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La revue › n° 48

7 ans de dictature militaire au Brésil : torture et « miracle économique »

Eduardo Pinheiro et J. Mattos · Quatrième Internationale, n° 48 · mars 1971 · p. 33-35 · 1 958 mots

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En 1968, le mouvement étudiant et populaire des grandes villes du Brésil, bientôt relayé par des secteurs avancés du mouvement ouvrier, rappelait à l'opinion publique mondiale l'existence d'une dictature militaire depuis le coup d'Etat d'avril 1964. Il révélait également l'opposition grandissante au régime dans différentes couches de la population.

En 1969, l'enlèvement de l'ambassadeur américain au Brésil révélait à une échelle internationale l'action d'une nouvelle gauche révolutionnaire qui reprenait le drapeau de l'opposition à la dictature après le reflux du mouvement de masse de 1968.

Pourtant en 1970, la presse bourgeoise internationale, du New York Times au Monde, a parlé de succès de la dictature militaire, notamment dans le domaine de sa politique économique. L'extréme-gauche semblait marquer le pas, très durement touchée par la répression. UNE CONJONCTURE DIFFICILE POUR LA GAUCHE REVOLUTIONNAIRE.

La conjoncture politique actuelle au Brésil présente en effet un rapport de forces extrêmement défavorable pour la gauche révolutionnaire qu'il serait aussi dangereux de nier que de ne pas essayer de comprendre.

Ce rapport de forces favorable à la dictature militaire se manifeste par la grande offensive idéologique qu'elle a développée. Il s'explique par le fait qu'aprés avoir remporté toute une série de victoires militaires sur la gauche révolutionnaire, la dictature a accumulé un certain nombre de victoires politiques, retrouvant ainsi l'initiative et jouissant de ce fait d'une stabilité relative pour la première fois depuis son avènement en 1964.

Car ce qui caractérise la dictature militaire brésilienne n'est pas seulement qu'elle réprime sauvagement et systématiquement toute menace potentielle. Ce qui la caractérise plus nettement c'est le fait d'avoir refondu tout l'appareil répressif de l'Etat, en créant de nouveaux organes, en en remodelant d'autres, en les centralisant tous, et en révélant sans ambage que la répression est et sera toujours l'élément essentiel de sa politique. La militarisation de l'Etat et de la vie politique est étroitement liée au type de solution nécessaire à la survivance de l'exploitation capitaliste et de la domination impérialiste du pays.

L'année 1970 a montré cela clairement. Au moment même ou le gouvernement annonçait ses plus grands succès, la répression, les tortures et les assassinats atteignaient un degré jamais vu antérieurement dans le continent. Les généraux au pouvoir déclarent : l'économie connait une expansion, la population soutient le gouvernement, les groupes « terroristes » ont été écrasés.

Ce qu'il faut comprendre c'est la relation qui s'établit entre ces différents facteurs. QUELLE EXPANSION ?

L'époque de croissance organique du capital est dépassée, le système capitaliste n'est plus

UATR capable de progresser en bloc. La croissance de certains pays et de certaines branches est possible, mais elle se fera à travers des distorsions, au détriment d'autres pays et d'autres branches. Cette idée de Trotsky (1) est plus que jamais actuelle pour expliquer le type d'« expansion » économique connue par le capitalisme brésilien ces trois dernières années

Globalement il y a eu croissance : 8,3% en 1968, 9 % en 1969 et autour de 9 % en 1970, selon les sources gouvernementales. Ces données reflètent un nouveau cycle d'expansion, par rapport à la période de crise conjoncturelle du système qui va de 1961 à 1967. A partir de 1964, quand les classes dominantes se sont dotées des instruments politiques de la dictature militaire, il leur a été possible de faire passer l'économie par une période de transition qui signifiait, du point de vue économique et politique, une nouvelle distribution du pouvoir au sein du bloc des classes dominantes, l'hégémonie des secteurs monopolistes, industriels et financiers, de la bourgeoisie. La nouvelle phase d'expansion économique reflète déja les transformations opérées après 1964. Il ne s'agit donc pas d'une reprise de la période précédente d'expansion, mais d'une nouvelle étape du « développement du sous-développement » (2) brésilien : l'expansion des forces productives se fait par l'introduction et l'intensification de distorsions de plus en plus importantes.

