Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 48

L'échange inégal (réponse à Jacques Lahire)

Arghiri Emmanuel · Quatrième Internationale, n° 48 · mars 1971 · p. 52-56 · 3 694 mots

Texte lu par machine sur le scan (relu en 2026 colonne par colonne) : il peut contenir des fautes de lecture. Pour citer, reportez-vous au scan de la page.

Dans le No 43 ( Mai 1970) de notre revue avait paru une critique écrite par Jacques LAHIRE du livre d'Arghiri EMMANUEL, L'ECHANGE INEGAL L'auteur nous ayant demandé de répondre à cette critique, nous l'avons accepté très volontiers et publions ci-dessous cette réponse. Nous informons en même temps nos lecteurs que la discussion ainsi ouverte, vu son caractère principalement économique, se poursuivra dans les pages de la revue Critiques de l'économie politique.

Je me réjouis d'autant plus de ce « droit de réponse », si libéralement accordé parla QUATRIEME INTERNATIONALE, que la critique de Jacques LAHIRE me semble être le fruit d'une lecture attentive et sérieuse de mon ouvrage et que je ne peux pas en dire autant de toutes les autres critiques dont j'ai été depuis quelques temps l'objet dans la presse périodique. QUELQUES POINTS SECONDAIRES.

Il y a néanmoins, à mon avis, quelques malentendus de détail que je voudrais dissiper avant d'aborder les véritables divergences d'opinion : 1 ) Jacques LAHIRE me reproche d'avoir qualifié d'erreur d'optique l'identification des termes de l'échange des pays pauvres avec ceux des produits primaires. Cela correspond effectivement mon affirmation. Mais il conclut qu' « il n'y a aucun doute quant au caractère primaire des produits exportés par les pays faiblement développés », comme si, moi, j'avais nié ce caractère, ce qui constitue une pensée qui ne m'a jamais effleuré.

Pour arriver à cette conclusion, Jacques LAHIRE définit le secondaire « par l'importance du capital constant circulant relativement au capital constant fixe. ».

Cette définition m'a coupé le souffle. En voilà enfin un traitement théorique, scientifique - le premier ma connaissance →› de la distinction du « secondaire » d'avec le « primaire », distinction que Colin Clark, Fourastié, ete .. avaient abandonnée dans les sables mouvants de l'empirisme.

Malheureusement, à y regarder de plus près, cette définition ne colle pas. Une machine-outil de grande précision comporte une proportion de capital constant circulant par rapport au capital fixe bien moindre que celle de l'aviculture moderne. La machine-outil est-elle pour autant plus « primaire » que les poulets ? Tout dépend par ailleurs du degré d'intégration verticale de la branche considérée. Si elle n'emploie pas beaucoup de sous-traitants, l'usine aéronautique qui construit le Concorde consomme très peu d'inputs matériels par rapport à la valeur de ses installations fixes. Par contre, un exportateur de café à la Côte d'Ivoire qui achète le café en parche aux planteurs et le traite dans son usine, emploie une proportion très élevée de capital constant circulant par rapport à la valeur de l'usine de décorticage. S'ensuit-il que le café est plus « secondaire » que le Concorde ?

Mais là n'est pas la question. Car, quelle qu'en soit la définition, je suis volontiers d'accord avec Jacques LAHIRE que la majeure partie des exportations des pays sous-développés appartient au secteur primaire, et je ne l'ai jamais nié. Mais cela ne signifie pas que les exportations « primaires » mondiales appartie cent que pays sous developpes, appartiennent aux pays sous-développés, d'identifier les termes de l'échange de ces pays avec les termes de l'échange des produits primaires.

