Les militants révolutionnaires venus d'Angleterre, d'Allemagne, d'Italie, de France, de Suisse, d'Espagne, de Suède, d'Autriche, de Grèce et de Belgique, réunis à Bruxelles les 21 et 22 novembre derniers ont fait franchir à toute l'avant-garde révolutionnaire internationale une étape décisive.
Certes, depuis plusieurs années, dans tous les pays, et singulièrement en Europe occidentale et en Amérique du nord, étaient apparues au grand jour de nouvelles générations de militants révolutionnaires ayant définitivement rompu avec la politique réformiste des sociaux-démocrates ou des staliniens. Ce réveil du mouvement révolutionnaire dans les pays capitalistes développés fut une surprise pour la bourgeoisie dès le début des années 60. Dans un premier temps elle ne s'en inquiéta pas outre mesure : il ne s'agissait, dans la plupart des que d'un phénomène circonscrit au milieu étudiant ayant pour origine la montée révolutionnaire dans les pays coloniaux, en particulier au Viet-Nam.
Mais l'année 1968 allait marquer un tournant décisif dans cette situation.
Les nouvelles organisations révolutionnaires, issues de ce réveil décidaient de coordonner leurs efforts à l'échelle internationale et d'organiser à Berlin, symbole et vitrine du monde capitaliste, une manifestation en faveur de la révolution vietnamienne, à laquelle participèrent plusieurs dizaines de milliers de jeunes militants venus des quatre coins de l'Europe. L'apparition massive de drapeaux rouges dans l'ancienne capitale du Reich était un symbole et laissait prévoir la dynamique de cette nouvelle montée révolutionnaire.
C'est à peu près au même moment que l'on vit naître en écho dans les principaux pays d'Europe • Allemagne, France, Italie -, les premières manifestations d'une radicalisation du mouvement ouvrier lui-même, dont Mai 68 fut la manifestation la plus profonde et la plus spectaculaire.
Dès lors le problème posé par les militants révolutionnaires était celui de la jonction avec cette nouvelle avant-garde ouvrière. C'est lors des débats autour de ce problème crucial, et dans les réponses qui seront apportées, que bon nombre d'organisations révolutionnaires étudiantes, non préparées politiquement, vont éclater. La crise du S.D.S. en Allemagne, I'U.N.E.F. en France, le développement pendant près de deux ans de courants maospontanéistes, vont témoigner de l'impuissance du mouvement étudiant à tirer spontanément de sa propre expérience d'autres attitudes politiques que celle de la fuite en avant, du révolutionnarisme petit-bourgeois, mêlant populisme et terrorisme dans une pratique visant à se substituer à la classe ouvrière - mal comprise ou mythifiée.
Aujourd'hui cette période est largement dépassée. L'avant-garde révolutionnaire est arrivée à un stade de clarification politique où chacun doit faire ses preuves sur le terrain décisif de la lutte des classes.
C'est dans ce contexte que l'on assiste à une véritable percée des organisations marxistes révolutionnaires de la IVème Internationale.
Pendant plusieurs décades, dans une période de reflux général du mouvement ouvrier, dans des conditions effroyables de répression bourgeoisie d'une part, et stalinienne d'autre part, la tâche de la IVème Internationale a été et ne pouvait qu'être de rassembler dans des organisations de cadres, tous ceux qui, dans la lignée bolchévique, refusaient d'abdiquer à la fois devant le stalinisme et devant l'impérialisme. La résurgence des luttes révolutionnaires à l'échelle mondiale a tourné définitivement cette page. Désormais les conditions existent pour que la IVème Internationale dépasse le stade d'une simple organisation propagandiste et devienne une organisation capable de prendre effectivement la tête de luttes, de la nouvelle avant-garde qu'elles suscitent.
Dès lors, s'opère en Europe occidentale, et partout ailleurs également, la fusion de deux générations au sein des nouvelles sections de l'Internationale, unissant l'expérience et les acquis théoriques de la génération précédente avec la jeune génération qui a pris conscience, au travers de sa propre expérience, de la nécessité de construire simultanément, partout dans le monde, des partis révolutionnaires et une organisation internationale.
Le but de la Conférence de Bruxelles était de tirer un premier bilan de cette mutation. Les milliers de militants qui ont ainsi pendant deux jours échangé leurs expériences de lutte, l'ont fait en tant qu'animateurs intégrés à ces luttes, intégrés également à des organisations capables d'en avoir la maîtrise politique.
Dans chaque délégation, dans chaque commission, on a pu retrouver de façon vivante l'expérience de l'avant-garde révolutionnaire, que ce soit dans les interventions de camarades à la pointe du combat à la FIAT de Turin ou de métallurgistes de Bari et Tarente, dont les positions politiques sont suivies par 20% des travailleurs de leurs fédérations ; que ce soit l'intervention d'un camarade du F.F.F. retraçant le développement des grèves sauvages en Suède, ou celle d'un jeune militant allemand montrant comment la R.K.J. organise aujourd'hui les apprentis en République Fédérale Allemande.
Quant à l'importante délégation de la Ligue Communiste, elle témoignait de la capacité des militants trotskystes français, grâce à l'apport théorique et politique de la lVème Internationale, à intervenir efficacement dans le pays qui s'est trouvé à l'avant-garde des luttes de classes en 1968.
Il ne s'agit pas maintenant pour nous, après le succès que représente Bruxelles, de tomber dans l'autosatisfaction, mais de mesurer le chemin qui a été parcouru et d'en comprendre les implications, d'autant que le développement considérable que nous avons connu depuis plusieurs années pose de nombreux problèmes ; problèmes qui sont loin d'être résolus, même si nous pensons posséder les outils théoriques et organisationnels nécessaires.
Par rapport aux possibilités qui existent en Europe et dans le monde entier, nos organisations restent encore extrêmement faibles. Des milliers de révolutionnaires hésitent encore à s'engager dans nos rangs; d'autres ont choisi de faire leur expérience ailleurs. Les staliniens les sociaux-démocrates, les réformistes de tout poil, gardent encore une hégémonie paralysante sur la grande masse des travailleurs. C'est vers eux qu'il s'agit de se tourner sans sectarisme mais aussi sans concessions politiques.
La construction de partis révolutionnaires et de l'Internationale de masse passera par des processus complexes d'éclatements et de fusions au sein de nombreuses formations. Mais nous n'avons pas à attendre passivement que le marxisme révolutionnaire apparaisse soudain, comme la seule alternative, aux militants révolutionnaires. En construisant la IVème Interna tionale et ses sections, nous forgeons les outils indispensables au développement actuel des luttes révolutionnaires, et nous jetons les premiers jalons du parti révolutionnaire.
La Conférence de Bruxelles vient de nous montrer qu'une étape importante a été franchie, que nous sommes dans la bonne voie.