Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 47

Ouvriers et bureaucrates face à face en Pologne

Quatrième Internationale, n° 47 · janvier 1971 · p. 9-11 · 1 597 mots

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Men Pologne

Chacun a suivi les dramatiques événements de Pologne. Il n'est nullement besoin de répondre à l'« argument » selon lequel des provocateurs, des hooligans, les auraient provoqués, les officiels polonais eux-mêmes n'osant plus l'employer. Les ouvriers se sont opposés à des hausses de prix des produits alimentaires qui entraînaient une baisse du niveau de vie de 20 à 30% ! A défaut de pain, mangez de la brioche : les bureaucrates ont diminué le prix des appareils de télévision pour compenser la hausse de la farine, du lard, de la viande. La grève a commencé à Gdansk chez les ouvriers les mieux payés, qui depuis un certain temps étaient en lutte contre des mesures de « rationalisation » qui affectaient leurs salaires. A Gdansk pour la première fois, on a vu en Pologne une grève accompagnée d'occupation de l'entreprise.

L'économie polonaise était une des plus mal situées parmi celles des Etats ouvriers d'Europe Orientale. L'était-elle à ce point que les dirigeants aient dû prendre des dispositions si rudes sans prévoir les réactions qu'elles pouvaient susciter ? Nous ne pensons pas qu'elles aient été-comme certains l'ont écrit - le produit de manoeuvres au sein de la direction, d'une part parce qu'aucun de ces hommes n'avait envie de trop jouer avec le feu, d'autre part, parce qu'ils se surveillaient de très près les uns des autres - les manoeuvres se sont produites qu'une fois le mouvement des passes parti -. En tout cas, les événements ont montré l'accumulation de mécontentement des travailleurs et, plus qu'une coupure des liens du parti avec ceux-ci, invoquée par la nouvelle direction polonaise, la haine qu'ils éprouvaient envers le parti. Car un des aspects les plus notables des événements de Gdansk, Gdynia ... c'est le fait que les masses qui chantaient l'Internationale se sont portées contre les locaux de la milice ... et du parti !

Les informations détaillées sur les événements manquent encore. On peut tout de même dresser le film suivant des événements principaux : - samedi 12 décembre, annonce des décisions sur les prix, queues et mécontentement partout, meeting houleux de Kociolek à Gdansk - dimanche 13, la grève commence à Gdansk. La nouvelle ne sera connue que le 15 ou le 16, en même temps que celle d'événements plus graves. - lundi 14, à Gdansk, manifestation de rues, quelques incidents et arrestations. - mardi 15, à Gdansk, Gdynia, Sopot, affrontements sanglants, occasionnant morts et blessés, instauration du couvre-feu - mercredi 16, la radio et la télévision polonaises parlent de hooligans et de provocateurs à l'origine des événements. La grève se poursuit à Gdansk, on ne sait ce qui se passe ailleurs dans le pays. - jeudi 17, de nouveaux affrontements particulièrement sanglants se produisent à Szczecin. A la télévision, Cyrankiewicz dénoncent des « forces hostiles » qui essaient de créer « de nouveaux foyers d'anarchie ». La milice et la police politique sont autorisées à faire feu dans tout le pays, une sorte d'état d'urgence est instauré. Trybuna Ludu dénonce les « fauteurs de troubles qui appellent à l'abandon du travail ». - vendredi 18 et samedi 19, pas de nouvelles précises; on annonce que des grèves se produiraient : - dimanche 20, le soir à la télévision, on annonce l'élimination de Gomulka et Gierek, nouveau secrétaire général, fait un discours qui cherche à rassurer les travailleurs. - mardi 22, abrogation des mesures d'exception prises le 17. Des primes sont accordées. - mercredi 23, fin de la grève à Szczecin.

Ainsi, au début, quand commença à se manifester la colère des masses, le pouvoir polonais pensa pouvoir la réduire par la mitraille et la répression. Du jeudi 17 où fut établi l'état d'urgence, au dimanche 20 où Gomulka fut éliminé sans tambour ni trompette, se sont écoulés trois jours sur lesquels les précisions manquent. Le changement de pouvoir ne peut signifier qu'une chose : pendant ces trois jours, les travailleurs polonais loin d'être intimidés ont manifesté leurs sentiments, probablement par une extension croissante des grèves, sinon ne s'expliquerait pas la dénonciation par Trybuna Ludu de ceux « qui appellent à l'abandon du travail ». Et c'est probablement pris de panique et divisés entre eux devant une telle situation que les bureaucrates polonais découvrirent la maladie de Gomulka et de quelques autres.

