Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 47

Récession et inflation

Quatrième Internationale, n° 47 · janvier 1971 · p. 11-13 · 1 953 mots

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La conjoncture de l'économie capitaliste internationale a évolué, en gros, au cours du dernier semestre, comme « IVème Internationale » l'avait prévu : confirmation et persistance de la récession aux Etats-Unis, maintien du boom au Japon, stagnation et début de récession en Grande-Bretagne et dans une série d'autres pays capitalistes plus directement dépendants de la conjoncture aux

Etats-Unis, « surchauffe », puis début de retournement de conjoncture, dans l'économie ouest-allemande et dans la plupart des pays capitaliste dépendant avant tout de la conjoncture ouest-allemande.

La récession a provoqué aux Etats-Unis une montée du nombre des chômeurs (qui atteint officiellement 5 millions, soit plus de 6 % de la main-d'oeuvre civile) dont les conséquences ont été durement ressenties par l'administration républicaine aux élections partielles de novembre 1970. Mais déjà avant ce signal d'alarme politique, l'équipe Nixon avait décidé un changement de politique monétaire

La menace de faillite qui pesait sur des firmes d'importance mondiale - le trust ferroviaire Penn Central a dû déposer son bilan, Chrysler était à deux doigts de sa perte - a tué la politique de resserrement du crédit qui avait été suivie en 1969. Burns, le nouveau chef du Federal Reserve System, a largement ouvert les vannes de l'expansion monétaire. La masse monétaire a été augmentée de 5,5 % en 1970 alors que la production industrielle est en recul et que même le Produit National Brut, calculé à la mode bourgeoise (avec de nombreux doubles emplois et une surévaluation de la « valeur » des services), est en baisse. Du moins la nature de l'inflation n'a-t-elle plus rien de « secret », cette fois-ci ...

Ce qui inquiète les économistes et les hommes politiques de la bourgeoisie, c'est que les mécanismes les plus raffinés, mis en oeuvre au cours des deux dernières années - et qui sont le résultat de trente années de « révolution » de l'économie politique bourgeoise - n'ont guère donné les résultats présumés. La récession n'a pas étouffé l'inflation en 1969-70, l'inflation n'élimine pas la récession en 1970-71.

En effet, malgré la récession et le resserrement du crédit tout au long de l'année

1969, l'inflation n'a pas sérieusement diminué. L'indice des prix est monté de 6,5 % masse monétaire, et ce, en pleine période de récession !) ; on escompte une hausse en 1969 ; il a continué à monter de 5,5% en 1970 (exactement autant que la de 5 % en 1971. Ce genre de « décélération » de l'infiation est évidemment rien moins que réconfortant pour l'économie capitaliste américaine, sans parler de l'économie capitaliste internationale.

Par ailleurs, l'ouverture des vannes du crédit n'a pas provoqué une relance de l'activité industrielle. La raison en est fort simple : l'industrie américaine ne travaille actuellement qu'à 75 % de sa capacité. Dans ces conditions, les grands trusts hésitent à effectuer des investissements importants, et des cas de désinvestissements (surtout du côté des stocks) deviennent de plus en plus nombreux.

croissance du P.N.B. de 3,5% alors que la productivité augmente actuellement au Or, pour l'année les prévisions les plus optimistes escomptent une rythme de 4 % par an. C'est dire que le chômage risque de plafonner a un niveau fort élevé, même d'augmenter encore. Et une croissance du P.N.B. de 3,5 % vu le niveau très soutenu des dépenses publiques, n'équivaut guère à une croissance de la production industrielle dans la même proportion.

Devant ces perspectives incertaines, les entreprises capitalistes hésitent à relancer leurs investissements. On a assisté à cet autre paradoxe pour les tenants des « new economics » (mais qui est un phénomène connu depuis longtemps par les marxistes, et par toute la théorie classique des crises) : alors que la masse monétaire était en forte expansion pendant tout le second semestre de 1970, et que l'offre de capitaux-argent de la part des banques devenait de plus en plus abondante, le volume des crédits bancaires aux entreprises a même légèrement reculé pendant plusieurs mois successifs. C'est que la demande de crédits n'est pas en expansion « automatique » contrairement à une théorie en vogue, mais fonction des prévision conjoncturelles et du taux de profit courant des grands monopoles.

