L'œuvre de Rosa se présente sous le signe de la critique révolutionnaire. Elle porte la marque d'une vaste intelligence, du souffle puissant de la création théorique, de la passion ardente pour le but communiste. Elle ne témoigne pas seulement avec vivacité d'une certaine période historique, elle est aussi l'exemple d'une lecture originale de Marx et d'une pratique révolutionnaire du marxisme. Les découvertes théoriques et les erreurs, les intuitions géniales et les tâtonnements prudents de Rosa doivent être analysés dans cette perspective. Rosa s'est trompée sur la question nationale, sur l'appréciation de l'organisation léniniste, sur l'accumulation du capital, sur la « terreur » révolutionnaire. Mais elle était « un aigle » comme le dit Lénine. Ses erreurs se situaient toujours sur le champ du marxisme révolutionnaire, elles étaient toujours tissées à partir de la visée de classe du prolétariat. Sa pratique politique servait de correctif à ses méprises théoriques. C'est bien le point de vue de Trotsky; il écrit à propos de la conception luxemburgienne de la spontanéité: « Elle (Rosa) était trop réaliste dans le sens révolutionnaire pour dégager des éléments de sa théorie de la spontanéité un système métaphysique achevé. Pratiquement, répétons-le, elle sapait cette théorie à chacun de ses pas » (1). De cette constatation ne résulte pas forcément une adhésion aveugle a la totalité (1) Trotsky : « Rosa Luxemburg et la IVeme Internationale » dans « Nos tâches politiques » page z51: (2) Trotsky : Ecrits, tome | page 323de sa pratique politique, ni a tous ses silences tactiques. Elle n'eut pas une position assez « tranchante », en 1916, à l'égard du centrisme de la social-démocratie allemande, Trotsky le précise contre l'école stalinienne de la falsification qui voulait faire de Rosa l'apologiste du centrisme (2). Par là il nous enseigne que la défense de Rosa ne passe pas nécessairement par l'approbation de ses erreurs. Procéder ainsi, c'est être fidèle à Rosa; c'est réaffirmer et prémunir son œuvre contre les ambitions annexionnistes de la falsification bureaucratique. La tâche des marxistes révolutionnaires ne consiste pas seulement à réhabiliter Rosa comme théoricienne et dirigeante du mouvement ouvrier, il faut encore éviter les récupérations faciles, les viols de sépulture. Contre le dogmatisme, contre le simplisme ultra-gauche, contre vents et marées !
Depuis Mai 68, de nombreux groupes, incapables de saisir la spécifité du stalinisme, tentent de réactualiser Rosa en l'opposant à Lénine. Cette manœuvre n'est pas une innovation. Depuis la dégénérescence du premier Etat ouvrier, elle est constante dans le mouvement ouvrier international. Il est normal qu'en période de crise accentuée du capitalisme et de la bureaucratie, les protagonistes d'un prétendu « luxemburgisme » redoublent d'ardeur. Le malheur, c'est que leurs soubresauts sont voués à l'échec. Il n'y a pas dans Rosa de quoi accréditer d'un point de vue d'organisation une alternative au modèle léniniste.
Sur ce point particulier, et fondamental, Rosa peut fournir nom un modèle d'organisation théoriquement élaboré, mais seulement une grille critique contre la démarche léniniste. C'est la raison pour laquelle le « luxemburgisme » a vécu historiquement non en tant que mouvement organisé mais comme courant intellectuel dans des cénacles dont la principale activité est de secréter une idéologie purgative et anti-organisationnelle déployée à coup de citations tronquées. A l'époque de la décadence conjuguée de l'impérialisme et de la bureaucratie ouvrière, redécouvrir la pensée de Rosa, développer concrètement ses positions politiques, ne peut être l'œuvre d'intellectuels attardés, de spécialistes de la théorie, de maniaques de la citation. Ces tâches historiques ne seront assumées qu'au travers d'une intervention politique et une quotidienne dans le champ Pratique théorique commandées par un projet stratégique cohérent, donc organisationnel. Car c'est dans la lutte des partis, dans la lutte d'organisation, qu'il est possible de fournir aux masses l'expérience d'une ligne et à l'avant-garde la vérification de certaines thèses. Dans sa lutte contre la bureaucratie stalinienne et la bourgeoisie mondiale, la IVème Internationale, même réduite pendant des années à un poignée de militants, peut effectivement prétendre à la fidélité révolutionnaire envers Rosa. Que les sectes s'esclaffent, qu'elles s'insurgent, qu'elles crient au détournement ! Les militants qui aujourd'hui l'organisation construisent révolutionnaire, internationale et nationale, contre les trahisons réformistes, contre la répression capitaliste, sont dans la lignée des spartakistes de 1918 et de Rosa. Les détracteurs du léninisme au nom d'un « luxemburgisme » de contrebande combattent en fait la renaissance du marxisme révolutionnaire. Le marxisme vivra | Rosa sera toujours pour nous comme pour Trotsky et Lénine « le drapeau de la révolution prolétarienne mondiale » !