En effet, ce qu'il y a de spécifique dans le nouveau cycle d'expansion du capitalisme au Brésil, c'est :

IEME INTERNATIONALE poursuivre la politique de blocage des salaires de la classe ouvrière au moment où s'annonce la quatrième année d'expansion économique signifie que les déformations du capitalisme sous-développé font un pas de plus : le marché qui intéresse les capitalistes étant, d'un coté, celui des commandes gouvernementales -matériel électrique, pétrochimie, télécommunications, etc. - et, d'un autre côté, celui des biens de consommation durable - de l'industrie automobile en particulier - le marché de consommation populaire n'est plus essentiel à cette étape d'expansion capitaliste (4).

Tandis que la production industrielle se multiplie et que le marché de capitaux augmente, la classe ouvrière est victime d'un processus de paupérisation absolue, de perte nette de son pouvoir d'achat (ce qui a toujours été le cas de la paysannerie). (5) L'EXPANSION DE LA TORTURE.

C'est sur la base de ce type de « solution » économique que la dictature militaire a été poussée à faire de la torture une pratique permanente, essayant d'empêcher que les organisations de la gauche révolutionnaire puissent capitaliser l'énorme potentiel explosif des masses ouvrières et paysannes. Un système qui, même quand il proclame son « miracle économique », maintient le blocage des salaires de la masse de la population, a besoin de faire de la répression systématique un élément permanent de sa survivance. Aujourd'hui, permanent de sa survivance. Aujourd nur, l'annihilation, physique si possible, des groupes et des militants révolutionnaires est une condition de la politique économique du gouvernement et de la survivance du capitalisme brésilien.

La dictature militaire, sous la direction du Général Médici, a réussi, en fin de compte, à inverser, pendant l'année 1970, le rapport de forces avec la gauche révolutionnaire qui était celui de 1968-69. Pour cela elle a utilisé la-dite expansion économique pour rompre l'isolement social dans lequel elle se trouvait jusqu'à la fin de 1969. Avec la répression démultipliée en direction du mouvement révolutionnaire, elle a repris l'initiative politique, en arrivant à limiter les actions de propagande armée de la gauche révolutionnaire ainsi que leur effet par une colossale campagne idéologique (6). Le résultat de l'opération a été l'obtention du soutien de couches petites-bourgeoises urbaines -notamment les salariés de la nouvelle petite-bourgeoisie - et une neutralisation d'autres secteurs de cette classe, démoralisés par (4) Ce qui explique le déclin rapide, même Pinddarle cette, des ousses armentare, pencant cette période (5) Le salaire minimum réel de la classe ouvrière brésilienne est tombé de l'indice 100 en 1963 a l'indice 56 à la fin de 1969; le budget minimum pour une famille de 5 personnes était calculé, par des organismes officiels en octobre 1969, autour de 130 dollars (environ 700F), (6) Cette campagne idéologique, menée dans la presse soumise à la censure et utilisant les grands moyens comme la radio et la télévision, a eu comme quelques-uns de ses épisodes: l'utilisation de la victoire brésilienne au championnat mondial de foot-ball; les

Brésil, C'est :

A) d'un côté l'accroissement diminution de la dépendance et de du capitalisme brésilien dans impérialiste international; ce sont et non la l'intégration système le les secteurs les plus monopolisés de l'économie - c'est à dire les plus intégrés au capital impérialiste -qui ont été les moteurs de ce cycle d'expansion; il s'agit tout particulièrement des secteurs de biens de consommation durables (3); sur la base de ces secteurs monopolistes, les grandes corporations financières ont envahi le marché brésilien, étranglant ainsi le secteur bancaire national, une des dernières branches où le capital national se mouvait encore avec une certaine liberté.