C'est évidemment là où le bât blesse ; la blessure devient même de plus en plus douloureuse. L'expansion financée par endettement a fini par provoquer une erosion du taux de profit qui menace tout l'édifice.

Un taux d'intérêt de 8 ou de 9% ne parait pas trop élevé, lorsque la monnaie perd 6 % de son pouvoir d'achat par an. Il s'agit dès lors d'un taux d'intérêt réel de seulement 2 ou 3 %, confirmation de lathèse marxiste selon laquelle le capitalisme souffre fondamentalement non pas d'une pénurie mais d'une pléthore de capitaux.

Mais lorsqu'une fraction croissante des investissements est financée à crédit, et que les trusts doivent payer 8 à 9 % d'intérêt pour ces crédits, un taux de profit même de 15% signifie que le profit réel fond comme neige au soleil. Car, de ces 15 %, il faut d'abord défalquer l'intérêt (et si la moitié des opérations courantes est financée par le crédit, cela fait déjà disparaitre 4 à 5% avec les taux d'intérêt susmentionnés). Et sur les 10 % restant aux mains des actionnaires et de la firme 6% sont supprimés par l'inflation. Pour peu que la conjoncture tourne et que la mévente s'installe, cette marge étroite de 4 % disparait à son tour. C'est le sort qui a menacé tout au long de l'année 1970 quelques-unes des entreprises les plus connues des Etats-Unis.

Dans le numéro de septembre de leur revue, les rédacteur de Monthly Review ont publié des chiffres fort significatifs quant à l'endettement à long terme de l'économie américaine, et à ses incidences de plus en plus graves sur la liquidité et le taux de profit des grands monopoles. La dette privée des Etats-Unis (c'est-à-dire la dette des particuliers et des entreprises, compte non tenu de la dette publique !) est passée de 153,4 milliards de dollars en 1946, à 1247 milliards en 1969. Au cours de ces 23 années, elle est passée de 73,6 à 134 % du Produit National Brut courant.

Résultat de cet endettement: les déboursements courants des consommateurs américains à leurs créditeurs, qui ne s'élevaient qu'à 6 % de leur revenu disponible en 1946, atteignirent 12 % de ce revenu en 1950, 16 % en 1955, 18,6 % en 1965 et près de 23% en 1969. Actuellement, le « consommateur moyen » aux Etats-Unis doit utiliser son revenu d'un trimestre par an pour payer les intérêts sur ses dettes et d'endettement ne peut pas coincider à l'infini avec une expansion des dépenses remboursement partie celles-ci. est clair que cette spirale nouvelles de consommation. Ou bien elle aboutira à une restriction sévère de ces dépenses courantes; ou bien elle risquera de provoquer un « emballement » du crédit qui provoquera l'effondrement de tout le système. monopoles américains (le taux de liquidité est le rapport entre les " dises lites éditorialistes ont calculé le « taux de liquidité » des monétaires ou quasi-monétaires - fonds publics - détenus par ces monopoles, et l'ensemble de leurs dettes). Ce taux qui, pour les firmes ayant un actif de plus de 100 millions de dollars, était encore de 113 % le 31 mars 1947, est tombé à 19 % le 31 mars 1970 ! Et, fait encore plus grave : alors qu'au cours des années 40 et au début des années 50, le taux de liquidité des plus grosses firmes était plus élevé que celui des firmes moyennes et petites, il est aujourd'hui plus bas que pour toutes les autres catégories du business américain ! C'est dire que l'ensemble de l'économie capitaliste américaine ressemble de plus en plus à une pyramide renversée, où le dépenses courantes, financées à crédit, sont supportées par des avoirs réels de plus en plus réduits par rapport aux dimensions de ces dépenses.