FAILLITE ET REVOLUTION.
A) La révolution socialiste contre le réformisme : En 1914, la social-démocratie a détourné le fondamentaux; elle l'a dévoyé, elle a failli le mouvement ouvrier de ses objectifs perdre. Au lieu de profiter de la crise de l'impérialisme mondial, de transformer la guerre impérialiste en guerre civile, d'écraser sa propre bourgeoisie pour tendre les mains aux prolétaires d'autres pays, la social-démocratie occidentale s'est rangée aux côtés des bouchers de l'humanité, des satrapes de l'exploitation de classe. La social-démocratie allemande ouvrait cette marche funèbre. Seule une poignée de révolutionnaires, rompue à la clandestinité et aux luttes de masse, s'attaqua par le flanc au capitalisme : ce fut le parti bolchevik. Pendant que les canons usaient leurs obus, le parti de
Lénine et de Trotsky décrétait la dictature du prolétariat et le pouvoir des soviets. Pour les marxites révolutionnaires européens, c'était là un des seuls résultats positifs de la guerre; ils n'hésitèrent pas à opposer la révolution russe à la trahison social-démocrate. « La révolution russe est le fait le plus prodigieux de la guerre mondiale ... Lénine, Trotsky et leurs amis ont les premiers, par leur exemple, ouvert la voie au prolétariat mondial, ils sont jusqu'à présent encore les seuls qui puissent s'écrier comme Hutten: J'ai osé l ..En ce sens, l'avenir appartient partout au bolchevisme ». Telles sont les constatations par lesquelles Rosa ouvre et clôt sa brochure La révolution russe. Les exégètes d'un luxemburgisme déguenillé voient dans cette brochure un acte d'accusation contre la « terreur » bolchévique, elle est en vérité le premier grand document dans lequel est soulignée la portée universelle de l'expérience d'Octobre. La portée de cette expérience sera réaffirmée avec insistance dans le Discours sur le Programme, prononcé au Congrès de Spartakus en 1918.
Dès 1915, dans la brochure de Junius, Rosa insiste sur la portée politique et économique de la guerre, Dés cette époque, ayant soumis la social-démocratie allemande à une critique vigoureuse, elle insiste sur ce que cette période historique a d'original : « Ce qui est en cause actuellement, c'est tout le dernier chapitre de l'évolution du mouvement ouvrier moderne au cours de ces 25 dernières années. Ce à quoi nous assistons, c'est à la critique et au bilan de l'œuvre accomplie depuis près d'un demi-siècle » (3).
Autrement dit, l'ère du réformisme, des compromis de classes, du programme minimum, est révolue. La période ouverte par la guerre est l'heure.
« Le socialisme est devenu une nécessité historique » s'écrie-t-elle, en 1918, au Congrès de Spartakus. « Le socialisme est devenu une nécessité » répète-t-elle « non seulement parce que le prolétariat ne veut plus vivre dans les conditions matérielles que lui préparent les classes capitalistes, mais aussi parce que, si le prolétariat ne remplit pas son devoir de classe en réalisant le socialisme, l'abime nous attend tous tant que nous sommes » (4) Le mot d'ordre lapidaire «socialisme ou barbarie traduit le dilemne tragique devant lequel le prolétariat mondial est placé. Pour y répondre,
Rosa construit l'avant-garde révolutionnaire :
elle fonde le parti communiste allemand. Mais cette interrogation inquiète n'était pas particulière à la situation du prolétariat allemand. Elle résultait d'une donnée objective internationale:
la croissance de l'impérialisme peut entrainer dans le gouffre des guerres successives le prolétariat européen et accentuer le servage des peuples coloniaux Ce n'est donc nullement un mot d'ordre conjoncturel: c'est plutôt une appréciation historique et stratégique. C'est pourquoi Lukacs reformulera la même idée quelques années plus tard, en interrogeant lucidement l'œuvre de Lénine : « L'heure est-elle venue ou le prolétariat doit accomplir, sous peine de disparaitre, sa mission de transformation du monde? » (5).