C'est en cela que consiste l'« erreur d'optique ». Sinon si je pensais que les exportations des pays sous-développés n'étaient pas primaires, alors je n'aurais jamais parlé d' « erreur d'optique », mais d'erreur tout court et même de grossière. Les exportations des pays sous-développés sont bel et bien primaires. Mais la part de ces pays dans la valeur globale des produits primaires exportés dans le monde en 1953 n'atteignait que 47 %, les exportations des pays « socialistes » non comprises. Ceci explique que pendant que les termes de l'échange des pays pauvres dégringolent, ceux de l'ensemble des biens primaires ne se portent pas mal du tout. 2 ) Concernant la péréquation du taux de profit, je ne comprends pas pourquoi J.LAHIRE fait un si grand cas de la « prime de risque ». Je n'ai nulle part utilisé cette « prime » commeun argument en faveur de la péréquation. Je considère cette péréquation comme un faitd'expérience qui ne peut se démontrer que statistiquement, donc, tendanciellement et approximativement. Quant aux différences éventuelles peu m'importe qu'elles représentent ou non la prime de risque. Ce qui m'intéresse et ce que je dis, c'est que ces différences sont d'un ordre de grandeur tel qu'elles ne peuvent en aucune façon prétendre COMPENSER la différence des salaires.

Il est bien entendu que celui qui prétendrait le contraire aurait le droit de rejeter ma théorie sans la réfuter, puisqu'il récuse son fondement essentiel. Je constate toutefois que jusqu'ici personne, même parmi mes critiques les plus durs, ne l'a prétendu. ( Jacques LAHIRE a-t-il cette intention ? Alors la discussion sur le contenu même de ma thèse devient sans objet). Bien au contraire, certains de mes critiques ont mis l'accent sur les surprofits monopolistes des exportateurs des pays industriels, ce qui engendre des différences dans le sens opposé, lesquelles non seulement ne compensent n'atténuent les différences de salaires, mais les aggravent. 3) « La valeur est présentée par Emmanuel comme la somme des rémunérations des facteurs », dit Jacques LAHIRE. Non, bien sûr ! Je n'ai jamais dit cela. La valeur ne peut être la somme des rémunérations des facteurs puisqu'elle est la quantité physique d'un seul facteur : le travail. Mais les marchandises ne s'échangent pas selon leur valeur, mais selon leur « prix de production », et c'est le prix de production qui est la somme des rémunérations des facteurs, pas la valeur. 4 ) Pour en finir avec les points de détail, bien qu'ici il ne s'agisse pas d'un malentendu de lecture, je m'arrête un instant à la question de l'importance même des différences des salaires entre pays faiblement développés et pays industrialisés. Je l'ai estimée en moyenne à 20 fois. Charles Bettelheim, qui est pourtant un adversaire résolu de ma théorie, l'estime, lui, entre 20 et 30 fois. J.LAHIRE conteste cette estimation. Les ouvriers du secteur industriel des pays d'Amérique Latine ont, dit-il, un salaire environ 4 à 5 fois moindre que celui de

ALE 53 en a qui ne sont pas sous-développés du tout, que dans ces pays le • salaire industriel est disproportionnellement au dessus du salaire moyen, et que les ouvriers industriels sont une petite minorité de leur prolétariat. Alors en vertu de quoi une différence de 4 à 5 fois des salaires industriels de ces pays, ( compte-tenu de la différence de l'intensité du travail ), à supposer qu'elle soit exacte, serait incompatible avec une différence de 20 fois les salaires moyens toutes catégories de l'ensemble des pays sous-développés et compte non tenu de l'intensité ?

Jacques LAHIRE sait-il que, par exemple, au Congo-Kinshasa, le salaire urbain moyen est à peine supérieur à 2 francs français, et le salaire agricole inférieur à 1 franc par jour ? Je sais bien que les salaires du Congo-Kinshasa constituent un cas extrême ( qu'ils ont été relevés tout récemment de 30 % ), et je m'excuse de poser cette question sous cette forme directe, mais il m'a été donné de remarquer que beau coup d'économistes européens ne se doutent vraiment pas du niveau dramatique des salaires dans le Tiers-Monde, ce qui trahit peut étre une auto-défense subconsciente à l'égard d'une réalité incommode. NECESSITE ET CONTINGENCE.