L'inflation du crédit, qui est la base principale de l'inflation tout court et de la « prospérité » néo-capitaliste des deux dernières décennies, s'est répandue dans le monde entier, non pas en premier lieu par suite de l'inflation du dollar, mais parce que les mêmes pratiques ont été partout appliquées. La balance des paiements déficitaires des Etats-Unis, qui a renvoyé hors de ce pays une masse croissante de dollars déprécié, n'a que sommet de cette pyramide renversée dans le reste du monde capitaliste. Il est d'ailleurs significatif qu'alors que le rythme de l'inflation s'est quelque peu ralenti aux Etats-Unis en 1970, il s'est accéléré à l'échelle internationale. Les experts ouest-allemands qui publient le rapport annuel sur l'évolution de la situation économique (Jahresgutachten 1970 des Sachverständigenrates der gesamtwirtschaftlichen Entwicklung) écrivent le 30 novembre 1970 que pour l'ensemble des 13 pays capitalistes les plus importants, le taux annuel de hausse des prix à la consomqui était en moyenne de 2,1 % entre 1958 et 1965, s'est élevé à 4 % en 1968, à 4,9 % et à 5,6 % en 1970.

Etant donné l'emballement de ce mouvement de vie chère, les revendications salariales se sont également accentuées dans la plupart des pays capitalistes industrialisés. Les capitalistes ont constaté avec inquiétude qu'une hausse du chômage ne ralentit plus automatiquement les augmentations des salaires, aussi longtemps qu'un taux d'inflation élevé coïncide avec une force syndicale intacte. Les conclusions, contenues dans le fameux rapport « secret » de l'O.C.D.E., retiré sur la demande des gouvernements, sont celles que partagent la plupart des groupements patronaux agressifs : il faut des remèdes de cheval ! et ceux-ci ne peuvent être que de trois sortes. Soit un chômage massif, provoqué par une recession grave, soit une législation anti-syndicale et anti-grève dure, c'est-à-dire un « Etat fort », soit une combides deux. La Grande-Bretagne, sous les tories, a commencé à faire les premiers pas dans cette voie. Mais, pour y aboutir, il faut infliger une défaite grave à la classe ouvrière, et celle-ci est de taille à défendre durement ce qu'elle a acquis.

L'analyse de la conjoncture économique internationale aboutit donc à la conclusion qu'on va au devant d'une exacerbation des contradictions sociales, politiques et économiques au sein des pays impérialistes. A l'Exacerbation de la lutte de classe interne qui y correspond, il faut ajouter l'exacerbation de la concurrence inter-impérialiste. Les exemples foisonnent au cours des derniers mois : tentatives protectionnistes de plus en plus accentuées aux Etats-Unis avec le vote de la loi Mills ; inquiétude, outre-Atlantique, devant l'ouverture des marchés de l'Est que s'est assurée l'impérialisme ouest-allemand avec la politique du cabinet BrandtScheel ; inquiétude non moins grande de conséquences de la reconnaissance de la Chine par le Canada et l'Italie, qui menace les chasse-gardées du Japon sur le marché chinois; aggravation des contradictions franco-allemandes au sein de la CEE, qui éclatèrent autour du problème de la monnaie européenne commune ; menace de « guerre commerciale » entre le Japon et les Etats-Unis, si ceux-ci accentuent leur protectionnisme à l'égard des produits textiles japonais etc.. Le taux d'utilisation de la capacité de production de l'industrie ouest-allemande a commencé à fléchir depuis le deuxième semestre de 1970. Les commandes pour l'industrie ouest-allemande sont en baisse, les taux de profit également. Le retournement de la conjoncture semble s'être déjà produit en Allemagne,. Il provoquera pour le moins une stagnation, sinon une légère récession en 1971, qui risque de s'étendre à de nombreux pays d'Europe. Un retournement de la conjoncture s'annonce également au Japon. Pour peu que la reprise économique tarde à s'affirmer aux Etats-Unis pendant le premier semestre comme une année encore plus sombre pour l'économie capitaliste internationale de 1971, l'année 1971 s'annonce que l'année 1970. Elle sera une année encore plus faste pour les luttes ouvrières. pour l'élévation d'une conscience anti-capitaliste des masses et pour le renforcement des organisations révolutionnaires.

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