La nouvelle la plus importante c'est que le comité de grève de Czezcin a en fait joué le rôle de soviet de la ville, assurant le pouvoir dans celle-ci et forçant le gouvernement central à négocier avec lui.

direction - qui est si peu. différente de l'ancienne, demande à la classe ouvrière de la patience, des efforts pour que les choses s'améliorent, elle promet quelque aumône ici ou là pour l'immédiat, sans renoncer aux augmentations de prix. Comme elle est tout aussi bureaucratique que la précédente, elle se garde bien de pousser trop loin les responsabilités des fusillades - il est plus commode de faire des procès contre des militants révolutionnaires comme Modzelevsky et Kuron dont le seul crime était d'avoir cherché à formuler un programme révolutionnaire pour les masses. Il est beaucoup plus douteux que la nouvelle direction polonaise puisse apporter beaucoup de réformes; outre sa propre nature, elle n'a pas perdu le souvenir de Dubcek, et Giérek n'a certainement pas éliminé Gomulka parce que celui-ci fut un des plus farouches partisans de l'invasion de la Tchécoslovaquie.

Enfin, aucune direction bureaucratique polonaise, y compris celle de Moczar, ne résistera au

« grand frère » soviétique, et ne songe à introduire le seul « stimulant » dont aurait besoin l'économie polonaise, à savoir la démocratie ouvrière et socialiste. Ce stimulant ne s'accorde pas, il se conquiert de haute lutte.

Les mouvements menés par les ouvriers polonais pour la seule défense de leurs conditions économiques, ont acquis une importance politique extrêmement considérable : un mouvement de grève suffisamment ample des travailleurs a renversé un gouvernement installé depuis 14 ans. C'est un exemple qui pénétrera sans aucun doute dans la conscience des travailleurs de tous les Etats ouvriers, et qui ne manquera pas de contre-balancer les effets négatifs résultant du succès de l'invasion de la Tchécoslovaquie en 1968.

On assiste un peu partout dans ces Etats à la faillite des expériences de « réformes ». Il est donc probable que les événements de Pologne donnent à réfléchir aux dirigeants de ces Etats, à commencer par ceux de l'Union Soviétique, où la situation économique n'est guère brillante (le nouveau plan ne prévoit pour l'année 1971 qu'un accroissement des salaires réels de 2 %). A propos des dirigeants soviétiques, on ne peut manquer de penser que le procès de Léningrad, avec tout ce qu'il exprime de réactionnaire et d'ignomineux, ne peut s'expliquer seulement par l'antisémitisme de bureaucrates réactionnaires bornés; il traduit aussi quelque chose comme la férocité d'une bête aux abois. L'accentuation des mesures répressives contre l'intelligentsia soviétique et aussi une multitude de signes plus ou moins nets, témoigne que les directions des Etats ouvriers, et plus particulièrement celle de l'Union Soviétique, trouvent dans une impasse, n'ont pas de politique de rechange et agissent essentiellement par peur du lendemain.

En même temps que grandit la crise de la bureaucratie dans les Etats ouvriers, s'approfondit la crise du à l'échelle internationale, plus particulièrement la crise des rapports des directions de partis communistes aussi bien avec le Kremlin qu'avec des militants de base et la classe ouvrière.

Les événements de Pologne, survenant après ceux encore tous frais de Tchécoslovaquie, ont mis les dirigeants des partis communistes dans un embarras comme ce ne fut jamais le cas. Impossible de trouver des arguments spécieux sur un « danger de droite » ou une intervention de services secrets étrangers : il s'agissait d'une confrontation directe d'ouvriers en grève pour une atteinte au niveau de vie avec les hommes au pouvoir.

Les déclarations de la direction du PCF par exemple, tout comme celles des autres partis, n'ont guère été très au-delà des déclarations de Gierek ; cependant elles ont traduit un embarras comme ce ne fut jamais le cas. « Nous ne comprenons pas ... » dit Marchais, comme s'il avait jamais compris quelque chose à ce qui se passe em Union Soviétique et dans les autres Etats de l'Europe Orientale. Les mêmes termes « nous ne comprenons pas ...» étaient repris quelques jours plus tard par le rédacteur en chef de l'Humanité », Andrieu, à propos du procès de Leningrad.

« Nous ne comprenons pas ... » viennent dire aujourd'hui ceux qui, des années durant, ont couvert tous les crimes bureaucratiques, et ils le disent avec l'espoir qu'avec le temps, l'oubli se fera peu à peu. Mais ce qui viendra, ce n'est pas l'oubli, mais de nouveaux événements qui souligneront chaque fois d'avantage les conflits entre les masses laborieuses, l'intelligentsia, la jeunessse et la bureaucratie dirigeante. Le rôle tenu par le comité de grève de Czezcin acquiert la plus haute signification politique et c'est un acte qui non seulement se reproduira, mais s'étendra et s'approfondira. Dans les Etats ouvriers, les travailleurs interviendront demain comme classe contre les appareils dirigeants et ils le feront pour abolir les privilèges de la bureaucratie, son monopole du pouvoir et ses traitements élevés, et pour instaurer un régime de démocratie ouvrière et socialiste, reprenant le programme anti-bureaucratique formulé par Marx et repris par Lénine, à savoir l'élection et la révocabilité de tous les responsables dans l'Etat, l'économie et la société, et complété par Trotsky à la lumière de la tragique expérience stalinienne : la pluralité des partis se basant sur les rapports collectivisés de propriété, pluralité sans laquelle les élections ne sont qu'une infâme comédie.

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