Préoccupation déjà inscrite en creux dans l'amendement (6) sur le militarisme que Lénine
Sg. " La crise de la social-démocratie », page
(4) Discours sur le programme, Congrès de la
Lique Spartakus 1918-1919. (Cahiers
Spartakus, page 72).
(5) Lukacs : « Lénine », page 65.
(6) Cf. Lénine : Oeuvres, tome XII, page 92.
QUATRI et Rosa proposent en commun au Congrès de la Ilème Internationale en 1907. Dominée par des partis centristes, chauvins et opportunistes, cette organisation s'est montrée incapable de donner un contenu concret à cet amendement en craignant de tranformer la guerre bourgeoise en guerre pour la chute de la bourgeoisie européenne Elle fit faillite. Mais sa faillite était aussi celle du mouvement ouvrier. La crise du mouvement prolétarien n'est que la crise de sa direction politique
La Révolution d'Octobre, la Commune de Berlin de 1918, entamaient une phase historique nouvelle : Celle de la révolution socialiste mondiale. Les soviets d'ouvriers et de soldats apparaissent comme l'acquis principal de la révolution bolchévique; dans tous ses discours et ses articles, de 1917 à sa mort, Rosa développe cette idée. Ce qui distingue la révolution socialiste de la révolution bourgeoise, c'est justement la création de ces organes de lutte. « C'est justement en cela, dit Rosa, que consiste le lien d'unité internationale de notre marche, c'est là le mot de ralliement qui distingue notre révolution de toutes les révolutions bourgeoises qui ont précédé » (7) Que la révolution socialiste doive étre mondiale et toujours déployée par le biais des conseils, ces deux principes ont pour Rosa une valeur stratégique. La crise révolutionnaire de 1918 en Allemagne inscrit dans la réalité l'existence des soviets, le role du prolétariat est de multiplier partout ces organes. Mais son avant-garde doit savoir mesurer l'espace qui sépare une situation de double pouvoir d'une situation de pouvoir prolétarien effectif et unique Elle doit se conformer aux vicissitudes du terrain, au développement complexe des rapports de force; elle doit l'aventurisme, elle doit étre un pas en avant mais jamais de l'autre côté des masses C'est pourquor , contre les courants ultra-gauche du Spartakusbund (Lange, Frölich, etc.), en pleine crise révolutionnaire, Rosa demande que le Parti communiste allemand utilise aussi l'Assemblée nationale que les centristes de la social-démocratie appellent de leurs vœux. « Parlementarisme | Légalisme ! » dira-t-on. Il faut se donner les moyens de sa politique, répond Rosa, envisager toutes les éventualités tactiques, « y compris d'utiliser révolutionnairement I' Assemblée Nationale si elle se constitue » (8). La politique révolutionnaire ne relève pas du sentiment, pas plus que du désir. Elle doit fermement s'attacher à dénouer en faveur de la victoire socialiste le rapport de force qui répugne aux hésitations et compromissions, justement parce qu'il traduit toujours un degré de politisation plus ou moins élevé des masses en lutte Dans cette conjoncture historique précise, Rosa sait que les masses croient encore aux promesses de la social-démocratie traitre, elle sait que son parti est minoritaire, elle sait que la direction des soviets appartient à la droite syndicale, elle sait que la situation objective est müre pour la révolution mais non les conditions subjectives. Toute illusion aventuriste mènerait inévitablement à la défaite du prolétariat; pour
B Discours : page 8: ...: pages 74-75,
EME INTERNATIONALE dire la vérité aux masses, il faut encore la reconnaitre soi-même. « Il n'est rien qui ne soit plus nuisible à la révolution, rien qui lui soit plus utile que la vérité pure et claire » (9) Dans la démarche de Rosa, cette critique est dirigée contre les illusions unitaristes de la droite du Spartakusbund comme par rapport au sectarisme de l'ultra-gauche La politique révolutionnaire ne relève pas des mathématiques élémentaires, elle procède par équations algébriques. Ici Rosa confirme l'argumentation que Lénine postule dans la Maladie Infantile « Le doctrinarisme de droite s'entete à n'admettre que les formes anciennes, il a fait completement faillite, n'ayant pas remarqué le nouveau contenu Le doctrinarisme de gauche s'obstine dans la négation absolue d'anciennes formes déterminées, sans voir que le nouveau contenu s'ouvre un chemin à travers toutes les formes possibles et imaginables» (10). Autrement dit, la clé centrale de toute pratique révolutionnaire réside dans l'entre-deux qui mesure ces deviations et ces excroissances. Elle demeure cachée sous la nappe de l'apparence. L'utilisation concrète de marxiste dans l'analyse la dialectique l'appréciation juste du poids des formes d'organisation sur la conscience et la connaissance du degré d'adéquation ou d'inadéquation de la conscience par rapport à ces formes, sont seules à rendre conséquente et possible l'intervention de l'avant-garde révolutionnaire. Mais si une situation politique n'est jamais statique, à plus forte raison une situation révolutionnaire. Ce rapport de dépendance entre la forme et le contenu dont Lénine souligne l'importance est dynamisable dans une perspective révolutionnaire seulement à condition qu'une force organisée consciente y intervienne. A méconnaitre la dialectique des rapports de l'objectif et du subjectif dans la lutte politique, on ne peut verser que dans deux attitudes apparemment opposées : l'opportunisme de droite gauchisme opportuniste. La pratique boucle en un meme lien leurs communes erreurs L'ULTRA-GAUCHISME : PANNEKOEK, GORTER.
