolution chez le jeune Marx a cependant une autre fonction que de servir d'antidote aux aberrations althussériennnes : celle de donner la conception marxienne, nous jusqu'alors mal connue faute d'une étude spécifique la même des rapports avant-garde les rapports entre cette conception et les théories du parti révolutionnaire des marxistes du XXème siècle s'éclairent d'un jour nouveau, et l'on peut regretter que la partie du de Lowy qui leur est consacrée soit aussi brève et allusive.

Lowy dégage trois étapes dans la mise au point par Marx de la théorie prolétaria co devenir est étroitement sujet de la révolution lié au développement du mouvement ouvrier de l'époque, et aux relations que Marx entretint avec lui. Dans une remière phase. entre 49 et 44. intellectuel bourdeois Mary prend violemment la défense des « pauvres » contre l'égoisme de l'intérêt privé l'Etat prussien bureaucratique. S'il adhère enfin au communisme, c'est encore sur des bases philosophiques, bien que son arrivée à Paris lui ait donné l'occasion de « découvrir » le proletariat et de le substituer à la notion vague d'« humanité souffrante ». Début 44, le prolétariat est encore conçu comme un élement purement passif, comme l'arme matérielle des philosophes, le pôle actif étant du côté de « ceux qui pensent ». Pendant les deux années qui suivront, le contact avec les sociétés secrètes ouvrières parisiennes, puis la révolte des tisserands silésiens. l'amèneront à reconsidérer le role du prolétariat dans la révolution, a le considérer comme son élément actif. Ce renversement le conduit à repenser le rôle des intellectuels issus des autres classes : la théorie de l'auto-émancipation du prolétariat étant clairement affirmée. à lencontre des socialistes utopiques et autres tenants du mythe du « sauveur supreme ». les intellectuels n'ont plus pour fonction que de clarifier et renforcer cette consience communiste qui est le ruit du processus concret et pratique de a lutte des classes. C'est seulement une fois le prolétariat constitué en sujet historique et politique de la révolution que Marx donne les fondements du rapport avant-garde masses, parti-classe, qu'il sera repris et développé Lénine, Trotsky, Rosa. La conception marxienne du rapport entre le parti et le prolétariat est à la fois le fondement et le résultat de l'expérience concrète que firent Marx et Engels de la construction d'un parti révolutionnaire à partir des années 46-48. Si l'on comprend bien comment les ambigüités et l'inachèvement de la théorie du parti permirent le développement de théories différentes comme celles de Lénine et de Rosa, peut-être Lowy a-t-il eu cependant tendance à considérer les conceptions du Jeune Marx à la lumière de ces derniers, insistant moins sur l'inachèvement que sur les géniales anticipations, donnant pour systématisé ce qui n'était parfois que pressentiment.

Mais c'est un point de critique annexe, l'intérêt du livre de Lowy étant de présenter au public un Marx relativement peu connu, aux prises avec le mouvement ouvrier de son temps, et de recentrer la totalité de l'œuvre de Marx autour de ce qui en fait la signification profonde : la théorie de l'auto-émancipation prolétariat.

Denise AVENAS.

CRITIQUES DE L'ECONOMIE POLITIQUE numéro 2 de la revue économique Dans son deuxième numéro, la revue Critiques de l'économie politique cherche à analyser les raisons de la crise du systeme monétaire international qui, depuis 1960, fait les malheurs de la bourgeoisie mondiale. De 1950 à 1960 le capitalisme s'était développé sans crises Alors que les bourgeois en tiraient l'espoir d'un salut définitif et que les lambertistes niaient le fait, E.Mandel avait montré les contradictions en œuvre dans cette apparente félicité générale. Il est aujourd'hui possible, après dix ans de crise du systéme monétaire international, de préciser la signification de cette crise Cela suppose un détour théorique quant à la monnaie dont l'usage est international C'est à quoi répondent les articles relat-vement abstraits de P.Florian et de A.Schubert. Cette étude effectuée, un essai d'explication de la crise est donné au plan théorique, empiriquement vérifié par « une nouvelle LIVRES REÇUS CH. Bettelheim : L'économie allemande collection Maspéro).

lecture de la balance des paiements américains ». La thèse centrale est qu'après dix ans de développement général, le capitalisme connait, à nouveau, la loi coercitive de la concurrence à un niveau exacerbé: L'hégémonie américaine est remise en cause par l'Allemagne occ dentale et le Japon qui profitent des contradictions yankees Premiere tentative de compréhension de la pér ode actuelle du capitalisme, ces articles, bien qu ardus, constituent un apport théorique important aux luttes Notons que, par ailleurs, la rédaction a ouvert une nouvelle rubrique permanente d'étude des branches et économies nationales, montrant comment les luttes ouvrières s'insérent dans les manœuvres économiques de la bourgeoisie. Cette rubrique dont l'intérêt militant est direct et immédiat est une contribution importante au développement des luttes.

LIVRES REÇUS

Ch. Bettelheim : L'économie allemande sous le nazisme (tomes I et II, petite collection Maspéro).

Lionel Richard : Nazisme et littérature (F. Maspéro éditeur).

Richard Gombin : Les socialistes et la guerre (Mouton, éditeur).

R. Estel, G. Fabre, E. Marienstras : En marge : les minorités aux Etats-Unis (F. Maspéro, éditeur).

Lumumba vivant (La Taupe éditeur, Bruxelles).

Pierre Teruel-Mania : De Lénine au Panzer-Communisme (Maspéro éditeur).

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