Nous en arrivons maintenant aux points plus fondamentaux de la controverse. Jacques LAHIRE me reproche d'attribuer l'échange inégal à un « disfonctionnement » et non à • une nécessité structurelle du système capitaliste. « Disfonetionnement », je ne sais pas ce que c'est exactement. Je suis quelque peu allergique à cette vague de néologismes qui alimente depuis quelques temps en France le jargon socio-philosophique. Non pas par purisme linguistique mais parce que je me méfie des « mots ». Et je crois que des concepts que personne ne s'est donné la peine de définir et qui semblent n'être communicables que par incantation ne sont que des mots. Toute formation sociale possède des éléments essentiels, structurels, d'autres qui ne sont qu'historiques. Faire le départ entre les deux est une tâche extrêmement difficile pour ceux qui vivent cette formation, et c'est souvent une question oiseuse pour ceux qui l'étudient apres sa disparition Les classiques du marxisme ont bien dit, par exemple, que la propriété privée de la terre n'est pas une nécessité structurelle du mode de production capitaliste. Mais le capitalisme termine partout sa leurs homologues

( compte-tenu de l'intensité du travail ).

Tout le monde des Etats-Unis la différence de sait que les pays d'Amérique Latine ne sont pas les moins développés de la terre, que parmi eux, il y

QUA T 54 carrière avec propriété privée de la terre, examiner ensuite si cela était « inévitable » ou si ce n'était qu'un « disfonctionnement » deviendra pur byzantinisme.

On ne peut approfondir ici ce sujet, mais on peut dire que, l'homme étant à la fois l'étudiant et l'auteur de l'histoire, la nécessité historique lui apparait de prime abord comme une nécessité théorique. Ainsi Lénine tenait l'Etat-rentier et l'Etat-usurier - l'Angleterre et la France du début du vingtième siècle - comme l'aboutissement inéluctable de la maturation extrême du capitalisme. Un demi-siècle de maturation additionnelle du capitalisme dans les grands pays industriels a fait disparaître completement et les rentiers oisifs et les « tondeurs de coupons ». Et ce sont les capitalistes actifs investisseurs directs, qui ont pris leur place sur la « Promenade des Anglais ».

Le même Lénine distinguait dans ses cinq composantes de l'impérialisme le partage du monde par les monopoles (No 4) et le partage « territorial » du monde par les grandes puissances (No 5). La flexibilité du premier contredisait la rigidité du second et engendrait la nécessité du repartage et de la guerre. Ce second partage, c'est à dire la domination politique directe des colonies, qui était alors considéré comme une composante — la cinquième - structurelle et « inévitable » de l'impérialisme, n'existe plus aujourd hui, et certains marxistes vont maintenant jusqu'à considérer que la période du colonialisme, 1870-1960, quoique nécessaire historiquement, ne fut qu'un avatar malheureux et temporaire -un « disfonctionnement » ? — de l'impérialisme. (1)

Faut-il multiplier les exemples ? Devons-nous parler de l'impôt sur le revenu, que Marx considérait comme incompatible avec le capitalisme au-delà d'un certain pourcentage? Montrer comment en

Egypte, en Yougoslavie ( pour ne pas parler des autres pays de l'Est, qui n'en sont pourtant pas loin ), le capitalisme a pu survivre à la suppression même des capitalistes?

Et vous croyez que le capitalisme ne pourra pas survivre à la suppression de l'échange inégal. Et si cela était ? Quelle différence cela ferait-il pour l'action pratique actuelle des peuples des pays sous-développés ? Cela devrait-il les empêcher de poursuivre l'objectif spécifique de la suppression l'exploitation commerciale qu'ils subissent ? L'argument qui m'est opposé semble, en termes simplifiés , revenir à ceci : puisque le salut suprême ne peut venir que de la révolution socialiste, pourquoi perdre l'Echange Inégal qui n'est après tout temps avec qu'un sous-produit des rapports de production capitalistes et qui disparaitra automatiquement avec tout le reste, lors de la destruction de ces rapports ?