Pour Rosa, la nouvelle phase historique déclenchée par la crise impérialiste et la trahison social démocrate entrainait essent ellement, du point de vue des tâches programmatiques de l'avant-garde, l'abolition et l'abandon de l'opposition tactique entre programme minimum et programme maximum. C'était là une détermination politique qui résultait directement de l'aggravation des contradictions inhérentes au mode de production capitaliste. Si la révolution socialiste est à l'ordre du jour comme elle le soutient dans le Discours, alors cette tâche ne peut plus être médée dans la Jutte que par la réhabilitation de lambeaux programmatiques que la social-démocratie réformiste a fourni pendant des années comme des restes au mouvement ouvrier « Il n'y a pas maintenant
9) Discours : page 77
101 Lénine : Oeuvres, tome XXXI, page 100.
de programme minimum ni de programme maximum; le socialisme est un et indivisible; et c'est là le minimum que nous avons à réaliser aujourd'hui » (11) L'action de l'avant-garde doit donc se faire dans le sens du dépassement radical de la situation existante parce que la prise du pouvoir politique est devenue imminente. La situation objective est grosse d'une révolution socialiste. « Ce n'est que lorsque la révolution est devenue la question du écrit Lukaes, que la question de jour. l'organisation révolutionnaire fait irruption avec une nécessité impérieuse dans la conscience des masses et de leur porte-parole théoriques » (12). C'est la raison pour laquelle Rosa crée le partı communiste, en vue de remporter l'adhésion consciente des masses dans tous les soviets et cela sur le programme de l'avant garde spartakiste. En 1917, de février à octobre, le parti bolchevik ne s'est pas acquitté d'une autre tâche. En 1918, Rosa l'assigne au parti communiste qu'elle vient de créer. Cette compréhension de la révolution à faire évite à Rosa les errements et le « jusqu'au boutisme » que le parti communiste allemand connaîtra comme une tentation constante, et dont l'ultra gauchisme sera l'illustre représentant
Pannekoek passe pour étre un penseur dont Lénine parle élogieusement dans L'Etat et la Révolution et qu'il critique sévèrement dans la Maladie infantile. Gorter est plus connu comme poète du communisme; Lénine l'a immortalisé non pour ses vers mais par les sarcasmes condescendants qu'il lui prodigue
Aujourd'hui le courant dit luxemburgiste utilise leurs écrits pour combattre le léninisme. Collectionnant les échantillons de toutes les polémiques déployées pendant un demi-siècle contre Lénine, ce courant les remet sur la table à chaque fois que l'occasion s'en présente Dans la réédition de ces reliques sacrées, réconfortantes pour les bonnes âmes libertaires, les Cahiers Spartakus détiennent une position centrale C'est ainsi qu'ils viennent d'apporter leur dernière contribution au développement de l'intelligence humaine en éditant Lénine philosophe de Pannekoek. Edition düment quadrillée entre une préface de Paul Mattick où l'on enseigne que « la lutte de Lénine contre « l'ultra gauche » était le premier symptome des tendances « contre-révolutionnaires » du bolchévisme -» 123) et une post-face de Karl Korsch où il répète lourdement la métaphysique de Marxisme et Philosophie Les commentateurs de Pannekoek tiennent à insinuer que son œuvre continue en déployant la conception luxemburgienne de la révolution, notamment en ce qui concerne la question des conseils ouvriers. La démarche consiste en un « élargissement » des thèses de Rosa vers Pannekoek et vice-versa Rien n'est plus problématique | Il faut en effet rendre cette justice à Pannekoek que nulle part dans ses écrits il ne se réclame fondamentalement de
Rosa. Comme Gorter, il représente un courant spécifique au sein du mouvement ouvrier, le courant ultra-gauchiste que Rosa a combattu en II) Discours. Dage 73 (12) Lukacs : "Histoire et conscience de classe », pages 335-336. (23) Pannekoek : Lénine philosophe, page 11.