B) D'un autre côté ce cycle d'expansion exclut ouvertement les masses laborieuses urbaines et rurales de la répartition de ses bénéfices; en effet, la période précédente d'expansion économique - entre 1956 et 1961, c'est à dire la période du gouvernement du président Juscelino KUBITSCHEK - partagea ses miettes avec la masse des salariés des villes; le cycle actuel d'expansion maintient le même blocage des salaires des travailleurs que la dictature militaire institua pendant la phase de récession économique à partir de 1964; (1) Dans « L'Internationale communiste apres Lénine »(2) Seion l'expression popularisée par A.Gunder Frank dans ses ouvrages (Maspero). (3) Dans le bilan des dix plus grandes entreprises de chaque secteur, en decembre 1968, la répartition dans le secteur des biens de consommation durable était : entreprises étrangères 78,4 %; entreprises nationales 21,6 %.

les défaites politiques et terrorisés par la présence de l'Etat militaire tout-puissant. Les secteurs en question se sont partagés les dividendes de l'expansion économique en constituant le type de marché qui absorbe une bonne partie de la production industrielle de biens de consommation durables -automobiles, appareils électriques, électroniques, etc.

Cette reprise de l'initiative politique par la dictature militaire a produit, en meme temps, les conditions de l'isolement de la gauche révolutionnaire. Sortie des mobilisations de masse, sa base sociale était constituée essentiellement par des secteurs radicalisés de la petite bourgeoisie et par le mouvement étudiant, désorganisé par la répression après le reflux de 1968.

Isolée socialement, la gauche révolutionnaire a vu les effets de la répression multipliés, par manque d'une base sociale qui puisse protéger de ses coups. La conquête de secteurs des classes moyennes par le gouvernement et la neutralisation - par la peur ou par la démoralisation - d'une autre partie de celle-ci, a laissé les groupes révolutionnaires particulièrement vulnérables à la répression. Avec un effet en chaine, ses victoires politiques et militaires augmentaient la présence politique incontestable de la dictature, aussi bien devant les classes dominantes que devant les travailleurs, sans défense et inorganisés face à l'offensive politique et idéologique du gouvernement. LES PIEDS D'ARGILE DE LA DICTATURE.

Pourtant les limites de cette offensive de la dictature militaire sont claires. Du point de vue économique, elle est en butte en permanence à l'épuisement du marché pour sa production industrielle (7). Toute nouvelle année est annoncée comme « l'année du marché extérieur », comme c'est le cas pour 1971. Mais maintenant, plus qu'avant, cette voie est fermée : le protectionnisme que l'économie américaine en difficulté s'impose produit déjà des limitations au maintien du marché actuel lui-même, pourtant insuffisant.

Du point de vue idéologique, le gouvernement a essayé de gonfler son image de « grand entrepreneur de travaux publics » et de « nationaliste ». L'inconsistance de ces slogans ne tient debout que par la faiblesse de la propagande et de l'agitation révolutionnaires.

Mais c'est du point de vue politique que la dictature militaire présente les plus grandes « revelations » à la télé de plusieurs renégats, militants de la gauche révolutionnaire passés du côté de la dictature; le projet Rondon visant à canaliser les énergies de la jeunesse étudiante vers des recherches et des enquétes pour le « développement national »: la défense des 200 miles de droits maritimes sur le littoral brésilien: la construction d'une grande route transamazonique devant soi-disant œuvrer « l'intégration nationale »; le Plan d'intégration Sociale, instituant la participation aux bénéfices pour la classe ouvrière; etc.

(7) comme montre l'exemple de

Volkswagen, pourtant la grande industrie dynamique ayant produit déja plus d'un million de voitures, obligée de ralentir sa production et donc de licencier.

ONALE 35 faiblesses. La bourgeoisie et l'impérialisme, en utilisant les forces armées comme leur parti national, gagnent en sécurité, en « ordre » pour maintenir leur système d'exploitation. Mais les militaires, en détruisant et en démoralisant la vie politique parlementaire, n'arrivent pas à la remplacer par d'autres formes organiques pour canaliser et exprimer le soutien des classes dominantes et des bases d'appui du gouvernement. Il en résulte un vide politique dans le pays qui est à l'origine de la résurgence constante de projets de coups d'Etat de la part de divers secteurs bourgeois mécontents qui ne disposent pas de canaux de pression ni de représentation politique. On peut faire beaucoup de choses avec des baionnettes, mais on ne peut pas s'asseoir longtemps dessus.

Janvier 1971.

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