Je dois dire d'abord qu'un tel argument risque d'être fort mal accueilli par les pays du Tiers Monde, surtout s'il est énoncé par des ressortissants des pays capitalistes développés, lesquels en attendant cette révolution socialiste qui tardedrôlement à venir, semblent s'accomoder fort bien et des rapports capitalistes de leurs pays respectifs et du drainage des richesses que ces rapports engendrentdepuislespays sous-développés vers leurs propres pays.

Je dirai ensuite que la révolution socialiste ne peut éliminer définitivement l'Echange Inégal que si elle est universelle. Sinon, il se forme à côté du marché international socialiste, un marché international capitaliste de référence, et le pays pauvre continue à subir l'inégalité en faveur du pays riche, quels que soient les rapports sociaux de l'un et de l'autre. Mais encore faut-il que cet universalisme recouvre le socialisme-dans-plusieurs pays et non pas plusieurs « socialisme-dans-un-seul-pays » selon le modèle actuel. Ce modèle n'a été prévu par personne. Staline lui-même ne prévoyait son socialisme-dans-un-seul-pays qu'en attendant que d'autres pays fassent leur révolution. La réalité a dépassé le stalinisme.

Je sais bien que le modèle actuel n'a pas l'adhésion de tout le monde, et des lecteurs de cette Revue moins que de tout autre. Mais force m'est de constater que personne n'a jusqu'à présent expliqué comment on va s'y prendre, lors de la future révolution socialiste — la vraie, la bonne - pour convaincre le prolétariat victorieux dans un grand pays industriel au revenu national de 3 ou 4 000 dollars par tête, d'intégrer son économie et la

(1) Cf. Catherine COQUERY

VIDROVITCH, « De l'impérialisme ancien à l'impérialisme moderne, l'avatar colonial »,Communication au 7 ème

Congrès mondial de sociologie, Varna, septembre 1970 Publié en France in

" L'HOMME ET LA SOCIETE », No 18, quatrième trimestre 1970.

mettre en pool avec celle d'un autre pays ayant à peu près la même population et accédant au socialisme au moment où son revenu par tête n'est par exemple que de 100 dollars. Ou en l'absence de cette intégration comment on fera alors pour abolir l'échange inégal entre ces deux pays, dès lors que le niveau de vie des ouvriers et par conséquent le coût du travail intervenant dans les exportations de l'un sera 20, 30 ou 40 fois supérieur à ceux de l'autre. De telles différences n'existaient pas du temps de Marx, d'Engels, de Lénine et de Trotsky, et il ne faut surtout pas chercher chez eux, comme le préconise Jacques LAHIRE, des solutions définitives a priori de ce problème inédit.

Enfin, les pays défavorisés pas l'échange peuvent légitimement penser que, puisque les surprofits de l'exploitation internationale semblent constituer une des circonstances qui retardent la révolution socialiste à l'intérieur des pays avancés, tarir cette source peut en fin de compte être le plus court chemin pour arriver à ce but final. RAPPORTS DE PRODUCTION ET D'ECHANGE.

« Dans l'analyse marxiste », dit encore Jacques LAHIRE, « le développement inégal (sphère de la production) permet l'échange inégal, au sens large (sphère de la circulation). Chez EMMANUEL les relations sont inversées : le phénomène premier se situe au niveau de la sphère de la circulation; il va jusqu'à suggérer que le développement inégal est induit par l'échange inégal (au sens étroit) ».