Editions Spartacus.
ONALE 29 son temps. Mais cela ne gêne en rien les mauvais préfaciers des Cahiers Spartakus qui leur trouveront toujours une inspiration commune .
La démarche théorique de Pannekoek a historiquement évolué dans le sens d'une régression. Dans une brochure écrite en 1936, Partei und Arbeiterklasse (24), il soutient que la fonction de l'avant-garde est historiquement périmée, qu'elle ne saurait constituer qu'un facteur réactionnaire dans la lutte des classes. Cette thèse est fondée à partir d'une analyse de la situation historique, dont la caractéristique principale est le déclin de la domination économique du capitalisme C'est pourquoi. selon Pannekoek, « la forme d'organisation en syndicat et parti, originaire de la période du capitalisme ascendant, ne présente plus la moindre utilité » (13)
Il en résulte pour le mouvement ouvrier la tâche centrale de constitution de conseils, seules formes d'organisation historiquement viables «Les vieilles formes d'organisation, syndicats et partis politiques, et la nouvelle forme des conseils (soviets) appartiennent à des phases différentes de l'évolution sociale et ont des fonctions tout aussi différentes. Les premières avaient pour fonction d'affermir la situation de la classe ouvrière à l'intérieur du système capitaliste et sont liées à sa période d'expansion. La seconde a pour but de créer un pouvoir ouvrier, d'abolir le capitalisme et la division de la société en classes; elle est liée à la période du capitalisme en déclin » (14) Cette conception mécaniste et arbitraire délimite deux périodes historiques qui manifestent une simpie succession dans le temps. Elie est horizontele; elle procède d'une analyse de surface du champ politique Elle justifie le réformisme de la social-démocratie d'avant guerre, et elle constitue socle théorique de l'ultra-gauchisme. Elle joint ainsi les deux bouts de la chaine. En fait, s'il est vrai que la décadence du capitalisme crée les conditions objectives pour l'irruption des organisations spécifiques de la classe, elles ne sauraient encore étre viables qu'en situation de dualité de pouvoir. Ces organes ne sont pas de nouvelles formes qui tendraient à se substituer aux partis politiques, ils sont, comme Lénine le répéte inlassablement, « un nouvel appareil leur mission historique fondamentale. Pannekoek qui les considère seulement comme des organes de combat est en-deca de la réalité. En 1920 déjà, dans la Maladie infantile, Lénine s'acharne contre l'aveuglement de « Harper » (Pannekoek). Il ne comprend pas, écrit Lénine, qu'une période historique de crise du système ne se mue pas par ses seuls attributs en crise révolutionnaire; il ne comprend pas que les conseils sont incompatibles avec ce système en tant que formes permanentes de lutte; que leur viabilité est conditionnée par la paralysie d'abord et la mort finale du capitalisme. Cette méconnaissance de la nature et du rôle des conseils a pour revers une conception
(24) Cf. Pannekoek et les conseils ouvriers, par
Serge Bucianer (EDI).
13) cf : Pannekoek et les conseils ouvriers, par
Serge Bucianer (EDI), page 273
(14) ibidem : page 274. 14i ibidem : page 274.
QUATRI 30 pré-critique de la question de l'organisation dans l'œuvre de Pannekoek. Dans sa période « orthodoxe », en 1909, Pannekoek écrit Die taktischen Differenzen in der Arbeiterbewegung. II y défendait alors à coup de griffes la nécessité de l'organisation prolétarienne. Mais, même à cette époque, une bévue théorique essentielle marque sa conception de l'organisation. Celle-ci y est considérée comme l'aboutissement logique de degrés de conscience se succédant dans le temps et résultant de la clarification politique que le prolétariat acquiert par ses luttes quotidiennes : « La lutte de classe du prolétariat se développe peu à peu. Elle part de la rébellion des ouvriers d'une usine quelconque que leurs intérêts ne s'opposent pas fortuitement à ceux de l'entrepreneur, mais qu'il s'agit en réalité d'un conflit permanent. Ils prennent alors conscience du fait qu'ils constituent une classe particulière; leur vision s'étend à toute la classe. Du même coup, la lutte passe sur le terrain politique où se déroule l'affrontement général entre les classes » (15).
