Le capitalisme britannique est à la dérive. Tous les efforts déployés pour réorganiser son économie depuis plusieurs années n'ont donné aucun résultat appréciable. Le marasme économique se traduit par un nombre croissant de chômeurs, le chiffre le plus fort depuis la fin de la guerre ayant déjà été dépassé; il dépasse les 700 000 et on prévoit un million. La faillite de Rolls Royce a été le signe le plus éclatant de cette situation. Le chômage ne met aucun terme à l'inflation. Les prix ne cessent de monter. Pour défendre leur niveau de vie, les travailleurs ne cessent de faire des grêves. Outre Ford où les traailleurs ont une longue tradition, c'est maintenant la grève des postiers - une corporation qui n'avait jamais fait grève - qui est au premier plan de la scène depuis plusieurs semaines. Les espoirs des conservateurs d'avoir remporté une victoire quelques semaines auparavant en ameutant « l'opinion publique » contre la grève des électriciens, se sont rapidement évanouis : d'augmentations de salaires ont été présentées, des grèves se préparent dans d'autres catégories grève des postiers se déroule dans une sympathie générale. D'autres demandes dont certaines qui n'ont jamais été à l'avant-garde des luttes. Un mouvement ample se développe contre un projet de loi qui vise à frapper les militants de base qui déclenchent « des grèves non officielles » d'amendes lourdes et aussi de peines de prison. Ce projet ne fait d'ailleurs que reprendre avec quelques modifications un projet préparé voici bientôt deux ans par le gouvernement travailliste de Wilson et que ce dernier avait dû retirer devant le mécontentement suscité chez les travailleurs et au sein des syndicats. Cette fois, la direction du Labour Party et celle des syndicats (TUC) ont été contraintes d'engager une certaine lutte qui, dans l'essentiel, reste superficielle. Cette lutte a été surtout aiguillonnée par des minorités de gauche, allant du Parti Communiste aux organisations d'extrême-gauche. Déjà deux grèves de 24 heures ont eu lieu appelées par des comités ad hoc, rassemblant chacune plus d'un demi-million de travailleurs, et qui constituent les premières grèves politiques depuis 45 ans. Et maintenant la fédération des métaux a lancé un appel pour deux autres journées de grève, les 1er et 18 mars, qui grouperont des millions d'ouvriers. Ainsi se prépare la résistance à l'offensive des tories contre le mouvement ouvrier. Des épreuves de force se préparent inéluctablement. Une première manifestation organisée par la direction du TUC a rassemblé à Londres près de 150 000 travailleurs. D'autres soucis rongent la bourgeoisie. Le Commonwealth résidu de l'Empire de jadis s'effiloche. La révolte irlandaise se développe. Le capitalisme britannique voudrait bien entrer dans la Communauté économique européenne, mais pourra-t-il payer le prix fort que ses éventuels partenaires demandent de lui ? Il ne peut prendre position indépendante envers les Etats-Unis même sur la question de la guerre du Viet-Nam,car il a besoin lui aussi d'un appui américain pour espérer garder les positions qu'il conserve à l'Est de Suez. Ce dont souffre essentiellement le capitalisme britannique, c'est de l'absence d'une direction. Au début de l'été 1970, il ne pensait guère à remplacer le travailliste Wilson, tant il n'avait pas confiance à l'époque dans Heath. La majorité conservatrice fut inattendue pour lui mais Heath, depuis lors, ne lui a pas apporté la moindre preuve de capacité à redresser la situation. Il ne voit également pas d'espoir sérieux dans les protagonistes d'un pouvoir fort, tel Enoch Powell. Le grand problème actuel pour la classe ouvrière britannique dont le mécontentement se généralise et les inclinations à l'action se renforcent, c'est l'absence d'une direction de rechange Pendant des années, elle avait mis ses espoirs dans un retour au pouvoir du Labour Party; mais l'expérience Wilson qui a duré six ans (de 1964 à 1970) - qui était ne l'oublions pas le sixième gouvernement travailliste qu'a connu la Grande-Bretagne et dans lequel se trouvaient nombre de leaders de l'ancienne gauche bevaniste - a engendré un profond manque de confiance dans la direction du Labour Party. Au sein de ce parti, il n'y a plus d'autre impuissante, exprimée dans l'hebdomadaire « Tribune ». Le Parti Communiste profite un peu de la situation mais il est intérieurement divisé et ne peut en aucun cas faire figure d'aspirant sérieux à la direction du mouvement ouvrier britannique. Cependant, il existe dans ce mouvement des éléments qui pourraient jouer un rôle décisif de congénital et un bureaucratisme borné. Les syndicats britanniques sont liés au Labour Party direction de rechange si, derrière des propos de gauche, ils ne dissimulaient un réformisme mais ils constituent en eux-mêmes une force qui n'est pas affectée par le discrédit qui frappe la direction du Labour Party. A la tête des plus grandes fédérations syndicales (transports, métallurgie ..) se trouvent des hommes comme Jones, Scanion ..., qui officiellement se situent à gauche de la direction Wilson défendues par celle-ci. S'ils le voulaient, par la force même qu'ils expriment, ils pourraient et qui, à l'occasion, ont voté contre certaines motions prendre la direction du Labour Party et intervenir directement comme force politique aspirant à la direction du pays. S'ils le voulaient ... mais ils ne le veulent pas du tout. Une ou deux fois par an, d'une tribune ils tiennent des propos de gauche, parlent du « contrôle ouvrier »; mais ce ne sont là pour eux que des alibis. Dans la pratique quotidienne, ils se conduisent en bonzes syndicaux réformistes préoccupés seulement des revendications économiques immédiates et se gardent d'entrer sur l'arène politique (sauf à l'occasion quand ils entrent dans des commissions gouvernementales destinées à orienter l'économie).
La crise du capitalisme britannique n'a fait que se développer depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, avec une lenteur considérable en raison des réserves anciennes sur lesquelles ce capitalisme vivait et des traditions parlementaires profondes. Cette crise s'approche d'un paroxysme. Le point crucial dans la situation est dans la classe ouvrière et plus précisément dans ses syndicats. Car c'est de là que peut surgir non une direction révolutionnaire dans l'immédiat, mais une première direction de rechange qui ouvrira une nouvelle voie au mouvement ouvrier. Dans ce sens, l'international Marxist Group (section britannique de la /Vême Internationale) a posé la question dans un appel à la préparation d'une grève générale pour mettre en échec le projet de loi anti-syndicale. Voici la perspective qu'il exprime : « Il n'y a qu'une seule voie pour aborder la question : les tories doivent être chassés du pouvoir et il faut les remplacer par un gouvernement qui aidera à diriger le pays dans les intérêts de la masse du peuple, de la classe ouvrière. Ceci ne peut être effectué que par une nationalisation totale sous contrôle ouvrier. Le Labour Party n'est pas un instrument pour le faire, il est maintenant dirigé par des politiciens capitalistes dont la seule préoccupation est de faire fonctionner le système capitaliste. Seul le mouvement syndical, une fois qu'il se sera montré suffisamment fort pour chasser le gouvernement, pourra fournir la base d'un gouvernement ouvrier. Cependant ceci ne serait qu'une répétition du gouvernement travailliste à moins que les syndicats eux-mêmes soient complètement démocratisés. La lutte pour la démocratie dans les syndicats est donc une partie intégrante de la lutte pour une Grande-Bretagne socialiste - en fait les syndicats ne peuvent être des instruments efficaces s'ils ne sont sous le contrôle de la base. Les comités d'action ont, par conséquent, une autre fonction importante : la lutte pour une démocratie totale dans les syndicats. »