Si cela était vrai, cela prouverait que mon analyse contredit l'analyse marxiste, mais pas nécessairement qu'elle est fausse. Pour prouver qu'elle est fausse il eût fallu quelque chose de plus que cet argument d'autorité. Mais cela n'est pas vrai et dans son argument même d'autorité, Jacques LAHIRE fait une fâcheuse confusion entre le développement inégal des branches et le développement inégal des pays Le premier engendre effectivement l'échange inégal au sens large et ceci non seulement selon l'analyse marxiste reçue mais aussi selon la mienne propre (2). Le second n'a fait l'objet d'aucune analyse systématique par le marxisme reçu, tout (2) Ceci n'est qu'approximatif car ce qui engendre, à proprement parler, l'échange inégal au sens large, c'est l'inégalité de l'accumulation du capital et non l'inégalité du développement. Or il n'y a aucune coincidence nécessaire entre les

IONALE 55 au moins par celui des grands classiques auxquels pense Jacques LAHIRE. Car il y a ici une seconde confusion. La loi du développement inégal formulée par Lénine et à laquelle apparemment se réfère Jacques LAHIRE n'a rien à voir avec la division actuelle du monde en pays développés et pays sous-développés. Lénine ne parle que du développement inégal des grandes puissances industrielles et sa loi conditionne le repartage périodique du monde par ces grandes puissances. C'est un développement inégal qui bouleverse et modifie constamment l'ordre de préséance et de domination. Le développement inégal dont nous parlons aujourd'hui et dont il est question dans mon livre, est en quelque sorte son contraire : c'est celui qui fige, qui polarise le monde en deux zones entre lesquelles l'écart demeure et s'élargit.

L'attachement inconditionnel de Jacques LAHIRE à une prétendue théorie marxiste du développement lui fait dire qu'au 18 ème siécle « les importations de céréales ont eu un effet sur la structuration de l'économie anglaise par le détournement de forces productives du secteur pré-capitaliste vers le secteur capitaliste. ». Naturellement c'est une erreur. L'Angleterre du 18 ème siècle n'importait pas de céréales, sauf occasionnellement, en cas de calamités naturelles, et en quantité très limitée. Elle en exportait même régulièrement, et cette exportation allait en augmentant jusqu' à atteindre vers 1750 environ 15% des besoins totaux annuels de l'Angleterre exprimés en calories. La situation ne se renversa qu'au début du 19 ème siècle, et encore, en 1838-42, les importations totales excédèrent à peine 10 % de la consommation. Les lois sur les céréales n'avaient pas comme but d'importer des céréales en les taxant, comme le dit Jacques LAHIRE, mais de taxer leurs importations pour les interdire. Elles ne pouvaient pas constituer une « astuce » des capitalistes — une pensée que Jacques LAHIRE m'attribue ironiquement -sinon pour autre chose, mais pour cette raison bien simple que ce ne sont pas les capitalistes qui les ont votées, mais les propriétaires terriens et contre une résistance acharnée des capitalistes. Leur but était l'enrichissement des branches à haute composition organique du capital et celles qui sont les plus avancées techniquement, c'est à dire sur le plan du développement des forces productives.

QUAT 56 propriétaires, un point c'est tout. Mais leur effet objectif second a été le renchérissement du coût de la vie en Angleterre, l'élévation du salaire nominal - le salaire réel demeurant bas - et partant la bonne tenue des termes de l'échange anglais. Lorsqu'elles furent abolies — cette fois par les capitalistes et contre la résistance acharnée propriétaires - les organisations syndicales étaient déjà assez fortes pour s'opposer au renversement de leurs effets. Le salaire nominal anglais fut maintenu malgré la baisse des prix, et commença même à s'améliorer.

Par ailleurs je n'ai jamais dit que ce jeu autour des lois sur les céréales fut l'unique cause, ou même la cause principale, ou même une cause majeure, du développement de l'Angleterre au 18 ème et au 19 ème siècle.

En terminant, je voudrais ajouter quelques mots au sujet de cette fameuse primauté de la « sphère w de la production sur celle de la circulation dont me harcèlent impitoyablement mes contradicteurs et Jacques LAHIRE aussi.