En fait, cette argumentation contond deux formes d'organisation de la classe : le parti et le syndicat. L'ordre dont relève 'la lutte économique n'est pas identique à celui où s'articule la bataille politique. Cette dissemblance n'est cependant pas la manifestation de l'opposition radicale entre ces deux niveaux. En vérité, l'ordre du politique où intervient le parti est l'achèvement conscient de tous les problèmes sociaux mais intégrés dans une perspective historique qui transcende les intérêts des masses pour les soumettre à ceux du prolétariat comme classe. Le schéma de Pannekoek est plausıble pour le surgissement des formes d'organisation dans l'aréne économique (syndicats), mais non pour le parti politique. Cette vision confuse et simpliste n'est pas particulière à Pannekoek. On la décèle également chez Rosa, pour laquelle l'organisation est un produit de la lutte des classes. Pannekoek et Rosa considèrent que le terrain politique existe d'emblée, ils ne comprennent pas que les classes n'existent pas politiquement en dehors des partis qui les représentent. Ils considèrent que l'organisation procède d'un déterminisme économique situé dans la structure du capital, mais ils oublient de différencier le niveau économique du niveau politique. Ils réduisent en fait la lutte des classes à un affrontement travail-salariat, ouvrier patron, ils ne voient pas que l'existence de l'Etat capitaliste modifie le problème. C'est pourquoi Rosa comme Pannekoek confondent masses et prolétariat sans voir que leur statut est fondamentalement différent non seulement au niveau économique mais aussi et surtout au niveau politique.
En fait, l'organisation révolutionnaire de classe n'est pas le procès cohérent des luttes partielles, ni la systématisation corrosive de revendications éparpillées, ni la synthese bariolée d'actions émiettées. Selon Lukacs, l'organisation du prolétariat en parti révolutionnaire distinct ne peut être déployée énergiquement qu'à partir d'une théorie de la
(15) ibidem : page 54.
EME INTERNATIONALE révolution. C'est encore le sens de la fameuse boutade de Lénine : « pas de mouvement révolutionnaire sans théorie révolutionnaire ». Le niveau dont relève le parti révolutionnaire manifeste donc, du point de vue du prolétariat, une connaissance totale et scientifique des rapports sociaux et de leurs conséquences économiques, politiques et idéologiques Lénine s'est usé à construire le modèle théorique et pratique d'une telle organisation. Pannekoek fournit tout au plus un compte-rendu de la psychologie ouvrière, sur fiches numérotées en « moments » et « achevements ».
Les divergences théoriques entre Pannekoek et Lénine trouvent leur systématisation la plus rapide chez Gorter. Dans sa Réponse à Lénine, Hermann Gorter réplique contre la Maladie infantile en invoquant Pannekoek. De celui-ci, il retient Tidée de la pérennité des soviets à l'époque du déclin du capitalisme sans que le pouvoir d'Etat de la bourgeoisie ne soit déjà vaincu. Cette thèse avait été formulée par Pannekoek dès la fin de la guerre de 1914 Mais cet emprunt théorique est secondaire dans la problématique de Gorter.
Sa Réponse est articulée centralement contre la thèse de Rosa selon laquelle l'évolution organique du mode de production capitaliste entraine irréductiblement la disparition des couches intermédiaires. Pour Rosa, cette épuration progressive de la formation sociale tend à précipiter l'effondrement de la domination de la bourgeoisie, compte-tenu de l'opposition de plus en plus grande qu'elle se crée en rejetant ces couches intermédiaires dans le camp du prolétariat. Dans l'argumentation de Rosa, l'évolution - ou la dégénérescence - de la structure organique du capital a donc une fonction révolutionnaire du point de vue du prolétariat dans la mesure où elle lui crée des alliés naturels. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle Rosa ne s'attardait guère à distinguer rigoureusement la classe prolétarienne de la masse des exploités. Pour elle, de la domination impérialiste dans le monde, résulte l'irruption des masses exploitées sur la scène politique. du
Gorter développe l'argumentation - inverse.
Rosa soutient qu'il y a prolétarisation des couches moyennes ; Gorter écrit qu'à l'époque du capitalisme financier « les intérefs de ces couches sont donc liés aux intérefs du grand capital, et par suite, des banques » (16). Rosa insiste sur l'affaiblissement numérique de la classe dominante, Gorter explique que l'impérialisme « n'en rassemble que plus étroitement toutes les classes autour de lui, prolétariat excepté, et organise leur lutte commune contre le prolétariat » (17). En fait la thèse principale de Gorter se résume dans l'affirmation lapidaire que le prolétariat est seul contre tous. La troisième thèse qu'il se propose d'inscrire au frontispice du mouvement révolutionnaire allemand est la suivante: « Le prolétariat doit donc ici faire seul la révolution contre toutes les classes » (18).
(16) Gorter : « Réponse à Lénine », page 69
Librairie Ouvrière
(17) ibidem, page 70
(18) ibidem, page 120.
Par delà cette métaphysique de la solitude, Gorter élabore toute une dialectique du nombre et de la qualité que Rosa se serait empressée de ridiculiser. A Lénine qui insiste sur la nécessité de dirigeants prolétariens aguerris pour la lutte révolutionnaire, Gorter réplique : « Dans la mesure où l'importance de la classe augmente, baisse en proportion l'importance des chefs. Cela ne veut pas dire que nous ne devons pas avoir les meilleurs chefs possibles : les meilleurs entre les meilleurs ne sont pas encore assez bons et nous en sommes précisément à les chercher. Cela signifie seulement qu'en comparaison avec l'importance des masses, celle des chefs diminue ».
Autrement dit, de l'accroissement numérique de la classe, résulte un degré de conscience suffisant en vue de la lutte; le rôle de la direction prolétarienne tend à disparaitre. C'est en analysant les thèses de Gorter que Lénine a taxé d'infantilisme l'ultra-gauche. La stratégie léniniste ne diffère pas seulement quant au projet initial avec l'ultra-gauchisme. Elle lui est fondamentalement opposée. De l'argumentation de Gorter résulte un primitivisme théorique apparaissant au plan politique; Lénine construit une stratégie et pratique une politique révolutionnaire subversive, destructrice; il intègre et noue toutes les formes de lutte possibles, de l'intransigeance de principe aux compromis tactiques; il délimite son champ d'intervention, contourne et brise les obstacles sans jamais lézarder la cohérence de son projet stratégique initial, sans jamais prendre ses désirs pour des réalités. En cela, Rosa, la dirigeante du groupe Spartakus de 1918, •ne lui est pas fondamentalement étrangère. Mais en cela aussi, Lénine est irréductiblement opposé à Gorter. AUJOURD'HUI.
Le mouvement ouvrier n'est pas parcouru en tous sens courants politiques contradictoires dont la seule fonction serait de retarder l'avènement de la révolution. La multitude bigarrée des tendances et des groupes qui s'y affrontent pour l'hégémonie ne traduit pas plusieurs façons possibles de faire la révolution; elle traduit surtout que la révolution à faire est prochaine. Au début du siècle, par delà l'hérésie bernsteinienne, le mouvement ouvrier apparaissait comme un bloc uni qu'aucune grande divergence ne déchirait. Seule la social-démocratie russe comptait d'incompréhensibles polémiques et une scission auxquelles les esprits potelés du mouvement ouvrier occidental n'attachèrent aucune attention particulière. On sait pourtant que
Kautsky était pour les mencheviks et contre
Lénine. La position de Rosa relève d'une autre analyse; d'aucuns cependant ne sauraient assimiler son argumentation à celle de la social-démocratie officielle. La polémique entre bolcheviks et mencheviks reflétait l'ultime bataille entre marxisme et opportunisme dans les tranchées avancées de la lutte des classes. La trahison de 1914 et la Révolution d'Octobre témoignent de l'enjeu du débat.
L'attitude de Rosa envers la social-démocratie allemande n'était pas
ONALE 31 « gauchiste », elle était révolutionnaire. C'est ainsi qu'elle apparaît avec le recul du temps. Pratiquement, Rosa comme Lénine menaient le même combat pour la révolution socialiste. Les psalmistes du spontanéisme, les hérauts de l'auto-activité des masses les caudataires attachés aux jupons de Rosa ne trouveront pas à leur goût de telles constatations. Ils préférent l'opposer théoriquement à Lénine, sans analyser leurs pratiques respectives; ils découvrent dans les écrits de Rosa comme une sorte de « troisième voie » entre le réformisme social-démocrate et le bolchevisme; et ils comblent cet interstice avec Pannekoek, Gorter, etc. Dernière trouvaille en date: à cette panoplie nourrie de cendres mouillées, on vient d'apporter la flamme du jeune Trotsky. Dans leur volonté de redécouvrir la vérité historique par delà la pratique politique, les archivistes de Cahiers Spartakus s'éreintent à la tâche. Ainsi Denis Authier, préfaçant le Rapport de la délégation sibérienne du jeune Trotsky. Pour Authier, « le prolétariat est spontanément révolutionnaire, car seul l'acte révolutionnaire correspond à ce qu'il est. Agir spontanément, c'est agir conformément à son être » (19). Mais prolétariat ne résulte pas directement de la comme la conscience révolutionnaire du position qu'il occupe dans le processus de production, mais comme la révolution qui est un projet collectif cohérent ne se dilue pas dans la multiplicité des actes spontanés, mais comme la conscience collective - pour vaincre - doit dépasser la conscience atomisée, agir spontanément, au sens de cette spontanéité asservie, immédiate et révulsive, c'est agir conformément à son étre individuel et psychologique, mais non à son être de classe.