Des deux choses l'une : ou bien on ne peut en aucune façon dissocier l'échange de la production, ou on le peut. Si on ne les dissocie pas, le reproche qui m'est fait, à savoir de situer l'exploitation dans la « sphère » de la circulation, est vain, puisqu'il n'y a pas de sphères, et tout est situé d'emblée dans l'ensemble processus. Mais si on les dissocie pour les besoins de l'analyse, alors on peut dire que l'exploitation ne réside pas essentiellement dans la production mais dans l'échange.

En effet le fondement de l'exploitation est constitué avant la production par le contrat de louage des services de l'ouvrier (achat de la force de travail ), qui est, selon Marx, un acte d'échange, et qui doit l'être encore plus clairement par exemple pour Bettelheim, qui déclare que la force de travail est une marchandise comme une autre et le salaire un prix comme un autre.

Mais cet acte n'est encore qu'une précondition de l'exploitation, laquelle demeure implicite, puisqu'on ne sait pas encore qui exploite qui et de combien. Tout cela dépendra de la réalisation ultérieure du produit et de son prix, et des transferts de plus-value que l'une et l'autre entraineront plus tard dans le marché d'une couche moyenneà l'autre ( industriels, rentiers, banquiers, etc...) et d'un pays à l'autre. Même le taux et le volume de l'exploitation à charge du premier exploité, l'ouvrier, ne sont pas encore déterminés, puisque le contrat de travail ne fixe que le salaire nominal, alors que le salaire réel dépendra de la fixation ultérieure des prix, et notamment des prix des biens de onsommation ouvriere par le jeu de la péréquation du taux de profit.

Ensuite vient l'acte de production proprement dit pendant lequel rien ne se passe sur le plan de l'exploitation. Il s'agit alors d'une action de l'homme sur la nature. Pendant que cette action se déroule, le fondement de l'exploitation -préétabli par l'acte antérieur d'achat de la force de travail - demeure, pour ainsi dire, gelé et n'en est pas affecté.

Enfin, le troisième acte, celui de la circulation des marchandises, a lieu, et ce n'est qu'à ce moment que bénéficiaires et les victimes de l'exploitation sont définitivement désignés, et que l'importance quantitative de l'exploitation dans chaque cas est déterminée et consolidée. En outre, ce n'est qu'alors et par ces mêmes détermination et consolidation, que les rapports sont reproduits.

A ce propos, je voudrais évoquer une très vieille querelle sur la distinction entre « rapports de production » et « rapports sociaux de production ». Plekhanov avait mis les choses au point. Marx et Engels, dit-il, négligeaient parfois cette distinction, ce qui a provoqué pas mal de malentendus chez leurs interprètes. Mais quand il s'agissait de la contradiction fondamentale entre forces productives et rapports sociaux, ils prenaient soin d'expliquer que les rapports sociaux de production ne sont autre chose que les rapports de propriété (rapports d'appropriation) et que ce sont ceux-là qui entrent en conflit avec les forces productives. Par contre, les « rapports de production » tout court désignent alors l'organisation technique du travail productif. En tant que tels, dans la dialectique rapports sociaux / forces productives, ils n'appartiennent pas aux rapports sociaux, mais font partie intégrante des forces productives.

Or, les forces productives produisent un surprofit indépendamment du système social, aussi bien en système féodal et capitaliste qu'en système socialiste, c'est dire indépendamment du mode d'appropriation, alors que c'est ce mode d'appropriation décide s'il y a exploitation et de qui par qui. Il est alors évident que cette appropriation n'a rien à voir avec les rapports de production au sens étroit. Elle se fonde dans l'échange, force de travail contre salaire, et se réalise dans l'échange, circulation de marchandises et de capitaux dans le pays et entre les pays. Comme le dit Ricardo GUASTINI, l'exploitation n'est pas un fait de production mais d'appropriation.

Arghiri Emmanuel.

Une erreur sur cette page ?