Dans la théorie marxiste de la lutte des classes, le projet révolutionnaire collectif doit fermement s'opposer au projet tedividuit.
Authier compris élémentaire. Ou plutôt, il préfère la renverser carrément : « Les révolutionnaires savent que la lutte permanente, sous des formes diverses, est un produit spontané de leur étre, car ils ne peuvent se libérer de cette passion qu'en s'y soumettant ». C'est ainsi que la révolution devient « le grand voyage », « la grande fête », l'épreuve libératrice et purgative des passions de l'être. C'est également pourquoi en période grisaille routinière, il faut penser la révolution d'accalmie, de monotonie existentielle, mais non la préparer pratiquement. « Les seules organisations révolutionnaires sont celles qui n'imposent pas leurs lubies à la réalité, mais se consacrent aux tâches que celle-ci impose aux révolutionnaires (et bien souvent en période de
« calme ». ces taches restent au niveau théorique) » (20). Et Authier préface
Trotsky ! La révolution viendra d'elle-mème, il faut l'attendre. C'est une conception de la lutte non pas seulement « économiste », mais encore réformiste dans le sens le plus repoussant du terme. L'action consciente de classe, la lutte révolutionnaire quotidienne, l'intervention collective masses dans le processus d'aggravation des contradictions du système
(19) Trotsky : " Rapport de la délégation sibérienne », préface pages 11 et 12.
(20) ibidem, page 15.
UATR capitaliste, la prise en charge réelle et concréte de la mission historique du prolétariat ne trouvent aucun crédit aux yeux des bibliothécaires des Cahiers Spartakus. Ils ont choisi la théorie, qu'ils réduisent à son état le plus rudimentaire Ou encore la calomnie triviale. Ainsi, ce curieux petit livre, intitulé Le Luxemburgisme aujourd'hui, où l'on enseigne que « Lénine fut un révolutionnaire marxiste environ une année durant sa vie, d'avril 1917 à mars 1918 » (21). Cette affirmation n'appelle vraiment aucun commentaire, si ce n'estde vraiment aucun commentaire, ce n'estde l'auteur lui-même qui nous apprend encore qu'à Zimmerwald, en 1915, « le seul parti marxiste et révolutionnaire influent représenté était le partı bolchevik » (22) Ajoutons qu'à cette réunion Lénine représentait le parti bolchevik. Enfin, pour l'auteur, la seule forme d'organisation valable aujourd'hui est le conseil d'usine et l'émancipation du prolétariat est inséparable de la révolution culturelle .. « dadaïste ». Voilà qui renseigne sur le sérieux de la tentative ... (21) « Le luxemburgisme aujourd'hui », Cahiers Spartakus, page 18. (22) ibidem, page 32. (22) Ibidem, page 3e.
Il est clair que ce n'est pas de ce côté là que se trouve l'acquis de la pensée de Rosa Nous devons redécouvrir Rosa dans la pratique révolutionnaire; nous devons l'opposer consciemment à la dégénérescence stalinienne; nous devons assurer cette tâche d'un point de vue d'organisation, car c'est là l'unique creuset dans lequel la théorie devient pratique. Nous devons construire l'organisation internationale des travailleurs. La IVème Internationale, qui a transmis jusqu'à nous l'héritage d'Octobre, de la Révolution allemande de 1918 et de l'Opposition de gauche, est le noyau actif de la vaste tentative que nous entreprenons aujourd'hui. L'expérience historique et théorique de Lénine, de Trotsky, de Rosa, la fraîcheur plein d'éclat de leurs œuvres, la possibilité de s'y référer aujourd'hui de façon pratique par le biais de la bataille pour la construction de l'organisation, la décadence bureaucratique et réformiste du stalinisme comme la crise de l'impérialisme, témoignent qu'une nouvelle situation historique existe qui actualise la révolution socialiste mondiale L'avant-garde marxiste révolutionnaire assurera sa tâche historique dans la fidélité à Lénine, Trotsky et Rosa.
Sami.